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Article de revue

La Jeunesse ouvrière chrétienne : une réalité du XXe siècle ?

Pages 63 à 84

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  • Desouches, O.
  • et Plouchart-Even, L.
(2019). La Jeunesse ouvrière chrétienne : une réalité du XXe siècle ? Transversalités, 149(2), 63-84. https://doi.org/10.3917/trans.149.0063.

  • Desouches, Olivier.
  • et al.
« La Jeunesse ouvrière chrétienne : une réalité du XXe siècle ? ». Transversalités, 2019/2 n° 149, 2019. p.63-84. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-transversalites-2019-2-page-63?lang=fr.

  • DESOUCHES, Olivier
  • et PLOUCHART-EVEN, Louisa,
2019. La Jeunesse ouvrière chrétienne : une réalité du XXe siècle ? Transversalités, 2019/2 n° 149, p.63-84. DOI : 10.3917/trans.149.0063. URL : https://shs.cairn.info/revue-transversalites-2019-2-page-63?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/trans.149.0063


Notes

  • [1]
    Et pour paraphraser des travaux anciens d’économistes, « il y a moins de différences entre un joueur de polo de vingt ans et un autre de cinquante, qu’entre ces derniers et deux joueurs de basket-ball aux mêmes âges » (Kessler et Masson, 1985).
  • [2]
    « - Voir = être dans les lieux de vie des jeunes, les accueillir, libérer la parole ;
    - Juger = donner des éléments de compréhension, rechercher l’information, analyser les causes ;
    - Agir = s’engager auprès des autres dans les lieux, les organisations, agir collectivement, monter des projets, des actions, trouver des partenaires, expérimenter la solidarité et la fraternité, s’engager dans l’Église (responsabilités ou vocations) » (Pizivin et Strasser, 2003).
  • [3]
    « La pratique religieuse a perdu ses caractères pesants de non-choix, elle engage ; elle est moins sociologique ; elle témoigne d’individus qui veulent assumer des valeurs chrétiennes qu’ils défendent » (Jeannin, 1963).
  • [4]
    Ce schéma d’organisation est aujourd’hui discuté, voire contesté, tant par les accompagnateurs que par les jeunes.
  • [5]
    Celui de Rennes dans son entier, soit 229 paroisses ou trèves (chapelle ou église dépendant d’une paroisse), une partie de celui de Saint-Malo – 95 paroisses ou trèves –, de Dol – 50 paroisses –, de Vannes – 7 paroisses – et de Nantes – 1 paroisse (Merdrignac et Plouchart, 2008).
  • [6]
    Mais déjà dans les années 1820, des écoles catholiques professionnelles accueillent des jeunes apprentis à Lyon, Auteuil, Vaugirard, notamment.
  • [7]
    Par exemple, en 1976, 69 % des militants de l’Action catholique ouvrière – ACO – (95 % dans le monde ouvrier) sont syndiqués, contre 54 % en 1968 – 84 % dans le monde ouvrier (Launay, 1984).
  • [8]
    Voir sur la classe ouvrière déchristianisée l’ouvrage de Pierre Pierrard (Pierrard, 1991) qui souligne que « les ouvriers ne pratiquent pas ».
  • [9]
    Sois fier, ouvrier ! Ton œuvre est féconde, sans toi, que deviendrait le monde ? Ne rougis pas de ton métier. Sois fier, ouvrier !
    1. Toi qui sans cesse bûches, trimes, loyal et vaillant travailleur,
    As-tu songé que ton labeur a quelque chose de sublime
    Que grâce à toi l’Humanité possède un peu plus de bien-être,
    Et que sans toi la société ne saurait être ?
    2. N’écoute pas les faux apôtres, menant les luttes de parti,
    Écoute Celui qui nous dit : « Aimez-vous bien les uns les autres ».
    Dis-moi, pourquoi donc se haïr ? Ici-bas, nous sommes tous frères
    Et nous devons déjà subir tant de misères.
    3. Ne sais-tu pas qu’en Palestine un Dieu voulut être ouvrier,
    Maniant l’outil de charpentier de sa main robuste et divine ?
    Jésus le doux Nazaréen, par sa mort brise notre chaîne,
    Il a sauvé le genre humain, vaincu la haine.
  • [10]
    Même si, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on reprochera à la JOC de négliger le spirituel au profit d’un discours ouvriériste et d’un jargon très « lutte des classes ».
  • [11]
    Comme l’illustre la chute continue des effectifs du site PSA-La Janais à Chartres-de-Bretagne depuis sa création en 1961 et qui constitue toujours le premier employeur privé de l’agglomération rennaise avec presque 4 100 salariés en 2018 (contre 14 000 pendant les années 1980 avec son sous-traitant l’usine de la Barre-Thomas).
  • [12]
    Voir l’annexe « Territoire, démographie et emploi ».
  • [13]
    Et Jean Rohou en exprime dans son essai toute l’ambiguïté et la complexité (Rohou, 2010).
  • [14]
    Voir l’annexe « Territoire, démographie et emploi ».
  • [15]
    « Pour les chrétiens, habiter l’histoire, c’est l’habiter comme membre d’un peuple, membre de l’Église » (G, 2003).
  • [16]
    « On ne fait pas la communauté pour être en communion ; mais à l’inverse, on vit en communion pour que naisse la communauté » (Pagniez, 2004).
  • [17]
    Scénario 1 : « La Bretagne convoitée ou Breiz riviera » (effet littoral) ; scénario 2 : « La Bretagne en pointe ou Les vents portants » (effet métropolisation/actifs) ; scénario 3 : « La Bretagne performante ou Le courant productif » (effet urbain polynucléaire) ; scénario 4 : « La Bretagne délaissée ou Le reflux » (effet désertification/repli).

