Article de revue

L’accord comme symptôme d’une métanalyse entre adjectif adverbal et attribut

Pages 91 à 110

Citer cet article


  • Corminboeuf, G.
(2022). L’accord comme symptôme d’une métanalyse entre adjectif adverbal et attribut. Travaux de linguistique, 84-85(1), 91-110. https://doi.org/10.3917/tl.084.0091.

  • Corminboeuf, Gilles.
« L’accord comme symptôme d’une métanalyse entre adjectif adverbal et attribut ». Travaux de linguistique, 2022/1-2 n° 84-85, 2022. p.91-110. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2022-1-page-91?lang=fr.

  • CORMINBOEUF, Gilles,
2022. L’accord comme symptôme d’une métanalyse entre adjectif adverbal et attribut. Travaux de linguistique, 2022/1-2 n° 84-85, p.91-110. DOI : 10.3917/tl.084.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2022-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tl.084.0091


Notes

  • [1]
    Cela dit, des questions de délimitation se posent immédiatement, (i) dans le cas où l’adjectif adverbal modifie un autre adjectif, le plus souvent placé en antéposition et avec l’accord : raide mort/gelé, fraîches écloses, grandes ouvertes, courte vêtue, folle amoureuse, bons derniers, beau droit, haut perché, flambant neuf, ras tondu, monstre cool, flambant neuf, une tête levée haut, etc. Et (ii) dans le cas où l’adjectif adverbal est extraposé :
    1. elle est vraiment pas gênée sérieux […] (oral, CFQP, cité par Dostie et Lanciault, 2016 : page)
    2. On l’attaquait ? On le volait ? Eh bien, il allait se défendre ! et raide, et dur, sans pitié pour le bandit. (Genevoix, cité par Grundt, 1972 : 242)
    3. et pis total j’ai encore dû me relever ce matin à cinq heures et demie (oral, Ofrom)
    Nous laisserons ces emplois de côté et nous ne discuterons pas la question de l’extension du domaine de l’adjectif adverbal, qui réclamerait une étude en soi.
  • [2]
    Voir par exemple Napoli (1975) et Ledgeway (2011) pour l’italien, et Hummel (2015) pour l’espagnol.
  • [3]
    Exemple : avant de lister plusieurs exemples avec l’accord, Goosse et Grevisse (2016 : 1289) précisent que « des épithètes détachées du nom et attachées au verbe sont traités comme des adverbes, jusqu’à l’invariabilité, mais celle-ci n’est pas obligatoire d’ordinaire ».
  • [4]
    Les chiffres indiqués dans ce paragraphe sont ceux indiqués dans Hummel (2017a, 2018a) et dans la base en ligne. La publication du dictionnaire en 2021 est postérieure à la rédaction de cette étude.
  • [5]
    Wilmet (2010 : 578) mentionne également le belgicisme tourner fou (= ‘tourner à vide’) qui « ne devrait pas plus accorder l’adjectif que p. ex. Marie travaille dur. On entend pourtant la vis tourne folle = ‘est folle + à force de tourner’ ». La glose suggère là également un élargissement attributif.
  • [6]
    Voir aussi supra [3d] et [3h]. Abeillé et Mouret (2010) signalent les exemples suivants où – écrivent-ils – « l’adjectif s’accorde avec l’objet » :
    1. Il a classé Marie première.
    2. Il donne la jument 3 gagnante.
    3. Il code secrets tous ces documents.
  • [7]
    Il n’est bien sûr pas toujours possible de dire si la forme concernée a été accordée ou non. En [1c], par exemple, le transcripteur a choisi de ne pas accorder l’adjectif tranquille, alors que la forme orale est ambiguë (voir supra 4.1 à propos de tranquille(s), et infra [16c] pour un autre exemple où on ignore si l’adjectif est accordé ou non).
  • [8]
    Frantext livre néanmoins 8 occurrences de serrément, certes anciennes (de 1561 à 1604, dont 6 occurrences d’Olivier de Serres).
  • [9]
    Goes (2008 : 29-30) mentionne les interférences entre l’adjectif adverbal et l’apposition, point que nous laissons de côté. L’interprétation appositive – i.e. ni attributive, ni adverbale – est par exemple possible pour [3f,g], même s’il n’y a pas de virgule. Comparer avec cet exemple (et ceux de la note 1), où la virgule sélectionne la lecture appositive :
    Là, on est venues pour discuter, tranquilles. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)
  • [10]
    Hummel (2017a : 183) évoque une « zone trouble, de transition » et Goes (2008 : 30-31, v. supra) des « interférences » entre prédication seconde et adjectif adverbal. Cela nous semble convergent avec la position qui sera exposée sous 6. Le titre de l’article de Muller (2000, « Les constructions à adjectif attribut de l’objet, entre prédication seconde et complémentation verbale ») suggère également que certains assemblages {verbe + adjectif} se situent entre ce que Lauwers (2013) nomme, à propos de faits de langue différents, pôle ‘attribut’ et pôle ‘complément de manière’.
  • [11]
    Et probablement à Meillet (1905-1906 : 6) qui désignait par l’expression de « discontinuité de la transmission du langage » (qui selon lui « détermine la possibilité et les modalités de tous les changements linguistiques ») le fait qu’au cours du processus communicationnel la structure telle qu’interprétée par l’allocutaire n’est pas la même que celle intentionnée par le locuteur.
  • [12]
    Goes (2008 : 35) observe que dans La neige tombe dru / drue, l’hésitation sur l’accord est commune ; une petite enquête de l’auteur sur le web montre que dru est, dans cette construction, accordé une fois sur deux.
  • [13]
    On pourrait se demander si l’invariabilité n’est pas due à une influence de couper court (à une conversation), comme le suggère un relecteur anonyme.
  • [14]
    « Le nouvel accord […] prouve […] la réalisation de la métanalyse » (Blinkenberg, 1950 : 44).
  • [15]
    Plusieurs linguistes soulignent qu’il existe des associations lexicalisées, proches de la collocation (vivre libre, chanter faux, rire jaune, voir rouge, voir clair, parler bas, sentir fort, arrêter net, filer doux, fleurer bon, n’en mener pas large), et d’autres moins lexicalisées – et parfois tenues pour plus récentes (consommer local, halluciner complet, épargner malin, mater bizarre, la boucler hermétique, coucher utile, investir intelligent, s’habiller moche). Damourette et Pichon (1911-1933, t.3 : 379 sq.) parlent de « compléments coalescents », Hummel (2018b) de « lexicalisation » (ou de « verbe complexe » pour voir clair, Hummel 2017a : 185), Guimier et Oueslati (2006) de « figement », etc. Nous ne pouvons ni intégrer, ni discuter ce paramètre dans le cadre de cette étude.
  • [16]
    Et il conviendrait de considérer également, dans cet agencement réticulaire de constructions associées, les adverbes en -ment « correspondants » (lorsqu’il existe) et l’apposition.
  • [17]
    Voir le titre de l’article de A. Gazdik (2016) : « Sur l’accord des adjectifs invariables du français ». Cette contradiction ne peut cependant être imputée à Gazdik, qui n’en est pas dupe, bien au contraire.

