Du « drame familial » à la cause collective. Comment des familles de victimes de féminicides s’engagent
Pages 121 à 138
Citer cet article
- GUELLIER, Mathilde,
- Guellier, Mathilde.
- Guellier, M.
https://doi.org/10.3917/tgs.055.0121
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- Guellier, M.
- Guellier, Mathilde.
- GUELLIER, Mathilde,
https://doi.org/10.3917/tgs.055.0121
Notes
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[1]
La première campagne intitulée « Reconnaissons le féminicide » est organisée en 2014 par Osez le féminisme et le collectif Féminicides France réalise un décompte des féminicides à partir de 2016.
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[2]
Pour des raisons stylistiques, j’utilise de manière indifférenciée les formulations de « proches de victimes » et « membres des familles de victimes ».
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[3]
Sur ce point, voir [Cacouault-Bitaud et Jaspard, 2020 ; Giantici, 2020].
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[4]
Tous les noms des associations ont été anonymisés.
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[5]
« Tribune. Ces meurtres auraient pu être évités : les familles et proches de 35 victimes de féminicide proposent des mesures contre les violences conjugales », Franceinfo, 19 juillet 2019.
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[6]
De manière abrégée, j’utilise les appellations Groupement de familles, Ligue nationale des familles et Proches de victimes.
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[7]
Ces plaintes visent à faire reconnaître la responsabilité de l’État dans le meurtre, notamment en cas de manquement de la part de la justice ou de la police à protéger les victimes, lorsque les violences subies avaient déjà fait l’objet de signalements.
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[8]
Si les mesures et deux lois promulguées ensuite seront plutôt bien reçues par les associations, les reproches porteront principalement sur le faible budget réellement associé, de l’ordre de 5 euros par habitant·e en France contre par exemple 16 euros par habitant·e en Espagne. Pour un bilan du Grenelle, voir par exemple le rapport de la Fondation des femmes, Grenelle des violences conjugales, un an après : un bilan en demi-teinte pour les associations, septembre 2020 et pour les évolutions juridiques l’interview « Quinquennat Macron : quelle évolution de la lutte contre les violences conjugales ? », Dalloz, 22 mars 2022.
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[9]
Collectif des proches et familles de victimes de féminicides, « “Protégez-les !” : l’appel d’un collectif de proches de victimes de féminicides », Le Parisien, 29 juin 2019.
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[10]
La Fondation des femmes, créée en 2016 est une association féministe française qui dispose de relais médiatiques et politiques conséquents et est hébergée par la Fondation de France. Elle dispose aussi d’un budget important et a (re)distribué plus de 2,5 millions d’euros de fonds à des associations et initiatives féministes en 2021, dont une importante partie consacrée à la lutte contre les violences faites aux femmes.
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[11]
Assane lance quelques semaines après une pétition afin d’obtenir une « peine exemplaire » lors du procès prévu en octobre 2020.
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[12]
Je développe les facteurs individuels de leur engagement dans la partie suivante
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[13]
Communiqué de presse de la Ligue nationale des familles de victimes de féminicides, décembre 2020.
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[14]
Sur ce point, les membres du bureau de Groupement de familles dénoncent en entretien, en 2021, l’absence de prise en compte des questions liées aux familles et aux enfants par le Grenelle. Les dispositions adoptées à la suite du Grenelle sont en effet davantage relatives à la protection des femmes victimes de violences conjugales. Voir le dossier de presse « Grenelle des violences conjugales – 3 ans d’action et d’engagement du Gouvernement », secrétariat du Premier ministre, 2 septembre 2022.
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[15]
Rapport moral de l’association Groupement de familles, octobre 2020.
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[16]
Celle-ci est composée d’associations féministes, pro-droits des personnes trans, des travailleuses du sexe et des femmes handicapées : Nous Toutes, Acceptess-T, Fédération parapluie rouge, et les Dévalideuses.
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[17]
Le qualificatif trans, en opposition à cis’, renvoie à une personne dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance.
Introduction
1 Le 6 juillet 2019, à l’initiative de quinze collectifs féministes, un rassemblement autour des familles de victimes de féminicides est organisé à Paris. Cet évènement marque la formalisation des premières mobilisations collectives de familles et la création d’association de défense de leurs intérêts (encadré 1). Ces mobilisations sont historiquement inédites à double titre. D’une part, si les violences conjugales font l’objet de mobilisations depuis les années 1970 [Herman, 2016 ; Delage, 2017], les mobilisations contre les féminicides sont nouvelles [1]. D’autre part, c’est la première fois que des membres de familles de victimes de féminicides [2] se mobilisent collectivement.
2 L’engagement de ces proches et la fondation d’associations sont en lien avec la montée des enjeux féministes autour des féminicides, et leur avènement comme problème public avec l’annonce gouvernementale d’un « Grenelle des violences conjugales » à l’été 2019. C’est dans ce contexte que les proches de victimes enquêté·es, majoritairement des femmes, aux profils socio-démographiques divers et résidant dans l’ensemble de la France, acquièrent une lecture féministe du meurtre, avant de s’engager, pour la première fois.