1Cette contribution est le résultat d’un dépouillement à quatre mains d’archives couvrant neuf décennies d’actions de la Jeunesse ouvrière chrétienne – JOC – en Ille-et-Vilaine.

Description de l'image par IA : Carte de la province ecclésiastique de Rennes en 2010, montrant les diocèses, départements et principales villes.

2En premier lieu, notre étude porte sur la jeunesse, qui « n’est qu’un mot » (Bourdieu, 1980), car il y a plus de points communs entre des chrétiens ouvriers de tous âges, qu’entre des ouvriers chrétiens et agnostiques par exemple, ou qu’entre jeunes ouvriers et cadres chrétiens [1]. On peut donc se demander si « la jeunesse » constitue vraiment un concept opératoire. Par ailleurs, le baby boom ayant marqué profondément la structure par âge de notre population, le xxe siècle apparaît bien comme un siècle de jeunes. En deuxième lieu, notre analyse des archives implique également de s’interroger sur la condition ouvrière qui, au cours de ce siècle, a connu de profondes mutations tout en conservant une réalité très forte. Dès après-guerre, on a même reproché à la JOC un tournant « ouvriériste » et un moindre souci de la dimension spirituelle qui se manifeste par une modification sémantique puisqu’on glisse ostensiblement de « jeunesse ouvrière » à « jeunesse salariée ». Jusqu’aux années 1950, elle a construit de solides sociabilités basées sur une conscience ouvrière de classe, certes déjà en bouleversement, mais encore largement partagée. Aujourd’hui, la composition de la JOC apparaît sociologiquement plus diverse, et moins facile à typer, du fait d’un sentiment d’appartenance à la classe ouvrière très flou ou inexistant. En 2018 en effet, il semble que le mouvement ait plus un rôle d’éveil à la foi et à la vie chrétienne des jeunes, que celui d’un essor des sociabilités ouvrières. La documentation consultée montre qu’elle est désormais porteuse d’actions sociales et spirituelles en direction de publics qui ont en commun d’être défavorisés (jeunes décrocheurs, personnes peu employables...). Enfin, en troisième lieu, notre étude propose d’explorer la spiritualité portée par la JOC. Sorte de christianisme social qui se retrouve bien dans la devise et le projet de la République « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ceci montre que la religion des chrétiens ne s’oppose pas à une démarche citoyenne éthique, équitable et responsable portée par une jeunesse, qui, du fait d’un idéal jociste, met en avant la justice sociale. Il est remarquable de constater combien les idées défendues sont fortement imprégnées des valeurs républicaines.

Au commencement était la jeunesse

3Dans ses fondements, la JOC est un mouvement pour la jeunesse chrétienne. Outre la spiritualité, l’originalité de la JOC va résider dans le souci de formation qui s’exprime dans une « pédagogie de l’épanouissement personnel et de l’action ». La méthode est simple et pérenne, et s’articule autour des maîtres-mots « voir, juger, agir » (pédagogie de relecture et d’appréciation de vie restée inchangée depuis ses débuts [2]). Le succès de la JOC auprès des jeunes tient donc à cette méthodologie qui permet tout à la fois une possibilité de prise de conscience d’appartenir au monde ouvrier, de vivre une expérience collective, et de partir de l’expérience vécue (et pas d’une idéologie) pour réfléchir à des solutions concrètes, dans un espace dédié où ils peuvent s’exprimer, partager, agir, et où ils sont pris au sérieux. Il s’agit toujours d’actions à leur portée, car elles sont simples, comprises et voulues par eux-mêmes. Les témoignages soulignent tous combien l’attention portée à leur personne est fondamentale dans le processus d’épanouissement et de transformation ; parfois même de reconstruction.

4Les archives attestent que les années 1980 surtout sont jalonnées de débats portant sur la montée du chômage et de la précarité chez les jeunes. Ces déclassements socio-économiques ont des conséquences importantes sur leur vie privée : impossibilité de prendre son indépendance, sentiment d’insécurité, conflits avec l’entourage, problèmes de santé ; et sur leur vie sociale : isolement (parfois la JOC est la seule organisation à laquelle le jeune peut se rattacher), dévalorisation de soi, perte de l’estime et de la dignité, dépendance aux systèmes d’aides, addictions… La JOC devient alors un espace de lien social et de prise de conscience de son état, un espace aussi de solidarité, de coopération et d’échange (tant au niveau de l’information qu’au niveau de la dénonciation d’injustices) et enfin un espace éducatif et évangélique : pour rechercher des solutions, prendre la parole, prier et échanger autour des textes de la Bible, prendre des responsabilités dans les permanences ou les lieux d’accueil.

5Le Livre blanc de la JOC édité en 1989 se terminait sur ces mots : « Les jeunes sont l’avenir mais ils sont aussi le présent » ; mettant au cœur du projet jociste espérance et dignité. Par conséquent, la JOC apparaît surtout comme un mouvement d’éducation populaire en même temps qu’un mouvement apostolique, présent dans les luttes sociales sur les lieux de vie. Il semble qu’au-delà de la notion de pratiques communes, la force de proposition aille dans le sens d’une attitude chrétienne vécue au grand jour au sein de la société civile et dans son quotidien [3] dans un contexte où, depuis une quinzaine d’années, l’aspiration au spirituel des jeunes jocistes s’est affirmée. En effet, par rapport à la génération de l’entre-deux-guerres où « jeunes ouvriers, paysans et nantis se retrouvent dans leur assentiment sans conflit aux valeurs des adultes » (Prost, 1987, p. 35) ou celle des Trente Glorieuses, le dépouillement des archives départementales de la JOC corrobore durant les « trente piteuses » qui ont suivi une triple disqualification de la jeunesse populaire « abandonnée à son sort » (Beaud et Mauger, 2017). Économique, tout d’abord, en raison des restructurations liées à la désindustrialisation d’une métropole (Rennes) où les trois plus gros employeurs sont des services (la municipalité, l’hôpital et Orange). Scolaire, ensuite, avec le discrédit des séries technologiques et professionnelles, puis sociale, enfin, en raison de la disqualification dont sont victimes les chômeurs quand ils sortent sans diplôme du système scolaire (Paugam, 1991).

