Article de revue

« Tel est pris qui croyait prendre »

Clinique psychosomatique et clinique du travail

Pages 101 à 124

Citer cet article


  • Edrei, B.
  • et Rolo, D.
(2012). « Tel est pris qui croyait prendre » Clinique psychosomatique et clinique du travail. Travailler, 28(2), 101-124. https://doi.org/10.3917/trav.028.0101.

  • Edrei, Béatrice.
  • et al.
« “Tel est pris qui croyait prendre” : Clinique psychosomatique et clinique du travail ». Travailler, 2012/2 n° 28, 2012. p.101-124. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travailler-2012-2-page-101?lang=fr.

  • EDREI, Béatrice
  • et ROLO, Duarte,
2012. « Tel est pris qui croyait prendre » Clinique psychosomatique et clinique du travail. Travailler, 2012/2 n° 28, p.101-124. DOI : 10.3917/trav.028.0101. URL : https://shs.cairn.info/revue-travailler-2012-2-page-101?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/trav.028.0101


Notes

  • [1]
    Extrait de la fable Le Rat et l’huître de Jean de la Fontaine, fable viii du livre 9.
  • [2]
    Nous pouvons citer, entre autres, l’exemple du réseau Souffrance et Travail animé par Marie Pezé.
  • [3]
    Ce que nous entendons par dispositif clinique de prévention de la souffrance au travail se différencie de l’externalisation de la souffrance vers des consultations de psychologues experts, dont la forme caricaturale est proposée dans les centres d’appel psychologiques de soutien aux salariés.
  • [4]
    Pour des raisons d’anonymat et de confidentialité, le cas présenté est issu d’un travail de reconstruction narrative qui préserve la dynamique clinique et modifie les éléments historiques et nominatifs.
  • [5]
    Il s’agit d’une technique de rénovation de matériels usagés.
  • [6]
    Dans l’optique de la théorie psychosomatique de Pierre Marty, les désordres somatiques sont à comprendre comme le résultat d’une défaillance du fonctionnement du système préconscient et comme un défaut de mentalisation. Cette approche sera développée plus en détail dans la suite de notre texte.
  • [7]
    Cf. à ce titre Molinier, 2008, p. 298. L’auteure évoque la « sémiologie du négatif » pour signifier l’écoute, au-delà de ce qui se dit, de ce qui ne se dit pas.
  • [8]
    Ipso : Institut de psychosomatique Pierre Marty.
  • [9]
    On peut lire à ce propos le très beau texte de Michèle Jung-Rozenfarb « Un, deux… on plonge ! » (2002) qui illustre le mouvement contre-transférentiel de l’analyste et le passage d’une technique du « pare-excitation » à celle de « l’affrontement ».
  • [10]
    Nous ne développerons pas ici la question de la vulnérabilité du corps et des accidents de sa construction. Cela renvoie à la conception psychanalytique du sens moral, développée par Christophe Dejours dans Le Corps, d’abord (Dejours, 2001).
  • [11]
    Dans la mesure où cette compromission est impensable, les sentiments de culpabilité qui en résultent ne se signaleront pas comme habituellement par de l’angoisse, mais par des signes que Freud appelle des signes de « culpabilité inconsciente ». Il parle de succession d’évènements à type de destin fatal, de succession de malheurs, d’accidents, de maladies, autant d’indices d’autopunition revenant dans le réel, remplaçant le sentiment de culpabilité, lorsque celle-ci est inconsciente.
  • [12]
    Si cette deuxième interprétation s’avérait être vraie, nous serions en possession d’éléments empiriques qui permettraient d’interroger la pertinence de la conception du sens moral qui est défendue par les éthiques du care. En effet, si on prend le cas de Gilles comme exemple, ce qui est important ou ce qui compte (et qui constitue le noyau de la morale selon les éthiques du care) n’est pas forcément moral. C’est-à-dire que ce qui compte pour les sujets peut aller dans le sens de l’exercice du mal.

1La prise en charge des décompensations psychiques en lien avec le travail est devenue une préoccupation majeure en France depuis quelques années maintenant. En même temps que la législation a pris acte de l’augmentation des pathologies liées au travail (Tessier, 2011), des actions de prévention en entreprise ainsi que des consultations destinées à la prise en charge spécifique de la souffrance au travail se sont largement développées [2].

2La multiplication de ce type d’actions s’est également accompagnée d’un foisonnement des techniques et des modèles explicatifs de la souffrance au travail. Il en résulte qu’aujourd’hui, une grande partie des approches existantes diffèrent aussi bien en ce qui concerne leurs référents théoriques respectifs que les actions qu’elles préconisent pour endiguer l’augmentation des pathologies professionnelles. Le sujet est d’importance, car l’orientation de l’intervenant conditionne en grande partie la lecture des situations de travail, ainsi que le mode d’action endossé par les praticiens pour intervenir auprès d’un collectif de travail ou dans le cadre de consultations dyadiques avec des salariés. Pour le dire autrement, le modèle théorique qui sous-tend l’intervention, ainsi que le cadre qui est instauré par l’intervenant vont profondément conditionner l’action auprès des salariés et des collectifs de travail.

3Actuellement, la tendance lourde en ce qui concerne la prévention des risques psychosociaux est largement dominée par les démarches quantitatives, qui visent à rendre objectivable et mesurable la souffrance au travail. En effet, dans la lignée du rapport Nasse-Légeron sur les risques psychosociaux (Nasse & Légeron, 2008), les démarches d’expertise qui substituent la parole des experts à la parole des salariés sont devenues monnaie courante. En privilégiant la gestion du risque, ces démarches tendent à réduire la problématique de la santé à des « facteurs de risques » et occultent la question du travail réel. L’existence du stress devient alors tautologiquement dépendante de la capacité de le mesurer (de Gaulejac, 2010).

4On observe ainsi la multiplication d’interventions où, pour appréhender les dégâts psychiques des modes de gouvernance gestionnaires sur le travail vivant, les experts sont amenés à proposer des outils de gestion des risques psychosociaux à des collectifs de travail déjà exsangues de procédures et de prescriptions éloignées de la réalité du travail réel.

5À l’opposé de ces approches, les travaux en clinique du travail privilégient une méthodologie qui s’appuie sur la parole des salariés à propos de leur vécu au travail. Elle représente le moyen privilégié d’accès à l’essence même de leur subjectivité et donc à la nature de leur souffrance en lien avec le travail. Souffrance et dimension affective de l’engagement du corps qui permettent la compréhension et l’interprétation des situations de travail (Dejours, 2008).

6Si l’objet de cet article n’est pas d’entrer dans les controverses entre modèles d’action sur la souffrance au travail, il nous semble important de replacer les coordonnées actuelles du débat pour rendre intelligible celui qui nous anime aujourd’hui. En effet, le fait que la polarisation actuelle se situe du côté des pseudosciences objectivantes, éradiquant le sujet-travailleur, ne doit pas nous faire oublier les questionnements qui animent, de l’intérieur, la recherche en clinique du travail, notamment par le biais des recherches menées dans le champ de la clinique individuelle qui s’oriente à partir de la psychodynamique du travail.

