Article de revue

En marche vers la dégradation dans les transports : une étude de cas sur le travail des chauffeurs dans le Plan Transantiago au Chili

Pages 181 à 200

Citer cet article


  • Ansaldo Ibarra, D.
(2018). En marche vers la dégradation dans les transports : une étude de cas sur le travail des chauffeurs dans le Plan Transantiago au Chili. Travailler, 39(1), 181-200. https://doi.org/10.3917/trav.039.0181.

  • Ansaldo Ibarra, Daniela.
« En marche vers la dégradation dans les transports : une étude de cas sur le travail des chauffeurs dans le Plan Transantiago au Chili ». Travailler, 2018/1 n° 39, 2018. p.181-200. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travailler-2018-1-page-181?lang=fr.

  • ANSALDO IBARRA, Daniela,
2018. En marche vers la dégradation dans les transports : une étude de cas sur le travail des chauffeurs dans le Plan Transantiago au Chili. Travailler, 2018/1 n° 39, p.181-200. DOI : 10.3917/trav.039.0181. URL : https://shs.cairn.info/revue-travailler-2018-1-page-181?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/trav.039.0181


Notes

  • [1]
    Le terme « managérial » est extrait de la sociologie clinique française dont le principal représentant est Vincent de Gaulejac, qui la définit comme l’un des systèmes de gestion du capitalisme paradoxal. Ces modèles de gestion encouragent les objectifs ainsi que les intérêts des catégories de l’administration de l’entreprise tels que la flexibilité, le changement permanent, la réponse à l’entourage, l’accent mis sur la performance (Sisto, 2007). Ces modèles ont « colonisé la vie quotidienne et ils l’ont transformée en vraies idéologies avec des pratiques et discours associés » (Gaulejac & Guerrero, 2017, p. 15).
  • [2]
    Auteurs collaborateurs dans le terrain de recherche et l’analyse préliminaire : Danisa Retamal Eltit, Eduardo Lorca Gutiérrez et Cristóbal Abedrapo Gallardo.
  • [3]
    On a également mené trois entretiens individuels.
  • [4]
    Comme indiqué, il n’existe pas de registre formel des organismes de santé et du travail, néanmoins, dans les articles de la presse écrite, tant les dirigeants que les assesseurs parlent de près de 30 suicides entre 2007 et 2014.
  • [5]
    La dictature a sensiblement affaibli la puissance des organisations syndicales tout comme elle a fait régresser le droit du travail. À considérer les difficultés auxquelles les syndicats étaient confrontés, la rupture des liens sociaux, cela permet peut-être de mieux comprendre dans quel contexte le modèle néolibéral s’est installé.
  • [6]
    Cette notion suggère que dans l’acte de production le sujet met sa subjectivité dans l’objet et, en même temps, ce faisant, s’objective lui-même, c’est le processus qui humanise l’individu et le rend sujet. Il n’y a pas ni d’objets ni des sujets en dehors de l’acte social de production, tous les deux font partie d’un processus dialectique (Pérez, 2008, p. 122).
  • [7]
    Le conducteur avait l’habitude d’être accompagné par le « crapaud » qui s’occupait de recevoir l’argent des tickets de bus et rendre des informations aux passagers.
  • [8]
    Entre 2007 et 2014, l’inspection du travail a progressivement augmenté les amendes, atteignant près de 700 en 2013, dont 63 % correspondent au non-respect des réglementations en matière d’hygiène, de sécurité et de durée du travail.

1Avant de commencer l’écriture de cette recherche, je voudrais brièvement montrer la trajectoire qui l’a permise. Après quelques années à travailler en tant que psychologue du travail, j’ai pu constater que la littérature spécialisée disponible pour réaliser mon travail, fondamentalement constituée par des textes à propos du savoir managérial[1], a suscité en moi une certaine méfiance. Les conceptions de gestion comportementale présentées de façon sophistiquée, qui offraient comme horizon l’augmentation de la performance des travailleurs à travers l’implémentation de systèmes de contrôle masqués, ou à travers un humanisme, n’étaient rien de plus qu’une voix déguisée du discours néolibéral en faveur de la performance. La réduction – simplification de la complexité que revêt la rencontre des sujets dans et avec le travail – satisfait le besoin des cadres de recouvrir, de nier, et d’obtenir un succès rapide. En même temps, les cadres déplacent leur responsabilité sur les conséquences de ce qu’ils décident de faire. C’est ainsi qu’en doutant des connaissances déjà consolidées, j’ai tout de même ressenti le besoin de les approfondir.

2Cette recherche m’a permis de rencontrer le professeur Horacio Foladori qui réalisait, au moment de cette dite rencontre, une formation de Groupes de Travail et d’Analyse institutionnelle. En 2014, nous avons mené ce travail de recherche dans le cadre d’un séminaire sur la psychodynamique du travail de Christophe Dejours dirigé par Horacio Foladori, tous mobilisés par le doute et le désir d’autre chose dans et avec le travail. Dans cet espace de réflexion a surgi cette enquête, que plus tard j’ai présentée, avec l’autorisation de mes collègues, et qui a pris la forme d’un mémoire afin d’obtenir le degré de maîtrise (Bac + 6 [2]).

3L’objectif principal de cette recherche fut d’ouvrir un espace afin de susciter la parole d’un groupe de travailleurs qui, selon notre interprétation, a construit une demande après qu’un suicide en public a eu lieu en juin 2014. Quatre séances avec les groupes de chauffeurs de deux entreprises du Transantiago ont donc été aménagées [3].

4Du fait de leur organisation en quarts de travail et de la longueur de leurs journées, il était impossible de créer un cadre qui puisse toujours rassembler les mêmes chauffeurs, nous avons donc travaillé avec ceux qui étaient disponibles. La difficulté à se retrouver, provoquée par leur organisation du travail, a été un des premiers constats de cette recherche.