1 – Introduction

1 La présente étude est centrée sur les usages et les méthodes de description, notamment en ce qui concerne la problématique des données dans l’argumentation linguistique. Les recherches dans le domaine de l’« adjectif adverbal » (parler fort, voter utile, consommer local), nous paraissent un bon observatoire des pratiques de la linguistique descriptive au XXIe siècle.

2 Plus précisément, nous discuterons la question de l’invariabilité présumée de l’adjectif adverbal, un héritage épistémologique dont il est malaisé de se départir. Nous montrerons que l’accord peut être – dans des conditions singulières que nous exposerons – l’indice d’une métanalyse (Blinkenberg, 1950 : 43), c’est-à-dire que l’adjectif est perçu ou comme portant strictement sur le verbe (adjectif adverbal), ou comme un ajout prédicatif incident au sujet ou à l’objet. De ce point de vue, le « dogme » de l’invariabilité instille une perspective réductrice, créant un « angle mort » dans la description, et faisant peu de cas des données authentiques et du sentiment linguistique des sujets parlants. La métanalyse apporte une modélisation théorique à l’hypothèse de Hummel (2018a) d’un continuum entre prédication seconde et adjectif adverbal, autrement dit entre usage prédicatif et déterminatif de l’adjectif.

3 Nous commencerons par définir ce que nous entendons par « adjectif adverbal » (section 2), puis nous ferons le lien entre adjectif adverbal et attribut en examinant la question de l’invariabilité (section 3) et les explications à la présence d’un accord fournies dans la littérature scientifique (section 4). Nous nous pencherons ensuite sur les conséquences d’un tel accord dans les descriptions linguistiques (section 5), et nous proposerons une assise théorique à l’hypothèse d’un continuum entre prédication et détermination adjectivale, au moyen du concept de métanalyse (section 6).

4 Les données empiriques utilisées dans cette recherche proviennent de diverses sources : corpus Ofrom (Avanzi et al. 2012-2022), occurrences recueillies à la volée, sources écrites diverses, et exemples discutés dans les études linguistiques.

2 – L’adjectif adverbal : données empiriques concernées et définition

5 Voici quelques exemples de l’emploi dit « adverbal » de l’adjectif (selon la terminologie de Noailly, 1994), à l’oral [1] et à l’écrit [2] :

[1]
  1. tu foutais le feu ça flambait impeccable (oral, Ofrom)
  2. ça descendait très raide pis y avait un grand dévers (oral, Ofrom)
  3. on peut boire quelques verres tranquille (oral, Ofrom)
  4. c’est pas une bannière que je vais mettre haut et fort (oral, Ofrom)
  5. putain ils parlent bizarre quoi (oral, Ofrom)
  6. bon au moins ça va filer droit (oral, Ofrom)
  7. ça ça m’hallucine complet (oral, à la volée, 5.5.2021)
  8. elle était sur son lit d’hôpital elle a m- même pas encore de corset ni rien elle avait juste des anti-douleurs et elle rigolait malade (oral, pfc)
  9. je me suis mangé méchant (oral, à la volée, 15.12.2020 ; = ‘je suis tombé violemment’)
    j. ça les motive moyen de se prendre la tête (oral, à la volée, 11.2.2021)
[2]
  1. Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. Il commence assez dur et marqué, puis hésite et retombe […]. (Ramuz, Derborence, 1934)
  2. […] ils ont tracé oblique pour retrouver la berge sud. (Damasio, La Horde du Contrevent, 2004)
  3. Au bout de quelques semaines, ça se met à puer terrible. (Cavanna, Les Ritals, 1978)
  4. Il s’habille moche, mais attention, c’est une démarche d’expert. (presse écrite, o.nouvelobs. com, 28.1.2013)
  5. Maintenant il va vagabonder léger […]. (presse écrite, La Liberté, 15.1.2021 ; avis mortuaire)
  6. Les vieux ce n’était pas original / quand ils s’essuyaient machinal / d’un revers de manche les lèvres (Ferrat, « La Montagne », 1964)
  7. Il faut dire qu’elle avait toujours couché utile […] (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)
  8. Ça me détend total. (bd, Zep)
  9. Ils sont direct venus à la maison […]. (Genoux, La barrière des peaux, 2014)
  10. Vraiment en rogne contre ce service, qui nous a facile fait perdre plus de 3 semaines à attendre de leurs nouvelles. (web, blog, renovation-de-notre-grange.over-blog.com)

6 Dans cette construction, l’adjectif qualifie l’action exprimée par le verbe. Modifieur du verbe, il endosse une fonction « adverbiale ».

7 L’adjectif est dit « adverbal » lorsqu’il forme un syntagme incorporé dans la construction du verbe, œuvrant par conséquent en dehors du syntagme nominal, et qu’il n’est ni attribut du sujet, ni prédicat second (en apposition ou attribut de l’objet) [1].