7Historiquement, les travaux de cette discipline se sont centrés sur l’analyse des liens entre santé mentale et travail (Billiard, 2001). Si une bonne partie des études concernent les enseignements tirés d’enquêtes collectives en milieu de travail, l’émergence d’une clinique individuelle permet aujourd’hui de disposer d’un riche matériel supplémentaire pour approfondir notre compréhension des processus psychiques engagés dans le travail. Cette clinique individuelle n’est pas exempte de débats. Débats étiologiques, praxiques mais aussi méthodologiques que nous avons décidé de mettre en lumière à travers la discussion d’un cas clinique qui nous permettra de rendre visibles les dilemmes praxiques et les conflits d’interprétation qui constituent le quotidien des professionnels intervenant spécifiquement dans le champ de la clinique individuelle du travail.

8Cette réflexion sera alimentée par une confrontation entre psychosomatique et psychodynamique du travail, respectivement les deux champs disciplinaires convoqués par cette clinique. Ce débat permettra de rappeler les points d’ancrage auxquels nous nous rattachons et mieux isoler les questions soulevées, de façon à penser les questions pratiques soulevées par la rencontre avec les patients dans le cadre d’une consultation souffrance au travail.

Le cas de Gilles

Contexte et dispositif clinique

9Le destin souvent pathogène d’une souffrance normale, inhérente au fait même de travailler, est un phénomène clinique relativement nouveau. Le travail est d’abord un constructeur de santé et l’issue pathogène, largement observée aujourd’hui, questionne de nombreux cliniciens. Les travaux en psychodynamique du travail montrent que les modifications profondes de la matérialité du travail et des mécanismes de reconnaissance sont en cause dans ces décompensations (Gernet & Dejours, 2009). La compréhension de cette pathogenèse et la prise en charge qui en résulte nécessitent que l’on puisse proposer des dispositifs cliniques et des approches méthodologiques adaptés aux situations cliniques rencontrées. Ces dispositifs peuvent être en rupture avec les modèles praxiques anciens.

10Le dispositif clinique [3] au sein duquel nous avons rencontré Gilles [4] s’inscrit dans cette réflexion méthodologique. Il est accessible à des salariés en souffrance, sur orientation de leur médecin du travail, avec leur consentement libre et éclairé et dans le respect de la confidentialité vis-à-vis de l’employeur. Les consultations ont lieu dans les services de médecine du travail afin de ne pas couper les salariés de la totalité clinique qu’ils transportent, c’est-à-dire de leur organisation du travail. En incluant, dans son cadre, le service de médecine du travail, c’est-à-dire l’institution dédiée à la prévention de la santé au travail et son représentant, le médecin du travail, la situation du travail qui est source de souffrance reste à la fois présente, mais aussi suffisamment éloignée pour des raisons évidentes de confidentialité.

11Le dispositif s’oriente à partir de la psychodynamique du travail et s’appuie aussi sur les enseignements issus de la pratique clinique en ethnopsychiatrie. Dans notre cas, le dispositif spatial inclut les murs des services de médecine du travail, les blouses des médecins, les contacts avec les secrétariats, les lieux de consultation dans les bureaux des médecins, les courriers échangés dans le cadre d’une pluridisciplinarité clinique. Tout cela fait partie du dispositif et peut même s’étendre, selon les cas, à une interinstitutionalité centrée sur le travail.

12Ainsi, le dispositif clinique de prévention de la souffrance au travail que nous définissons ne se réduit pas à une rencontre duelle hors travail. C’est une rencontre située par le lieu, le décor, la mise en scène clinique qui replace le sujet individuel dans sa totalité du travail tout en respectant la distance nécessaire avec l’objet de la souffrance. Elle peut permettre le déploiement d’une parole au plus près des processus psychiques mobilisés par le sujet dans sa rencontre singulière avec la situation de travail. La limite du dispositif ici proposé est qu’il n’est pas psychothérapique. Il vise un premier niveau d’élaboration et s’inscrit dans le cadre des missions préventives des services de santé au travail et plus précisément en lien avec les missions cliniques du médecin du travail. Nous avons usage de dire que nous intervenons en pluridisciplinarité clinique.

Gilles

13C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Gilles. Lorsque nous le voyons pour la première fois, il porte un costume classique et arbore un regard sérieux. Il souhaite s’entretenir avec un psychologue, sur les conseils de son médecin du travail, car il souffre d’une dermatose handicapante au niveau du cuir chevelu et du corps. Son médecin traitant l’a récemment alerté sur des risques cardio-vasculaires sérieux en lien avec plusieurs autres facteurs aggravants. Ces troubles sont d’apparition récente et pourraient être la conséquence d’un stress trop important dans son travail.

14Gilles a beaucoup de responsabilités. Il dirige une unité de 800 salariés située dans le Nord de la France et appartenant à une prestigieuse société internationale d’engineering. C’est un homme à l’abord robuste et vigoureux qui s’installe dans notre bureau dans l’objectif de décrire ce qu’il vit, son calvaire. Il vient témoigner à partir de faits objectifs et tangibles sans qu’aucun enjeu politique ne semble l’animer. Il ne semble pas chercher à instrumentaliser le cadre à des fins juridiques. S’il est là, c’est à la demande de son médecin du travail et il s’exécute.

15La posture de Gilles est celle d’un cadre supérieur qui a l’habitude de traiter d’égal à égal en posant lui-même les éléments du cadre, en s’informant du temps qui nous est imparti. Les présentations terminées, Gilles éteint son portable, signe probable qu’il se rend disponible pour cet entretien. Gilles ne semble pourtant pas afficher la réserve habituelle d’un dirigeant qui pénètre dans le bureau d’un psychologue de la médecine du travail ; institution souvent perçue comme un fardeau financier et légal par les entreprises et qui suscite méfiance et circonspection. Il semble s’approprier naturellement sa place de salarié en souffrance afin d’être écouté. Pourtant, le motif de sa venue ou la formulation d’une demande vont tarder à advenir. Gilles ne parle pas de lui. Il préfère nous expliquer le contexte de son entreprise dans un langage assez neutre, opérationnel, emprunté à la communication institutionnelle. Discours défensif qui lui permet de rester encore, quelque temps, le chef d’entreprise qui « tient le coup » et qui évite de se montrer fragile ? Ou plutôt discours rationnel, mesuré et contrôlé, discours de dominant censé nous rallier à la logique implacable de son scénario ?