5Au départ, en raison d’une naïveté (ou peut-être d’une omnipotence) professionnelle, nous avons pensé que nous allions faire une intervention pour un possible traitement du problème. En prenant du recul, à partir du chemin parcouru, cette première phase constitue ce qu’en clinique du travail on appelle la « préenquête », celle où l’on écoute, l’on découvre, l’on analyse la demande, où l’on voit affleurer les premiers brins de ce qui apparaît dans le discours ainsi que la position subjective de ce collectif de travailleurs.

6Nous avons voulu explorer davantage dans un domaine peu connu chez nous, puisqu’au Chili, les lésions auto-infligées (à propos des suicides) ne sont pas prises en compte par la loi N° 16.774 sur les accidents de travail et maladies professionnelles. L’enregistrement de cas, ainsi que la recherche dans ce domaine sont dès lors exclus d’une telle loi.

7Toutefois, l’accumulation de cas [4] des suicides, comme des morts foudroyantes, s’avère très significative pour motiver une recherche avec l’approche des sciences de la santé. Restera ouverte la question des motivations qui conduisent à entretenir l’ignorance concernant ce sujet-là.

Cadre théorique

8D’abord seront présentés quelques repères théoriques à partir des propositions de Louis Althusser (1989), et de son concept d’« idéologie ». Ce concept est en effet pertinent au regard de l’installation du système néolibéral au Chili qui a eu un effet modélisant dans un nombre incalculable de pratiques sociales et, parmi elles, l’incorporation d’une manière prédominante d’organisation du travail au sein de la culture de l’entreprise chilienne.

9Selon Althusser, l’idéologie s’institue et se construit à partir de l’activation de dispositifs qui ont pour fonction de transmettre et sceller des idées, des croyances et des pratiques à travers les institutions sociales, telles que l’école, la famille, les organes politiques, syndicaux, juridiques, etc. (Althusser, 1989). Dans le texte « Idéologie et appareils idéologiques d’État » (1989), l’auteur considère que « l’idéologie a une existence matérielle », c’est-à-dire que le langage tant à l’oral qu’à l’écrit, se situe dans un niveau symbolique. Cependant, il n’y a pas d’idées ou de croyances qui ne soient soutenues dans les actes, les pratiques et-ou les rituels, qui permettent le transfert générationnel pouvant assurer la continuité de certaines formes de relation. Foladori, qui travaille d’après l’analyse institutionnelle française, poursuit cette réflexion en considérant que « la notion d’héritage avec laquelle je travaille, n’a rien à voir avec la biologie avec ses développements génétistes. Il s’agit de pouvoir penser la manière dont se fait la transmission de la vie psychique à travers les générations, les mécanismes qu’utilise la culture pour s’éterniser et les formes dans lesquelles l’apprentissage social d’une génération se construit à partir du patrimoine de la suivante » (Foladori, 2008, p. 17).

10Dans cette transmission, les discours ne se transfèrent pas de manière statique, mais des modifications, des transformations, des virages articulent de nouveaux sens à la chaîne signifiante. C’est ainsi que le sens du concept de travail a été associé à différentes idées, allant de son rejet et de sa sanction sociale à la place centrale qu’il occupe aujourd’hui dans le développement économique et social. En ce sens, l’ensemble des idées et des pratiques que promeut l’idéologie a une influence décisive sur ce qui est produit en tant que savoir et technique pour son administration. Ainsi, à partir de l’irruption du paradigme économique d’Adam Smith, l’idée de travail s’inscrit comme un moyen d’obtenir de la richesse et de réguler les échanges sociaux. De façon concomitante, les techniques associées à son administration se sont orientées vers la production de savoirs et de mécanismes d’optimisation du rendement, vers la division des unités par tâches ainsi que le contrôle des temps. Ces techniques qui sont encore en vigueur aujourd’hui constituent la base pour évaluer la productivité et l’efficience d’un travailleur. Comme le rappelle Christophe Dejours, dans le système développé par Taylor, c’est le savoir qui domine l’organisation du travail dans le paradigme libéral moderne (Dejours C., 2000).

11Dans cet élan vers l’augmentation de la productivité, le décalage concernant la propriété des moyens de production, décrit par Marx, a provoqué une série d’excès. L’État, à travers ses dispositifs d’administration juridique, était appelé à sauvegarder certaines limites qui permettraient à la « production de richesse » de ne pas être excessive et de garantir au moins la reproduction de la force de travail. S’ajoutent à la reproduction biologique des exigences minimales symboliques et culturelles afin que le sujet-travailleur soit capable de s’adapter à une organisation du travail chaque fois plus exigeante, contradictoire et concurrentielle. À cet effet, on recense une série de dispositifs institutionnels tels que l’école, les médias, la production du savoir scientifique, la médecine, parmi d’autres. Mais, malgré la diversité d’appareils, l’idéologie se transmet de façon unifiée (Althusser, 1989).

12Concernant la situation au Chili, nous pouvons dire que l’intérêt pour la protection de la force de travail est tardif. Il n’émergea que dans les années 1930 lorsque les transformations se sont déclenchées avec le premier Code du travail. Le rôle des travailleurs dans le développement du pays va revêtir une importance capitale lorsque s’amorce une série de progrès en matière de droit qui va se consolider vers les années 1970. Cependant, avec la dictature militaire se produit une rupture générale dans la vie sociale, mais aussi spécifiquement dans la promotion des normes juridiques qui produisent des revers énormes pour les travailleurs et les organisations syndicales, les plus importants d’entre eux n’ont pas été récupérés [5] (Garate, 2012 ; Ruiz, 2016 ; Salazar G. &., 2002).

13Le vide d’un organisme régulateur de civilité fut profitable pour la reproduction d’une subjectivité qui conférait une continuité au discours hégémonique néolibéral où « chacun est responsable pour soi… le succès ou l’échec personnel sont interprétés en termes de vertus de l’entreprise ou d’erreurs personnelles au lieu d’être attribués à n’importe quel type de qualité systémique » (Harvey, 2007).