3 – Le dogme de l’invariabilité

8 Par défaut, l’adjectif adverbal n’est pas accordé, parce qu’il n’est pas contrôlé par une catégorie qui requiert l’accord : « Invariable parce que ne trouvant pas à quoi s’accorder » (Noailly, 1994 : 104). Or, il trouve parfois à quoi s’accorder (aussi bien dans la littérature publiée que dans les types de discours les plus divers) :

[3]
  1. Et il lut les mots suivants qui étincelaient et tournaient rapides. (Sue, Atar-Gull, 1831 ; cité par Hummel, 2018a : 275)
  2. De laborieuses extravagances qui sonnent si affectées et littéraires que c’en devient insupportable. (Vercors, Chevaux du temps, 1977 ; cité par Goosse-Grevisse, 2016 : 1290)
  3. si elles étaient fringuées pareilles je me flinguerais (oral, transcription par un étudiant d’un énoncé saisi à la volée, Université de Fribourg 2010)
  4. Ici on ne se moque pas de ceux qui s’habillent peu chers, mais de ceux qui s’habillent chers. (web, forum.psychologies.com)
  5. Je connais exactement la pointure dont j’ai besoin suivant les marques ainsi que les marques qui chaussent étroits ou larges. (web, cité par Hummel, 2018a : 274)
  6. Cette grêle d’insectes tomba drue et bruyante. (Daudet, Lettres de mon moulin, 1869 ; cité par Goosse-Grevisse, 2016 : 1290)
  7. La lampe brûlait très haute. (Zola, Une page d’amour, 1878 ; cité par Hummel & Gazdik, 2021 : 274)
  8. Chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures. (Zola, La Terre 1887 ; cité par Goosse-Grevisse, 2016 : 1290)
  9. […] une chanson que seul lui pouvait entendre tant il la chantait basse. (web, cité par Hummel, 2018a : 274)
  10. Shaunae Miller est partie forte (oral tv, 18.3.2022 ; à propos d’athlétisme)

9 Si dans [3a-e], l’accord n’est que graphique, il est à la fois graphique et phonétique dans [3f-i]. Lorsque la marque flexionnelle s’entend à l’oral, on ne peut pas arguer d’une faute de frappe.

10 Hummel (2017b : 34) montre que l’accord est répandu, en particulier dans les textes anciens, en français parlé et dans les genres dits « informels », mais qu’il est peu observé. Cela tient d’une part à la documentation à disposition – lacunaire –, les genres informels et l’oral étant moins bien documentés que l’écrit normé destiné à la publication. Cela tient d’autre part à l’effort normatif produit par une longue tradition grammaticale qui a œuvré à l’éradication de l’accord lorsque l’adjectif est utilisé avec une fonction adverbiale (Hummel, 2017b : 38, 2018b). Enfin, il est peu repéré parce que la morphologie du genre et du nombre est sous-spécifiée en français parlé (Blanche-Benveniste, 2003 : 326-329, 2004), à la différence d’autres langues romanes (Hummel, 2018a : 263) [2]. Ainsi, pour l’unique forme /blø/ de l’oral, l’écrit possède quatre graphies distinctes (bleu, bleue, bleus, bleues) :

[4]
Il y avait des petits feux de bois qui fumaient bleu à toutes les cheminées carrées […].
(Ramuz, La grande peur dans la montagne, 1926)

11 Dans [4], bleu ne prend pas l’accord, mais l’écoute de cet extrait lu à haute voix ne permettrait pas de savoir s’il y a ou non accord en nombre. Dans [5], symétriquement, seule la version scripturale permet de repérer l’accord au féminin, les marques de flexion étant bien davantage marquées à l’écrit :

[5]
[…] ils se défendaient en cherchant à vendre chère une vie pleine d’amertumes et d’opprobres […].
(Boisrond-Tonnerre, 2014, Googlelivres)

12 De fait, les hésitations sur l’accord sont communes :

[6]
  1. Les créateurs locaux jouent groupés (titre d’article, ladepeche.fr/2020/12/21)
  2. Les agriculteurs jouent groupé (titre d’article, ladepeche.fr/2014/10/14)

13 Dans [6], le même prédicat (jouer groupé), avec un sujet au masculin pluriel dans les deux cas, issu du même périodique (La Dépêche), les deux fois en titre, est accordé dans [6a] et non accordé dans [6b]. Le Bidois rapporte cet exemple de variation chez un même scripteur :

[7]
« Guermantes avait écrit, dans le Figaro du 22 février 1960 : « Les reines d’aujourd’hui voyagent plus ‘légères’ » ; quelques mois plus tard, il ne fait plus l’accord : « Il y a vraiment une différence de génération entre les gens qui ont encore voyagé lourd et ceux qui voyagent léger » (ibid., 1-8-1960) ».
(Le Bidois, 1969)

14 La variation sur l’accord est souvent mentionnée [3], sans toutefois que des conséquences théoriques en soient réellement tirées (v. infra § 5.) – si ce n’est que chez la plupart des auteurs, l’accord serait le révélateur que la construction échappe au champ d’application de l’adjectif adverbal. En général, c’est le concept d’« élargissement attributif » (Riegel, 1981, 1996) ou d’« attribut accidentel » (Noailly, 1999 : 115-117) qui est convoqué comme principe explicatif. Cela ne va pas sans poser un certain nombre de questions. Dans il a vendu chère sa peau, le verbe vendre ferait l’objet d’un « élargissement attributif », élargissement qui n’a pas cours si cher n’est pas accordé (il a vendu cher sa peau). Or, à l’oral, le même exemple présente une terminaison inaudible (/vãdy∫ε/), si bien que nous ne pouvons pas savoir s’il y a ou non élargissement attributif… Les difficultés auxquelles achoppent les linguistes pour décrire la syntaxe de ces complexes {verbe + adjectif} sont le pendant de celles qu’on rencontre à délimiter la notion d’attribut.