16Gilles a accepté, il y a sept ans, la direction d’une unité high-tech, située loin de Bruxelles. Il résidait auparavant en Belgique avec sa famille. Sa femme y exerçait de hautes responsabilités dans le conseil ; « un gros poste » précise Gilles. Mais l’arrivée de jumeaux et la proposition de mutation en France de son mari semblent l’avoir déterminée à se saisir d’un congé parental. Pour Gilles, le détour par la province est une sorte de passage obligé. De cadre de siège social international il passe à chef d’établissement et va se confronter enfin avec les responsabilités légales et locales, faire ses classes à l’épreuve du terrain. Le « local » sera rapidement investi sous la forme maniaque d’une multitude de responsabilités associatives et syndicales, au sein d’institutions affichant des ambitions socio-économiques, sociales ou caritatives et regroupant des décideurs politiques et économiques.

17Pour lui, la route devient toute tracée vers un poste de direction générale, pour peu que les choses se passent bien ici pour lui. Gilles a un plan de carrière qu’il arbore sans complexe ni détour, dans un style mélangeant assurance virile et crédulité. On ne retrouve pas chez Gilles la réserve feutrée des gens issus des cercles dominants, discrets sur leurs attentes et leurs réussites, rompus à l’exercice des réseaux professionnels influents. À l’opposé, Gilles expose assez crûment un scénario personnel et familial qui vise l’ascension et la reconnaissance statutaire. Sa stratégie est directe, elle donne à voir les rouages que d’autres taisent ou euphémisent. Au fil de son discours, Gilles dévoile le système brut, tout le système, les filons de l’exercice du pouvoir et de sa conquête. Son discours évoque peu la figure de l’autre ou du semblable. Gilles est en lien direct avec le discours de l’entreprise, avec sa communication, avec son idéologie. Il en est imprégné et en parle comme d’un élément naturel et évident.

18Souvent, nous nous étonnons à voix haute, sans risquer cependant l’indignation qui pourrait le dresser. Juste l’étonnement, la découverte, l’once de réprobation, des ponctuations sous forme de « oh ! ah, bon ? » qui provoquent, en général, une surenchère explicative dévoilant, sans complexe ni refoulement, des couches de plus en plus profondes des mécanismes de l’entreprise.

19Le scénario de Gilles va se révéler surprenant. Il vient nous rencontrer pour déposer une parole en forme de plainte de harcèlement. Il est maltraité par une jeune femme, déléguée syndicale de l’entreprise et représentante d’un syndicat minoritaire et non représentatif à l’échelle nationale. La harceleuse est présentée comme une « simple petite déléguée locale » dotée d’une capacité de nuisance incroyable. Il la décrit comme une folle semeuse de zizanie, possédant un réseau important au point d’avoir rallié à sa cause de nombreux acteurs institutionnels dont une inspectrice du travail rigide et intrusive. À elles deux, elles empoisonnent sa vie et sa mission sur le site. Gilles en perd le sommeil, l’appétit, la santé. Il craque au point d’alerter les médecins sur son état de santé.

20Sous sa pression, Gilles a fini par concéder la conduite d’un diagnostic sur les risques psychosociaux. Toujours sans réserve, il nous présente ses manœuvres avec une certaine fierté. Choisir un cabinet expert d’obédience « patronale » lui permet de jouer un syndicat contre l’autre. Sa méthode consiste à habiller socialement une approche pour rallier un syndicat et en isoler un autre. Si elle peut nous apparaître grossière, elle semble fonctionner et elle suscite même l’adhésion et la confiance du collectif des salariés. Le cabinet, spécialiste en prévention des risques psychosociaux, a conclu, après une enquête prolongée, aux conséquences délétères de l’opposition systématique de la syndicaliste à toute proposition de la direction. Selon Gilles, cela doit s’entendre comme la mise en lumière de la cause principale de la dégradation du moral collectif du personnel et de son propre état de santé.

21Tout au long de l’entretien, nous faisons l’expérience de notre inexistence. Aucune de nos relances n’est prise en considération. Cela se traduit par un affect de lassitude impuissante. Sauf que cette situation présente un aspect inédit qui nous garde en éveil. Gilles se situe du côté du pouvoir et il souffre gravement dans son corps de ce qu’il nous dit vivre, mais pas de ce qu’il fait. Notre silence interloqué répond certainement à la discordance générale de ce discours. Si la souffrance de Gilles semble authentique, vive, le désespoir perceptible et intense, comment comprendre le mal dont Gilles souffre ?

22Ce vécu de harcèlement ne nous renvoie évidemment pas à nos catégories classiques du fait de la position étonnamment asymétrique des protagonistes. Nous savons, de plus, par expérience, que le harcèlement condense des enjeux souvent complexes qui dépassent les personnes directement impliquées et convoque la situation plus large de travail. Ainsi, si Gilles apporte des preuves, des témoignages que le droit pourrait hypothétiquement rendre recevables, aussi paradoxale que la situation puisse être, que l’observation clinique est sans appel du fait d’alertes somatiques à prendre très au sérieux, rien ne semble pourtant déchiffrable facilement.

23Nous reprenons alors, méthodiquement, avec Gilles le fil de son histoire au travail. Cette façon de procéder est typique de la clinique du travail. Elle représente une forme d’anamnèse, comme on peut le rencontrer dans les entretiens préliminaires de toute pratique clinique, qui reste centrée sur le vécu au travail.

24Gilles a rejoint ce site, il y a quelques années, missionné pour trois ans, dans un contexte relativement classique de progression professionnelle. Il arrivait du siège social international. Ingénieur de formation, il avait quitté la filière technique pour la fonction managériale en visant l’objectif quantitatif d’encadrer le plus de personnes possibles. Gilles est très attaché au titre et au statut, il vise celui de directeur général. La reconnaissance passe par l’obtention de cet attribut. Sa quête est celle du titre.

25Dès son arrivée, il est alerté par les partenaires sociaux qui lui parlent de bruits de fermeture du site. Ils l’interrogent sur son agenda masqué. Gilles sonde consciencieusement le siège qui invalide les informations. Il est alors en confiance avec ses sources et intrinsèquement respectueux de l’autorité. Son éprouvé est d’ailleurs intact au moment où il nous en parle, pouvant faire fi, dans la fugacité de l’instant, de ce qui se passera ensuite. Il nous offre une émotion intacte, figée dans le passé. Cette certitude lui permet de rassurer les salariés et de leur demander de se concentrer sur un nouveau projet industriel dont il sera l’instigateur zélé.

26Il va s’agir de créer une plate-forme logistique mondiale de refurbishing[5] depuis ce site provincial. Un projet innovant et créatif pour lequel Gilles va déployer toute son inventivité et sa capacité de mobilisation collective. Pendant trois ans, il va mettre en place un réseau d’expertise hors pair, reconvertir les anciens techniciens et ingénieurs en experts, volant aux quatre coins de la planète, pour des interventions complexes. L’opération est un succès. Elle permet un développement des compétences locales et un désenclavement régional. Cette expérience démontre, selon lui, la force créative d’un groupe d’individus mû par le sens donné à leur travail. Même si la tonalité du discours reste brute, nous percevons de la vie dans ses descriptions. Son discours aiguise la curiosité, suscite la relance et l’échange.