3 Pour comprendre cet engagement inédit, cette enquête peut s’appuyer sur une riche littérature. Dans la lignée des travaux de sociologie des mobilisations qui étudient l’action collective de groupes sociaux qui ne détiennent pas de ressources généralement considérées comme nécessaires à l’émergence d’une contestation [Mathieu, 1999 ; Roger, Dechezelles et Cadiou, 2007 ; Collovald et Mathieu, 2009], cet article interroge les conditions du passage à l’action collective de proches de victimes, éloigné·es jusqu’au meurtre de leur proche tant du féminisme que du militantisme.
4 Pour ce faire, l’article prend le parti d’interroger l’entrée dans la « carrière militante » [Fillieule, 2001] de ces proches de victimes, dans la continuité des travaux étudiant les engagements féministes et/ou féminins [Rétif, 2010 ; Jacquemart, 2015 ; Masclet, 2025]. Au-delà d’un « mécontentement nu » [Latté, 2008] ou d’un « choc moral » [Jasper, 1997] qui pousserait des victimes à se mobiliser en raison de ce qu’elles et ils ressentent, il s’agit de travailler ensemble les questions des prédispositions au militantisme, d’expériences de socialisation, de positions dans des réseaux et des contextes politiques et organisationnels [Fillieule, 2001].
5 Issu d’une problématisation étatsunienne [Radford et Russell, 1992] puis sud-américaine [Monárrez Fragoso, 2000 ; Devineau, 2012], le terme féminicide désigne initialement « le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme ». [Lapalus et Mora, 2020]. En France, il est importé sous l’angle de la lutte contre les violences conjugales : ce sont initialement les féminicides conjugaux qui sont dénoncés, le meurtre d’une femme par son (ex)-conjoint représentant alors l’extrême létalité d’un continuum de violences [Giacinti, 2020 ; Guellier, 2021]. Cette problématisation s’inscrit dans la longue histoire de lutte contre les violences conjugales menée par les féministes depuis les années 1970. Différents travaux, notamment ceux de Pauline Delage [2017] et Elisa Herman [2016] sur les violences conjugales, permettent alors de réinscrire les mobilisations contre les féminicides dans cette histoire et rendre compte du rôle des structures féministes dans l’émergence de cette cause. La focalisation nouvelle sur cette réalité longtemps invisibilisée derrière la catégorie de « violences conjugales » [3] intervient dans les années 2010. Cependant, les travaux consacrés au féminicide abordent peu les enjeux militants, tandis que les mobilisations qui en découlent ne sont jamais l’objet principal des travaux français, ce qui tient probablement à la diffusion récente du terme.
6 C’est justement l’apparition de cette parole politique des familles et les processus d’engagement que cet article propose de comprendre. Comment l’émergence du terme « féminicide » et la diffusion de la cause contribuent à l’engagement des membres des familles ? Comment se forme ce groupe mobilisé et quelles configurations prend leur mobilisation ? Qui sont les personnes qui la portent et avec quelles modalités ? Comment des proches de victimes transforment-ils ce qu’elles et ils qualifient initialement de « drame familial » en une cause collective au niveau national ?
7 L’analyse s’appuie sur des entretiens semi-directifs sous forme de récit de vie ainsi qu’une documentation institutionnelle et militante visant à saisir la « carrière militante » de proches de victimes. Quinze entretiens semi-directifs portant sur l’engagement comme proche de victimes ont été réalisés entre septembre 2020 et février 2021. Dix d’entre eux (pour 8 enquêté·es distinct·es) ont été menés avec des proches de victimes engagé·es dans des associations [4] (1 avec un membre de Proches de victimes, 5 avec Groupement des familles et 2 avec des membres de la Ligue nationale des familles) et les 5 autres mobilisé·es à titre individuel ou hors de ces associations (plaintes contre l’État, prises de paroles individuelles ou associations de lutte contre les violences conjugales). Enfin, un entretien a été effectué avec une militante de Féminicides France, mentionnée plusieurs fois par Groupement des familles qui souligne le rôle joué par le collectif dans la création de l’association et dans le soutien aux mobilisations de familles de victimes.
8 La majorité des entretiens a été réalisée à distance, en raison du contexte sanitaire lié à la crise du Covid-19 en 2020, et obtenue par « boule-de-neige » grâce à la recommandation d’un·e autre enquêté·e. Le fait d’être perçue comme jeune et étudiante a joué un rôle prépondérant dans les échanges. Tout d’abord, j’ai été considérée comme une potentielle porte-parole de la cause, et mon travail un document apportant de la crédibilité et de la visibilité à leur mobilisation. Ensuite, les proches de victimes engagé·es voyaient dans ma jeunesse la possibilité de faire de la prévention auprès des jeunes, considéré·es comme peu sensibilisé·es aux violences conjugales. Enfin, j’ai réalisé l’enquête à un moment où les mobilisations contre les féminicides ont un écho médiatique, politique et militant. Cette temporalité de la recherche a pu favoriser l’émergence d’une parole qu’on peut supposer difficile au vu du contenu de l’entretien mais que le désir de publicisation vient contrebalancer.
9 La première partie de l’article interroge le contexte historique et politique qui permet l’émergence d’une cause des féminicides en 2019 en France et des premières mobilisations collectives de proches de victimes avec la création d’associations. La deuxième partie s’intéresse aux trajectoires de ces proches et à la rupture biographique que représente le meurtre. Celui-ci est politisé différemment en fonction de leurs capitaux et c’est ensuite le soutien des féministes qui contribue à l’engagement. Enfin, j’examine la manière dont les associations de famille se développent en sollicitant d’autres proches de victimes et proposent une définition « familialiste » de la cause.
