Article de revue

Présentation

Les tumultes du monde

Pages 5 à 11

Citer cet article


  • Muhlmann, G.
  • et Tassin, É.
(2008). Présentation Les tumultes du monde. Tumultes, 30(1), 5-11. https://doi.org/10.3917/tumu.030.0005.

  • Muhlmann, Géraldine.
  • et al.
« Présentation : Les tumultes du monde ». Tumultes, 2008/1 n° 30, 2008. p.5-11. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-tumultes-2008-1-page-5?lang=fr.

  • MUHLMANN, Géraldine
  • et TASSIN, Étienne,
2008. Présentation Les tumultes du monde. Tumultes, 2008/1 n° 30, p.5-11. DOI : 10.3917/tumu.030.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-tumultes-2008-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tumu.030.0005


Notes

  • [1]
    Cf. le précédent volume de Tumultes : Günther Anders. Agir pour repousser la fin du monde, dirigé par Christophe David et Karine Parienti-Maire, n°28-29, octobre 2007.
  • [2]
    H. Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, trad. fr. S. Courtine-Denamy, Paris, Seuil, 1995, p. 45.
  • [3]
    H. Arendt, « Qu’est-ce que la liberté ? », trad. A. Faure et P. Lévy, in La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 190.
  • [4]
    Contre la philosophie politique elle-même... Cf. Miguel Abensour, Hannah Arendt. Contre la philosophie politique, Paris, Sens & Tonka, 2007.
  • [5]
    Cl. Lefort, Machiavel, le travail de l’œuvre, Paris, Gallimard, 1972.
  • [6]
    Nous n’avons malheureusement pas pu adjoindre à ce dossier différentes contributions issues du continent africain qui cependant attestent l’attention aujourd’hui portée à la pensée arendtienne. Pour une approche critique du rapport d’Arendt au continent africain, cf. Sonia Dayan-Herzbrun, « L’Afrique, monde fantôme et théâtre d’ombres », in A. Kupiec, M. Leibovici, G. Muhlmann, E. Tassin : Hannah Arendt, Crises de l’État-nation, Paris, Sens & Tonka, 2007, pp. 149-161.

Penser pour repousser la fin du monde

1On a pu résumer l’œuvre de Günther Anders, qu’un mariage unit à Hannah Arendt à l’aube des sombres temps, par cette formule : « Agir pour repousser la fin du monde [1] ». Bien qu’ils n’entretinrent guère d’échanges intellectuels au cours des années qui suivirent leur divorce en 1936, chacun menant son destin de pensée à distance de l’autre et selon des orientations théoriques et des engagements politiques qui leur furent propres, les pensées d’Arendt et d’Anders se font écho dans une même inquiétude pour le monde. « Au cœur de la politique, écrivit Arendt, se trouve le souci pour le monde [2] » . Le souci du monde est un souci politique. Et la politique a à se soucier du monde quand — ou parce que — sa raison d’être est la liberté [3]. Ce souci, Anders en a fait le motif d’un constant combat du penser et de l’agir ; Arendt en a fait le motif d’une réinvention de la philosophie politique [4] en analysant les différentes figures d’acosmisme qui pèsent sur le monde et donnent à la politique son enjeu. Penser pour repousser la fin du monde, tel pourrait être ici, en écho aux combats d’Anders, le thème des études rassemblées dans cette livraison de Tumultes.

2Si le monde que vise toute politique est commun, il est aussi par définition pluriel ; et conflictuel. Pas de Monde sans une pluralité de « mondes de la vie », de mondes culturels, de mondes politiques. Et pas non plus de Monde sans une pluralité de scènes conflictuelles : luttes économiques dans l’univers du travail, de la production et des marchés ; luttes culturelles dans la manière dont les œuvres humaines entendent configurer le monde sur un plan symbolique ou matériel ; luttes politiques pour la reconnaissance, la justice et les droits, luttes d’émancipation que commandent ensemble les présomptions d’égalité et de liberté sans lesquelles il n’est pas d’humanité. Au principe de ces conflits, la pluralité qui a le double caractère, écrit Arendt, de l’égalité et de la distinction : similitude des êtres et singularité des acteurs. Toute vie en société est traversée par ces tumultes conflictuels.

3Dans les tumultes du monde surviennent parfois des expériences de liberté, qui réussissent à frayer leur chemin malgré les puissances qui leur barrent la route. Mais elles se déploient selon des scénarii distincts en raison des époques, des situations, des forces en présence, des chapes d’assujettissement qu’il s’agit de soulever, des exploitations contre lesquelles il faut s’élever. En ces tumultes, aussi divers soient-ils par le monde, certains ont mobilisé la pensée politique d’Arendt qu’ils ont engagée dans des élaborations théoriques et pratiques afin d’éclairer la compréhension des situations, de servir des stratégies d’interprétation ou de signification. Clé de lecture de présents pluriels, sollicitée par ces mondes tumultueux, embarquée dans les combats de la pensée et de l’agir, la pensée d’Arendt — politique en ce qu’elle a de plus philosophique, philosophique en ce qu’elle a de plus politique — connaît une vie singulière sur les continents de ce monde, déploie d’étranges efficaces selon les scènes agonistiques où elle se trouve mobilisée. Quelques éclats, aléatoires, en sont ici les vivants témoignages.