14L’organisation du travail comme territoire fertile pour le fonctionnement des dispositifs idéologiques renforce cette façon de penser qui sépare le collectif et rend l’individu responsable de son propre avenir, dévaluant sa position dans une structure qui le détermine tout en créant une illusion d’autosuffisance dans la solitude. Le savoir d’administration de l’entrepreneuriat, chaque fois plus sophistiqué avec les apports des sciences sociales, a eu une place très importante dans ce processus. La clinique du travail, ainsi que la sociologie clinique relatent les effets qui portent sur la mise en œuvre du taylorisme et du management. À titre d’exemple, mentionnons la souffrance répandue chez les opérateurs, les ouvriers, les téléphonistes ainsi que les cadres, les professeurs, les directeurs, etc. Les restrictions ou dépassements de la gestion, qui mettent le travailleur dans une impasse, impliquent de ce fait des transferts de leurs compétences vers un objet productif (de Gaulejac, Guerrero, 2017). Au contraire, plus l’engagement est grand, plus les possibilités de mal-être augmentent de façon proportionnelle, à cause de l’empêchement de pouvoir donner le meilleur de soi-même. L’apprentissage des nouvelles générations donne ainsi lieu à la désaffection en évitant l’engagement au travail (Dejours, Panal, 2015).

15Bien que l’hégémonie du management soit un phénomène global, le cas chilien présente certaines particularités en raison du type de société, de l’affaiblissement de la civilité provoquée par la dictature, ainsi que du gouvernement postdictatorial (Ramos, 2014). Porter un regard sur les mutations sociales de ce pays permet de mieux comprendre le discours néolibéral managérial qui s’est profondément implanté au sein de l’organisation du travail en favorisant la concurrence, l’individualisme et la rupture du lien social qui a engendré des pathologies de la solitude ainsi que de la servitude (Gernet, Dejours 2014), tel que nous le verrons plus loin dans le cas présenté. En outre perdure une tradition sociale machiste qui exacerbe les stratégies de défenses viriles, qui nient leur vulnérabilité face à une organisation du travail pathogène et « qui pousse à l’exaltation des stéréotypes virils comme forme de protestation identitaire » (Guiho-Bailly 1998).

16Cette conjoncture des éléments historiques, culturels et idéologiques, qui conflue vers le « travail » nous fait constater qu’il est nécessaire d’adopter une approche compréhensive permettant de reconnaître les diverses traversées institutionnelles et de rendre compte de la manière dont le travail devient acte et symptôme chez les individus qui se constituent dans ces espaces. Pour cette étude, la clinique du travail s’est présentée comme le modèle théorique le plus pertinent, puisqu’elle propose une relation qui « intègre de manière inséparable le psychique et le social, dans le travailler, dans le faire, dans l’expression de la subjectivité, dans le collectif de travail, dans la façon dont les relations de travail sont établies, en produisant un jeu de forces au sein d’une dynamique propre et singulière des contextes de travail » (Mendez, 2013).

L’organisation du travail et la subjectivité

17La subjectivité est constituée dans la relation avec les cycles de vie des autres, les processus d’identification et d’incorporation, étant au principe de la subjectivation. Pour Dejours, ce processus est un devenir en transformation permanente. Le travailleur, en tant qu’adulte, apporte déjà quelque chose de sa conformation, cependant, le sujet ne finit pas de se compléter et continue de réorganiser son identité. La réorganisation identitaire qu’envisage Dejours fait allusion au fait que les individus sont inévitablement affectés par la rencontre avec le travail, « d’un côté, le sujet peut s’approprier des conditions du monde (matière, outil, objets techniques). De l’autre côté les variétés sous lesquelles cette appropriation est faite en tant qu’expérience affective du corps et non seulement comme une représentation cognitive » (Dejours, 2013).

18En ce sens, la subjectivité se construit dans la confrontation avec le réel, dans l’activité et dans la relation avec les autres, la subjectivité étant par conséquent influencée par l’organisation du travail. Cette dernière, en tant qu’un des concepts centraux de la clinique du travail, se manifeste à travers une série de dimensions qui permettront de réaliser l’activité dans certaines conditions, de rapports et de caractéristiques. L’organisation du travail serait alors la conception qui articule la production, c’est-à-dire qu’elle définit la manière dont le travailleur se confronte à la technique, aux matériaux et aux outils pour produire l’activité.

19Cependant, il ne suffit pas de considérer isolément la conception technique de l’activité quotidienne, mais une série de normes et d’accords sont nécessaires, liés au processus productif, qui établissent les conditions de fonctionnement du groupe de travailleurs, leurs divisions hiérarchiques, la division des activités, qualifications, formations, journées, gestion des accidents, maladies, avantages, etc. Autrement dit, la division du travail et la division des personnes, la manière dont elles sont concrètement établies dans chaque institution de travail, détermineront le fait que l’activité favorise l’alignement, la construction de certaines défenses, le niveau de souffrance ainsi que la possibilité que cette activité de travail permette le développement des capacités (Dejours, 2013 ; Ramos & Barbossa, 2012). L’organisation du travail dans lequel un groupe est situé est fondamentale pour réfléchir aux formes d’identification que ces travailleurs mobiliseront au service de leur subjectivité. Le cas présenté ici tente de montrer cette relation entre travailleur et objet de travail, mais aussi avec l’institution et les pratiques ou les ruptures sociales des travailleurs. Tandis que la clinique du travail trouve des voies d’accès à la subjectivité individuelle, au sein du collectif des travailleurs, la voie d’entrée par excellence en est le mot, à travers la conversation déployée au sujet de leur vécu dans l’organisation du travail.

