Manon Tremblay (dir.), Femmes et Parlements : un regard international, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2005, 672 pages
- Par Catherine Achin
Pages 196 à 199
Citer cet article
- ACHIN, Catherine,
- Achin, Catherine.
- Achin, C.
https://doi.org/10.3917/tgs.017.0196
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- Achin, C.
- Achin, Catherine.
- ACHIN, Catherine,
https://doi.org/10.3917/tgs.017.0196
Manon Tremblay (dir.), Femmes et Parlements : un regard international, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2005, 672 pages
1 C’est à un tour du monde de la représentation parlementaire des femmes que nous invitent les contributions d’une trentaine de spécialistes, rassemblées dans cet ouvrage imposant. Singulier périple que celui mené à travers trente-sept pays des cinq continents, analysés à partir de la question de la représentation des femmes au sein de la chambre basse du Parlement ou de la chambre unique le cas échéant. Chaque article explore deux grands moments de la citoyenneté politique des femmes dans un cadre national : d’abord les conditions d’accès aux droits d’élire et d’être élues, ensuite celles qui caractérisent les droits de représenter et d’être représentées. Comme le rappelle la politiste Manon Tremblay dans une riche introduction, si le xx e siècle a été celui de l’accès des femmes à la citoyenneté politique, le xxi e siècle pourrait bien être celui de leur réel accès à la représentation. En février 2005, les femmes ne représentaient en effet en moyenne que 15,9 % des parlementaires des 184 pays recensés par l’union interparlementaire, avec d’importantes disparités régionales. Elles sont ainsi 40 % dans les pays nordiques et 17 % dans les autres pays européens, 19 % dans les pays d’Amérique, 15 % en Asie, 15 % en Afrique subsaharienne, 7 % dans les pays arabes, 11 % dans le Pacifique. L’ouvrage propose des cartes exhaustives qui permettent encore d’affiner cette image, tandis que les 37 pays traités, d’une extrême diversité politique, sociale, démographique, économique ou religieuse, sont introduits par une fiche informative précise, puis soumis à la même série d’interrogations. Quels ont été les déterminants de l’accès au droit de vote des femmes et notamment le rôle des luttes suffragistes ? Comment a évolué la représentation numérique des femmes au sein du Parlement national et quelles contraintes pèsent sur leur élection ? Quelles sont les éventuelles mesures prises par les États ou les partis politiques pour favoriser l’entrée des femmes en politique ? Quels sont ensuite les liens entre les mobilisations des mouvements de femmes et la représentation politique ? Les femmes élues représentent-elles les intérêts des femmes ? Changent-elles la politique ou sont-elles changées par la politique ?
2 La première vertu de cet ouvrage réside sans nul doute dans la compilation, inédite à cette échelle, de l’ensemble de ces données et analyses. Si jusque-là on disposait en français d’analyses monographiques ou comparatives importantes concernant quelques pays, essentiellement européens ou nord-américains, la représentation politique des femmes dans d’autres pays (africains, asiatiques…) était relativement mal connue. Ce recueil d’articles constitue en cela une référence désormais incontournable et précieuse pour les spécialistes de ces questions et pour les groupes de femmes ou les militantes qui s’y intéressent.
3 Mais ce « regard international » permet surtout de mettre au jour la complexité du processus de représentation politique, qui résiste à tout lien de causalité simpliste. Force est de constater en effet que la comparaison de trajectoires nationales très diversifiées de ce point de vue exhume beaucoup plus de paradoxes que de certitudes.
4 Première idée mise à mal : il n’existe pas de lien logique entre « démocratie » et forte représentation politique des femmes. Dans plusieurs pays de l’ex-bloc soviétique, le processus de démocratisation a ainsi coïncidé avec une baisse de la part des femmes dans les espaces parlementaires, tandis qu’à l’inverse, l’établissement de régimes autoritaires peut parfois se traduire par une progression de la représentation politique des femmes, comme ce fut le cas au Pakistan ou au Pérou. De même, la représentation quasi paritaire (49 % de femmes) au Parlement du Rwanda depuis 2003, a été réalisée vers la fin de la période de transition faisant suite au génocide, dans un pays où un seul parti domine la scène politique. Si ces exemples invitent à la prudence, l’intention politique qui guide cet ouvrage est néanmoins très explicite. Manon Tremblay affirme qu’il est « hautement souhaitable que les femmes soient plus nombreuses dans les parlements » (p. 21), au nom des principes d’égalité des femmes et des hommes devant la loi, de justice (les femmes représentant la moitié de la population), de légitimité démocratique (la démocratie représentative pourrait redorer son blason en ressemblant davantage à la population) et de spécificité des femmes (les idées et expériences plus souvent associées aux femmes sont sous-représentées). Ces justifications posées, l’analyse ne verse pas pour autant dans un militantisme candide ou normatif, et les ambiguïtés de la représentation politique des femmes sont systématiquement soulevées.
5 Deuxième idée ébranlée, il n’existe pas de corrélation nécessaire entre la précocité (ou non) de l’obtention du droit de suffrage des femmes et leur taux actuel de représentation politique. Si les pays nordiques ont été précoces pour la plupart et occupent aujourd’hui le sommet du classement mondial, dans d’autres pays ayant accordé le droit de vote aux femmes au début du xx e siècle, comme le Canada et la Pologne en 1918, près d’un siècle plus tard leur représentation ne dépasse pas les 20 %. À l’inverse la Belgique et la Suisse, caractérisés par une obtention du droit de suffrage féminin tardive (1948 et 1971), voient les femmes désormais représentées à hauteur de 34 % et 25 %.