Encadré 1. D’un regroupement de familles à la création de trois associations
L’association Proches de victimes est créée par l’oncle d’une victime, un militant qui déplace son engagement vers la cause des féminicides. La composition de l’association s’appuie sur les réseaux existants de son fondateur, moins composés de proches de victimes, mais davantage de militant·es déjà actif·ves dans d’autres causes.
Les membres de Groupement de familles et de la Ligue nationale des familles se rencontrent via un groupe Facebook privé réunissant des proches de victimes. Il est administré par Féminicides France, un collectif féministe qui décompte les féminicides conjugaux, dont le nom est ici anonymisé. Enfin, sur fond de conflits internes, un membre du Groupement des familles fait scission et crée la Ligue nationale des familles de victimes à l’automne 2020.
Toutes ces associations sont déclarées de type loi 1901 et disposent d’un bureau ; la Ligue et le Groupement ont également un comité d’administration. Elles comptent entre 20 et 80 adhérent·es et regroupent majoritairement des proches, notamment des femmes dont les liens de parenté avec les victimes sont divers (sœur, cousine, fille, etc.), ainsi que des personnes qui soutiennent la cause.
De l’invention de la cause des féminicides en france aux premières associations de familles de victimes
10 L’invention par les féministes de la cause des féminicides dans le prolongement de la lutte contre les violences conjugales, puis sa progressive diffusion dans les années 2010, marque la création de l’entité « proche de victimes » comme groupe mobilisé. C’est dans ce cadre qu’ont lieu les premières mobilisations collectives de proches de victimes, en 2019, puis les créations des associations de familles.
Des violences conjugales aux féminicides : l’émergence d’une cause dans les années 2010
11 Aucune association de familles de victimes ne voit le jour avant le début des années 2010. Cela coïncide avec l’absence de problématisation autour des féminicides en France, invisibilisés derrière le terme de « violences conjugales ». Des mobilisations éparses de proches existent – plaintes de proches de victimes pour faute lourde contre l’État [7], marches blanches – sans être rassemblées sous le terme de féminicide, mais sous celui de « violences » ou « violences conjugales ».
12 C’est dans les années 2010 que le terme féminicide commence à émerger dans l’espace militant féministe français [Giacinti, 2020 ; Guellier, 2021] avec une campagne militante contre le féminicide menée par l’association Osez le féminisme (2014) et différents décomptes des femmes tuées par leur (ex)-conjoint, comme celui réalisé par Féminicides France. Ce collectif, créé en 2016 par quelques militantes réparties dans toute la France, recense ces meurtres sur une page Facebook sur laquelle les militantes nomment les victimes et dénoncent les violences patriarcales. Contactées par différentes proches de victimes qui voient le nom de leur proche, elles créent un groupe Facebook privé destiné aux proches de victimes pour qu’elles et ils s’entraident entre pairs :
Ces familles ont commencé à envoyer pleins de messages [à la page Facebook], alors c’était à chaque fois « merci pour votre travail, merci d’avoir fait une publication pour ma fille, ma mère, ma sœur, ma copine, ma collègue, ma cousine », enfin voilà toutes les familles qui nous contactaient […]. Et voilà, nous on était tellement démunies par tout ce que nous disaient ces familles, on a dit « bon on va créer un groupe Facebook », on va toutes les mettre dessus et elles vont échanger entre elles.
13 Le terme puis la cause des féminicides connaissent ensuite une diffusion plus large. Ce sont les années 2016-2017 qui marquent le début du développement de la cause dans le sillage du regain des luttes contre les violences faites aux femmes avec le mouvement #MeToo [Achin et al., 2019]. Les féministes ont l’objectif de faire reconnaitre l’extrême létalité du continuum de violences conjugales, et appuyer sa mise à l’agenda médiatique et gouvernemental [Giacinti, 2020]. Cette mise en problème public s’appuie sur le travail déjà entamé par les féministes françaises dès le début des années 2010 (décomptes, campagnes féministes) inspiré des mobilisations internationales contre ces meurtres. La cause est liée à celle déjà institutionnalisée des violences conjugales [Herman, 2016 ; Delage, 2017].
14 Par ailleurs, la lutte n’est plus seulement portée par le « pôle associatif de l’espace de la cause des femmes » [Bereni, 2012], mais s’étend progressivement au reste de ses composantes et se diffuse plus largement. C’est au cours de l’été 2019, que la lutte contre les violences conjugales se resserre vers une lutte contre les féminicides. Le terme devient une cause, avec l’annonce gouvernementale d’un « Grenelle des violences conjugales ». Cet ensemble de tables rondes organisées par le gouvernement français entre le 3 septembre et le 25 novembre 2019 a pour objectif de réunir des personnes concernées par les problématiques liées aux violences conjugales, et particulièrement les féminicides, afin de déterminer des mesures à prendre pour les combattre [8]. Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, convie plusieurs proches de victimes à témoigner lors de l’ouverture du Grenelle, puis certain·es participent à des groupes de travail et à une journée dédiée aux familles. Elles et ils créent simultanément deux associations de familles : Groupement de familles et Proches de victimes.
