Bakhtine, Vygotski et le travail
- Par Yves Clot
Pages 9 à 12
Citer cet article
- CLOT, Yves,
- Clot, Yves.
- Clot, Y.
https://doi.org/10.3917/trav.006.0009
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https://doi.org/10.3917/trav.006.0009
1Dans les pages qui suivent, on trouvera les traces d’une lignée théorique dont la réception en France ne s’est pas réalisée d’abord sur le terrain du travail. Même si les chercheurs qui se sont regroupés pour concevoir ce dossier œuvrent depuis longtemps dans le champ de l’analyse du travail, la tradition russe, à partir de Bakhtine et Vygotski, est plutôt connue pour sa contribution à la psychologie de l’enfant ou à l’analyse des discours. Or, ces derniers auteurs – qu’on rencontrera ici associés à Bernstein, Léontiev ou Luria – deviennent peu à peu, sur le plan international (Nardi, 1995 ; Amorim, 1996) mais aussi en France (Rabardel, 1999 ; Wisner, 1997), la source de réflexions originales sur le travail et l’activité ou, pour le moins, offrent des ressources nouvelles pour leur analyse. Ce dossier cherche à éclairer ces ressources.
2Dans les articles rassemblés ici, le travail, sous des formes différentes, est omniprésent : celui des opératrices de centres d’appels téléphoniques y côtoie celui des agriculteurs, des conducteurs de trains, des facteurs, ou encore des ouvriers du bâtiment. Pourtant, les analyses du travail qu’on trouvera dans le dossier valent au-delà d’elles-mêmes. Elles présentent l’intérêt de poser quelques questions rompant avec les « monologues » disciplinaires. Dans ce dessein, deux linguistes, un sociologue et deux psychologues cherchent à montrer en quoi, avec Vygotski ou Bakhtine, l’analyse de l’activité peut devenir dialogique.
3J. Boutet revisite la conceptualisation vygotskienne des rapports entre pensée et langage pour en tirer une hypothèse sur la parodie de communication qui touche l’organisation langagière du travail « moderne ». D. Faïta, en restituant son tranchant à la théorie des « genres de discours » chez Bakhtine, propose de regarder l’activité de travail comme l’ouverture d’un « monde de possibles » inachevé. J.-P. Darré reprend à son compte la critique bakhtinienne de l’objectivisme dans les sciences sociales et humaines, qu’il prolonge par une critique des formes actuelles de l’expertise. Mais il montre aussi que le relativisme ne constitue pas une alternative. Bakhtine, en ne confondant pas connaissance et vérité, n’évacue jamais cette dernière de l’action sur le réel. Y. Clot reprend le problème de la conscience sur la base des travaux de Vygotski. En remarquant que la psychologie actuelle se trouve confrontée à une neurobiologie très critique à l’égard du « mentalisme » désincarné du cognitivisme, il pousse cette critique dans ses retranchements. À la manière de Bakhtine, il soutient que la conscience, loin d’exister pour elle-même, est une orientation vivante du corps vers soi et les autres. L. Scheller mobilise ensemble Bakhtine et Vygotski pour comprendre les mécanismes de l’élaboration de l’expérience vécue. Elle montre ce que peut la « motricité du dialogue » quand elle est utilisée au service d’une clinique des activités professionnelles résistant au dogme de l’accompli.
4Au fond, c’est l’altérité dans les sciences du travail qui est le sujet de ce dossier. Comme le montre J. Boutet, l’autre peut se révéler intrusif quand il n’est plus le destinataire d’un échange, la source d’une pensée, mais qu’il prend la forme pétrifiée du langage sans adresse de la communication commerciale. Alors, le langage ne réalise plus la pensée. Au contraire, il l’ampute en la privant de destinataire.
5Restaurer le destinataire en changeant de destinataire : c’est ce à quoi s’attache, d’une manière ou d’une autre, toute clinique du travail. Car c’est en cherchant dans l’autre que j’ai une chance de trouver du neuf en moi, comme le remarquait Vygotski : « je me connais seulement dans la mesure où je suis moi-même un autre pour moi » (1994, p. 46). L’entrée dans une zone de développement potentiel – concept à la fois le plus connu et le plus méconnu du psychologue russe – se fait par l’ouverture de ce dialogue intérieur, comme le soulignent aussi bien L. Scheller que Y. Clot.