Scènes polémiques et usages de la pensée

4Il y a les idées qu’une œuvre philosophique élabore et déploie dans le champ intellectuel, il y a l’histoire de ces idées et de leurs effets théoriques et pratiques ; et il y a la sociologie des conditions de production de ces idées et de leurs effets. Au croisement de ces trois approches — philosophique, historico-politique et sociologique —, les textes réunis ici ont pour caractéristique commune d’opérer un double décentrement, qui rend compte des deux premiers ensembles de cette livraison : dans le premier, l’œuvre d’Hannah Arendt y est abordée hors des références franco-françaises au sein desquelles elle a été lue, commentée et utilisée en France, révélant ainsi des cadres de lecture, de réappropriation et d’exploitation liés à des traditions historiques et politiques différentes (Allemagne, Chine, Israël, Japon, ex-Yougoslavie) mais aussi aux événements, à l’histoire propre de chacun de ces pays ; aux « histoires nationales » diversifiées de la réception des textes d’Arendt sont adjointes, dans un second ensemble, des interprétations qui témoignent des controverses théoriques et politiques comme autant de « grilles de lecture » offertes ailleurs, toutes liées à des contextes historiques originaux.

5Ce qui nous a intéressés ici n’a pas tant été de proposer de nouvelles interprétations de la pensée d’Arendt que d’en rassembler quelques lectures. Claude Lefort avait en son temps montré à propos de Machiavel comment le travail de l’œuvre se poursuivait dans ses lectures et ses usages politiques, comme si la plume de l’auteur se survivait dans sa postérité active et continuait de faire travailler, évoluer, infléchir la pensée, bref de faire vivre l’œuvre dans les temps à venir et ceux-ci dans celle-là [5]. Une fois lancé, le travail du concept ne s’arrête pas, il continue de produire, d’inventer, de façonner. Historique, le travail de l’œuvre est aussi géographique ou géopolitique. Ici et là, une œuvre n’est pas seulement lue de manière différente, insérée dans des agencements théoriques et pratiques étranges, elle produit différemment des pensées différentes, oriente différemment des interprétations et des engagements différents.

6L’affaire n’est pas celle des commentaires autorisés ou savants, de l’érudition ou de la science des textes. Il existe une internationale savante arendtienne comme il existe une internationale aristotélicienne ou wittgensteinienne, etc. Mais ce n’est pas de société savante qu’il s’agit ici. Les « amis d’Arendt », si l’on peut dire, forment une communauté bien plus large, et floue et ambivalente, de lecteurs philosophes, historiens, politologues, d’« intellectuels » (à supposer qu’on sache ce que c’est) et de citoyens engagés dans des combats politiques déterminés. La philosophie ne se laisse pas dissocier de la politique quand bien même elle ne s’y ramène pas.

7Hybride, transversale par rapport aux champs du savoir et aux spécialités académiques, l’œuvre arendtienne l’est aussi aux partages des fonctions sociales : elle irrigue les disciplines de la pensée et les discours politiques, elle oriente les recherches théoriques et les engagements civiques. Le problème d’un tel foisonnement de lectures est qu’inévitablement il comporte des effets de brouillage ou d’occultation, et aussi des risques d’instrumentalisations multiples. Mais on observe cela à chaque fois qu’un auteur devient une source pour penser un autre présent que le sien : on ne peut alors, en réalité, que constater les conflits d’interprétation dont il fait l’objet, s’engager dans la bataille comme on le souhaite, et se dire que d’autres lecteurs plus tard feront leur propre miel de cette conflictualité. La scène « intellectuelle » française est un exemple presque caricatural des sédimentations produites par les différentes lectures d’Arendt, et des luttes que cette œuvre est capable d’engendrer. Longtemps ignorée de l’université française alors que ses écrits étaient étudiés et discutés dans les autres universités nord et sud-américaines ou européennes, l’œuvre d’Arendt s’est divulguée en France au gré des traductions dans les milieux médiatiques et politiques. La reconnaissance académique de l’œuvre n’a pas mis fin à ces usages divers, les renforçant parfois. C’est ainsi qu’Arendt se retrouve embarquée ici dans des campagnes républicaines, là dans des apologues libéraux, qu’elle est parfois invoquée en défense de la tradition et d’autres fois présentée comme un chantre de la post-modernité, un jour communau-tarienne, le lendemain libertaire, consensualiste et dissidente, conservatrice et gauchiste... Certains usages d’Arendt sont assez irraisonnés et risquent de masquer la pertinence à la fois philosophique et politique de la pensée arendtienne. En même temps, tout cela est peut-être l’inévitable conséquence d’une lecture vivante, et la solution de s’en tenir, à l’inverse, à des commentaires répétitifs et scolaires n’en est évidemment pas une. Le désir que ce spectacle devrait plutôt susciter, pour prendre un peu de champ, c’est d’aller regarder comment ailleurs Arendt est lue, ce que l’on « fait » de cette œuvre dans d’autres pays que la France.

