L'impensable
Gerry (2002), Elephant (2002), Last Days (2004), Gus Van Sant
- Par Marcos Uzal
Pages 55 à 57
Citer cet article
- UZAL, Marcos,
- Uzal, Marcos.
- Uzal, M.
https://doi.org/10.3917/ver.040.0055
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- Uzal, Marcos.
- UZAL, Marcos,
https://doi.org/10.3917/ver.040.0055
Le mot gerry a un sens précis pour Casey Affleck et Matt Damon (à la fois coscénaristes de Gerry et acteurs jouant quasiment leur propre rôle) : dans leur jargon personnel il désigne une gaffe, une erreur. En se choisissant ce mot comme surnom commun, les personnages du film font de leur distraction et de leur part de bêtise l’emblème de leur complicité adolescente. Et c’est justement un enchaînement de « gerry » qui leur fera perdre tout repère lors de leur promenade dans la Vallée de la Mort, jusqu’à ce que l’accumulation de toutes ces petites erreurs d’évaluation prenne peu à peu une dimension tragique. Vient un moment où le désert, les montagnes, le soleil, les nuages, cessent d’être simplement perçus comme les éléments d’un espace pour s’imposer dans toute leur inhumanité, dans leur totale indifférence à l’Homme. Ce paysage n’est pas un labyrinthe défiant la pensée (comme les jeux vidéo dont Gerry et Gerry parlent autour du feu) – il est impensable. Cette présence insignifiante du monde relève de ce que Clément Rosset appelle l’« idiotie du réel ». Confrontés à elle, les deux promeneurs perdus comprennent qu’il ne s’agit plus de conquérir le terrain mais simplement de lui résister, de continuer à tenir sur une surface de plus en plus désertique, blanche, impénétrable. Dans cette épreuve résonne toute la tragédie de l’Homme au cœur de l’univers : la solitude de la raison égarée dans le silence idiot du monde. Le réel donne une radicale leçon d’idiotie aux deux Gerry en épuisant peu à peu les ressources de leur pensée pour les réduire à des corps hallucinés au milieu d’un monde qu’ils n’ont plus qu’à éprouver…
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