Un rassemblement à l’été 2019, catalyseur pour peser sur une action publique émergente
15 Les associations de familles se constituent en 2019-2020 à un moment de convergence politique, médiatique, militante autour des féminicides, notamment par un rassemblement à Paris réunissant proches de victimes et militantes féministes, en juillet 2019, quelques jours avant l’annonce du « Grenelle des violences conjugales » [9]. Intitulé « Protégez-les », les proches formulent des demandes de protection des victimes de violences conjugales par l’État. Ce rassemblement est soutenu et même encouragé par une fraction du pôle associatif de la cause des femmes qui lutte principalement contre les violences faites aux femmes : Nous toutes, Solidarité femmes, En avant toutes, Une femme un toit, ONU femmes, Fondation des femmes, Collectif féministe contre le viol.
16 Cette journée est impulsée par la présidente de la Fondation des femmes [10] accompagnée d’Assane, l’oncle d’une victime, tuée en 2016. Travailleur social, doté d’un capital militant fait d’expériences politiques et associatives, il coorganise le rassemblement avec un collectif fondé en 2016 à la suite du meurtre de sa nièce pour dénoncer les « violences » qui y ont mené, sans y accoler une perspective féministe. C’est à l’occasion de ce rassemblement qu’il interprète le meurtre en termes de rapports sociaux de sexe. Celui-ci ne relève plus du terme généraliste de « violences », mais d’un féminicide. Il crée alors, en parallèle de son collectif, l’association Proches de victimes et explique « qu’[avec l’association] on a beaucoup plus resserré en fait les choses, donc on a accentué les choses sur les féminicides ». Il rejoint la lutte contre ces meurtres par un cadrage politique nouveau. Le déplacement de la cause intervient à un moment où la lutte contre les féminicides est plus valorisée et valorisable médiatiquement et politiquement, à quelques semaines de l’ouverture du procès du meurtre de sa nièce qu’il veut visibiliser. [11]
17 C’est lors de ce même rassemblement que le groupe Facebook d’entraide de Féminicides France devient un groupe mobilisé. Plusieurs membres des familles ne se connaissent que virtuellement et certaines – à l’image de Carole, employée, sœur de victime – participent à l’une de leurs premières actions protestataires, une manifestation, avant de créer quelques semaines plus tard l’association Groupement de familles.
18 Le « soutien mutuel » [Boussaguet, 2009, p. 228] entre les féministes et les proches de victimes constituent des opérations de don/contre-don militant. Pour les militantes féministes, il s’agit de contribuer à faire advenir les féminicides comme problème public avec la perspective d’un « Grenelle contre les violences conjugales ». Pour les proches de victimes, se mobiliser aux côtés des féministes vise à la reconnaissance d’un statut de victime auxquelles elles aspirent face aux souffrances vécues et s’accompagne progressivement de la revendication de droits comme un accompagnement psychologique et administratif.
19 Ce rassemblement entraine la publication d’une tribune en juillet 2019 et la création d’associations de familles par les proches de victimes (encadré 1). Ce sont l’alignement d’opportunités politiques, du cadrage et de ressources individuelles [Boussaguet, 2009] qui rendent possible l’avènement de cette mobilisation des familles. Plus précisément, les féministes, à partir d’un travail d’extension de cadre – frame extension – [Snow et al., 1986] des violences conjugales, élargissent leurs revendications pour faire reconnaitre le problème des féminicides. Elles rencontrent une volonté politique pour les mettre à l’agenda, la lutte contre les violences conjugales et plus largement l’égalité entre les femmes et les hommes ayant été déclarée « grande cause » du quinquennat Macron. Simultanément, ces proches de victimes qui se mobilisent dans des associations ont déjà commencé à adopter une lecture politique du meurtre, à échanger entre elles et eux et à politiser leur cause. [12] C’est l’alignement de ces différentes dimensions qui contribue à la mobilisation collective des proches de victimes.
20 Ainsi, c’est le développement d’une cause des féminicides, dans la continuité de celle des violences conjugales, qui permet les premières formalisations des regroupements de famille et leur existence en tant que groupe mobilisé. Ce rapide historique permet de comprendre l’arrivée de proches dans cette lutte. Néanmoins, l’engagement n’est ni la seule option possible pour les familles endeuillées, ni la plus probable [Latté, 2008, p. 504]. Il s’agit donc d’analyser les mécanismes par lesquels les proches transforment le deuil individuel en cause collective.
Le meurtre comme « rupture biographique ». transformer un cas individuel en cause collective
21 L’analyse des trajectoires sociales permet d’identifier un certain nombre de dispositions et capitaux qui représentent des conditions de possibilité de l’engagement [Fillieule, 2001]. Dans le cas des proches de victimes engagé·es, si ce sont majoritairement des femmes, il s’agit d’une population hétérogène, tant en termes de capitaux scolaires et culturels, que d’expériences militantes préalables. À cet égard, si tous·tes adoptent progressivement une lecture féministe de l’évènement, le meurtre marque une rupture biographique qui agit de manière différenciée sur les individus. Ce sont la combinaison entre des « disponibilités biographiques » [McAdam, 1986] et le rôle « d’entrepreneuses de mobilisation » [Zald et McCarthy, 1979] joué par les féministes qui contribuent à l’engagement.