6 On le perçoit, la représentation parlementaire des femmes interpelle une multitude de variables, s’articulant de manière spécifique au sein de chaque trajectoire nationale. Certains auteurs expliquent ainsi la persistante sous représentation politique des femmes par un déficit de « l’offre de candidatures » de ces dernières. Les rôles transmis par une socialisation sexuée inégale et la division sexuelle du travail ne favoriseraient pas, dans certains contextes, l’entrée en politique du « deuxième sexe ». Ce phénomène est particulièrement visible dans des sociétés à forte culture patriarcale, par exemple au Bangladesh, au Pakistan ou en Tunisie. D’autres auteurs privilégient une explication qui articule à cette logique de l’offre celle de la « demande » des acteurs politiques. En Afrique du Sud, ou encore au Japon et en Égypte, les « sélectionneurs » avantagent les candidatures masculines, les femmes n’étant pas reconnues comme « leaders ». Plus largement, dans de nombreux pays, l’homo politicus a été défini en fonction de rôles et de critères d’excellence « masculins », favorisant les ressources professionnelles, politiques, familiales ou même corporelles plus souvent détenues par les hommes. Les règles encadrant le processus électoral peuvent également constituer un facteur discriminant : le cumul des mandats et le mode de scrutin majoritaire sont souvent utilisés par les dirigeants des partis politiques de manière à limiter le renouvellement du personnel politique et la professionnalisation des femmes. Ces « blocages systémiques » ont pu dans certaines situations être contournés grâce à des mesures destinées à faire en sorte que le droit des femmes à être élues dans les assemblées législatives puisse réellement s’exprimer. Mises en place par les États, les partis politiques ou des acteurs de la société civile, ces mesures ont pour objectif soit de sensibiliser l’électorat et de favoriser l’émergence de candidatures féminines (par des forums de formation par exemple), soit de fixer un taux minimum de représentation féminine (par des quotas ou par l’établissement de sièges réservés).
7 La diversité des mesures de « rattrapage » mises en œuvre dans les pays étudiés, y compris peut-être là où on les attendait le moins, fait écho à un développement important de la question de la représentation parlementaire des femmes sur la scène internationale. Cette question a ainsi constitué une priorité de la Plate-forme d’action de Beijing adoptée en 1995 dans le cadre la 4e conférence mondiale de l’onu sur les femmes, confirmée encore lors de la Session de la Commission de la condition de la femme de l’onu en 2005 à New York. Cette préoccupation, affichée par les instances internationales, a également suscité la création de nombreuses ong travaillant autour de ces questions. L’élan en faveur de la féminisation des assemblées politiques ne fait pourtant pas l’unanimité au sein des mouvements de femmes.
8 C’est un troisième apport important de cet ouvrage, que d’analyser systématiquement les liens entretenus entre les mouvements des femmes et la politique institutionnelle. En effet, contrairement à une autre idée reçue, la progression de la représentation parlementaire des femmes n’est pas toujours liée à leur mobilisation, comme en Espagne où elle semble davantage due à la volonté des élites politiques. Les mouvements des femmes sont de fait historiquement clivés sur cette question, même si le refus de la participation politique conventionnelle prend une ampleur différente selon les pays (longtemps majoritaire en France ou en Grande-Bretagne, minoritaire en Suède). La politique électorale est rejetée par certaines tendances au motif que les femmes ne constituant pas un groupe homogène, elles se prêtent difficilement à la représentation politique. Par ailleurs, investir les arènes politiques reviendrait à cautionner les rapports de pouvoir qui s’y déploient tout comme la production de politiques inégalitaires. Enfin, la relative autonomie du fonctionnement du champ politique ne semble en rien garantir que les femmes politiques travaillent en faveur des intérêts des femmes… À l’inverse, une autre tendance « intégrationniste » revendique l’entrée des femmes dans l’espace parlementaire dans l’objectif d’y déployer un projet féministe de représentation politique au nom d’arguments tout aussi contrastés (égalité, justice, complémentarité, etc.). Les stratégies élaborées en ce sens visent alors à favoriser le recrutement, la sélection et l’élection des femmes. Cependant, les articles rassemblés dans cet ouvrage ne permettent pas de savoir si une forte représentation politique féminine favorise la situation sociale des femmes, tant les positions des auteurs sont contrastées de ce point de vue. Il est alors difficile d’apprécier si la prise en charge (ou non) d’intérêts féminins par les femmes politiques peut être attribuée aux caractéristiques spécifiques des systèmes étudiés, ou aux positions théoriques des contributeurs.
9 Prudemment, Manon Tremblay conclut ainsi que la représentation politique des femmes, aussi bien descriptive que substantive, « passe par une conjoncture qui allie l’élection de femmes (et d’hommes) féministes dans les parlements, des mouvements de femmes mobilisés sur le terrain de la politique électorale et parlementaire ainsi que des partis politiques résolus à ouvrir leur porte aux femmes » (p. 47). On mesure à quel point le taux de représentation parlementaire des femmes ne saurait constituer un indice suffisant ni du développement démocratique d’un État, ni de l’émancipation sociale des femmes. Mais, dans la perspective de l’approche en termes de genre finement contextualisée adoptée dans les différents articles, cet élément autorise une meilleure compréhension du fonctionnement de l’ordre politique et de ses liens avec la société et suggère donc des pistes pour aller vers une réelle égalité des sexes.
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Date de mise en ligne : 02/12/2008
https://doi.org/10.3917/tgs.017.0196