27Pourtant, trois ans plus tard et à l’issue de sa mission, alors que Gilles attend sa récompense et sa promotion pour un travail exceptionnel, le siège lui demande de rester en poste pour mener un nouveau projet de mise en cohérence de l’emploi régional. Euphémisation qui masque une ferme décision de restructuration et de fermeture de site. L’incroyable inflexion stratégique est présentée par Gilles comme brutale, mais sans qu’aucune expression gestuelle ou modulation vocale ne viennent trahir une émotion. Nous soulignons assez gauchement que les syndicats l’avaient apparemment anticipé. Gilles est impassible. Il semble mécaniquement capable de changer de scénario en nous décrivant le contenu du plan de transfert à mener sans « casse » sociale ainsi que le groupe de travail mis en place pour réfléchir aux procédures d’accompagnement financières et sociales. Sans le moindre affect perceptible, Gilles insiste sur la nécessité pour certains salariés d’être accompagnés, y compris « psychologiquement », même « s’il ne s’agit que du regroupement banal » de plusieurs sites en un seul.

28Nous lui demandons si sa présence ici est en lien avec « l’accompagnement psychologique » dont il nous parle. Gilles est surpris et nous rappelle que sa présence n’est en lien qu’avec son état de santé. Nous lui demandons comment il vit son propre transfert. Gilles le vit très bien, « il en a connu d’autres », et nous rappelle la pression qu’il subit de la part de la déléguée syndicale. Ses sarcasmes l’empoisonnent, car elle « voit toujours le pire », dit qu’elle avait « même anticipé ce qui allait se passer » et prétend que Gilles « fait de la casse sociale ». Lorsque nous l’invitons à réfléchir autour de ce mot (peut-il être en lien avec la « casse » de son corps ?) Gilles nous adresse un regard agacé. Nous ne comprenons définitivement rien.

29Nous soulignons alors volontairement : « c’est dur de voir votre travail si peu reconnu », de « tant d’effort pour en arriver à fermer un site ». Gilles, après une légère déstabilisation, va méthodiquement continuer à dérouler l’inflexible rationalité du plan de restructuration. Puis il nous apprend, assez banalement, au détour de son discours, que depuis quelques années déjà son entreprise avait créé une plate-forme logistique concurrente, à plus de 1 000 km de là, dans le cadre d’un spin off. Ce procédé, qu’il nous dévoile simplement, permet à une grande entreprise d’essaimer une partie de son activité, en général une partie innovante mais risquée, en minimisant les risques financiers, en bénéficiant de la souplesse d’une start-up et par là même d’une convention collective plus favorable pour l’employeur.

30Nous avons bien entendu. Il s’agit d’une plate-forme concurrente, hypercompétitive, qui depuis le début vise à anéantir à la source le projet de développement local porté par Gilles. Nous sommes traversés par d’intenses émotions fantaisistes, l’envie de rire à gorge déployée, l’envie docte de servir une leçon de morale, voire une leçon d’économie, et puis le sentiment de perdre la notion du bien et du mal, de toucher à la cécité des systèmes. Nous pensons : Il paraît que plus c’est visible et moins on le voit, comme une catégorie qui nous échappe, celle du réel. Évidemment, nous tairons tout cela, mais ce ressenti est précieux, il constitue la matière même du travail de tout clinicien, notre subjectivité.

31On le sait, l’entretien clinique, qui se base sur l’entretien non directif, repose essentiellement sur l’art de se taire, d’éviter l’interprétation rapide afin de laisser la parole se déployer et ainsi permettre une mise au travail psychique. Mais, à ce point de notre entretien, nous ressentons à quel point les liens entre des éléments essentiels de son discours sont rompus. La plate-forme concurrentielle, dangereuse pour le projet collectif mené par Gilles et les salariés, n’est pas mise en lien, elle est juste superposée au reste. Deux discours parfaitement rationnels se déploient sans intégration. Nos tentatives pour questionner le lien restent suspendues dans le vide : « Saviez-vous pour la plate-forme low-cost concurrente ? », « pourquoi tant d’énergie si une autre plate-forme se constituait ailleurs ? ». Gilles est incapable de répondre à cette question sauf à nous rappeler, sobrement, que la mission continue d’une entreprise est d’optimiser ses process et ses coûts. Il semble vide, inapte à se prononcer et à nous orienter.

32Nous lui demandons encore ce qui l’amène ici, à la consultation. Cette ré-insistance permet à Gilles de modifier les coordonnées de son discours. Il s’éloigne un peu de la figure de la déléguée syndicale et se dit maintenant travaillé par sa carrière. La restructuration entraîne des doublons dont il fera les frais. Son espoir de titularisation en tant que directeur s’éloigne. De plus, elle entraîne une régionalisation qui le coupe de ses appuis au siège. Gilles va être « mangé » par les locaux et il n’a pas de perspective réelle de travail intéressant et reconnu.

33Nous lui demandons alors comment se déroule le transfert. Ici Gilles reprend sa posture de leader. Il est optimiste pour les salariés, mais épuisé par la résistance de la déléguée syndicale dont il ne comprend pas l’animosité. En effet, son entreprise ne déploie-t-elle pas un effort social considérable qui ne justifierait pas une telle résistance ? Il est allé jusqu’à organiser une visite des écoles maternelles et primaires, une échappée en montgolfière au-dessus des nouveaux lotissements d’habitation. « Est-ce réellement la mission d’une entreprise ? » nous demande-t-il. « Que peut-on faire de plus pour les gens, sinon les transformer en assistés sociaux ? »

34Il semble d’ailleurs que les gens en demandent toujours plus, qu’ils ne sont jamais contents, exprimant certainement par là une angoisse détachée de toute représentation réelle des enjeux en présence, adhérant en surface à l’illusion d’une reconstruction possible, déniant la mort de leur site en faisant payer le prix fort à coup de revendications toujours plus ubuesques.

35Nous tentons alors une mise en lien : « Si les salariés gardent un emploi, fût-il éloigné, ils vont donc perdre leur travail, ce qu’ils aimaient faire, ce qui les motive et ce qu’apparemment vous avez su rendre vivant ? » « Comment avez-vous vécu ce spin-off en douce ? » Gilles est attentif mais imperturbable. Il ne semble pas pouvoir le commenter. Il se mure dans un silence, regarde son téléphone portable, cela signe la fin de l’entretien. Nous avons désormais compris les codes. Éteindre le portable au début et regarder le portable pour la fin, le reprendre dans sa main avant de se séparer.

36Lorsque nous nous revoyons quelques semaines plus tard, nous sommes accompagnés d’un stagiaire chercheur que nous lui présentons après lui avoir demandé son accord. Gilles n’est pas perturbé par sa présence, il le remarque à peine.

