Article de revue

Éditorial

Pages 2 à 3

Citer cet article


  • Ermakoff, C.
(2013). Éditorial. Vertigo, 46(2), 2-3. https://doi.org/10.3917/ver.046.0002.

  • Ermakoff, Catherine.
« Éditorial ». Vertigo, 2013/2 n° 46, 2013. p.2-3. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vertigo-2013-2-page-2?lang=fr.

  • ERMAKOFF, Catherine,
2013. Éditorial. Vertigo, 2013/2 n° 46, p.2-3. DOI : 10.3917/ver.046.0002. URL : https://shs.cairn.info/revue-vertigo-2013-2-page-2?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ver.046.0002


Description de l'image par IA : Image en noir et blanc montrant un visage d'homme sur un écran de télévision dans une pièce sombre.

1On aimerait face à une œuvre aussi multiforme que celle de Chris Marker devenir soi-même un peu markerien : être doué de cet art qui consiste à savoir prélever, parmi la profusion des événements, des êtres et des choses, ceux, essentiels, dont le montage aura le pouvoir de restituer la teneur du monde ou de l’Histoire dont ils proviennent.

2Loin de prétendre exercer un tel don, on s’en est tenu ici à tracer un chemin, pour découvrir en cours de route d’abord ceci : que rien ne semble pouvoir prendre forme chez Marker sans une tension, elle-même générée par le rapprochement de lointains – géographiques, temporels, historiques –, la conjugaison de points de vue et de perspectives n’entretenant a priori nulle proximité. Il suffit de considérer ce qui fut son obsession magnifique, le temps (au premier chef « historique », sachant que celui-ci s’emmêle toujours chez lui au temps vécu, éprouvé, et n’est jamais sans lien avec l’immémorial), pour mesurer combien la plongée dans le passé s’évalue chaque fois à l’aune du futur. Futur enfoui à l’intérieur de ce qui eut lieu, qu’il s’agit de débusquer comme trace de l’histoire à venir, dans le pli des événements et les signes émis par les images déjà advenues. D’un film, d’un essai vidéo ou d’une installation à l’autre, on retrouve cette perception double, proche d’une forme de voyance, qui consiste à « regarder le passé depuis le futur qu’il contenait virtuellement » (André Habib). Futur antérieur qui peut aussi se décliner en futur imaginé, projeté, fictionnalisé, lorsque les images d’archive des premières décennies du xxe siècle apparaissent déjà prises dans la trame de leur devenir iconique, ou le centenaire du syndicalisme propulsé en 2084 dans une nuit informatique peuplée d’écrans.

3Cette façon d’adosser l’une à l’autre les deux extrémités du temps fait écho à une autre polarité : celle qui allie à la fameuse distance entretenue par Marker à l’égard du présent et des images en général, sans cesse soumis au mouvement d’une pensée vouée à les éclairer, une vision soucieuse des réalités politiques et sociales dont il fut le contemporain, au point d’en venir à faire corps avec l’histoire en cours. Adhésion aux événements historiques qui portèrent la promesse d’une révolution et dont témoignent admirablement les expériences collectives qu’il initia dès 1967 (de la réalisation de Loin du Vietnam à toutes les productions militantes qui suivront, en passant par la création de la coopérative de production SLON). Et c’est encore la combinaison de deux points de vue ou mouvements divergents qui sous-tendent les réalisations de la dernière période, marquées par la découverte du medium informatique. Si ordinateurs, bricolages vidéo et traitements électroniques permettent au cinéaste de franchir un pas de plus dans le travail de radiographie des images et le conduisent à les transfigurer, ils servent, par ces métamorphoses mêmes, une quête visant à en retrouver la puissance auratique, la densité sensible et expressive. Comme si « la poignance des choses » évoquée dans Sans soleil était désormais à chercher là, dans les expérimentations qu’offrent les nouvelles machines.

4À suivre le jeu de ces polarités et visions duales, qui se décline au fil de l’œuvre, on voit apparaître les deux grands versants que n’a cessé d’arpenter Marker, et qui ont pour noms : mélancolie et utopie. Peu de films de Marker échappent à l’empreinte d’un sentiment de perte irréparable logée au cœur du réel, que celui-ci soit suscité par la « précarité de toutes choses », ou qu’il s’éprouve face aux trous noirs de l’Histoire (Okinawa dans Level Five), ou encore dans le constat de ses défaites – sur lesquelles il n’a pas manqué de se pencher. Mais cette mélancolie ne va pas non plus chez lui sans un attachement indéfectible à la puissance de l’imaginaire, apte à projeter dans un avenir ou un ailleurs insituable le lieu d’un possible. Inclination qui explique sa fascination pour ce géant révolutionnaire que fut le cinéaste russe Alexandre Medvedkine, tout autant que ces espaces utopiques qu’il s’est attaché, nouvelles technologies en main, à échafauder – zones de Sans soleil, d’Immemory, « dépays » et île virtuelle de Second Life.

5Mélancolie et utopie – ou les deux pôles de cette planète qui s’appelle Chris Marker.


Date de mise en ligne : 14/05/2014

https://doi.org/10.3917/ver.046.0002