20Afin d’effectuer cette opération analytique, la clinique du travail propose de comprendre l’organisation du travail à partir de l’expression d’un ensemble de règles, pour la plupart non formalisées qui font référence à la dimension technique de la tâche, aux rapports sociaux mis en jeu pour la réaliser, ainsi que la dimension éthique qui met en ordre la vie en commun et les décisions sur le travail (Dejours, 2000 ; Dejours, 2013 ; Gernet & Dejours, 2014). En liant ces trois dimensions, nous trouverons également le déploiement de stratégies de défenses collectives face à la souffrance qui se produit à l’occasion de la mise à l’épreuve du travailler. En outre, la clinique du travail rend visible la pertinence des processus de reconnaissance et de coopération pour la mobilisation subjective et la possibilité de sublimation dans l’activité professionnelle. Les règles primordiales de l’organisation du travail seront décisives dans le développement de certains types de défenses collectives, entendus comme des moyens mobilisés par le psychisme pour faire face aux difficultés et à la peur que la rencontre avec le réel du travail impose. La stratégie de défense collective est notamment ce qui nous permet de faire face aux frustrations, en niant, en déplaçant, en générant, des symptômes, etc., et, bien que sa fonction soit d’aider la psyché à affronter les difficultés, elle n’est pas exempte d’un coût psychique élevé, allant même jusqu’à intégrer un réseau de comportements mortifères qui finissent par exposer davantage les travailleurs au risque et à la maladie. Ces catégories, décrites par en particulier Dejours, nous permettent d’analyser et d’interpréter la trame de connaissances et de pratiques dans lesquelles les travailleurs d’une institution donnée sont situés. Cependant, dans le cadre de l’analyse de l’organisation du travail, il s’agit non seulement de savoir comment cela fonctionne, mais aussi de reconnaître certains de ses effets psychiques et identitaires dans le collectif de travail.

Les apports de la recherche

« Le métier de chauffeur était sympa »

21Le souvenir du passé est énoncé par un ouvrier dans cette phrase où nous pouvons constater tout un monde de significations. Le beau était dans le passé, c’est un jugement de beauté, une déclaration qui reconnaît un travail bien fait, une compétence, une habilité que le travailleur acquiert dans le métier, c’est-à-dire dans l’élaboration qu’il effectuait dans l’activité de travail au fil des ans. C’est ce que Marx décrit comme le processus d’objectivation [6]. Le beau était alors de mettre le meilleur de soi, d’être transformé par le métier, la nostalgie renvoie au fait d’être reconnu comme sujet par rapport à un présent où ils sont traités comme un objet de production au sein de leur organisation du travail.

22Faire de son mieux humanise, éloigne le travailleur de l’image d’être un animal de travail, d’être une chose, un objet d’usage. La possibilité de mobiliser ses ressources psychiques est ce qui procure du plaisir, attestant dans le passé moins de restrictions sur la subjectivité,

23

« avant, on avait plus de marges de manœuvre au moment de travailler ».

24Cette marge de manœuvre permet à la subjectivité de démontrer ses habiletés dans différents domaines du travail. À titre d’exemple des actions qui vont de la réparation de la machine, la décoration, sa dénomination (lui donner un prénom), jusqu’à la création de systèmes pour augmenter les revenus comme les carrières, la pratique du demi-ticket, la décision de rendre le service pour moins cher ou gratuitement, des mécanismes qui ont été utilisés collectivement et ont impliqué des contacts avec d’autres [7].

25Actuellement, la modernisation du système implique une standardisation des machines, dans lesquelles il n’y a pas de différences identitaires à travers la décoration, la maintenance est externalisée et le travail du chauffeur devient protocolaire. Le singulier et le subjectif ne peuvent plus être transférés à l’objet de travail puisque tout est prédéfini. C’est ainsi qu’il n’y a qu’une seule voie possible, les autobus sont tous les mêmes, tous doivent conduire de la même manière, la logique est celle d’un travailleur (objet) en série qui ne requiert pas son inventivité.

26Ce changement est ressenti comme problématique pour les travailleurs :

27

« avant on avait la pression : si vous n’alliez pas au travail, vous ne gagniez pas d’argent ; maintenant le salaire sera le même… mais vous ne pouvez pas travailler… ».

28Ce sur quoi les conducteurs mettent l’accent ici, c’est sur l’absence de possibilité d’action, ne pouvant rien faire face à une difficulté, ils ne peuvent plus faire ce qu’ils faisaient auparavant (utiliser leur inventivité) puisqu’il existe un protocole pour tout. Cette impossibilité qui les empêche de démontrer leurs compétences, ou de sortir triomphants après une panne technique, les laisse passifs, étrangers, comme objets de la gestion. Ils restent même perplexes face aux risques que la gestion entraîne pour les passagers, lorsqu’on intervient sur les autobus pour débloquer les portes et d’autres manœuvres pour économiser des ressources et maximiser les profits.

29Le risque est présent :

30

« tu sors et tu ne sais pas ce qu’il va se passer, tu montes dans le bus et tu ne sais pas quelle connerie tu peux faire dans la rue, si avec un bus qui déconne tu peux vraiment te foutre dans la merde ».

31Il convient ici de souligner, en tant que matériau d’analyse, la référence aux excréments en association à la peur que cela provoque. Le dysfonctionnement de l’autobus est une source importante de tension, en plus des situations complexes qui se produisent à l’intérieur. À titre d’exemple, les assauts, les agressions, les enlèvements par les supporteurs de football, etc. La détérioration de la civilité dans notre pays est reproduite dans la rue et dans le bus. Il y a la peur d’être endommagé, mais aussi de nuire aux autres, d’être passif face au risque :

32

« on leur dit que ce ne sont pas les pièces de rechange adéquates… mais l’impératif c’est d’économiser… le problème c’est que des accidents surviennent ».

33L’économie et l’efficacité justifient la transgression de la loi [8], formelle et civile, ainsi que des normes techniques de fonctionnement des machines, par exemple la surpopulation de dépôts avec des bus qui vont au-delà des limites permises par le territoire. La banalisation de la transgression est ce qui permet la réalisation des objectifs managériaux, au détriment du corps de l’ouvrier-objet et de la sécurité des passagers.

« Il y a quelque chose de très trouble ici… c’est très persécuteur »

34Au cours de la période pendant laquelle nous avons accompagné ce collectif de travailleurs, deux décès sont survenus : le premier était un accident de travail causé par un écrasement ; le deuxième un accident vasculaire cérébral qui s’est produit dans l’exercice même du travail. Il nous semble que ces situations tragiques font apparaître plus explicitement la manière dont les travailleurs interagissent entre eux et avec les autres acteurs. À la suite de la susdite description sur la banalisation de la transgression par l’entreprise, les travailleurs se méfient profondément de la direction en « intériorisant » une image menaçante, persécutrice, celle d’un ennemi duquel il faudrait se défendre.