8Loin des clichés laudatifs ou infamants dans lesquels s’enferme si souvent l’audience française, ce numéro de Tumultes vise donc à offrir quelques exemples de réception, d’interprétations et d’usages de la pensée arendtienne à l’étranger.

Lue d’ailleurs

9Arendt lue d’ailleurs ? Certes, mais cet ailleurs est relatif à l’ici des lectures françaises. Et bien aléatoire. Nulle tentative d’être exhaustif dans la présentation de ces lectures, il s’agit juste d’offrir des aperçus significatifs qui cependant s’accordent tous à souligner la fécondité de la pensée arendtienne confrontée à des situations historico-politiques si distinctes. On s’étonnera moins de la diversité des usages des analyses arendtiennes selon les contextes nationaux que du fait que, dans leur diversité, ces lectures soient issues de la même matrice intellectuelle. Et plus encore du fait qu’elles trouvent à se déployer dans des contextes géopolitiques qu’Arendt elle-même n’avait nullement considérés, comme c’est le cas en Asie ou en Amérique du Sud [6], ou dans une époque de globalisation économique et de reconfiguration des puissances étatiques qu’elle avait pressentie sans pouvoir, bien sûr, l’analyser dans sa composition actuelle. Preuve en est donnée par les emplois pertinents des catégories arendtiennes, que ce soit à propos des crimes de masse (ex-Yougoslavie), du mensonge ou des performances du langage (Argentine), etc.

10Fécondité de la réflexion arendtienne dans ces contextes excentrés au regard du site depuis lequel elle s’est élaborée, certes. Fécondité aussi de sa pensée pour faire et défaire les cadres de l’argumentation ou de la controverse dont procèdent la philosophie et la pensée politique contemporaines, comme on le voit à propos des discussions en Allemagne ou en Italie. Cependant la mise en regard de ces réceptions diverses éclaire autant sur l’usage qui a été ou est fait de la pensée d’Arendt que sur les réticences qui les ont accompagnées. Reconstituer les trajets de ces réceptions c’est retrouver aussi les différentes controverses au sein desquelles la pensée d’Arendt s’est trouvée mêlée, de sorte que l’histoire de sa réception c’est aussi, pratiquement partout mais à des moments et pour des raisons différents, l’histoire des réticences qui en ont empêché d’abord la traduction et ensuite la lecture. On le verra à propos de son rapport à Marx et au communisme grâce au prisme de sa réception en ex-Yougoslavie, en Allemagne ou au Japon, à propos des discussions qui ont entouré la « question noire », la « question sociale » et l’autonomie du politique aux États-Unis, ou encore à propos du rejet passionnel qui a longtemps répondu à l’identification ambiguë d’Arendt en Israël. Mises en rapport avec la réception de l’œuvre d’Arendt, ces controverses sont indicatives de la situation d’un pays, des questions politiques ou sociales qui se posent à lui. L’histoire de sa réception (du rejet à l’acceptation ou vice-versa) est le « symptôme » d’un blocage ou d’une ouverture propres au pays concerné. Notre approche ici n’est cependant nullement culturaliste puisque la même conceptualisation peut être adoptée comme grille de compréhension dans des situations différentes. Il s’agit plutôt, en une même constellation de lectures, de mettre en évidence la pluralité des appropriations et de faire communiquer ces situations entre elles. Mais par les références qu’elles mobilisent et les analyses qu’elles actualisent, ces lectures apportent aussi un éclairage inédit sur la pensée d’Arendt elle-même. Effet en retour, pourrait-on dire, la pensée s’enrichit de ses usages inattendus, l’œuvre continue d’œuvrer, se poursuit et se nourrit de ses implantations mondaines.

11Triple leçon donc. Instrument d’analyse et de compréhension de situations politiques différenciées en des temps eux-mêmes distincts, ces lectures enrichissent en même temps la pensée arendtienne de dimensions nouvelles et l’éclairage qu’on peut porter sur les histoires politiques consécutives à l’effondrement du partage Est-Ouest du monde et à sa repolarisation Nord-Sud. De cette cardinalité des tumultes du monde, et des voyages de la pensée sur des terres inattendues, témoigne aussi à sa façon la langue d’Arendt, ou plutôt les langues d’Arendt. Car Arendt, apatride, parle et écrit, mais aussi invente, une langue traduite qui est une langue-interprète. Elle pense en allemand, travaille en français puis en anglais d’Amérique, en vient bientôt à penser dans cette dernière langue tout en préservant la première qui restera à jamais la demeure maternelle de sa pensée. Et elle se traduit ou se retraduit. De ces extravagances langagières et de ses effets dans la pensée il fallait aussi rendre compte ici, comme si d’autres tumultes n’avaient cessé de faire écho dans la langue aux tumultes du monde.

12Anne Kupiec, Martine Leibovici,


Date de mise en ligne : 01/01/2011

https://doi.org/10.3917/tumu.030.0005