D’un fait divers à un féminicide : des trajectoires différenciées de politisation
22 On observe que le meurtre d’une proche constitue une rupture biographique favorable « à un travail de re-signification » et de « reproblématisation de soi et du monde » [Pagis, 2007, p. 242]. Le meurtre agit cependant de manière différenciée sur la trajectoire de ces personnes. Pour celles et ceux qui disposent de capital militant et culturel, le féminicide les actualise, autorisant une lecture politique de l’évènement. Pour les autres, disposant de moindres capitaux, les échanges et l’actualisation de dispositions au soin d’autrui apparaissent comme des supports préalables à l’engagement.
23 Les proches de victimes doté·es en capital militant se retrouvent un peu moins démuni·es suite au meurtre car il leur est plus coutumier d’interpréter politiquement des réalités individuelles. Plus que la possession d’un capital militant, c’est sa nature qui parait significative. En effet, ce sont celles et ceux dont les pratiques d’engagement sont les plus explicitement politiques qui sont les plus à même de relier le meurtre à des causalités structurelles ou de se tourner vers des organisations politiques, bien qu’ils et elles ne s’engagent pas nécessairement plus rapidement. C’est le cas d’Assane, au capital militant fait d’expériences politiques et associatives, ainsi qu’Élodie et Sylvie, syndiquées. Il et elles disposent d’une compétence politique, dont l’un des aspects est la capacité à appréhender des problèmes ou enjeux – en l’occurrence la mort de leurs proches – au moyen de schèmes de perception politiques, c’est-à-dire marqués du sceau de la généralité [Boltanski, 1993, p. 20]. Ces proches ne recherchent pas un support thérapeutique dans des groupes victimaires, mais se tournent vers des mouvements politiques, en créant une association contre la violence (Assane, profession intermédiaire, engagement humanitaire et partisan, oncle de victime), en s’engageant dans une association de lutte contre les violences conjugales (Élodie, employée, syndiquée à Sud-Solidaires, sœur de victime) ou encore en portant plainte pour dénoncer l’inaction de l’État (Sylvie, cadre, anciennement syndiquée à la CGT, sœur de victime).
24 Pour d’autres, moins doté·es en capital militant, la mise en mots politiques du meurtre se fait par l’échange avec des personnes qui partagent le même vécu. Démuni·es face à cet évènement, une partie d’entre elles et eux, majoritairement des femmes, expriment leur besoin de « comprendre » – pour reprendre leurs termes – cet évènement qui leur parait, au sens littéral, extraordinaire. Gisèle, membre de Groupement de familles, rejoint des groupes de deuil à la suite du meurtre de sa fille en raison du « besoin d’extérioriser et d’en parler », ce qui lui apparait comme nécessaire dans un contexte où son mari « ne souhaite pas [en discuter] ». Confronté·es à des situations imprévues s’écartant de la norme, ces proches se tournent vers des espaces extérieurs à la sphère familiale et à leur vie ordinaire pour trouver des ressources [Eideliman, 2012, p. 394]. Elles et ils découvrent via des recherches internet le groupe privé destiné aux familles de victimes créé par Féminicides France, à l’image de Gisèle ou de Nathalie (professions intermédiaires, sans capital militant, mère et cousine de victime) membres actives de Groupement de familles.
25 Ce groupe leur permet dans un premier temps de trouver du soutien et dans un second temps de ne plus considérer le meurtre comme un cas isolé, relevant d’un fait divers, mais de le politiser comme un féminicide. Carole, sœur de victime, explique en entretien qu’elle a eu besoin de « chercher des réponses » et c’est en « cherchant sur internet » qu’elle s’est « aperçue qu’on n’était pas les seules familles dans ce cas-là ». Elle explique ensuite qu’elle a « donc découvert le terme de féminicide », puis « le groupe [Féminicides France] sur Facebook ».
26 Cinq enquêtées découvrent la cause par la page Facebook de Féminicides France dont elles rejoignent le groupe privé de familles pour échanger entre proches de victimes. Toutes sont des femmes, employées ou ouvrières sans capital militant et elles rattachent ces meurtres à des « faits divers » avant la mise en commun de leur vécu. Ce groupe permet alors de partager la douleur et les émotions associées, de comprendre la dimension systémique du meurtre et devient un support de l’action collective, se transformant en lieu où se déploie le travail politique de signification [Taylor, 1996]. Cette montée en généralité est aussi un effet du partage des procédures administratives et judiciaires post-assassinat. En effet, le meurtre renforce l’injonction à prendre en charge les tâches de care auxquelles les femmes sont davantage socialisées, prolongeant les supposées qualités féminines naturelles de soin et de souci des autres. Laurence, sœur de victime, auxiliaire de puériculture, gère la succession et effectue les démarches pour devenir la tutrice de sa nièce. Cette circulation dans les instances judiciaires favorise la montée en généralité, et renforce la légitimité à revendiquer des droits [Chappe, 2019]. Le passage par les instances judiciaires et l’extension du domaine des violences conjugales à une cause plus large fait écho aux travaux sur l’espace des mobilisations contre les violences des forces de l’ordre [Pregnolato, 2021 ; Nasri, 2022]. À l’image de la cause des féminicides, différents groupes s’y croisent – familles de victimes, collectifs politiques structurés – liés par des relations d’alliances ou de conflit pour la poursuite d’une même cause, où les modes d’action et les définitions des enjeux peuvent différer, ce que j’aborde dans la dernière partie.