35Pour ce qui concerne les décès survenus, l’entreprise blâme le travailleur pour sa mort en raison de l’écrasement, même si le surpeuplement dans les autobus et les défaillances mécaniques rendent l’accident possible, et ce, de manière évidente. Pour les travailleurs, le laisser-aller des entreprises a été institué, il n’est pas possible de faire confiance, il y a un climat d’agressivité entre les travailleurs et l’entreprise :

36

« il y a eu des coups, le chef a des relations de travail et on peut supposer qu’il manipule les rapports syndicaux, lui, il m’a fait un coup de coude (c’est ce que tu veux dire ?) ».

37D’ailleurs, l’assurance-mutuelle est vue comme une agence du même système en raison de la superficialité avec laquelle les psychologues abordent le sujet :

38

« ils nous ont rassemblés et nous ont dit que c’était comme changer la musique, changer la musique… et nous allions mal ».

39L’entreprise est un ennemi puisqu’elle fait preuve de négligence, voire encourage des pratiques et des façons d’agir menaçantes pour la vie des salariés. En ce qui concerne l’autre décès, ils mentionnent qu’ :

40

« … il [le travailleur qui est mort] avait mal à la tête, mais ils l’ont envoyé travailler quand même ».

41Les travailleurs restent dans un lieu d’empêchement (d’agir et de penser) parce que l’entreprise responsabilise le travailleur, l’assurance-mutuelle n’étudie pas une mort subite, car elle la considère comme une maladie courante et par conséquent est en dehors de la loi qui la régit, mais la situation est enregistrée intersubjectivement comme douloureuse et injuste.

42Dans cette relation travailleur-entreprise qui se forme dans une expérience de menace et de persécution, la production subjective partagée prend la forme de la peur. Celle-ci a une fonction protectrice, car il faut être attentif face au laisser-aller des entreprises. Néanmoins, la peur immobilise aussi, supprime la capacité du sujet de chercher des issues, en restant passif à nouveau devant cette réalité. La peur des travailleurs du Transantiago est non seulement en lien avec les dommages physiques auxquels ils sont exposés, mais aussi par rapport au fait de se reconnaître dans le lieu symbolique d’objet :

43

« nous pour eux nous sommes comme un nombre ».

44Être un nombre ce n’est pas être sujet, le sujet a été chosifié et se trouve alors dans la sphère de l’aliénation, il ne se reconnaît pas. Les travailleurs deviennent ainsi étrangers à un travail qui est devenu quelque chose qui les empêche d’accéder à leur humanité. La dynamique collective est notamment entravée par le système de quarts rotatifs. C’est ainsi que la solitude est une partie constitutive de cette organisation du travail.

45La subjectivité des membres du collectif des travailleurs se trouve entre la peur et la souffrance, ce qui les paralyse. Pour les travailleurs du Transantiago, les accidents, les morts fulgurantes, ainsi que les suicides prennent la forme d’une manifestation inconsciente, d’une plainte qu’ils ne parviennent pas à penser de façon élaborée :

46

« nous en avons enterré plusieurs, nous les apportons au dépôt puis au cimetière… ici dans le dépôt nous lui avons donné un retour, nous avons jeté des fleurs, cela m’a soulagé ».

Quel poids le rite mortuaire soulage-t-il ?

47La clinique du travail démontre que, dans ce type d’organisation du travail malsain, les travailleurs ont tendance à s’immobiliser jusqu’à « exploser », succomber ou mettre fin catégoriquement à leurs souffrances, ce qui a été analysé en Chine, au Japon, en France et en Espagne : « Il semble que les tentatives de suicide et les suicides perpétrés sur le lieu de travail se situent dans la chaîne d’événements suivante : injustice, absence de réaction solidaire du collectif du travail (dimension de l’éthique collective) et réaction violente qui conclut avec un retournement de la violence contre sa propre personne » (Dejours, 2009).

« Nous sommes témoins oculaires de ce qui se passe »

48Les limites éthiques sont les accords, généralement implicites, qui organisent le métier et le vivre ensemble dans le travail. La transgression de ces règles affecte le travailleur, en provoquant un type spécifique de douleur que la clinique du travail a appelé la souffrance éthique. C’est la mise en évidence de la perte des accords sur ce qui est juste/injuste, bon/mauvais, etc., c’est-à-dire sur l’ordre symbolique, qui favorise l’apparition de l’insécurité, ainsi que de la méfiance parmi les travailleurs ou entre les groupes de travailleurs.

49L’idée que les travailleurs de Transantiago se présentent comme témoins oculaires démontre la passivité dans laquelle ils se trouvent face à ce qu’ils vivent comme étant injuste ou contraire à l’éthique. La position d’objet dans lequel ils se trouvent empêche leur mobilisation, mais non leur capacité de compréhension, ils voient et savent ce qui se passe.

50Cette passivité est également favorisée par la victimisation et l’incapacité d’agir des syndicats par rapport à l’intervention managériale et des pots-de-vin que leurs collègues ont reçus. Cependant, dans l’un des dépôts, a pu émerger une remise en question de ce postionnement :

51

« nous avons mis sur la table la relation entre être un dirigeant et être un travailleur, un cadre dirigeant ne peut pas avoir des privilèges au détriment des travailleurs… un cadre dirigeant ne peut voir de l’extérieur ».

52Ce discours trouvera par la suite une forme de continuité dans les groupes de travail. Cela permettra aux travailleurs eux-mêmes d’être actifs et d’établir des limites à leurs propres chefs.

53La question de la rémunération n’est pas une cause de plainte, ce qui s’explique parce que ce système leur donne la possibilité d’accéder à une rémunération qui, au Chili, est supérieure à la moyenne pour un travailleur sans qualification technique ou supérieure. L’inconfort provient de la manière dont ils travaillent et vivent ensemble :

54

« regardez, je ne suis pas mécontent de l’entreprise, parce que je touche pas mal d’argent, mais je ne suis pas d’accord sur la façon dont les choses sont faites ».