6Dans le diocèse de Rennes, Dol et Saint-Malo (Plouchart, 2013), les jeunes jocistes sont accompagnés d’adultes, prêtres/religieux ou laïcs, qui les aident à se sentir engagés dans un mouvement collectif. Les missions et les méthodes de la JOC impliquent directement le jeune pour favoriser le travail en équipe et « faire mouvement ». Les responsabilités sont partagées entre les jocistes (les adhérents), les accompagnateurs (locaux, régionaux, nationaux), les fédéraux, les permanents (locaux, régionaux, nationaux), les présidents de secteur et les aumôniers. La répartition géographique s’organise en fédérations : fédérations locales et départementales, délégation régionale, fédération nationale ; auxquelles il convient d’associer la Coordination internationale des Jeunesses ouvrières chrétiennes – CIJOC –, mouvement international de la JOC créé en 1986. La JOC est ainsi présente dans les quartiers populaires, les paroisses, les diocèses et lors des grands rassemblements chrétiens (Taizé, Journées mondiales de la jeunesse – JMJ –…). La fédération de Rennes par exemple, dans son bilan 1989-1990, comptait 67 équipes [4] : 293 engagements, 15 prêtres, 9 religieuses, 43 laïcs, œuvrant sur l’ensemble du diocèse (Vitré, Fougères, Redon, Saint-Malo, Bruz, Chartres-de-Bretagne, Cesson, Noyal, Bressé, Rennes-Villejean, Rennes-Maurepas, Rennes-ZUP Sud-Est Le Blosne et Sud-Ouest [Cleunay] – voir carte ci-dessous). Dans la région Bretagne qui en comprend cinq, ce diocèse correspond dans ses limites au département de l’Ille-et-Vilaine et représente l’un des neuf diocèses qui forment la province ecclésiastique de Rennes (voir carte en début d’article). Le diocèse de Rennes, Dol et Saint-Malo (Jullien, 1996) est né du regroupement de territoires appartenant à cinq anciens diocèses bretons [5].

Description de l'image par IA : Carte de la diocèse de Rennes, Dol et Saint-Malo en 2010, montrant les paroisses, cantons et départements.

7En France, avant ce grand mouvement d’éducation populaire que constitue la JOC, on compte de nombreux patronages d’apprentis constitués dans le courant du xixe siècle par des religieux (Société de Saint-Vincent-de-Paul, congrégations religieuses, œuvre des Orphelins apprentis d’Auteuil, Œuvre de Saint-Nicolas…). Cependant, avant 1914, la première à s’intéresser au sort et aux conditions de travail des jeunes ouvriers est l’Association catholique de la jeunesse française – ACJF – qui, en 1925, lors de son congrès, en la personne du P. Roullet donne le ton en déclarant que « l’apostolat de l’ouvrier ne sera vraiment fécond que s’il est exercé par les ouvriers eux-mêmes ». Mais, ni l’ACJF ni la Confédération française des travailleurs chrétiens – CFTC – ne sont alors considérés comme des mouvements d’Église ou des mouvements de jeunes. Face à l’affichage catholique de l’ACJF, en 1926, son président François de Menthon reprend l’idée novatrice d’un « apostolat ouvrier », en proclamant la dignité du travail et de l’ouvrier, visage de l’Église dans les ateliers. C’est dans cet esprit que quelques semaines plus tard, en octobre 1926, naît la JOC française. Lors de la toute première rencontre, le mouvement jociste a rassemblé 20 jeunes travailleurs ; en juillet 1928, ils sont déjà 4 200.

8Pour son premier congrès en novembre 1928, la JOC tente de dégager une spiritualité et une pédagogie propres aux jocistes et initiée par son fondateur, l’abbé Georges Guérin, prêtre à Clichy (Orieux, 2012). Il s’inspire de la JOC belge fondée par le P. Joseph Cardijn au milieu des années 1920 : « Par la JOC, l’Église doit être indigène en classe ouvrière ». Dès lors, la JOC devient un instrument d’apostolat original et inédit dans un contexte de « déchristianisation » de la classe ouvrière. Cette même année 1928, l’abbé Guérin et le P. Guichard soutiennent la jeune ouvrière Jeanne Aubert (Aubert, 1990) pour constituer une JOC féminine – JOCF. Toutes âgées de moins de 18 ans, les 10 premières adhérentes de cette JOCF (dites « les 10 pâquerettes ») publient leur premier tract en avril 1928 (en 1929, elles sont 6 000 en France).

9Au total, moins d’un an après sa création, la JOC compte déjà 22 sections et lance le premier numéro de son journal La jeunesse ouvrière qui s’adresse au plus grand nombre, mais elle compte deux autres publications : L’équipe ouvrière, plutôt destinée aux militants catholiques de longue date, et La lettre aux dirigeants fédéraux, qui est un bulletin à destination des responsables, comme son nom l’indique. Finalement, la décennie 1930 constitue l’apogée du mouvement (Coco et Debès, 1989) et, pour ses dix ans, la JOC compte 30000 membres environ et 45 000 en 1939 (132 fédérations, 2 350 sections). Enfin, géographiquement, la répartition n’est pas homogène. Au 1er janvier 1928, le nombre de sections par région illustre déjà une surreprésentation de la région parisienne et du Nord par rapport aux autres régions, le deuxième pôle régional étant constitué par Lyon-Saint-Étienne. Après cette date, progressivement, elle se diffuse vers l’Ouest et les départements bretons notamment. Mais dans les années 1970 encore, les fédérations les plus importantes restent celles de Paris, du Nord, de l’Est ; ensuite seulement viennent celles de l’Ouest, du fait de fortes pratiques religieuses et d’un essor industriel tardif certes, mais puissant.