27 Ainsi, l’adoption d’une lecture politique du meurtre se fait par différents canaux, qui varient en fonction du capital militant. Ensuite, l’interprétation du meurtre comme relevant d’un féminicide tient au monopole d’interprétation qu’en ont les féministes, avec qui les proches sont en lien, qui diffusent une grille de lecture que s’approprient en partie les proches de victimes.
Un deuil brutal qui rend des proches « disponibles » pour l’engagement, avec le soutien de féministes
28 Paradoxalement, le meurtre et le deuil qui l’accompagnent créent une rupture dans le parcours de vie qui ouvre parfois des « disponibilités biographiques » pour l’engagement [McAdam, 1986], entendues comme « l’absence de contraintes personnelles qui augmenteraient les coûts et les risques de l’engagement, comme un emploi à plein temps, le mariage ou des responsabilités familiales ». Celles-ci, associées à des éléments de contexte – politique, militant, organisationnel – favorisent la politisation, puis l’engagement, aussi à la faveur du travail militant réalisé par les féministes auprès des proches de victimes.
29 À la suite de la mort de leur proche, les deux tiers des membres des familles de victimes rencontré·es démissionnent de leur emploi ou recourent à un arrêt de travail. En arrêt maladie après le meurtre de sa fille en 2016, Brigitte (profession intermédiaire, mère de victime, hors associations de familles) perçoit cette période comme lui offrant du temps. Elle peut alors se « documenter progressivement » explique-t-elle et crée quelques mois plus tard une association, en bénéficiant de conseils de collectifs féministes.
30 Néanmoins, les disponibilités biographiques ne sont pas qu’un indicateur objectif de la quantité de temps disponible. Plusieurs enquêté·es soulignent qu’elles et ils n’étaient « pas prêt·es » et que la souffrance était trop grande, avant de s’engager quelques années après. Laurence, employée, en arrêt maladie depuis le meurtre de sa sœur en 2017, ne s’engage que deux ans plus tard et co-fonde Groupement de familles dont elle est la présidente. Plus largement, les temporalités d’engagement sont diverses, allant de quelques jours à plusieurs années après le meurtre. Le passage au militantisme a majoritairement lieu en 2019, au moment du « Grenelle des violences conjugales », alors que la cause bénéficie d’une importante visibilité. Cependant, si le meurtre marque l’apparition de disponibilités biographiques et oblige à la re-signification précédemment évoquée, il est peu probable que la rupture du quotidien offre par elle-même une incitation suffisante à l’action.
31 À ce titre, la sociologie des mouvements sociaux souligne le rôle des réseaux dans le passage à l’engagement [Diani et McAdam, 2003], que ce soit des cercles de sociabilité [Masclet, 2025] – à l’image des autres proches rencontré·es – mais aussi de réseaux associatifs et politiques [Pavard, 2009 ; Jacquemart, 2015], tels que les collectifs féministes. Au-delà des autres proches avec qui elles échangent, l’ensemble des enquêté·es rencontrent durant leurs parcours des féministes mobilisées contre les violences conjugales et les féminicides, qui agissent comme des « entrepreneuses de mobilisation » [Zald et McCarthy, 1979]. Celles-ci sollicitent les proches de victimes puis apportent un soutien matériel à la mobilisation. Féminicides France suggère ainsi aux proches présent·es sur leur groupe Facebook d’organiser une « marche des familles » le jour de l’ouverture du Grenelle en septembre 2019. Nous Toutes y apporte son soutien logistique, accueille les proches de victimes à la gare et les accompagnent jusqu’au lieu de la manifestation. Simultanément, Nathalie (employée, cousine de victime), secrétaire de Groupement de familles souligne : « C’est Caroline [militante de Féminicides France] qui a eu l’idée de créer une association, on lui doit ça, c’est d’avoir eu cette idée-là ». C’est ce qu’elle fait par la suite avec d’autres proches, comme Laurence (employée, sœur de victime), rencontrées via le groupe Facebook. Mis à part Nathalie, qui a déjà milité dans des associations et écrit les statuts de l’association, les proches qui créent Groupement des familles ne disposent pas de savoir-faire ou de compétences militantes qui facilitent la création d’une association. Féminicides France apporte alors des ressources externes [Zald et McCarthy, 1979], supports à la création de l’association – des « médias », du « monde » et une expérience dans l’organisation de manifestations – explique Caroline (Féminicides France).
32 Ainsi, les proches de victimes mobilisé·es constituent une population militante hétérogène pour laquelle le meurtre agit de manière différenciée en fonction des capitaux militants et culturels détenus. Le passage à l’engagement en 2019 coïncide avec une temporalité médiatique et politique favorable et les militantes féministes, en jouant le rôle d’entrepreneuses de mobilisation, participent à soutenir l’engagement. Les associations se pérennisent ensuite en quelques mois, par le recrutement actif effectué par les bureaux associatifs qui recrutent d’autres proches de victimes et définissent progressivement une cause « familialiste » des féminicides.
« Faire association » et « faire famille ». le recrutement des proches et la revendication d’une cause familialiste
33 C’est en 2019 que des proches de victimes créent des associations de familles, avec le soutien des féministes et s’engagent. Toutefois, tous·tes les proches rencontré·es ne rejoignent pas des associations de cette façon. Elles et ils s’engagent à la suite d’un travail actif des associations qui sollicitent d’autres proches de victimes, en mettant en avant la proximité de leur vécu. Une fois le groupe « proches de victimes » créé, il s’agit d’analyser comment la parole politique des proches de victimes se déploie, et le cadrage « familialiste » où les associations revendiquent l’obtention de droits pour les familles de victimes et leurs enfants.