55Ce que condamnent les travailleurs, ce sont les abus et le fait d’être placés comme objet passif et jetable :

56

« nous sommes comme un boulon, un boulon on coupe, on change le boulon et c’est fait ».

57La chosification apparaît énoncée dans la métaphore du boulon, ce qui reflète leur statut de chose pour l’idéologie managériale, ils ne sont pas importants puisque n’importe qui pourrait faire le travail, aucune compétence n’est nécessaire.

58

« Cette mort aurait pu être pour chacun d’entre nous qui y travaillions »

59l’insécurité répartie dans le collectif, le déni qui spécifie la mort est possible pour tous.

« J’ai fait semblant d’être courageux pendant longtemps »

60Au cours du processus de recherche, nous avons pu repérer certaines pratiques en rapport avec les stratégies de défense insérées dans l’idéologie virile mise en jeu afin de faire face à cette organisation du travail. Le réseau de croyances et de pratiques décrit précédemment repose sur des démonstrations de force et de résistance chez les hommes. Ces pratiques de travail sont transmises de génération en génération et font partie de la dynamique subjective qui soutient un mode de vie néolibéral au Chili. L’idéologie défensive virile permet la continuité de l’activité de ceux qui y travaillent, en plus de l’arrivée de nouveaux conducteurs malgré la précarité connue de ce type de travail. Cependant, la fissure du discours viril, qui se produit aussi du fait de l’idéologie de l’auto-efficacité néolibérale, a cédé la place à la douleur. Les démonstrations viriles qui entretenaient le lien collectif masculin ne suffisent plus à le maintenir en raison de la fragmentation, de l’augmentation de la souffrance, des crises de pleurs, de la violence et du suicide (Dejours & Panal, 2015).

61Dans le discours des travailleurs, ce qui s’énonce comme une justification pour continuer à travailler dans ces conditions de maltraitance concerne la problématique du genre. C’est ainsi que les comportements actifs de résistance, de transgression, de violence et d’utilitarisme, proviennent du sentiment de menace de réalisation des objectifs de la virilité (Salazar, 2013). Ils le mentionnent ainsi :

62

« J’ai été victime de trois vols, ce n’est pas rien, j’ai perdu mon dentier, j’ai abîmé ma vue… », « j’ai fait semblant d’être courageux pendant longtemps, je conduisais quand même, je suis allé travailler jusqu’à toucher le fond ».

63La défense virile permet de nier collectivement l’expérience de la peur (considérée comme féminine) agissant comme une sorte d’anesthésie psychique et physique. Malheureusement, le pouvoir anesthésiant des stéréotypes virils agit également sur le sens éthique et moral, il n’est donc pas rare d’entendre parler de syndicalistes qui reçoivent des pots-de-vin, des plaintes entre collègues, des transgressions de la loi et la banalisation des dommages envers soi-même, ou la mort de ses propres collègues (Dejours, 2009).

64Les recherches sur le masculin font allusion au fait que les buts virils s’accomplissent fondamentalement de deux manières : d’abord par le succès et deuxièmement à travers la fuite de l’espace privé. Ce qui prévaut est un je associé à la réussite. Néanmoins, ces aboutissements doivent être reconnus dans l’espace public. José Miguel Cortés, philosophe et chercheur sur ce sujet, mentionne que l’axe central de la constitution et de l’exercice d’être un homme est le pouvoir (Salazar, 2013). Cette recherche de pouvoir doit être constamment démontrée aux autres, de sorte que l’espace privé n’est pas utile, car ce n’est pas la famille qui doit témoigner de sa virilité, mais d’autres (hommes) de l’espace public. Un homme courageux doit être capable de montrer qu’il n’a pas peur, même s’il la ressent toujours (Lutereau, 2017).

65Cette organisation du travail, où les objectifs sont la performance et la rapidité, coïncide avec les conditions nécessaires au renforcement des manifestations viriles : excès de performance en journées de travail prolongées, excès subi par le corps, agressivité chez les hommes, entre autres ; tout ce qui donne la possibilité de ne pas se reconnaître affecté, envahi affectivement ou ressentant de la peur. Ils ne sont pas socialement couronnés de succès, mais ils sont courageux ou, comme l’a dit l’un d’eux, montrant une fissure du discours viril,

66

« ils font semblant d’être courageux ».

67L’objectif d’être un bon employé (fournisseur) est un autre discours qui autorise l’excès de travail. Certes, la responsabilité de maintenir un foyer est ce qui mobilise et développe la tolérance chez les travailleurs en Chili. Cependant, le lien d’endettement apparaît :

68

« maintenant nous avons du crédit partout et nous sommes endettés ».

69À ce stade je voudrai souligner que l’une des grandes revendications des conducteurs était l’irrégularité de leurs salaires, j’ai mentionné au début certaines pratiques collectives visant à augmenter leurs revenus dans l’informalité. Le Plan Transantiago a offert la régularisation des contrats et la légalisation de leurs rémunérations, et par conséquent la possibilité des crédits. Une manière étrange d’apparaître en tant que sujet, pourrait-on dire. La dette justifie tout :

70

« vous avez un salaire un peu plus élevé et tu es allé acheter quelque chose et tu t’endettes, alors quand tu ne peux pas couvrir tu commences à faire plus d’heures supplémentaires », « la sécurité passe à l’arrière-plan… en risquant pour pouvoir subsister pour la famille… si la priorité est la maison, parfois la location, en divisant, les écoles, l’université, les comptes ».

71Ces idées sur la virilité sont présentes dès la naissance, circulant dans les jeux, les pratiques éducatives, les feuilletons, les films, les médias, etc. Comme le dit Althusser, l’idéologie, même lorsqu’elle est présentée sous différentes formes, fonctionne toujours de manière unifiée, une sorte de chaîne qui rassemble les peurs les plus profondes et soutient la soumission à cette organisation du travail. La fissure de l’idéologie augmente la tension rendant la souffrance de plus en plus intolérable :

72

« ne pas arriver à faire semblant d’être stupide c’est stressant, nous affrontons et tout est contre nous »,

73et le risque de passage à l’acte :

74

« Une fois j’ai commencé à me fâcher et que je me suis soudainement vu avec un fer devant la voiture, j’étais aveuglé ».