10Les évènements de Mai 68, qui s’inscrivent dans un contexte de changements profonds de la société française tout entière, ont un impact important sur la JOC car elle se trouve être à la fois mouvement de jeunes et mouvement d’ouvriers. Elle s’adresse en effet aux 14-25 ans, soit une tranche d’âge qui traduit le mieux les changements de comportements et de mentalités. La décennie 1960 correspond également à une recomposition de la population active car la structure des emplois connaît des mutations inédites en France et dans tous les pays développés. Cette évolution est confirmée tout au long des années 1970 et a pour conséquence d’imposer les chômeurs comme groupe prioritaire (et le chômage des jeunes comme réflexion urgente) au sein de la JOC. En effet, avec la crise économique, les débats s’orientent principalement autour de la question de la misère que le chômage engendre ; la JOC devient également plus proche des syndicats et de la CFTC en particulier. Les jocistes sont alors plus que jamais militants et dénoncent les inégalités et les fléaux sociaux dont souffre notre société salariale : durée, pénibilité, cadence, rythme et environnement de travail, salaires, pression et stress au travail, qualité de vie et temps libre (JOC, 1976). Au tournant de 1981, l’option socialiste des jocistes montre que le choix militant est fort, à un moment de l’histoire économique du pays où l’on se demande si « on peut encore parler de classe ouvrière en France ? » (Terrail, 1990).

La JOC, un monde ouvrier, un monde révolu ?

11Dès lors qu’est posée la question d’une classe ouvrière, émerge également celle d’une conscience de classe, d’une identité et d’une lutte (Bron, 1968). Et c’est dans cette action revendicative qu’est née l’identité jociste. Malgré l’existence de très grandes disparités entre les ouvriers eux-mêmes, la « lutte des classes » (ouvriers-prolétaires/bourgeois-patrons) fait sens. Celle-ci est antérieure à la naissance de la JOC et peut se situer bien avant la Révolution industrielle. Pourtant, le scandale du travail des enfants et des adolescents par exemple n’a fait l’objet d’aucune protection et d’aucun encadrement réglementaire ou législatif avant le xixe siècle. Le mouvement hygiéniste et l’action des réformateurs sociaux d’alors constituent la première pierre à l’édifice, qui, par la loi du 22 mai 1841, vient encadrer pour la première fois le travail des jeunes mineurs (améliorée par la loi du 19 mai 1874). De même, la Société de protection des apprentis et des enfants employés dans les manufactures a joué un rôle de premier plan en dénonçant les entraves à la loi dans les ateliers, les mines et les fabriques. Mais c’est finalement la loi du 2 novembre 1892 qui réduit la durée du temps de travail et surtout impose l’embauche à condition que le jeune soit titulaire du certificat d’études (12-13 ans) et que sa semaine de travail n’excède pas 60 heures. Le problème de cette loi est qu’elle ne prend pas en compte le travail agricole ni commercial. D’où, dans les faits, le sort des jeunes travailleurs n’est guère meilleur qu’avant le vote de cette loi : conditions de travail déplorables, salaires de misère, accidents ou mutilations au travail… Il faut attendre la loi de juillet 1925 pour que les choses changent avec l’instauration de la taxe d’apprentissage. Les années 1939 et 1949 marquent également des tournants avec respectivement la création des centres de formation professionnelle et des centres d’apprentissage.

12Cette lenteur dans les avancées en matière d’amélioration des conditions de travail de la jeunesse ouvrière, et le maintien de jeunes filles et garçons dans des situations indignes, expliquent pourquoi le clergé a joué un rôle pionnier. En effet, face à la misère (et à la colère) de certains jeunes chrétiens, prêtres, frères et sœurs de congrégations religieuses tentent de pallier aux difficultés majeures et aux besoins les plus urgents. Ainsi, dès 1840, de nombreux patronages d’apprentis de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ou d’autres congrégations prennent en charge, secourent et protègent les plus jeunes et les plus vulnérables, et assurent leur éducation et leur pratique religieuse [6]. C’est l’ACJF, fin xixe siècle, qui aura le mérite de systématiser l’intérêt pour la jeunesse ouvrière et ses conditions de travail en impliquant l’État, les patrons et les syndicats. En 1925, elle compte près de 10 000 jeunes travailleurs de l’industrie. En juillet de la même année, en union avec le syndicat CFTC, est constituée la Commission d’études et d’actions ouvrières – CEAO. La lutte et la revendication marquent donc profondément les débuts de la JOC ; les débats engagent souvent la question des conditions de travail, de dignité des travailleurs, de « capitalisme assassin », de montée des inégalités et des précarités ou de « société déshumanisante ».

13C’est plus tard dans l’histoire du mouvement que se posera réellement la question d’une identité ouvrière, dans un contexte où il est difficile de parler de « la classe ouvrière » (au sens marxiste donc) comme d’un tout. Il y a incontestablement déclin d’une conscience de classe parce qu’elle n’est plus aussi forte : perte de prestige du travail manuel ou technique, désouvriérisation de l’emploi du fait de la raréfaction de l’emploi industriel au profit de l’emploi tertiaire, homogénéisation des pratiques scolaires et culturelles, dé- ou acculturation. Par conséquent, s’il existe encore un monde ouvrier, les signes du déclin de « la classe ouvrière » existent bien. La conscience de classe est d’ailleurs encore plus faible chez les jeunes que chez les anciens, cette jeunesse étant plus proche d’une conscience citoyenne fondée sur les notions de droits et de devoirs envers la société, au travail, et de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, que d’une conscience ou appartenance de classe, basée sur des repères identitaires.