37Pour lui ça va moins bien, « rien ne bouge », mais il continue à ne jamais parler de lui et de son ressenti sauf pour mentionner qu’il prend du poids, ne peut plus dormir, que ses problèmes allergiques s’aggravent. Il ne s’est jamais senti aussi mal sur un plan somatique. Ses problèmes cardio-vasculaires s’aggravent aussi. Il continue à les attribuer au stress provoqué par la déléguée syndicale. Il commente ses recherches internes d’emploi comme si nous étions ses recruteurs ou ses censeurs. Gilles est amer, il s’impatiente, se vit mis à l’écart et à risque de rétrogradation. C’est à nous qu’il témoigne de son travail pour mener, sans remous, la restructuration qui n’est jamais présentée comme telle, jamais perçue comme telle.

38Nous comprenons alors que le travail zélé de restructuration est si bien mené qu’il est déjà dénié par sa direction nationale. En-deçà de l’invisible, c’est un travail qui n’a jamais eu lieu. Comme si une entreprise de révision était déjà en marche avant même la première mutation de Gilles en province lorsqu’il s’agissait de lancer un grand projet phare pour le site. Projet auquel Gilles, en bon soldat, a vaillamment participé, comme il a pu participer, d’ailleurs, à la genèse du projet low-cost concurrent amené à tuer dans l’œuf son propre projet initial.

39La plainte de Gilles ne se situe pas dans le registre de la dénonciation d’une incohérence ni dans celui des regrets. Gilles accuse le fait qu’il n’a pas sa part du gâteau. Il jalouse ses propres salariés qui eux sont accompagnés dans leur transfert. Car lui, en siégeant dans les plus hautes sphères patronales, n’a pas droit à sa défense. Défense qu’il vient chercher à la médecine du travail, nous mettant ainsi en position de le porter, de le réconforter, de le reconnaître et de soutenir, à sa place, une conflictualisation impossible entre super boulot et sale boulot.

40Gilles n’a plus de place, lui qui désire en prendre tant. Il n’est ni employeur ni salarié. Son travail est invisibilisé, car « sale », et les salariés le rejettent pour ses compromissions. Nous interprétons alors son dégoût. « Vous êtes comme une trace gênante. » Gilles acquiesce fermement, il se sent enfin compris, « oui, je ne reçois ni la reconnaissance ni les médailles ».

41Il anticipe, ironique, de devoir bientôt avoir à mener le transfert des compétences vers le site low-cost. Difficile de savoir si Gilles approuve ou désapprouve moralement le transfert. Nous soulignons sa prise de recul et sa capacité critique et rajoutons « vous devriez demander à votre déléguée préférée ». Gilles ne réagit pas à la taquinerie, mais la figure de la harceleuse s’est éloignée. Il semble progressivement accepter cette autre réalité, celle d’une direction qui joue un double jeu. Si la maltraitance change de camp, Gilles ne semble pas encore capable de penser sa propre responsabilité ni d’aborder la question de sa participation.

42L’entretien suivant sera le dernier, car le dispositif clinique n’a pas de visée psychothérapique. Gilles était prévenu depuis le début. La perspective d’une fin prochaine semble le rendre plus loquace, plus attentif à nous. Complice, il s’adresse à nous et raconte, ironique, que la fermeture du site était désormais terminée, qu’elle s’était bien passée sauf pour lui qui n’avait reçu aucun remerciement, mais il comprenait désormais pourquoi. On ne remercie pas quelqu’un pour un travail qui n’a jamais eu lieu.

43Gilles a repris du poil de la bête. Son discours, toujours brutal, est rempli d’une forte agressivité virile. Il cherche à « culbuter » sur un nouveau poste « visible ». Il nous déroule dans le détail tous ses plans guerriers. Lorsque nous questionnons l’éthique de tels procédés, Gilles associe avec son enfance chez les franciscains. Il se souvient avoir reçu des enseignements éthiques, de vieux souvenirs qui lui reviennent à la surface quand il parle avec nous. Gilles se déchaîne ainsi pendant tout l’entretien. Pourtant, il garde pour la fin une drôle de nouvelle. Il a décidé de se réorienter, de faire une pause et de se reposer un peu. Il a accepté un poste de responsable de formation, poste tenu jusque-là par une femme. Nous lui proposons alors la possibilité de continuer le travail entrepris avec une consœur psychanalyste et psychosomaticienne. Gilles va y réfléchir.

Clinique psychosomatique et clinique du travail

44Dans quelle mesure les symptômes de Gilles disent-ils quelque chose de son travail ? En quoi la « casse » de son corps trouve-t-elle son origine dans son activité professionnelle ? Ou, au contraire, doit-on penser sa décompensation sur un mode somatique comme la marque d’une mentalisation insuffisante et donc d’un défaut de structure [6] ?

45Tout au long de la description que nous avons fournie ci-dessus, ces questions se sont posées de façon insistante. Car la souffrance que Gilles apporte en consultation ne peut pas être traitée indépendamment du sens que nous pouvons conférer à sa situation, parce que le sens assigné à sa souffrance peut changer la souffrance elle-même. La question que nous nous posons devient alors : en quoi consiste la souffrance subjective que Gilles apporte avec lui en consultation ? Pourquoi souffre-t-il et surtout de quoi souffre-t-il ? À notre avis, le sens de cette souffrance et de ses manifestations (symptômes) ne peut pas être envisagé dans le cadre d’une approche solipsiste : le symptôme est adressé et son sens captif de cet effet d’adresse (Dejours, 1995). Le travail sémiologique passe alors par un examen de la signification de ce que Gilles nous donne à voir et à entendre, mais également de ce qu’il occulte [7].

46Ici, le patient a choisi de s’adresser à un service de santé au travail pour déposer une plainte de harcèlement. Pourtant, le contenu de son activité professionnelle lui apparaît le plus souvent comme secondaire au regard de la dégradation de sa santé. C’est bien dans ce qu’il subit et non pas dans ce qu’il fait que Gilles situe l’origine de son malaise. Si le travail est bien toujours en toile de fond du chemin qui mène Gilles à la maladie somatique, on peut sincèrement se demander quel rôle celui-ci occupe dans l’étiologie des troubles. En tout cas, pour Gilles, son travailler à lui, c’est-à-dire ce qu’il fait et surtout ce qu’il pense de ce qu’il fait, est longtemps passé sous silence, au point qu’on arrive à en douter de la place qu’il occupe dans l’économie psychique du patient.