« C’est comme dans les films, vous voyez… les films où on dit cela c’est pas possible… et effectivement c’est vrai… »

75La transgression ne se manifeste pas seulement envers les autres, les passagers ou les automobilistes, on la voit apparaître également envers eux-mêmes. L’un des moyens d’atténuer ou d’anesthésier cette souffrance est à travers la consommation :

76

« Froidement la réalité est dure, la voie de sortie c’est la drogue, l’alcool, et le sexe, et quelques-uns plus que d’autres (rires), à vrai dire la grande majorité des chauffeurs s’évadent de différentes manières, c’est comme ça, c’est dur la vie » ; « Ici, beaucoup de collègues travaillent avec des médicaments psychotropes… et psychotiques [ils se réfèrent aux médicaments antipsychotiques]. »

77Bien que la relation entre l’organisation du travail et la consommation de drogues (légale et illégale) ne se produise pas dans une simple logique de cause à effet, je peux affirmer, à partir de mon expérience, qu’il existe une série d’éléments déterminants dans ce système de travail qui se dégrade. L’identité est affectée négativement. L’évasion se déclenche immédiatement, du fait de la frustration et la douleur :

78

« Ici, il est rare de trouver une personne en bonne santé… tous tombent en dépression, et il y a plusieurs qui sont morts, la semaine dernière une personne s’était pendue dans Bullen (entreprise exploitante)…. cette semaine, un autre partenaire est mort. »

79Il n’est pas rare que les chauffeurs aient cette jouissance de la consommation de substances, de drogues, de sexe, quelque chose qui peut atténuer ce qu’ils considèrent comme un déficit. Il n’est pas facile de se reconnaître chaque jour comme un objet, d’accepter l’image d’être un « boulon » :

80

« c’est pourquoi il y a des gens qui tombent dans des vices, cette question a très mal commencé et va de mal en pis ».

81Quitter le poste du travail implique de renoncer à la possibilité de démontrer leur courage, leur résistance, l’accès à une image de fiction d’homme fournisseur. Démissionner de ce poste s’avère très difficile.

Quelques réflexions

82Nous pouvons évaluer les effets quantitatifs d’une politique publique à travers les indicateurs de gestion d’objectifs, le niveau de satisfaction des passagers, les dépenses publiques, la performance financière parmi d’autres. Néanmoins, cette brève recherche nous laisse également entrevoir que les nombres n’explicitent pas les effets de ce projet de modernisation et d’investissement public. Il n’existe pas d’autre indicateur aussi puissant que la parole des travailleurs, capable de révéler ce qui se passe. Cette élaboration symbolique du malaise est celle qui met en lumière cette organisation du travail pathogène qui se manifeste dans diverses dimensions gênant les liens entre les travailleurs et restreignant brutalement les possibilités de sublimer dans l’activité de travail. Comment pourraient-ils mobiliser la subjectivité si l’emploi du temps ne permet pas des espaces de délibération ? Comment les travailleurs pourraient-ils investir subjectivement une activité qui ne permet pas l’appropriation du métier ? La passivité dans laquelle ils restent est totalement contraire aux attributs de genre qui restent en vigueur. Cette impossibilité de remplir leurs rôles engendre une forme d’impuissance et comme le rappelle Foladori : « Auparavant les conducteurs étaient tués par d’autres, maintenant ils se suicident. » Car, loin de la victimisation à laquelle nous sommes habitués, à la dichotomie dominant/dominé, ce travail révèle un point aveugle dans le processus de victimisation, à savoir l’acceptation d’être l’objet de cette idéologie individualiste et l’insistance sur une virilité artificielle, qui les amènent jusqu’à la mort.

83Les transformations du secteur patronal chilien, en poursuivant l’objectif de se rapprocher des standards des nouveaux marchés, ont produit des effets qui accentuent les malaises. Ces transformations vers le modèle néolibéral ont été très bénéfiques pour le secteur des entrepreneurs capitalistes qui pourraient rivaliser et survivre à la révolution du marché libre.

84Cependant, ce succès compétitif finit dans de nombreux cas par la reproduction de la précarité (Ramos, 2014). L’entreprise néolibérale chilienne se présente comme un outil de production qui fournit au travailleur un salaire pour garantir ses besoins, mais elle produit en outre des effets subjectifs, des appareils idéologiques, qui continuent à fonctionner dans la vie adulte, principalement à travers les modèles managériaux et la négation du féminin qui sont actuellement installés comme des idées hégémoniques de la concurrence de l’entrepreneuriat.

85L’espace de travail est habité par une série de discours et de pratiques qui ont été mis en mots par les chauffeurs dans le cadre de l’enquête, en montrant des manières préétablies de faire et d’être dans le monde du travail qui les défie quotidiennement de s’assujettir à l’idéologie managériale. Dans le cas de ces postes de travail occupés principalement par des hommes, le piège de la virilité finit par être le principal support de cette dynamique. En ce sens, le discours viril revêt une importance capitale dans le maintien du rapport de domination au sein de ce collectif de travailleurs.

86Concernant la journée de travail, il a été montré que le nombre d’heures supplémentaires effectuées et la rotation empêchent la rencontre entre les collègues. Bien que la gestion respecte la loi du travail, elle ne respecte pas les lois de la civilité. La logique managériale cherche à obtenir des performances en optimisant au maximum les « ressources » en profitant des défaillances des politiques publiques. Elle se manifeste aussi dans le recrutement de personnel qui rend explicite la préférence pour les hommes pour tenir ce poste. Les travailleurs eux-mêmes mentionnent que, pour les femmes, il s’avère difficile d’y travailler en raison de la dureté de l’exigence, du risque ou du manque de toilettes. Les prestataires de services (fournisseurs) acceptent cette exigence de performance et établissent simultanément un autre lien avec l’accès à la consommation de crédit. L’autorisation à l’endettement individuel s’accompagne d’un accroissement des limitations des revendications collectives.