14Aujourd’hui, les jocistes viennent d’univers très différents : des travailleurs, des chômeurs, des précaires, des apprentis, des scolaires, et ne connaissent pas nécessairement l’histoire du monde ouvrier (Verret, 1999). Il serait intéressant de savoir combien de jeunes, au sein d’une fédération, sont réellement issus du monde ouvrier, sont syndiqués. En effet, on sait que la syndicalisation s’est accrue sur la décennie 1970 mais qu’elle a décliné rapidement ensuite [7]. Dans ce contexte, le « O » de JOC reste un axiome très opaque ; au mieux il relève d’un attachement à une histoire, plus sûrement à des valeurs familiales. En effet, en septembre 2005, les actes du Conseil national de la JOC, et en lien avec « la grande campagne d’action pour l’emploi des jeunes » qui se lance, indiquent qu’il est désormais moins question de « milieu ouvrier » que de « milieu populaire ». On trouve la même année, dans le règlement intérieur de l’association :

15

Mouvement d’action catholique, fondé en 1927, la JOC s’adresse à des jeunes du monde ouvrier, de milieux populaires, de nationalités et de cultures différentes. Il s’adresse plus largement à tout jeune qui, de par ses aspirations, se retrouve dans son projet. Ces jeunes sont âgés de 13 à 30 ans. Ils vivent pour beaucoup dans des logements de masse, au sein d’un quartier dans lequel ils s’identifient et tissent des liens. En formation, au travail ou en précarité (professionnelle, sociale ou familiale), ces jeunes sont souvent marqués par des situations d’injustice, un sentiment d’exclusion, d’isolement et de doute quant à leur avenir. Tous veulent se réunir et agir pour construire une société plus juste.

16Ainsi, si la thèse de la remise en cause de l’existence d’une classe ouvrière « en soi » au sens de la terminologie marxienne (avec un toujours important sentiment d’appartenance que vérifient les enquêtes) peut être discutée au profit d’une « condition ouvrière commune » (Beaud et Pialloux, 2004), il n’en demeure pas moins vrai que celle « pour soi » l’est plus rarement, malgré les métamorphoses du mouvement ouvrier. En effet, « l’action ouvrière ne peut être réduite à la défense d’une identité : elle met en cause des rapports sociaux » (Touraine, 1984). De plus, l’affaiblissement numérique (et politique) constaté doit être contrebalancé par la persistance d’une culture de classe fondée sur la valorisation du savoir-faire quasi artisanal de l’outil de travail et la fierté du métier (par opposition à l’emploi) par les ouvriers de la maîtrise (jusque dans les loisirs [bricolage]), dans un contexte où, contrairement à l’Allemagne, l’apprentissage est en France une filière toujours discriminante (JOC, 1976).

17Au total, Olivier Schwartz s’interroge sur la persistance de la classe ouvrière en tant que classe populaire (Schwartz, 2011) et le maintien d’une seule condition ouvrière commune aux ouvriers, qu’ils soient qualifiés (tels les chauffeurs routiers, les câbleurs, les charpentiers, les caristes ou les coffreurs) ou non qualifiés (notamment dans les industries légères : déménageurs, apprentis, ouvriers agricoles et dits spécialisés, manœuvres et manutentionnaires). En effet, parallèlement à la désindustrialisation, les employés ont pris l’avantage sur les ouvriers parmi les classes populaires en devenant la première catégorie socio-professionnelle en termes d’effectifs (voir annexe). La JOC d’Ille-et-Vilaine porte une attention particulière aux employés saisonniers notamment, et à la précarité qui caractérise ce type spécifique d’emplois, comme l’illustrent les enquêtes répétées depuis 2013 sur la Côte d’Émeraude par exemple (ainsi l’enquête JOC-INJEP sur la connaissance des droits à laquelle 5 619 jeunes ont répondu). Ces enquêtes pointent le ressenti de relégation et d’humiliation, le maintien, voire le renforcement, des logiques de domination et d’exploitation qui prévalent tant dans les conditions de travail que dans les contrats en termes de salaires et d’horaires. Ainsi, un peu plus d’un jeune sur deux déclare ne pas connaître le droit du travail et, parmi ceux qui déclarent le connaître, seuls 35 % en citent un (JOC, 2014). Il n’est jamais fait mention de « la classe ouvrière ». Finalement, si sa fin ne marque pas la disparition des ouvriers et ouvrières dans la société française, car il continue d’exister un monde ouvrier et surtout une condition ouvrière (Beaud et Pialoux, 2004), la JOC vit l’impact de l’ébranlement du collectif ouvrier sur les individus qui le composent (JOC, 1999). Et c’est bien dans ce contexte très bouleversé que la JOC doit à présent évoluer, avec des jeunes qui, passé 25-30 ans et pour les plus militants, s’en vont rejoindre ensuite l’ACO.