15 L’observation des corpus écrits dans toute leur diversité apporte un éclairage probant à la problématique de l’accord. Le Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe, conçu par Hummel (2017a, 2018a : 273 ; Hummel et Gazdik, 2021 [4]), fournit un outil précieux pour questionner l’invariabilité de l’adjectif adverbal. Remarquable par son ampleur, la base compte plus de 17 000 occurrences (en accès libre ici : https://gams.uni-graz.at/context:aaif). Elle est constituée de deux corpus : (i) Le sous-corpus A, qui compte 13 448 occurrences issues de Frantext et d’autres sources pour la composante diachronique. Hummel observe que 7% des occurrences du sous-corpus A sont accordées (597 occurrences avec un accord uniquement graphique et 492 occurrences avec un accord à la fois graphique et phonétique). (ii) Le sous-corpus B, qui compte 4 200 occurrences tirées de forums internet. Sur 833 occurrences dépouillées par Hummel, 133 prennent l’accord, soit 16%. Il n’existe malheureusement pas de collection de cette ampleur en français parlé, ce qui exclut une comparaison de médium qui serait assurément instructive. Ces hésitations sur l’accord sont beaucoup plus communes que ne le laissent penser les grammaires et les travaux qui souscrivent à l’invariabilité de l’adjectif adverbal.

16 Hummel (2018a et b) insiste sur le fait que l’invariabilité n’est pas une hypothèse ou un observable, mais un dogme. Un dogme auquel souscrivent la grande majorité des auteurs et qui, selon lui, a pour conséquence dommageable de restreindre « l’angle de vue » (Hummel 2018a : 264). Nous y reviendrons (infra, section 6). Hummel (2018a : 274) conclut que « l’analyse de l’adjectif adverbal comme unité invariable ne saurait se justifier ».

4 – Les explications à la présence d’un accord

17 Parmi les facteurs mentionnés dans la littérature scientifique pour expliquer la survenue d’un adjectif adverbal accordé, on peut retenir l’incidence sémantique au sujet (§ 4.1) et à l’objet (§ 4.2).

4.1 – L’incidence au sujet

18 Une première hypothèse est celle d’une incidence au sujet. Plusieurs auteurs mentionnent ce cas de figure, dont Wilmet (2010 : 347), qui cite avec leur glose les deux variantes suivantes (le point d’interrogation en exposant est de l’auteur) : « Marie bronze idiot ?idiote = ‘a une façon idiote de bronzer’ mais aussi ‘prouve son idiotie en bronzant’ ». La seconde glose, qui correspond à la variante accordée, trahit une incidence au sujet [5]. Dans Les retraités ne veulent pas vieillir idiots, Noailly (1994 : 106) souligne que « l’adjectif habituellement invariable s’accorde au sujet », le caractère [+humain] de celui-ci n’y étant pas étranger. L’auteure précise en note : « Il y a aussi que le verbe vieillir permet un attribut accidentel du sujet : Lise vieillira heureuse. C’est un élément supplémentaire favorisant l’accord ». Pour sa part, Gazdik (2016 : 75-76) considère que dormir tranquille est ambigu : ou tranquille modifie le verbe (lecture ‘manière’), ou l’adjectif fonctionne comme un « prédicat secondaire orienté vers le sujet » (caractérisant « l’état de la personne pendant qu’elle dort »). Dans cette seconde lecture, l’accord est possible. Nombreux sont les exemples d’accord au pluriel du type ils dorment tranquilles ou elles jouent tranquilles. Pour Blaise part tranquille, Noailly (1999 : 115) parle également d’« attribut accidentel » ; tranquille, placé « après un verbe autre que copulatif » se trouve « qualifier le sujet » – sans toutefois endosser les propriétés habituelles des attributs (pronominalisation p. ex.).

19 Voici d’autres exemples d’adjectifs adverbaux pour lesquels la flexion s’explique par une incidence au sujet (dans la série [8], l’accord serait audible à l’oral) :

[8]
  1. C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté / Brillait sereine au front du ciel inaccessible (Hugo, « Le Sacre de la femme » ; cité par Le Bidois, 1969)
  2. La partie orientale de la ville « trois fois sainte » sonne creuse. (web, liberation.fr/planete/2017/12/07)
  3. […] elle, elle braille agressive et c’est ça qui cloche chez elle. (web, forum, pblvfrance3.com)
  4. La blessure à l’épaule de Chris Paul pèse lourde dans la balance et le diminue grandement. (web, insidebasket.com, 28.5.2021)
  5. Je pense que c’est en attaquant la corde que la ‘courbe’ de la note commence fausse pour terminer juste. (web, cité dans la base Adjective-Adverb interfaces in Romance)
  6. De temps en temps, il a l’haleine qui sent très forte. (oral, cité par Damourette et Pichon 1911-1933, t.3. : 387)

4.2 – L’incidence à l’objet

20 Tout comme l’accord avec le sujet, l’accord avec l’objet est commun, comme en témoignent les exemples [9] [6] :

[9]
  1. Elles sont enchantées qu’elle les laisse nigauder peinardes. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)
  2. Un texte autorise les administrations à classer secrète toute information jugée sensible et relative à la défense, à la diplomatie, au contre-espionnage et à la lutte antiterroriste. (presse écrite, lemonde.fr, 2013/11/28)
  3. Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je vis sa balafre se creuser profonde et blanche ; (Daudet, Contes du lundi, 1880)
  4. La rouelle est une viande maigre et juteuse qui doit se trancher épaisse pour bien se tenir, et surtout provenir d’animaux ayant eu le temps de bien grandir. (web, pigs-daddy.com)
  5. Dans ce cas, la moelle peut être attachée basse avec d’éventuels signes cliniques. (Googlebooks, ouvrage de médecine, 2022)

21 Comme pour les exemples [8], la flexion de l’adjectif est ici audible à l’oral. Les se-verbes [9c-d] et les passifs [9e] relèvent des cas d’incidence à l’objet.