47De plus, on trouve au premier plan du tableau clinique des somatisations qui nous renvoient assez rapidement du côté d’une interprétation de l’étiologie des troubles en termes psychosomatiques. Alors que les signes de la souffrance se manifestent à travers le corps du patient, on ne peut s’empêcher ici de convoquer les enseignements de la clinique psychosomatique. Or, selon que l’on se réfère à ce corpus théorique, ou aux enseignements de la clinique du travail, l’investigation clinique ne prendra pas la même route. En effet, nous convenons que, dans l’étude des décompensations psychosomatiques, l’analyse de l’étiologie et du chemin causal qui conduit à l’éclosion d’une maladie mentale ou physique représente une étape fondamentale et irremplaçable. C’est à partir de cette analyse que le clinicien pourra formuler des hypothèses concernant les éléments à l’origine de la décompensation, adapter sa propre technique et ses interventions auprès du patient, envisager des modalités d’action pour traiter les symptômes ou les causes de la décompensation. Ainsi, l’orientation à donner au travail clinique, les aménagements techniques ainsi que les raisons mobilisées pour donner un sens aux symptômes du patient dépendent en grande partie du modèle théorique mobilisé par le clinicien pour accéder à une forme d’intelligibilité de la situation. C’est à partir de ce présupposé que nous tenterons de mettre en discussion deux lectures possibles de cette situation clinique. Double lecture qui oppose deux modes d’entrée différents :

  • La première, inspirée de la psychosomatique classique, pose la question de ce que demande Gilles et de là où on peut l’amener à partir de ce qui le constitue en tant que sujet. Elle place la question de l’éthique du côté du psychologue.
  • Une deuxième lecture va s’opposer à cette première approche non pas pour contester les hypothèses proposées, mais pour proposer un point d’entrée différent et pour décaler la préoccupation du clinicien au travail. Ainsi, si l’on suit les enseignements de la psychodynamique du travail, doit-on supposer que Gilles souffre essentiellement d’un défaut de reconnaissance de son travail ? Quelles sont les conséquences praxiques de cette ouverture vers le travailler ?
Ces deux modes d’entrée semblent mettre au second plan la question de la souffrance éthique et de son défaut d’éprouvé. Nous tenterons enfin une mise en discussion de ce point.

L’approche psychosomatique : fonctionnement opératoire et somatisation

48Si l’on se réfère au modèle psychosomatique de Pierre Marty (De Melo E Silva, 2011 ; Smadja, 1995), modèle de référence ad hoc dans le champ de la recherche des maladies somatiques, les désordres somatiques sont à comprendre comme le résultat d’une défaillance du fonctionnement du système préconscient. Cette défaillance détermine les modalités propres au mouvement de désorganisation somatique résultant d’un traumatisme. À l’opposé de ce processus dit de « somatisation », on trouve le processus de mentalisation. Ainsi, la nosographie psychosomatique inscrit les différentes entités cliniques sur une échelle de mentalisation dont l’un des pôles correspond aux organisations au sein desquelles le psychisme apparaît de plein emploi, et l’autre pôle correspond aux organisations au sein desquelles le psychisme apparaît foncièrement inachevé. Dans ce modèle, la somatisation serait liée à une insuffisance des mécanismes névrotiques, ce qui conduit Pierre Marty à introduire l’idée et la notion de régression somatique ou de défense somatique. Certains symptômes somatiques, telles les céphalalgies, les rachialgies ou les manifestations allergiques, se présentent comme des équivalents de défense du Moi, se substituant à des mécanismes névrotiques momentanément défaillants ou absents.

49Par ailleurs, le modèle psychosomatique confère une place centrale au concept de pensée opératoire. La pensée opératoire désigne un mode de fonctionnement psychique dans lequel on retrouve un profond déséquilibre du fonctionnement mental et, plus largement encore, de l’économie psychosomatique. Les défaillances de la vie fantasmatique et de la vie onirique associées à la carence expressive des affects et au surinvestissement des processus secondaires définissent cliniquement l’organisation psychique des patients dits « opératoires ». Il est habituel de constater chez ces patients une rupture entre leur inconscient – qui pourtant conserve une sensibilité aux excitations – et le reste de leur organisation mentale. Ces patients se caractérisent alors par une prépondérance du comportement et par le développement de somatisations.

50D’après cette grille de lecture, un psychosomaticien chevronné admettra que le tableau clinique de Gilles, à l’instant t, est extrêmement caractéristique du fonctionnement opératoire, c’est-à-dire d’une suradaptation à la réalité extérieure et collective, se révélant par une pensée opératoire et une forme débutante de dépression essentielle. Pourtant, un psychosomaticien traditionnel serait également en difficulté, à la lecture de ce cas, pour élaborer une explication sur ce qui fait souffrir Gilles. Il nous opposerait qu’il lui manque une exploration psychosomatique qui mettrait en lumière les signes habituels majeurs du fonctionnement psychosomatique du sujet. La critique serait légitime tant le cas est dépourvu d’anamnèse. Il est aussi important de rappeler que, pour Marty et son école, une organisation psychosomatique peut rester silencieuse pendant une longue partie de la vie, puis décompenser face à un évènement particulièrement traumatique. Du coup, l’évènement extérieur devient secondaire vis-à-vis de ce qui était jusque-là en latence.

51Dans cette posture d’investigation, le travail, dans sa matérialité, est exclu au profit d’une centration sur la structure du sujet. Un psychosomaticien peut alors douter de la place du travail dans la chaîne causale de la décompensation. Il y aurait des gens qui ne feraient jamais un sale boulot comme celui-là, tandis que d’autres seraient finalement déterminés à pouvoir le faire. Ils le seraient par une forme d’incapacité primaire de mentaliser un conflit psychique. Ils ne seraient donc pas de bons soldats par hasard. Pourtant, dans l’entreprise de Gilles, comme dans de nombreuses autres situations d’ailleurs, on observe qu’un nombre important de personnes est capable d’adhérer sans contester. Gilles n’est pas isolé. Seule la syndicaliste l’attaque, pointe les incohérences, ne semble jamais capituler. Quel est alors le statut de cette adhésion collective, de cette passivité ? Serait-elle constitutive de la somme des personnalités individuelles ? Aurait-on affaire à une bonne masse d’individus « opératoires » ? Peut-on se satisfaire de la théorie freudienne sur la psychologie des masses qui stipule qu’un objet extérieur mis en position d’idéal du moi suffit à organiser un collectif soumis (Freud, 1921) ?

52Malgré toutes ces interrogations, il nous apparaît pourtant indispensable que le clinicien du travail possède une sensibilité psychosomatique et maîtrise les catégories cliniques mise en lumière par l’Ipso[8]. Une sensibilité à la dépression essentielle et au risque vital pour le sujet, au vide ressenti dans la position contre-transférentielle, est nécessaire pour aborder toute situation clinique. En ce sens, les enseignements de la psychosomatique sont fondamentaux. Ils nous guident vers la prudence et la nécessité de restaurer le pilier économique (Jung-Rozenfarb, 2002). Il y a, en effet, des sujets pour qui la confrontation, l’affrontement sociocognitif, sont risqués. Gilles est au bord de l’explosion identitaire. Aborder avec lui la question de sa responsabilité, de sa participation, affronter son sens moral, questionner son éthique serait certainement très hasardeux. Avec Gilles, il s’agit de rester « tout contre ». De reconnaître une souffrance. De contenir et d’étayer.