18Quoiqu’il en soit, les effectifs sont à la baisse, même si les grands rassemblements nationaux et internationaux illustrent un rayonnement de la JOC encore puissant dans les années 1980. En effet, la Grande Marche pour l’emploi, organisée par le Regroupement des chômeurs et chômeuses du Québec, le Front commun des assisté(e)s sociaux du Québec, la JOC, la Centrale de l’enseignement du Québec, la Fédération des travailleurs du Québec et la Confédération des syndicats nationaux, a regroupé 35 000 personnes le 28 mai 1983. Aujourd’hui, une page est tournée et le désenchantement est bien perceptible. L’enquête nationale « Dignes et travailleurs, notre défi pour demain » qui s’est déroulée entre septembre et décembre 2016 auprès des jocistes de 13 à 30 ans montre qu’ils sont 21 % de « jeunes privés d’emploi », 10 % en CDI, 22 % travaillant en contrats ou statuts très variés (saisonniers, stagiaires, vacataires, etc. ou même sans autorisation de travail), 5 % alternant contrat d’apprentissage/contrat de professionnalisation et 20 % de 13-17 ans. Par ailleurs, la consultation de ces 3 600 jeunes souligne que 35 % des jocistes interrogés vivent sous le seuil de pauvreté (moins de 900 euros/mois). Les situations de stress, de privation et de frustration conduisent près de la moitié des jeunes interrogés à entretenir un état installé de désillusion et de perte de sens de l’action publique, et à porter un regard négatif sur la société toute entière (JOC, 2017).

Une JOC pour la jeunesse ouvrière chrétienne ou pour l’évangélisation des jeunesses ouvrières ?

19Les archives témoignent que les militants jocistes se sont beaucoup retrouvés dans les luttes ouvrières mais également dans le discours social de l’Église (Maugenest, 1995), notamment lors du pontificat de Jean-Paul II (1978-2005). En effet, on assiste avec ce pape au retour en force du discours social de l’Église et de la doctrine sociale (« qui doit être connue et enseignée ») dans un contexte de crise économique internationale (Calvez, 1999). Jean-Paul II arrive à une époque charnière d’assimilation des précédentes encycliques sociales de Jean XXIII, Paul VI et du Concile Vatican II. L’accent est donc mis sur la « conversion individuelle » et l’engagement pour « faire advenir une société plus juste ». Mais chronologiquement, c’est en 1891, avec Rerum Novarum, que Léon XIII fait état de son inquiétude pour la condition ouvrière (CERAS, 1994) et inaugure le discours social de l’Église catholique. La question ouvrière devient en effet la question sociale, la nouvelle question de société. Jusqu’alors l’Église construisait son discours à partir d’une réalité rurale de la société. Elle se positionne désormais sur des questions majeures : légitimité de l’intervention de l’État, droit des ouvriers à s’organiser pour se défendre, construction d’un nouvel ordre social… Au moment où émerge la JOC en 1927, l’Église est préoccupée par la situation du monde ouvrier, reconnu comme très éloigné de l’Église. Dans ce contexte, la naissance de la JOC a été vécue comme une « bonne nouvelle » (Régnier, 1995).

20L’entre-deux-guerres correspond à une période à la fois d’affirmation de la doctrine sociale de l’Église et de développement du syndicalisme chrétien (création de la CFTC en 1919) et de mouvements d’action catholique. Dans le contexte historique du renouveau philosophique et théologique des années 1930, avec Quadragesimo Anno en 1931 et Divini Redemptoris en 1937, le pape Pie XI soutient le rôle majeur que doivent jouer dans l’organisation de la société, les organisations professionnelles et les associations familiales. La doctrine sociale de l’Église est en réalité le discours social des papes, des évêques, des communautés chrétiennes, des mouvements catholiques. Les institutions internationales que se donne la société civile, comme l’ONU, sont également reconnue par l’Église. L’encyclique de Paul VI Populorum Progressio en 1967 introduit la notion de « développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes ». Dans cette veine, les années Vatican II correspondent, elles, à un nouveau rapport au monde pour l’Église. L’accent est mis sur l’engagement des chrétiens. Le mouvement jociste traduit bien les perspectives désirées par Vatican II dans L’Église dans le monde de ce temps : la solidarité de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine, la condition humaine avec ses espoirs et ses angoisses face aux changements et aux aspirations nouvelles.

21Ainsi, avec la naissance de la JOC, la question ouvrière s’associe de fait à celle de l’évangélisation des jeunes ouvriers. Elle pousse à rechercher les causes de la déchristianisation (ou de la montée des paganismes), et/ou de la non-christianisation du monde ouvrier [8]. Les réponses sont complexes, et sans doute multidimensionnelles, mais la société industrielle, qui a donné naissance au monde ouvrier, s’était constituée en marge de la société d’imprégnation chrétienne (souvent jugée comme une société de riches et de puissants) et comme un monde étranger à l’Église qui répondait à un ordre « bourgeois ». Ce faisant, la JOC a pu apparaître comme une réponse, car en inventant un apostolat ouvrier (avec l’accord et le soutien de l’Église qui encourage un engagement ecclésial chrétien dans le temporel [apostolat des Laïcs]) auprès des plus vulnérables, elle confirme l’engagement de l’Église dans le monde et réalise sa finalité évangélique : favoriser la relation de l’Homme à Dieu et en même temps christianiser le monde ouvrier selon la formule familière aux prêtres engagés : « la Mission ouvrière ». Dès ses débuts, la JOC s’est donc définie comme Église dans le monde ouvrier ; et non pas simplement mouvement d’Église présent dans le monde ouvrier. La nuance est de taille et manifeste la volonté de renouveler l’Église (institution) au contact même des ouvriers. Or, la JOC rassemble des baptisés et des non-baptisés, des croyants et des non-croyants. Elle a vocation à proposer la foi à tous (Documents Épiscopat, 2015). Elle est donc bien mouvement d’Église ou de l’Église puisque celle-ci y envoie des personnes ; les évêques en effet y nomment des prêtres en mission en tant qu’aumôniers ou accompagnateurs. Par ailleurs, la JOC est un lieu où l’on vit en Église (partage et solidarité) et où on progresse dans la foi (formation, retraite…) par la célébration (eucharistie, prières et vie sacramentelle d’une manière générale). De plus, elle est probablement l’un des seuls mouvements à proposer aux handicapés mentaux de vivre le même projet, y compris spirituel, que les autres militants membres. La spiritualité jociste est toujours restée centrée sur la personne et les vertus du Christ ; elle a été précisée dès le premier congrès à Paris en 1928 où messes en français, veillées de chants (le grand chant jociste : « Sois fier ouvrier » [9], ou « De nos mains ») et commentaires des Évangiles sont déjà encouragés.