22 La description par M. Hummel de la paire [10a-b] explicite bien la fonction distincte, suivant l’interprétation, que peut remplir une même lexie, ici éclairer blanc(he) :

[10]
  1. Par la méthode additive, trois sources de lumière monochromatique R, J et B éclairant une même surface blanche (un écran) donne une plage commune éclairée blanche. (web, sous-corpus B, 2015, cité par Hummel, 2017a : 198)
  2. Elle est donc en quelques sortes illisibles d’un coup d’œil rapide, mais il n’y a rien de prévu, du moment qu’elle est éclairée blanc… (ibid., sic)

23 L’exemple [10a] « est clairement résultatif : à la fin du processus, la plage est blanche » (Hummel, 2017a : 198). L’incidence à l’objet légitime l’accord. Dans [10b] en revanche, « on peut justifier l’absence de l’accord par une perspective dominée par la source de la lumière qui ‘éclaire blanc’ » (ibid.). L’adjectif porte strictement sur le procès.

24 Selon Gazdik (2016 : 83), se ralliant sur ce point aux observations de A. Ledgeway (2011) à propos des dialectes du sud de l’Italie, l’accord apparaît avec le sujet d’un verbe inaccusatif (sujet à rôle de thème, non agentif), ou avec l’objet d’un verbe transitif.

5 – Conséquences descriptives de la présence de l’accord

25 Si les linguistes ont identifié des facteurs favorisant l’apparition d’une marque flexionnelle, comme on vient de le voir, ils ont par ailleurs tiré des conséquences descriptives variables du phénomène observé. Trois analyses distinctes (5.1 - 5.3) au moins résultent en effet de l’observation d’un accord. Suite à la présentation succincte de ces analyses, nous proposerons une modélisation unifiée, au moyen de la notion de métanalyse (section 6).

5.1 – L’accord comme indicateur catégoriel

26 Goosse et Grevisse (2016 : 1291) soulignent que « Droit dans se tenir droit est traité comme un adjectif attribut ou comme un adverbe. […] Elle se tenait très droite et sage sur sa monture (Germain, Le livre des nuits, 1984) […] Elle se tenait très droit (Balzac, Le curé de Tours, 1832) ». C’est le critère de la présence vs absence de l’accord qui détermine la catégorie [7]. Le Bon Usage postule autrement dit que l’accord conduit à une réanalyse de l’adjectif en ajout prédicatif. L’analyse de Gazdik (2016 : 81-82) est du même ordre, à ceci près qu’elle intègre subrepticement deux éléments qui nous semblent cruciaux et sur lesquels nous reviendrons (section 6), à savoir la prise en compte de la perspective du locuteur et le concept de réanalyse (même si l’auteure ne développe pas ces aspects) : les adjectifs adverbaux sont, écrit-elle, « pour certains locuteurs […], réanalysés comme des ajouts prédicatifs qui […] s’accordent avec l’argument interne du verbe ».

27 Dans cette optique, on verrait sans doute un adjectif adverbal dans [11a] et une prédication seconde dans [11b], sur la base de l’accord :

[11]
  1. […] les maisons se touchent toutes, parce qu’on a bâti serré. (Ramuz, Posés les uns à côté des autres, 1943)
  2. Je mets les tranches de ventrèche entre les navets boule d’or, les grosses carottes, les poireaux, les panais, les boules de céleri, rangés très serrés sur des plaques. (web, liberation.fr, 6.3.2010)

28 Pour Hummel (2018a : 268), qui insiste sur la proximité entre prédication seconde et adjectif adverbal, « la seule chose qui change dans la prédication seconde, c’est que le modifieur trouve un argument explicite qui permet l’accord ». Ce serait le cas dans on les a bâties serrées, on a bâti les maisons serrées, ou, comme dans [11b] avec une forme au passif.

5.2 – L’accord non discriminant

29 Pour le seul exemple [12] :

[12]
On les a amarrées serrées, les barques.
(cité par Muller, 2000 : 31)

30 Muller (2000 : 31) formule trois interprétations, indépendamment de la présence de l’accord : (i) « on peut y voir, soit l’emploi quasi adverbial (d’autant plus plausible que l’adverbe correspondant n’existe pas : *serrément[8]) ». Il s’agit ici de la lecture adverbale de l’adjectif. (ii) Soit « la supplétion d’un opérateur du type de rendre par le verbe amarrer ». Il s’agirait dans ce cas d’un élargissement attributif. (iii) Soit encore « l’aboutissement d’une relation de concomitance entre deux actions (ou une action active et une passive) : Quand on a amarré les barques, elles ont été serrées ». Une hypothèse pourrait être de voir dans cette troisième lecture la rémanence d’un prédicat résultatif que Troberg et Burnett (2014) observent en français médiéval.

31 Si Muller propose ces trois lectures indépendamment de l’accord – nous insistons –, il convient toutefois que « l’emploi adverbial aura tendance à être différencié de l’emploi prédicatif par l’invariabilité de l’adjectif » (ibid.), ce qui fait écho à la position de Goosse-Grevisse (supra, 5.1).

5.3 – La voie médiane

32 Constatant « la nuance […] très ténue entre les élargissements attributifs » et « […] la neige tombe dru. / On achètera petit mais bon », Goes (2008 : 25) souligne les « interférences entre l’élargissement attributif (EA)-objet et l’adjectif adverb(i)al » (ibid. : 30). Selon l’auteur, « les hésitations des locuteurs quant à l’accord de l’adjectif tendent à confirmer ce rapprochement : ils ont tendance à laisser l’adjectif invariable lorsque ce dernier semble qualifier plus naturellement l’action verbale » (ibid.). Or, poursuit-il, « ce phénomène [d’hésitation sur l’accord] n’est possible que si l’adjectif en fonction d’élargissement attributif-objet peut qualifier à la fois l’objet (incidence) et l’action exprimée par le verbe (portée) ».

33 Pour Goes (2008), une différence sémantique peut être perçue dans une paire comme [13a-b], qu’il emprunte à Muller (2000 : 31) :

[13]
  1. On les taille très courtes, les jupes, cette année. (cité par Muller 2000 : 31)
  2. On les taille très court, les jupes, cette année. (ibid.)