La sollicitation directe de proches de victimes et la mise en avant de compétences extra-militantes
34 Une partie des proches rencontré·es s’engagent en 2019, au moment de la création des associations, mais d’autres militent une fois les associations formalisées. À ce titre, les associations de familles mènent une politique active de recrutement adressée aux proches de victimes. Celle-ci passe par leur démarchage, en insistant sur la proximité de leur vécu.
35 Tout d’abord, les associations repèrent d’autres proches de victimes sur les réseaux sociaux. En premier lieu, le groupe Féminicides France constitue un canal de recrutement, comme pour Carole (employée, sœur de victime), primo-militante qui rejoint la Ligue nationale des familles en 2021. Elle est sollicitée par la présidente de l’association qu’elle connait par le groupe. Si elle avait refusé quelques années plus tôt de rejoindre une association, Carole justifie à ce moment son choix par leur proximité : « C’est vraiment le fait que [ce soit] elle, la bienveillance, voilà puis avec les autres familles qu’il y a aussi », illustrant la légitimité qu’elle accorde à la présidente.
36 En second lieu, des proches de victimes sont recruté·es par d’autres réseaux sociaux et/ou grâce à des interventions médiatiques. C’est le cas de Nathan, enfant de victime, ouvrier de 22 ans, sans capital militant. Il est recruté par la vice-présidente de Groupement de familles, à la suite d’un reportage télévisé sur les féminicides dans lequel il témoigne. Il n’a jamais milité, évoque une certaine distance à l’égard du militantisme et participe à cette émission sur proposition des producteurs qui le contactent via son avocat. La vice-présidente le rencontre sur le plateau télévisé et l’invite à rejoindre l’association. Elle présente cet engagement comme une voie de valorisation de soi et n’insiste pas sur l’aspect revendicatif et féministe de la cause, auquel Nathan est peu sensible (« le Grenelle je n’en avais jamais entendu parler »), mais plus sur le dynamisme qu’il peut apporter à l’association (« un jeune comme toi plein d’ambitions, on en a besoin » explique-t-elle). La proposition est alors audible pour Nathan qui se définit en entretien comme « un battant [qui] adore les objectifs ». Il progresse rapidement au sein de l’association, devient en quelques mois membre du bureau. Chargé du recrutement d’autres proches, il anime également un groupe Facebook dédié aux jeunes adhérent·es en mobilisant des compétences extra-militantes. Nathan recrute en s’appuyant sur sa maitrise des réseaux sociaux : il explique repérer des articles ou des reportages puis cherche les noms des proches afin de leur proposer une aide et l’adhésion à l’association.
37 En mettant en avant la proximité des vécus [Collovald et Mathieu, 2009] et en sollicitant personnellement d’autres proches de victimes, les associations de familles recrutent largement, y compris des individus peu disposés au militantisme. C’est un « enrôlement par la proximité » [Collovald et Mathieu, 2009, p. 129] qui favorise l’engagement de personnes distantes du monde militant.
38 Enfin, au sein des associations de familles, ce n’est pas la protestation collective qui est au cœur de l’engagement, ni le capital militant qui est valorisé. Il s’agit au sein de l’association de témoigner (auprès de médias et d’institutions) ou « d’aider les autres familles par [s]on expérience » (Gisèle, profession intermédiaire, sans capital militant, mère de victime) et c’est ce qui a convaincu Nathan de s’engager. Cette mobilisation se fait alors en endossant l’identité de « famille de victime » et non de « militant·es », terme qu’elles et ils n’utilisent pas. Cela facilite l’engagement et peut également faire diminuer la perception d’un stigmate associée à la revendication d’une identité militante, voire féministe [Aronson, 2015].
39 Ainsi, le recrutement dans les associations de famille passe par le démarchage actif d’autres proches de victimes en mettant en avant la proximité de leurs vécus face à cet évènement et en valorisant des compétences extra-militantes. Mobiliser d’autres proches de victimes permet aussi de faire exister le groupe « familles de victimes », démontrer par le nombre sa crédibilité et visibiliser les revendications spécifiques construites par les familles.
Après le féminicide, se battre pour les droits des familles et des enfants
40 L’objectif des associations de familles est de mettre fin à un « désert institutionnel » dans lequel les familles n’ont pas de droits et aucune reconnaissance du statut de victime, expliquent plusieurs enquêté·es de Groupement de familles et de la Ligue nationale des familles. Si l’aide aux femmes de violences n’est pas absente, les associations se concentrent sur des revendications concernant les droits des familles, notamment en matière économique. Elles exigent par exemple le « versement obligatoire du capital décès de la sécurité sociale aux familles de victimes dès la mise en examen du conjoint violent » (Ligue nationale des familles [13]), ou encore la « déchéance de l’obligation alimentaire » pour les enfants de victimes vis-à-vis de leur père meurtrier (Groupement de familles et Ligue nationale des familles). Cela témoigne d’un déplacement du sujet de la lutte contre les féminicides par rapport aux collectifs féministes qui centrent leur lutte sur la défense des femmes victimes de violences conjugales, avec une approche gyno-centrée [Herman, 2016 ; Delage, 2017].