22La JOC est également un mouvement de valeurs. La démarche de révision de vie notamment, permet aux jeunes de s’exprimer, parfois pour la première fois, sur ce qui fait leur vie (Voir), ce qui les choque, ce qui est injuste (Juger), ce qu’il convient de changer (Agir). Le passage à l’action concrète confirme les valeurs et les convictions qui ont pu se dégager de leur révision de vie et l’échange permet de leur faire prendre conscience très concrètement qu’ils ne sont pas seuls à les défendre. Développer un sentiment d’appartenance à un même groupe de personnes (conscience collective), et non pas à une même classe, est souvent un but atteint [10] et la valeur famille y joue toujours un grand rôle. En 2014-2015, les résultats nationaux de la Commission de relecture sur la famille montrent que les jeunes ouvriers la valorisent fortement, car ils estiment qu’elle transmet des valeurs constructives et positives. Par ailleurs, ils plébiscitent la solidarité intrafamiliale à même de tisser des liens intergénérationnels et ils ont généralement envie de fonder une famille tout en étant conscient des entraves à la réussite de la vie familiale, notamment économiques.

Conclusion

23Pour l’anniversaire des 90 ans de la JOC d’Ille-et-Vilaine, notre étude a permis de fournir quelques éléments de réponse à la question de savoir si « la jeunesse » constituait vraiment une variable sociologiquement pertinente. En effet, « la jeunesse » ne peut pas se limiter à ce que les démographes qualifient de classe d’âge, 15-25 ans (Pasquier, 2004). Car, quels que soient les âges de la vie, les clivages sociaux apparaissent beaucoup plus déterminants : facteurs d’hétérogénéité davantage que d’uniformisation. Ce qui sépare un étudiant de Sciences Po (même si à Rennes 41 % d’entre eux sont boursiers) d’un étudiant salarié de Rennes 2, d’un apprenti, d’un stagiaire en alternance ou d’un jeune ouvrier de PSA-La Janais ne relève pas de leur jeunesse. Ce qui les distingue dans leur identité statutaire (de Singly, 2017), surdéterminée par leur origine sociale, est beaucoup plus explicatif que ce qui peut les rapprocher en termes d’identité d’âge, ou de conscience collective (Durkheim, 1895). C’est ce qui distingue par exemple, les « deux jeunesses » (Chamboredon, 1966), d’héritiers (Bourdieu et Passeron, 1964, 1970) d’une part, et de boursiers d’autre part, des « jeunes sans avenir » (Pialoux, 1979) que sont les intérimaires ou les « jeunes à tout faire » (Balazs, 1979). Au total, aujourd’hui, les contours de « la jeunesse » sont trop incertains (Galland, 2011) pour l’assimiler à un seul âge de la vie même si, par exemple, malgré leur éclectisme culturel, les cultures numériques l’homogénéisent (Pasquier, 2004).

24Par ailleurs, la jeunesse est avant tout un passage, avec ses rites, selon l’ethnologue Arnold Van Gennep : premier rapport sexuel, rites d’institution (Bourdieu, 1982) comme l’obtention du baccalauréat, majorité civique permettant l’apprentissage de l’isoloir, entrée dans la vie professionnelle, mise en couple cohabitant, premier logement indépendant, qui forment autant de seuils entre socialisations primaire et secondaire (Van Gennep, 1981). Certes, certains rites de passage spécifiquement chrétiens tels que la première communion, le mariage religieux (ou la révision de vie en JOC) semblent affaiblis ou disparus face aux progrès du concubinage, de l’union libre, du PACS, du mariage seulement civil ou homosexuel, mais l’affaiblissement, voire la disparition des rites de passage au cours de cet âge de la vie, ne permet toutefois pas d’évacuer la question des transitions menant à l’âge adulte. L’exploitation des archives de la JOC d’Ille-et-Vilaine depuis 1928 permet de distinguer parmi la jeunesse étudiée des effets d’âge, des effets de génération (lié à un événement historique tel que Mai 68 par exemple) et des effets de lieu, car la JOC, comme d’autres mouvements, s’enracine dans les quartiers, les « territoires du quotidien » (Di Méo, 1996), au plus près de la vie des jeunes (Roche, 2011).

25La section départementale de la JOC d’Ille-et-Vilaine semble ne pas pouvoir échapper aux grandes tendances quasi séculaires d’évolution nationale décrites, bien qu’inscrite dans une capitale régionale, métropole rennaise, certes l’une des plus dynamiques de France (l’une des sept, parmi onze, qui tire l’emploi cadre en France comme Nantes et Bordeaux) mais qui n’en demeure pas moins en voie de désindustrialisation [11]. Elle pointe les carences des politiques publiques dans une France désindustrialisée [12], rendant de plus en plus difficile l’intégration de cette génération sacrifiée de jeunes peu ou pas diplômés.