34 Goes (2008 : 31) dit de l’exemple [13a] que « l’adjectif est à la fois dans une relation attributive avec l’objet (incidence), et s’interprète comme l’aboutissement de l’action verbale (portée) ». Dans [13b] en revanche, l’adjectif selon lui, « ne qualifie que l’action verbale ». La marque d’accord a ainsi des répercussions sur l’analyse. Pour Goes, cette marque est l’indice d’une double relation : une qualification de l’action verbale, couplée à un rapport prédicatif de type attributif. L’accord est par conséquent possible en cas de double analyse (ou – si on a bien saisi le propos –, de conflit entre ‘incidence’ et ‘portée’). La flexion de l’adjectif s’expliquerait par le caractère non univoque de l’analyse des sujets parlants. À la différence de Muller, Goes postule donc que les hésitations sur l’accord surviennent lorsque l’adjectif peut qualifier le sujet ou l’objet en même temps (à la fois, dans ses termes) que l’action exprimée par le verbe [9].

35 La présence d’une marque flexionnelle conduit par conséquent à plusieurs options descriptives, en plus de la censure pure et simple des exemples concernés, jugés fautifs : (i) faire reposer sur la présence/absence de l’accord la distinction entre attribut (du sujet ou de l’objet) et adjectif adverbal. Autrement dit, considérer que l’accord conduit à une réanalyse de l’adjectif en un prédicat à fonction attributive. Le coût est un élargissement du domaine attributif, pour sauvegarder le dogme de l’invariabilité. (ii) Déceler des interprétations distinctes, mais indépendamment de la présence ou absence de l’accord, comme le fait Muller (2000). (iii) Conclure, comme Hummel (2018a : 280), à un continuum entre lecture ‘attribut’ et lecture ‘adjectif adverbal’ [10]. Des lectures qu’il serait artificiel de distinguer sur la base de l’accord, dans la mesure où celui-ci est conçu comme une propriété définitoire de l’adjectif.

6 – Le concept de métanalyse

36 Essayons d’assigner une assise théorique à cette hypothèse (iii), qui nous semble la plus féconde, en tirant parti du concept de métanalyse.

6.1 – Définition

37 Faisant valoir la primauté de « l’analyse subjective des sujets parlants eux-mêmes (qui seule importe !) » par rapport à « l’analyse objective des grammairiens » (Saussure, 1916, éd. Engler ; cité par Béguelin, 2014 : 24), Saussure préfigure en quelque sorte le concept de métanalyse lorsqu’il décrit comme source du changement linguistique la réinterprétation par le sujet parlant d’une unité langagière :

38

« La langue interprète ce qu’elle a reçu, pas toujours comme elle l’a reçu. La valeur de chaque terme a changé, mais c’est avant tout une nouvelle répartition des unités. […] Nous avons création d’une espèce de mot nouvelle et cela par un simple déplacement des unités conçues ».
(Saussure, 1916 : 2713-2724)

39

« Quand des formes nouvelles surgissent, tout se passe, nous venons de le voir, par décomposition des formes existantes et recomposition d’autres formes au moyen de matériaux fournis par les premières ».
(Saussure, 2002 : 191)

40 Pour sa part, Blinkenberg (1950) expose comme suit le phénomène de métanalyse (v. Béguelin, Corminboeuf et Johnsen, 2014) :

41

« […] les groupes qui forment les différentes unités du langage peuvent être souvent analysés autrement par celui qui entend qu’ils n’ont été formés par celui qui parle, ce qui dans le plan historique peut amener une nouvelle répartition durable des éléments du groupe en question ».
(Blinkenberg, 1950 : 42)

42 Les analyses divergentes peuvent toutefois coexister chez un même locuteur, comme le montre l’exemple [7] supra.

43 Si Blinkenberg emprunte le concept à Jespersen [11], ses réflexions et celles de Saussure présentent une résonance commune. Soulignant que « les regroupements syntactiques jouent grand rôle dans la question de l’accord » (Blinkenberg, 1950 : 43) – ce qui fait directement écho à notre problématique –, Blinkenberg raisonne sur la séquence Il a l’air méchant, au féminin Elle a l’air méchant ou Elle a l’air méchante :

44

« L’adjectif, d’abord épithète, est devenu attribut du sujet de la phrase ; le groupe air méchant s’est dissous, et il s’est formé un nouveau groupe central a l’air avec fonction copulative. Notons ceci qui est important pour bien comprendre la naissance du regroupement : les deux analyses coexistent au masc. sg. : Il a l’air méchant. La métanalyse suppose en effet une même forme analysable de deux façons. C’est la phrase à double sens qui est le point de départ et le pivot du mouvement qui amène le regroupement, comme c’est la phrase à double forme qui en est le point d’arrivée. On n’explique aucune métanalyse sans s’appuyer sur des exemples équivoques, on ne prouve la métanalyse que par des exemples univoques. Beaucoup de discussions sur la valeur de documentation dans le domaine de la syntaxe historique gagneraient à ne pas oublier ce principe méthodique si simple. La coexistence des deux formes elle a l’air méchant – elle a l’air méchante permet une légère différenciation du sens […]. »
(Blinkenberg, 1950 : 43 ; italiques de l’auteur)

45 Il y a métanalyse lorsque pour une même séquence morphosyntaxique, et à conditions sémantiques et pragmatiques équivalentes, deux structurations concurrentes et équiprobables sont recevables. Leur différence de sens est cependant si ténue qu’elle n’est pas significative dans la communication. Cette coexistence de deux grammaires, fait de système neutralisé en discours (Groupe de Fribourg, 2012 : 54 n.), reste d’ordinaire inaperçue par les sujets parlants, tant que des faits indirects – l’accord, par exemple dans Elle a l’air méchante – ne la révèlent. Les métanalyses sont communément l’indice de l’amorce d’un regroupement syntaxique différent – (ré)analyse inédite qui préfigure un éventuel changement linguistique (voir les numéros thématiques des revues Verbum XXXVI-1 (2014) et Langages 196 (2014) consacrés à la réanalyse).

