« Une sorte de ville chinoise »
Les Enfants terribles, Jean-Pierre Melville (1950)
Pages 70 à 71
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/ver.039.0070
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1À peine engagé entre les décors vagues du studio désert, Paul devint un chat prudent, auquel rien n’échappe. Il s’arrêtait, contournait, reniflait les meubles, incapable d’assimiler une chambre à la cité Monthiers, un silence de lune à la neige, mais y retrouvant profondément le déjà-vu d’une vie antérieure. Il souffrait d’orgueil. Agathe le dominait, et, au lieu de comprendre qu’il l’aimait, qu’elle le dominait par sa douceur, qu’il importait de se laisser vaincre, il luttait contre ce qu’il croyait son démon, une fatalité diabolique. La galerie contenait les paravents d’un jardin d’hiver, qui n’avaient jamais vu le jour. Ils étaient, comme le reste, incommodes, absurdes, inconfortables. Paul les traîna, les déplia et s’en fit des remparts, une sorte de ville chinoise. Un vieux tapis termina son chef-d’œuvre. Il s’enroula dans ses couvertures, et se coucha. La chambre de la rue du Rocher vint peu à peu prendre sa place dans le hall de l’Étoile. La lampe. L’andrinople. Le lit. La chaise. Les bouteilles. La commode aux trésors. Le buste à moustaches. D’abord annoncés par quelques visites, Élisabeth, Agathe, et Gérard, incapables de vivre loin de cet excitant paysage de meubles, émigrèrent sur les trousses de Paul.
2Narrateur (en voix off) : Jean Cocteau