Article de revue

L'extravagance

Pages 14 à 15

Citer cet article


  • Selon Thoreau, H.-D.
(2009). L'extravagance. Vertigo, 35(1), 14-15. https://doi.org/10.3917/ver.035.0014.

  • Selon Thoreau, Henry David.
« L'extravagance ». Vertigo, 2009/1 n° 35, 2009. p.14-15. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vertigo-2009-1-page-14?lang=fr.

  • Selon THOREAU, Henry David,
2009. L'extravagance. Vertigo, 2009/1 n° 35, p.14-15. DOI : 10.3917/ver.035.0014. URL : https://shs.cairn.info/revue-vertigo-2009-1-page-14?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ver.035.0014


1« C’est de la part de l’Angleterre et de l’Amérique une demande ridicule, que vous parliez de manière à ce qu’elles puissent vous comprendre. Les hommes pas plus que les champignons ne croissent de la sorte. Comme si c’était important, et qu’il n’y en ait pas assez sans elles pour vous vous comprendre. Comme si la Nature ne pouvait admettre qu’un seul ordre d’intelligences, ne pouvait entretenir les oiseaux aussi bien que les quadrupèdes, les créatures volantes aussi bien que les rampantes, et si les hue et dia, que cocotte peut comprendre, étaient le meilleur langage. Comme s’il n’était de salut que dans la stupidité. Ce que je crains surtout, c’est que mon expression ne puisse être assez extravagante – ne puisse s’éloigner assez des bornes étroites de mon expérience quotidienne, pour être adéquate à la vérité dont j’ai été convaincu. Extravagance ! cela dépend de la façon dont vous êtes parqué. Le bison migrateur, en quête de nouveaux pâturages sous d’autres latitudes, n’est pas aussi extravagant que la vache qui d’un coup de pied renverse le seau, franchit la clôture et court après son veau, à l’heure de la traite. Je désire trouver où parler hors limite ; tel un homme en un moment de veille à des hommes en leurs moments de veille ; car je suis convaincu de ne pouvoir assez exagérer même pour poser la base d’une expression vraie. Qui donc ayant entendu un accord de musique craignit de jamais plus à l’avenir parler de façon extravagante ? En vue du futur ou possible nous devrions vivre en état de parfaite flaccidité et tout à fait indéterminés sur l’avenir, nos grandes lignes confuses et obscures de ce côté ; de même que nos ombres révèlent une insensible transpiration vers le soleil. La vérité volatile de nos mots devrait continuellement trahir le manque de justesse du relevé final. Leur vérité se voit instantanément ravie, seul demeure le monument littéraire. Les mots qui expriment notre foi et notre piété ne sont pas définis ; encore qu’ils soient significatifs et parfumés comme encens pour les natures supérieures.

2Pourquoi toujours descendre au niveau de notre perception la plus lourde, et louer cela comme sens commun ? Le sens le plus commun est le sens des hommes qui dorment, qu’ils expriment en ronflant. Nous inclinons parfois à classer les gens doués d’une fois et demi d’intelligence avec les niais (half-witted) auxquels il n’en ai imparti qu’une moitié, parce que nous n’apprécions qu’un tiers de leur intelligence. Il y aurait des gens pour trouver à redire aux rougeurs de l’aurore, si jamais il leur arrivait de se lever assez tôt. « On prétend », si j’en crois la légende, « que les vers de Kabir ont quatre sens différents – illusion, âme, intellect, et la doctrine exotérique des Védas » ; mais en cette partie-ci du monde les écrits d’un homme comportent-ils plus d’une interprétation que l’on considère la chose comme motif à grief. Tandis que l’Angleterre s’ingénie à guérir le black-rot des pommes de terre, n’y aura-t-il personne pour s’ingénier à guérir le black-rot du cerveau, tellement plus répandu et tellement plus fatal ? »

3EXTRAIT DE WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS (TITRE ORIGINAL : WALDEN OR LIFE IN THE WOODS), TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LOUIS FABULET, ÉD. GALLIMARD, PARIS, 1922.

Description de l'image par IA : Bande jaune avec texte noir : "Droits électroniques réservés sur cette image"
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Doc (Paul McIsaac), le personnage principal de Route One/USA, de Robert Kramer (1989), sur les vestiges de l’ancienne maison de H.D. Thoreau à Walden Pond

Date de mise en ligne : 30/08/2014

https://doi.org/10.3917/ver.035.0014