6.2 – Détermination adjectivale et prédication adjectivale : une zone instable

46 À propos de La neige tombait drue[12], Blinkenberg (1950 : 112) écrit que « le rapport étroit entre verbe et prédicat […] peut amener un regroupement différent, qui fait du dernier mot une détermination adverbiale par laquelle l’accord est éliminé : La neige tombait dru ». Et deux pages plus bas, à propos de couper court (pas au sens de ‘interrompre’) :

47

« Ajoutons aux cas discutés ci-dessus, pour lesquels nous constatons un glissement vers la fonction d’adverbe, encore un exemple d’une double forme comportant un second terme variable ou invariable : Il a les cheveux coupés courts – Il a les cheveux coupés court. S’agit-il ici et dans le cas de dru(s) mentionné plus haut d’une métanalyse actuelle changeant le nexus en détermination adverbiale, ou simplement d’une coexistence de très vieille date de deux syntaxes différentes ? »
(Blinkenberg, 1950 : 114)

48 Ainsi, court peut être interprété comme un attribut (‘les cheveux sont courts’) ou comme un adjectif adverbal (‘la coupe est courte’). C’est cette double analyse qui rend possible l’occurrence d’un accord.

49 De là les hésitations des scripteurs : l’adjectif court dans (se) couper court s’accorde [14a-b] ou pas [14c-d], qu’il soit contigu à la forme verbale [14a, 14c] ou non [14b, 14d] :

[14]
  1. Contrairement à Mithridate qui, pour suivre son époux au combat, se coupe courts les cheveux […] (texte scientifique, books.openedition.org)
  2. Monica Bellucci se coupe les cheveux courts à la garçonne […] (web, elle.fr)
  3. Elle a récemment coupé court ses cheveux et cela lui va bien. (web, lefigaro.fr, 11.6.2018)
  4. Elle était persuadée que, dans la nuit, l’autre lui avait coupé les cheveux court. (Teulé, Longues peines, 2001)

50 Pour couper court, Hummel (2017a : 188) souligne que « l’adjectif ne modifie pas l’action désignée par le verbe. Car court se réfère à une qualité des cheveux. Selon toute logique, il devrait être un prédicat second systématiquement accordé. Or, il n’en est rien. […] C’est même l’invariabilité qui prédomine [13] ».

51 On observe de même des hésitations quant à l’accord de l’adjectif dans tester positif, même si – contrairement au cas [14] – c’est la version accordée [15a] qui est cette fois-ci largement majoritaire :

[15]
  1. Ces personnes infectées malgré la vaccination représenteraient 0,12% de l’ensemble des personnes testées positives depuis fin janvier. (presse, 24heures, 3.7.2021)
  2. Plusieurs personnes testées positif dans l’entourage de Trump. (web, europe1.fr, 27.7.2020)

52 Voyons les exemples suivants :

[16]
  1. elles ont été testées /pɔzitiv/
  2. elles ont été testées /pɔzitif/
  3. ils ont été testés /pɔzitif/

53 À l’oral et avec un sujet au féminin, l’analyse est univoque : la variante [16a] prend l’accord en genre et se comprend au sens de ‘elles sont positives’ (incidence au sujet) ; la variante non accordée [16b] se comprend au sens de ‘le test est positif’ (portée sur le verbe). La nuance sémantique est subtile. En revanche, la forme (/pɔzitif/) dans [16c], métanalytique, ne permet pas de savoir si l’adjectif est accordé ou non (au pluriel).

54 Si un accord (avec le sujet ou l’objet) est possible, et qu’il est réalisé, la métanalyse est prouvée par ce fait latéral [14] : une analyse et une seule est disponible [16a]. S’il n’est pas réalisé, l’analyse est également univoque [16b]. Si, en revanche, il n’y pas la possibilité d’un accord, parce que le donneur d’accord potentiel est au masculin singulier (il a été testé positif) ou parce que l’accord est inaudible [16c], l’ambivalence structurelle demeure, il y a métanalyse.

55 Considérons un dernier exemple : comment distribuer l’accord dans Les fruits sont vendu(s) cher(s)  ?

[17]
Faut-il écrire :
Les fruits sont vendus chers cette saison
[…]
Les fruits sont vendus cher cette saison

56 La réponse dépend si le correcteur y voit un élargissement attributif (incidence à l’objet) – auquel cas il vaut mieux accorder chers au pluriel, avec les fruits, ou si l’examinateur y voit un adjectif adverbal (avec une portée sur le procès) – auquel cas il vaut mieux ne pas accorder l’adjectif… La distinction des deux constructions n’est pas évidente du tout, et la tâche du candidat rendue on ne peut plus délicate.

57 En écho à ce qui précède, Brunot (1922 : 602) écrit qu’« il se présente une foule d’occasions où les caractéristiques de l’action et de l’être se mêlent ou se confondent », citant cet exemple d’Hugo : Un membre du parti de l’ordre, véridique / Et grave, me disait […]. Selon lui (ibid. : 603), « il est souvent fort difficile de distinguer cet adjectif de manière d’un attribut. […] semer le grain épais, moudre fin, habiller deux enfants pareil, vous cousez trop lâche, le blé a poussé dru prêtent à contestation. Ils peuvent s’interpréter des deux façons, avec des nuances à peine sensibles. Il n’y a guère de différence non plus à dire étends la nappe bien plat ou bien plate ».

6.3 – L’élimination de l’accord : un produit de la métanalyse

58 Une réalisation possible d’un contexte métanalytique peut être l’élimination d’un accord – ce qui accrédite le vaste champ d’application des métanalyses :

« […] le résultat d’une métanalyse peut être aussi l’élimination pure et simple de l’accord, c’est-à-dire le passage à l’invariabilité du terme qui est à l’origine en dépendance d’accord. Dans ce domaine de l’élimination de l’accord, cependant, plusieurs forces sont souvent en jeu en même temps […]. »
(Blinkenberg, 1950 : 47)
On sait en effet que tous les attributs (aussi bien du sujet que de l’objet) ne sont pas accordés. Après avoir souligné que l’absence d’accord est commune à la première personne du pluriel (Restons tranquille ! / Ne soyons pas si fier !), Blinkenberg (1950 : 122) cite des exemples compilés par Høybye (1944) dont celui-ci :

[18]
Un fog à rendre jaloux toutes les villes du Royaume-Uni.