6Mais si ce dossier possède une cohérence, il faut peut-être la trouver dans ce qui suit : l’autre n’est pas seulement le destinataire présent ou immédiat de l’activité et de l’énoncé du sujet. C’est également son « surdestinataire », pour reprendre le vocabulaire de Bakhtine. Il désignait ainsi un troisième participant – invisible mais vivant –, véritable présupposé du dialogue : le réel qui existe mais dont on ne dispose pas. Ou plutôt le réel que le collectif ne peut renoncer à apprivoiser sans qu’il fasse bientôt rage contre chacun séparément. L’autre n’est donc pas seulement le second dans le dialogue, autrui comme personne. C’est aussi l’histoire collective qui parvient ou pas à contenir le réel, à s’y développer, à s’en affranchir pour s’y mesurer.
7Impersonnelle – au sens précis où personne n’en est propriétaire –, cette mémoire collective vivante donne une contenance au travail de chacun. En elle, c’est le métier qui parle comme troisième participant du dialogue. Il peut aussi se taire, au risque de laisser les sujets face à eux-mêmes, privés des ressources collectives du travail d’organisation du réel qu’aucune organisation officielle du travail ne pourra jamais programmer. L’autre n’est donc pas seulement l’autrui singulier de l’intersubjectivité. C’est le « destinataire de secours », selon le mot de Bakhtine : comme le souligne D. Faïta, c’est le métier en développement, l’exploration commune et inachevable de ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste, bon ou mauvais, efficace ou non. Autrement dit, les attendus génériques de l’activité, éventuellement « en souffrance ». En tout cas, ce n’est pas seulement autrui mais autre chose : face aux dilemmes et aux épreuves non surmontés, aux activités « rentrées », c’est aussi l’autre geste possible et partageable, l’autre objet, l’autre mot, l’autre idée, l’autre travail faisable, celui auquel on peut, ensemble, se « tenir ».
8Dans ce dialogue que les sujets entre eux entretiennent avec le réel, celui-ci n’a jamais dit son dernier mot. C’est ce qui éloigne J.-P. Darré du relativisme où conduit souvent la critique de l’objectivisme. Il commente la formule de Bakhtine selon laquelle la seule vérité éternelle, c’est l’évolution éternelle de la vérité. La recherche de la vérité – qu’aucune connaissance ne tarira jamais – est le ressort de l’action, la source du dialogue. Pour la critique dialogique, la vérité existe, mais on ne la possède pas, écrit Todorov (1984, p. 21). Cependant, y renoncer, c’est renoncer au dialogue lui-même. Relativisme et dogmatisme, remarque Bakhtine, excluent l’un et l’autre tout dialogue authentique, en le rendant soit inutile – relativisme –, soit impossible – dogmatisme. Bien sûr, le dogmatisme est un monologue. Mais le relativisme ne fait jamais que multiplier à l’infini les monologues. L’un sans l’autre, pour reprendre la formule de A. Fernandez-Zoïla (2000), intransférables, ils se dégradent alors en soliloques.
9À la manière de Vygotski, on pourrait dire que dogmatisme et relativisme sont moins ennemis que jumeaux. Le dialogisme est donc cette troisième voie qui prend sa source dans les conflits du réel pour, en s’y engageant, les renouveler. Par un choc en retour, le réel se déplace comme l’horizon se déplace avec le marcheur. C’est ce qui lui donne une histoire qui n’est pas seulement celle du marcheur. Et c’est peut-être ce souci de l’histoire qui fait l’originalité de la tradition que ce dossier donne à redécouvrir.
Bibliographie
- Amorim M., 1996, Dialogisme et altérité dans les sciences humaines, Paris, L’Harmattan.
- Fernandez-Zoïla A., 2000, Psychopathologie du discours-délire. L’un sans l’autre, Paris, L’Harmattan.
- Nardi B. (éd.), 1995, Context and consciouness : activity theory and Human-Computer Interaction, Cambridge, Ma, Mit Press.
- Rabardel P., 1999, « Le langage comme instrument ? Éléments pour une théorie instrumentale étendue », in Clot Y. (éd.), Avec Vygotski, Paris, La Dispute, pp. 241-265.
- Todorov T., 1984, Préface à Bakhtine M., Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard.
- Vygotski L., 1994, « Le problème de la conscience dans la psychologie du comportement » (trad. F. Sève), Société française, 50 : 35-47.
- Wisner A., 1997, « Aspects psychologiques de l’anthropotechnologie », Le travail humain, 60 : 229-254.