53Pourtant la posture clinique de pare-excitation suffit-elle à avancer avec ce patient [9], ne risque-t-elle pas de renforcer un clivage et, par conséquent, le fonctionnement amoral de Gilles ? Quelle place confèrerait-on ainsi aux autres dans cette équation et peut-on éthiquement en faire abstraction ? Son effondrement peut-il être porteur d’enseignements au-delà même de son cas personnel ?

54Peut-on alors se dégager d’une posture psychosomatique traditionnelle par, justement, l’analyse compréhensive de ce qui amène Gilles en consultation, c’est-à-dire à partir du travail et notamment de sa relation avec la déléguée syndicale ?

55De plus, Gilles a longtemps tenu, certes sur un mode de décharge comportementale, mais il a pu faire preuve de créativité et d’innovation dans son travail. Cet engagement dans le travail lui a certainement permis de laisser son clivage intact. Malgré le déficit de reconnaissance, Gilles tient encore lorsqu’il s’agit de restructurer. Le déni reste très opérant, mais Gilles avance dans et grâce à l’action.

56C’est donc la rencontre avec la déléguée syndicale qui vient heurter quelque chose d’amputé et de clivé, et qui nous permet d’interroger la zone de sensibilité de son inconscient ici malmenée par la syndicaliste au point de laisser émerger une pulsion de mort qui entraîne un délabrement de son corps [10].

57Une question importante se pose alors. Ce délabrement progressif s’explique-t-il uniquement par le barrage d’une voie comportementale laissant libre cours à la désorganisation ? Ou bien par le défaut de reconnaissance barrant la voie de la sublimation ordinaire ?

58Pour se décaler d’une analyse en termes psychosomatiques, qui s’articule autour des notions de fonctionnement opératoire et du couple causalité/trauma, il faut faire place à l’analyse du rapport entre le sexuel et le travail dans la survenue de la décompensation.

L’approche en référence à la psychodynamique du travail : souffrance éthique et reconnaissance

59En clinique du travail, l’analyse de la situation professionnelle du patient ainsi que des contraintes concrètes auxquelles il est confronté du fait de son travail prend une place prépondérante dans la constitution du chemin causal. En effet, il s’agit, dans le dialogue établi avec le patient, de saisir le réel de son travail, les ressorts de son engagement et de la mobilisation de son intelligence, les stratégies défensives déployées pour se protéger de la souffrance. En bref, réussir à convoquer en consultation la dimension du rapport subjectif au travail.

60Ces aménagements se justifient au regard de la thèse dite de la « centralité du travail », issue fondamentalement des recherches menées en psychopathologie et psychodynamique du travail (Dejours, 2008). En effet, les études dans ce domaine ont mis en évidence le rôle essentiel du travail dans la construction de la santé et la préservation de soi, mais également son potentiel destructeur au regard de la subjectivité. C’est en ce sens que l’on peut affirmer qu’il n’y a pas de neutralité du travail vis-à-vis de la santé mentale : il peut engendrer le pire (la dégradation de la santé, la maladie mentale ou physique, voire le suicide) comme le meilleur (le travail est un médiateur privilégié du plaisir et de l’accomplissement de soi).

61Ces travaux insistent également sur la primauté de la souffrance. La confrontation avec le réel – soit ce qui résiste et qui échappe à la maîtrise humaine – se fait toujours sur un mode pathique, affectif. L’expérience du réel est toujours d’abord une expérience de l’échec, de ce qui ne fonctionne pas, de ce qu’on n’arrive pas à prévoir ou à réaliser. Elle implique toujours une rencontre avec la souffrance, éprouvée dans et par le corps du sujet qui travaille. Il n’est pas possible d’éviter ce souffrir, qui signe la confrontation avec le réel. Néanmoins, les destins de cette souffrance ne sont pas définis d’avance. En effet, celle-ci peut devenir un moteur de l’action, qui pousse le sujet à agir sur soi et sur le monde pour transformer sa souffrance, la subvertir en plaisir (Dejours, 1987). Ou alors elle peut se cristalliser sous la forme d’une souffrance pathogène, qui met alors en risque l’intégrité psychique du sujet.

62On l’aura bien compris, on ne peut pas se passer de l’investigation du rapport subjectif au travail si l’on veut expliciter l’impact du travailler sur la santé mentale. C’est ainsi qu’à l’investigation clinique traditionnelle s’impose une nouvelle dimension à prendre en compte. L’analyse des liens entre souffrance et organisation du travail peut permettre au clinicien de rendre intelligibles les sources et les destins de la souffrance dont témoignent nombre de patients.

63Dans un premier temps, on peut penser que les symptômes somatiques dont se plaint Gilles constituent le signe d’une souffrance éthique (Dejours, 1998) qu’il « apporte » en consultation. Ayant entrepris des actes qu’au fond de lui-même il désapprouve, Gilles se fait rattraper par son sens moral et sa conscience. Nous serions alors face à une manifestation paradigmatique de ce que Freud a désigné sous le terme de « culpabilité inconsciente [11] » et de ce que Jean Oury a choisi de nommer « la culpabilité objective » (Gaignard L. in Dejours & Collectif, 2007). Dans la mesure où sa compromission et son engagement dans une situation qui soulève des questions éthiques épineuses ne sont pas pensés, Gilles devient la proie de symptômes somatiques qui surgissent comme une sorte de punition qu’il s’infligerait à lui-même, et ce, malgré lui.

64Néanmoins, cette première interprétation des causes d’apparition des symptômes chez Gilles sous-entend que la souffrance dont il fait état est bien une souffrance de nature éthique, issue d’un conflit entre ses actions et sa conscience morale. Or, est-ce bien le cas ? Car, au final, le contenu de sa conscience morale fait partie de l’énigme à résoudre pour le clinicien. Ce contenu n’est pas donné d’avance, il constitue un des domaines de l’investigation clinique. Dans ce cas, le jugement moral du clinicien ne peut remplacer celui du patient ; nos catégories morales ne correspondent certainement pas à celles de Gilles. En postulant que la source de sa souffrance est du côté d’un manquement à l’éthique, ne sommes-nous pas en train de préjuger du contenu de la conscience morale de Gilles ? Raisonnons-nous à partir de ses attributs moraux, ou des nôtres ?