59 Les attestations peuvent être multipliées, tant dans la langue contemporaine [19a-b] qu’ancienne [19c] :

[19]
  1. Allait-il manger tout chaud sa vengeance sur la tête de son agresseur ? (LM 18/05/1996, p. 19 ; Tobback, 2005 : 216 ; cité par Goes, 2008 : 30)
  2. Pour résister à la vague de chaleur, il est nécessaire de connaître un réflexe vital. Boire ! De l’eau de préférence. Mais faut-il la boire froid ou chaud ? (presse écrite, leparisien.fr, 24.7.2018)
  3. Vous ne trouverez pas mauvais, s’il vous plaist, la curiosité que j’ay euë de voir un illustre malade comme vous estes. (Molière, Le Malade imaginaire, cité par Damourette et Pichon, 1911-1933, t. 3 : 387)

60 Hummel (2018a : 272) souligne de manière convergente que « l’accord, qui est canonique pour la prédication seconde, n’est pas systématique non plus dans l’usage réel ».

61 Cela dit, si « les métanalyses qui aboutissent à un accord donné trouvent dans cet accord même une preuve évidente, [celles] qui partent d’un accord donné pour aboutir à l’invariabilité sont en principe plus difficiles à isoler et à classer » (Blinkenberg, 1950 : 121). L’« accord anticipant » [18], ainsi que la « soudure sémantique » entre le verbe et le prédicat font « entrer le non-accord dans l’orbite des métanalyses » (ibid. : 122).

62 Il faut par ailleurs tenir compte du fait que certains facteurs favorisent (voire contraignent) l’invariabilité – excluant par exemple toute incidence au sujet ou à l’objet. Ces facteurs sont le phénomène de collocation [15] entre le verbe et l’adjectif, l’impact du discours normatif (Hummel, 2018b) et les formes sous-spécifiées de l’oral (p. ex. les terminaisons inaudibles de /blø/, supra) qui sont d’office reversées dans les formes non accordées, renforçant le précepte de l’invariabilité de l’adjectif (Hummel, 2018a : 271). Blinkenberg (1950 : 49) précise encore que « l’élimination de l’accord […] peut résulter aussi bien d’un maximum que d’un minimum de cohésion ». Selon le linguiste danois, « les limites du fonctionnement de l’accord » trouvent leur explication : 1) « dans un accroissement de la cohésion du groupe syntactique qui finit par faire de celui-ci une unité complète » ; […] 2) « dans une cohésion insuffisante qui correspond à un état inorganisé ou insuffisamment organisé du groupe syntactique, prédicatif ou déterminatif […] » (ibid. :169).

63 La proximité sémantique entre les deux constructions est en revanche un facteur favorisant la variabilité, dans la mesure où il constitue une condition propice à une métanalyse.

7 – Conclusions

64 Cette instabilité permanente, ou métanalyse sur le long terme, peut au final aboutir à un changement linguistique, ou du moins créer les conditions propices, de nature à alimenter in fine le stock des verbes attributifs (Lauwers, Tobback et Van Wettere, 2020). Le regroupement inverse est également attesté dans le cas où un assemblage {verbe + adjectif} en vient à former une collocation qui tend à proscrire toute incidence au sujet ou à l’objet (couper court au sens de ‘interrompre’, voir grand au sens de ‘être ambitieux’).

65 Six enseignements peuvent être tirés quant aux conditions propices à un éventuel changement linguistique (Corminboeuf, 2014) : (i) le global détermine le local si bien que l’ensemble de la construction d’une part, et les constructions associées d’autre part doivent être prises en compte ; (ii) les réorganisations structurelles se font à la faveur d’une situation de variation (une double analyse), le changement se manifestant synchroniquement ; (iii) l’analyse subjective des sujets parlants est primordiale ; (iv) le processus de reconceptualisation est instantané (ou accidentel, dans la perspective de Blinkenberg – et non pas continu) ; (v) l’instabilité se produit sur le long terme ; (vi) les réorganisations structurelles sont le produit de facteurs sémantico-pragmatiques (une proximité sémantique ou fonctionnelle subtile : voir la différence de sens à propos de éclairer blanc(he) dans [10] supra).

66 Postuler une invariabilité de l’adjectif adverbal revient à imposer une et une seule analyse, autrement dit à nier une situation de métanalyse. Plutôt que de stigmatiser les cas d’accord ou de non-accord en affirmant l’invariabilité de l’adjectif adverbal et la variabilité de l’attribut, nous avons opté pour une explication de la dynamique des réaménagements morphosyntaxiques réalisés sur le vif par les sujets parlants.

67 La séparation en discours des deux constructions (prédicat attributif et adjectif adverbal), sur la base de l’invariabilité, est sans doute commode pour le linguiste dans sa pratique descriptive, dans la mesure où elle a l’avantage de mieux délimiter l’objet d’étude. Mais (i) elle inhibe toute ambition de saisir de manière globale le réseau constructionnel concerné – en particulier le rapport fonctionnel que l’adjectif adverbal entretient avec la prédication seconde (Hummel, 2018a : 268, 276) [16] et (ii) elle revient à privilégier le système linguistique tel qu’il se présente au regard externe du linguiste, en faisant peu de cas du sentiment des sujets parlants (Béguelin, 1990 ; Béguelin et al. à par., § 2.1.3) ; la double analyse étudiée témoigne de l’analyse subjective des sujets parlants, qui – associant les deux constructions – (re)négocient les regroupements syntagmatiques. Et (iii) elle se fait au prix d’une approche normative qui se conforme au discours grammatical dominant et qui est empreinte de contradictions [17].

L’auteur remercie Denis Apothéloz, Marie-José Béguelin et les deux relecteurs anonymes pour leurs remarques constructives sur une version antérieure de ce texte.

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Mots-clés éditeurs : accord, adjectifs, adverbes, invariabilité, métanalyse, prédication seconde

Date de mise en ligne : 01/08/2023

https://doi.org/10.3917/tl.084.0091