26Au total, l’analyse d’un mouvement comme la JOC montre que le fait religieux n’est pas marginal (Willaime, 2007). D’une part en France, histoire religieuse et histoire des mentalités continuent d’être intimement liées ; dans bien des cas, les pratiques s’expliquent encore (Hervieu-Léger, 2003) par le fait religieux vu comme ciment socio-culturel [13]. Et d’autre part, la dynamique à l’œuvre est moins celle d’une déchristianisation que d’une christianisation qui cherche de nouvelles modalités d’enracinement ; l’identité ne s’oppose pas au changement (Tranvouez, 2006). Or, une identité sociale, c’est-à-dire collective, qui soit à la fois jeune, ouvrière, chrétienne et, dans une certaine mesure, bretonne (en fait gallo puisqu’il s’agit des archives du département d’Ille-et-Vilaine [14]), nécessite d’en expliquer sociologiquement le processus de création [15]. Du point de vue identitaire, les fondements sont à rechercher dans la dimension communautaire que, dès le début, les militants jocistes vont asseoir sur trois piliers : la rencontre, la connaissance et le partage (de célébrations mais également dans son sens plus pragmatique). Ils soulignent un attachement communautaire qui se nourrit de relations régulières, nouées avec des jeunes partageant le même lieu de vie, les mêmes convictions et à peu près les mêmes difficultés. Car, comme l’affirme la JOC dans son projet, la dimension sociale est maîtresse (et non pas seulement théologique [16]). Elle est à la fois lien fraternel et espace social donné (Documents Épiscopat, 2008). Le « faire Église » passe ici par l’appartenance à un mouvement autant, sinon plus, qu’à une paroisse.

27Dieu n’a pas fini de changer en s’adaptant à une Bretagne sécularisée par la modernité (Lambert, 1985), plus largement à l’individu d’aujourd’hui, jeune ou moins jeune, mais qui cherche à construire une société plus juste attestée par le slogan du dernier rassemblement JOC en 2017 : « Jeunes privés d’emploi digne : nous ne sommes rien ? Soyons tout ! ».


Annexe

Territoire, démographie et emploi

281- Les chiffres en France illustrent globalement une désindustrialisation des emplois : l’industrie est passée de 26,3 % de la valeur ajoutée nationale en 1981 à 18,4 % en 2003. Et même en intégrant l’intérim, l’emploi industriel a chuté : 37 % des emplois en 1986 à 26 % en 2001.

292- Dans cette France désindustrialisée, il existe une spécificité bretonne due essentiellement au retard de la péninsule en matière d’industrialisation : en effet, sur la période 1993-2003, l’emploi industriel y a augmenté de 10 % (du fait notamment de l’emploi dans l’agro-alimentaire), rejoignant ainsi les valeurs nationales. Mais comme ailleurs, la Bretagne connaît aujourd’hui aussi une tertiarisation de l’industrie et/ou une industrialisation des services. Par ailleurs, les mutations du système productif conduisent les entreprises et les institutions à rechercher des personnels mieux et plus formés. Ainsi, actuellement, les actifs bretons apparaissent plus diplômés que les autres actifs de France (hors Île-de-France) ; et les non-diplômés sont moins nombreux en Bretagne que partout ailleurs. Cependant, ce sont les jeunes qui subissent le plus fortement les contraintes de cette flexibilité : parmi les jeunes en emploi de 16 à 25 ans, la proportion en CDD est passé de 14,5 % à 24 % en 1999, en intérim de 2,5 % à 7,5 % ; et ce sont les filles qui sont le plus touchées par la précarité : en 1999, un taux de chômage de 27 % contre 17 % pour les garçons. Enfin, la Bretagne a connu une baisse de la proportion des jeunes et une augmentation des actifs âgés : l’âge moyen des actifs bretons en 1990 est 38,6 ans, en 1999 il est de 39,7 ans. Le poids des actifs de moins de 30 ans en 2015 s’établit à 21,4 %.

30En 2007, Yves Morvan et Jean-Bernard Vighetti ont publié un important travail (Morvan et Vighetti, 2007) sur la Bretagne de 2030. Il ressort de l’étude quatre scénarios de développement en fonction des flux migratoires et des mobilités, et des axes des politiques publiques régionales (formation, culture, aménagement, économie, environnement) [17]. Quelques tendances lourdes sont d’ores et déjà perceptibles : les mobilités résidentielles vont s’accroître (inter et intra-régionales), la croissance démographique devrait se poursuivre (solde migratoire positif), la transformation de l’espace régional est en cours : gonflement des plus grandes villes, densification littorale, interdépendance entre les territoires (ex : Centre-Bretagne devenu réservoir de résidences pour le littoral devenu trop cher).

313- La répartition de la population sur le territoire d’Ille-et-Vilaine (1 million d’habitants environ en 2018) confirme le poids important de l’agglomération rennaise (352 communes, 53 cantons). Au cœur de ce département prend place l’agglomération de Rennes qui compte 213 229 habitants. La population rennaise se caractérise par sa jeunesse mais on y observe une tendance au vieillissement de la population active, commun à l’ensemble de la Bretagne, et conforme à la tendance nationale. Rennes demeure néanmoins attractive et continue d’appeler la migration de travail et apparaît de type « tertiaire supérieur » avec 54 % de catégories sociales supérieures et intermédiaires dans la métropole aujourd’hui (du Couëdic, 2018) ; et confirmé par le nombre important des diplômés bac et + dans l’ensemble de la population. Leur poids, comme celui des professions intermédiaires (et des retraités) s’est renforcé depuis 1982 ; celui des employés et ouvriers a décliné, l’industrie ne pesant plus que pour 10,4 % dans l’activité. Les ouvriers sont moins de 16 000 à Rennes en 2014, soit 10,1 % de moins qu’en 2009. Ils ne comptent plus que 8 % des actifs du centre-ville, contre environ un cinquième dans la commune et dans l’aire urbaine.

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Mots-clés éditeurs : Bretagne, chômage, christianisme, classes sociales, conscience ouvrière, déclassement générationnel, emploi, identité, jeunes chrétiens, JOC d’Ille-et-Vilaine, lien social, mouvement de jeunesse, précarité, sentiment d’appartenance, socialisation, travail, valeurs spirituelles

Date de mise en ligne : 25/04/2019

https://doi.org/10.3917/trans.149.0063