65On peut pourtant proposer une interprétation différente des origines de sa souffrance. En effet, il n’est pas sûr que Gilles considère ce qu’il a fait comme étant du « sale boulot » (Molinier et al., 2010). Il a d’ailleurs l’air d’adhérer sans trop de problèmes au système de valeurs proposé par son entreprise, qu’il ne critique pas (son absence de recul et de critique constitue d’ailleurs un des points les plus remarquables de l’entretien) tant que celui-ci lui permet d’atteindre ses objectifs de carrière professionnelle. Il paraît se conformer sans trop de difficultés à la morale (au sens d’un système de valeurs) qui lui est fournie par son entreprise, dans la mesure où cette dernière le reconnaît comme étant un travailleur de qualité ; cette reconnaissance se manifestant dans ce contexte par des propositions de poste et des promotions. Gilles semble engagé dans une quête de reconnaissance économique et sociale ; il accorde en effet beaucoup de valeur au prestige du poste qu’il occupe et au statut social que celui-ci lui confère. Tant qu’il est en mesure de bénéficier de ce type de reconnaissance, il semble pouvoir mettre en œuvre une forme de sublimation ordinaire qui lui permet de tenir dans son travail sans trop de souffrance. Mais son histoire révèle que, dès que le circuit de la reconnaissance est entravé, c’est-à-dire dès qu’il prend conscience du fait que son entreprise ne lui accorde plus une place de premier plan (il est devenu un élément gênant), sa souffrance fait irruption à travers son corps. Au fur et à mesure qu’il se rend compte qu’il a été utilisé par son entreprise pour faire le sale boulot et qu’il n’y a plus de progression possible pour lui, les symptômes apparaissent. Il a été trahi, on lui a fait miroiter des promotions de façon à ce qu’il mène jusqu’au bout le travail de restructuration et le plan de « mise en cohérence de l’emploi ». Une fois ce travail terminé, il n’est plus reconnu par sa hiérarchie. Gilles semble souffrir particulièrement de cette instrumentalisation, qui s’apparente à un désaveu : il est déchu.

66De fait, le cas qui nous occupe semble dominé par la question de la reconnaissance. Gilles colle au système de valeur de son entreprise, est en accord avec lui. Il a représenté l’un de ses agents les plus zélés. Pourtant, il va se retrouver mis à l’écart, oublié. Il est alors envahi par le sentiment d’avoir été trahi. Ici la souffrance peut s’entendre comme un défaut de reconnaissance.

67Se pose alors la question de la force calfeutrante de la reconnaissance et de la puissance aliénante que représente la psychodynamique de la reconnaissance. Peut-elle amener un individu à faire des choses que la morale ordinaire réprouve dans le seul but de sauvegarder un espace de sublimation ordinaire ? Et ce au point d’altérer sa capacité de penser ?

68Par ailleurs, cette interprétation du cas clinique interroge certaines théories morales contemporaines [12]. En effet, comment peut-on comprendre le fait que Gilles, dont la structure psychique ne semble pas relever de la perversion ni de la psychopathie, ait mené des actes que la morale ordinaire réprouve sans manifester de gêne ni de culpabilité jusqu’au moment de sa venue en consultation ? Son attachement à la réussite, sa recherche de succès et de promotions successives à tout prix, le poussent à agir à l’encontre des valeurs morales les plus ordinaires. Ce qui compte pour lui, ce qui est important et investi d’une valeur (soit ce qui constitue le noyau de la moralité selon les éthiques du care (Molinier, Laugier, & Paperman, 2009) semble aller à l’encontre de ce qui est communément admis comme bien ou moral.

69Au bout du compte, Gilles tombe-t-il malade parce qu’il est allé à l’encontre de son sens moral ou parce qu’il a été trahi par son entreprise ? Sa souffrance est-elle une souffrance éthique ou souffre-t-il d’un défaut de reconnaissance ? Gilles se sent-il coupable ou déconsidéré ?

70Il nous semble qu’une interprétation semble se dégager. Si la souffrance éthique représente un coût psychique important, celui de l’éprouvé d’angoisse, le tableau clinique que présente Gilles, essentiellement somatique, n’est pas en faveur de ce type d’explication. Il nous oriente vers la question du lien entre reconnaissance et santé mentale. La massivité des conséquences psychiques du déficit de reconnaissance pourrait alors barrer tout travail d’élaboration.

En guise de conclusion : questions praxiques

71Il nous est évidemment impossible de préjuger de l’évolution de Gilles dans le futur et de la façon dont il pourra se saisir de l’espace d’élaboration qui s’est ouvert à lui. L’amorce de travail mené lui aura servi à se dégager d’un vécu d’impasse dans l’ici et maintenant, vécu dont nous connaissons les risques importants sur le plan de la santé psychique.

72Quels que soient les débats étiologiques présentés dans cet article, le psychologue clinicien fonde d’abord son action sur une éthique qui fait appel à sa responsabilité et son jugement. Il est tenu par un principe fondamental de bienfaisance qui exige de ne pas nuire au sujet que l’on écoute. Dans la rencontre avec Gilles, la préoccupation clinique majeure est et reste la vie du sujet. Comment faire alors avec ce qui se passe à côté et qu’on ne peut voiler ?

73La question est complexe, car, dès lors que l’on se dote d’une théorie sociale et d’une capacité d’écoute du travailler, on ne peut plus faire comme si l’on ne savait pas, comme si l’on n’entendait pas. C’est en ce point que la pratique clinique vacille et que le doute s’installe, à l’image de cet article qui soulève de nombreuses questions sans toujours y répondre.

74Rester un clinicien de l’intrapsychique serait fort pratique. Mais convoquer dans l’investigation, en plus, la question du rapport subjectif au travail dans son lien avec la santé mentale apporte une réelle complexité à l’analyse. Y aurait-il un risque de saturation dans l’anamnèse entraînant une incapacité de diriger l’entretien clinique ? Nous ne le pensons pas.

75Si la première visée des entretiens avec Gilles est la préservation de la vie et le respect des besoins du sujet (besoin de contenance et de reconnaissance), on observe que le référent théorique de la psychodynamique du travail parasite la pensée du clinicien. Il nous est impossible d’arrêter de penser aux autres, à la situation de travail dans sa globalité, aux conséquences des actes de Gilles. Sans dévoiler nos pensées actives et en restant « tout contre », fidèles que nous sommes à la pratique clinique et sensibles à la fragilité de Gilles, nous allons être amenés à proposer une interprétation qui condense clinique du travail et clinique du sujet. Gilles se reconnaît enfin dans la « trace gênante » qu’il est devenu. En étant avec lui, au plus proche de ce qu’il est, nous ne le confrontons pas à une altérité impossible. Gilles va ainsi s’appuyer sur ces mots pour amorcer un travail de dégagement de son impasse de harcèlement.

76Aurions-nous été capables de proposer ces termes-là sans une écoute du travail réel ? Il est fort probable que non. De la même manière qu’un autre lieu, hors des murs de la médecine du travail, n’aurait sans doute pas permis le déploiement de la parole du travail de la même façon.

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Mots-clés éditeurs : dispositif clinique, psychodynamique du travail, psychosomatique, reconnaissance, souffrance éthique

Date de mise en ligne : 15/11/2012

https://doi.org/10.3917/trav.028.0101