87Signalons enfin qu’outre le vide régulateur de l’État existe un dispositif idéologique qui soutient la reproduction d’une force de travail soumise à un malaise subjectif, et s’incarne à travers la psychiatrie et certaines formes d’abus pharmacologique. Le pouvoir anesthésique des psychotropes apparaît ainsi décisif dans la passivité de la revendication tant il crée l’illusion d’une amélioration individuelle. En ce sens, on pourrait supposer que la médication excessive, décriée par les conducteurs eux-mêmes, serait en cause dans la soumission à l’abus de l’entreprise. Ce sujet mériterait d’ailleurs une autre enquête.

88Il ne reste plus qu’à continuer de parier sur la capacité des travailleurs de trouver d’autres moyens de se mobiliser, de s’engager dans un processus de subjectivation qui ne se réduise pas à la catégorie du consommateur. Cependant, nous savons qu’il n’est pas si simple de trouver des alternatives quand tout un système renforce et garantit, à travers ses idées et ses rites sociaux, une appartenance collective « nous pratiquons sans interruption des rituels de reconnaissance idéologique qui nous garantissent d’être des sujets concrets » (Althusser, 1989, p. 37). Renoncer au discours habituel impliquerait de perdre une partie de cette reconnaissance conquise, entraînerait la perte de la position commune qui permet de se reconnaître dans l’autre comme similaire. S’éloigner du discours hégémonique comporte le risque de perdre une partie de l’identité socialement construite et exige de repenser la tâche de reconstruction du singulier.

Bibliographie

  • Althusser L., 1989, Ideologías y Aparatos ideológicos del Estado, En L. Althusser, La Filosofía como arma de la revolución, df, Mexico, Siglo XXI.
  • Ciper Chile, 2007, Obtenido de http://ciperchile.cl/2007/12/06/actas-del-transantiago-la-historia-oficial/
  • Dejours C., 2000, Trabajo y desgaste mental-Una contribución a la Clinica del Trabajo, Buenos Aires, Argentina, Humanitas.
  • Dejours C., 2009, Trabajo y Sufrimiento: Cuando la injusticia se hace banal, Madrid, España, Modus Laborandi.
  • Dejours C., 2009, Trabajo y Violencia, Madrid, España, Modus Laborandi.
  • Dejours C., 2013, Trabajo Vivo: Sexualidad y Trabajo (Vol. I), Buenos Aires, Argentina, Topía.
  • Dejours C., 2013, Trabajo Vivo: Trabajo y Emancipación (Vol. II), Buenos Aires, Argentina, Topía.
  • Dejours C., & Panal C., Abril de 2015, El Suicidio como analizador del trabajo en Chile-Colectivo Panal y Grupo Tripalio, (C. d. Panal, Productor) Obtenido de YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=1S4pwpPaC9g
  • Foladori H., 2008, La Intervención institucional: Hacia una Clinica de las Instituciones, Santiago, Chile, Arcis.
  • Garate M., 2012, La Revolución Capitalista en Chile : 1973-2003, Santiago, Chile, Universidad Alberto Hurtado.
  • Gaulejac V. de, & Guerrero P., 2017, Gestion Paradojante del capitalismo actual: un sistema que nos está volviendo locos, En H. &. Foladori, Sufrimiento, Salud mental y Trabajo (pág. 15), Santiago, Chile, Lom.
  • Gernet I., & Dejours C., 2014, Psicopatología del Trabajo, Buenos Aires, Argentina, Miño y Davila.
  • Guiho-Bailly M., 1998, Identidad Sexual en el Trabajo, En D. Dessors, & M. Guiho-Bailly, Organización del Trabajo y Salud. De la Psicopatología a la Psicodinámica del trabajo (págs. 113-124), Buenos Aires, Lumen.
  • Harvey D., 2007, Breve Historia del Neoliberalismo, Madrid, Akal.
  • Lutereau L., 30 de Junio de 2017, La Gaceta. Recuperado el 22 de Agosto de 2017, de http://www.lagaceta.com.ar/nota/735537/actualidad/patriarcado-no-se-consolida-sino-esta-decadencia.html
  • Mendez A., 2013, Psicodinamica e Clinica do trabalho: algunas notas sobre trajeitoria Brasileira, (A. &. Pujo, Ed.) Trabajo, Actividad y Subjetividad, 21-31.
  • Perez C., 2008, Critica al Poder Burocrático. Obtenido de https://www.cperezs.org/cps2/wp-content/uploads/2014/11/poder_burocratico.pdf
  • Ramos A., & Barbossa K., 2012, Limites y Posibilidades del Método en Psicodinámica y Clínica del Trabajo: Relato de los Estudios del Grupo de la Pontificia Universidad Católica de Goias, Praxis, Revista de Psicología (21): 77-92.
  • Ramos C., 2014, La modernización de la empresa chilena: postfordismo con huellas autoritarias, En A. &. Stecher, Transformaciones del Trabajo, subjetividad e identidad, Lecturas psicosociales desde Chile y Latinoamerica, Santiago, Ril.
  • Ruiz C. &., enero-junio de 2016, Los chilenos bajo el neoliberalimso. Clases y Conflicto social, De Raíz Diversa, Revista especializada de Estudios Latinoamericanos, 3(5): 211-220.
  • Salazar G. &., 2002, Historia Contemporanea de Chile. La economía : mercados, empresarios y trabajadores, (Vol. III), Santiago, Chile, Lom.
  • Salazar O., 2013, Masculinidad y Ciudadanía, Madrid, España, Dykinson.
  • Sisto V., Octubre de 2007, Managerialismo y Trivialización de la Universidad, Nómadas (27): 8-21.
  • Zangaro M., 2011, Subjetividad y Trabajo: el management como dispositivo de gobierno, (N. b. argentinas, Ed.), Trabajo y Sociedad (16): 163-177.

Mots-clés éditeurs : souffrance, suicide, transports publics, travail

Date de mise en ligne : 14/03/2018

https://doi.org/10.3917/trav.039.0181