41 Les associations autonomisent la cause des familles, et leur action prend différentes formes. D’une part, les associations effectuent du lobbying auprès des institutions, qui collaborent avec elles en retour, à l’image du Grenelle, où les proches ont été invité·es par la ministre Marlène Schiappa dans différents groupes de travail et ont suggéré des amendements [14]. D’autre part, les associations proposent « l’accueil, l’écoute, l’accompagnement psycho-social et l’accompagnement juridique de premier niveau [15] » – par exemple le conseil d’avocat·es spécialisé·es – auprès des proches de victimes. Elles peuvent alors s’appuyer sur les compétences extra-militantes des proches recrutées. Gisèle (profession intermédiaire, sans capital militant, mère de victime) acquiert au cours de l’instruction des « compétences procédurales », composées d’une maitrise du langage juridique et administratif et d’une capacité à se repérer et dialoguer avec les instances judiciaires. Sur proposition des dirigeant·es de Groupement des familles, elle devient « référente procès » et reconvertit les compétences procédurales acquises. On peut supposer que la valorisation de ces compétences constitue une voie d’enrôlement, mais aussi une rétribution symbolique qui permet de comprendre l’engagement et son maintien [Gaxie, 2005].
42 Néanmoins, à l’image de l’espace des violences des forces de l’ordre précédemment évoqué, toutes les associations n’ont pas les mêmes modalités de lutte et ne font pas forcément alliance. En effet, si la majorité des associations de familles centrent la cause sur l’accompagnement des familles, Proches de victimes axe son activité sur la prévention des violences et la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales. Son président, Assane (profession intermédiaire, capital militant diversifié, oncle de victime), insiste sur la nécessité d’avoir des « outils pour sauver les vies » et crée une plateforme d’hébergement des femmes victimes de violences conjugales pendant le confinement de mars 2020. L’association défend moins les droits des familles mais propose un cadrage plus proche des associations féministes comme la Fondation des femmes. Cela tient probablement à la carrière militante préalable d’Assane (la création d’un collectif de lutte contre les violences), au recrutement de l’association (davantage composée de militant·es issu·es de diverses causes que de proches de victimes) mais aussi à sa vision du militantisme. Selon lui, l’engagement est un « combat » qui repose sur un « travail de terrain », et « pas juste rendre hommage à des morts », et considère que le répertoire organisationnel de Groupement de familles ne relève pas du militantisme, renvoyant aussi à une vision virile du travail militant. Les membres des autres associations, comme Groupement de familles, insistent sur les relations tissées avec d’autres proches de victimes, comme Gisèle, mentionnée en amont, qui milite pour « conseiller les familles [grâce] à son expérience » acquise au cours de la procédure judiciaire.
Conclusion
43 L’article a mis en évidence la diversité des entrées dans la « carrière militante » pour une cause victimaire, centrée sur la famille. La deuxième moitié des années 2010 marque l’émergence – politique, médiatique et militante – de la cause des féminicides. L’année 2019 marque un tournant, avec la tenue d’un « Grenelle des violences conjugales », le premier rassemblement de proches de victimes, puis la création des premières associations de familles de victimes de féminicides. Ce contexte favorable à l’engagement invite ensuite à examiner son articulation avec les trajectoires individuelles des proches. Malgré des parcours diversifiés, le meurtre représente une rupture biographique qui ouvre provisoirement les possibles et suspend en partie les filtres sociaux du recrutement associatif. Il offre des disponibilités biographiques et une séquence propice à une re-problématisation de soi, bien qu’il agisse de manière différenciée en fonction des capitaux préalables. L’attention aux trajectoires permet de voir que pour des femmes qui exercent dans des métiers du care et n’ont jamais milité, la mise en commun de leurs vécus et la prise en charge des proches contribuent à la montée en généralité d’une expérience individuelle. Ensuite, le travail d’entrepreneuses de mobilisation mené par les militantes féministes puis par les membres des associations de familles de victimes contribuent à l’engagement. Le recrutement d’autres proches de victimes permet alors d’attester de l’existence d’un groupe mobilisé et de définir une cause « familialiste » des féminicides, qui repose sur l’obtention de droits pour les proches de victimes et leurs enfants.
44 Aujourd’hui, le cadrage militant des féminicides, centré sur le paradigme conjugaliste, est progressivement remis en cause. Des féministes, comme celles de l’inter-orga féminicides [16] proposent d’élargir le décompte à l’ensemble des femmes tuées par des hommes (permettant notamment d’inclure les travailleuses du sexe et les femmes trans [17]) tandis que d’autres, comme Féminicides France, le refusent et se centrent sur les meurtres conjugaux. Ces différences renvoient à des clivages militants, autour de la question du travail du sexe/ prostitution et de la place des femmes trans’dans les mouvements féministes. Ces luttes de cadrage interrogent la place des associations de proches de victimes de ces meurtres conjugaux dans la cause des féminicides. Elles mettent également en lumière les alliances et les conflits qui se jouent pour l’interprétation des meurtres de femmes par des hommes et ainsi faire advenir sa cause.
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Mots-clés éditeurs : féminicides, France, féminisme, mouvements sociaux, violences conjugales
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Date de mise en ligne : 12/05/2026
https://doi.org/10.3917/tgs.055.0121