Poésie et psychanalyse
- Par Qijia Shi
Pages 29 à 39
Citer cet article
- SHI, Qijia,
- Shi, Qijia.
- Shi, Q.
https://doi.org/10.3917/top.109.0029
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- Shi, Q.
- Shi, Qijia.
- SHI, Qijia,
https://doi.org/10.3917/top.109.0029
AVANT-PROPOS
1 On peut définir la « poésie » comme :
- la pensée poétique ; le sentiment poétique.
- le paysage et le contenu poétique.
- la poétisation de l’état d’âme exprimée par la poésie. L’état d’âme poétique, c’est-à-dire le sentiment fort et esthétique.
3 Sur le premier point concernant le sentiment et la pensée, Confucius a dit : « Trois cents poésies peuvent être résumées en un mot : la pensée pure. » Comme dans « Guofeng·sud de Zhou » qui commence par « Les oiseaux chantent à côté de la rivière. Les jolies filles sont attirées par des hommes de bien. S’ils ne peuvent pas les séduire, ils y pensent du matin au soir. » Une telle expression directe, touchant aux sentiments, produit un impact très fort. Confucius considère que si l’on peut exprimer nos sentiments de façon libre et directe, on peut écrire de belles poésies.
4 Le deuxième point concernant le contenu et relatif au paysage peut être illustré par « Shui Diao Ge Tou » de Shu Shi :
« Quand la lune pleine découvrira-t-elle son charmant visage ?
Je levai mon verre, ivre, interrogeant le ciel
Oh Ciel aux magnifiques palais !
Je suis incapable de lire à travers toi
Que la lune soit terne ou brillante, joyeuse ou triste, on doit accepter que
Union et Désunion font partie de la nature
Je souhaite à chacun une longue vie
et de trouver son compagnon de route
6 Il faut savoir qu’en Chine, les meilleures poésies sont des œuvres de la dynastie Song. Leurs caractéristiques principales résident dans la possibilité d’enchaîner des styles différents, de changer la longueur d’une phrase, de même que de chanter en parlant. Moyennant des exercices sur la respiration, on pourra les chanter avec une respiration et des tonalités différentes, avoir un état d’âme comme dans les peintures chinoises, commencer par de petits détails de la vie quotidienne et atteindre un état spirituel. De simples descriptions peuvent désigner ou exprimer un sentiment profond.
7 Le troisième point touchant au sentiment esthétique, comme le dit l’auteur contemporain Yin Qian, pose les trois questions essentielles liées à la littérature : l’esthétique dans la poésie, la bonté dans l’éthique et le vrai dans la connaissance. (Yin Qian « Les blessures de l’amour, épilogue »).
8 Les auteurs considèrent que la poésie est l’expression de l’esthétique. Or les psychothérapies pour leur part mettent l’accent sur l’éthique, ainsi que sur la connaissance. Sont-elles également en mesure de parler de l’esthétique ? Mon article va principalement porter sur la relation entre ce troisième point et la psychanalyse.
9 Peut-on dire d’une séance de psychanalyse qu’elle implique des sentiments esthétiques ? Ces sentiments esthétiques dépendent-ils de la réussite du traitement ou de l’harmonie entre les thérapeutes et les patients ? Ou s’agit-il peut-être des lumières que les patients nous donnent ?
10 Nous éprouvons souvent des sentiments différents avec des patients différents. Avec des schizophrènes, nous ressentons des sentiments de vide, d’ennui ; avec des états-limites, nous ressentons des sentiments de fatigue, d’épuisement et d’énervement ; avec des névrosés, ce sont des angoisses. Des paroles poétiques, créatives, avec beaucoup d’inspiration et d’humour qui sont souvent proférées entre personnes cultivées et éduquées, peuvent-elles l’être aussi entre thérapeutes et patients ?
11 Nous pouvons avoir des opinions très différentes sur la poésie, comme « la poésie est une découverte », mais quand on essaie de saisir l’inspiration par des mots, il y a déjà perte de la poésie. Trop d’écrits rhétoriques et obscurs entraînent un refus de la poésie. Lorsqu’on crée une ambiance pour que les autres puissent avoir un sentiment profond et inconscient, peut-être décrit-on seulement quelques points d’un tableau, mais les autres peuvent ressentir ou associer plusieurs choses hors de ce tableau. Si l’on arrive à le faire, on peut dire que l’on a trouvé la poésie. Ces points descriptifs, il faut en faire le moins possible, car l’instant d’inspiration ne peut pas être exprimé entièrement par le langage. C’est un infini, une matrice...
12 Beaucoup de patients ne connaissent pas la beauté de la « Réticence », ils parlent sans arrêt, ils occupent tout l’espace du cabinet. On comprend qu’ils viennent souvent de familles où les parents ne leur donnent pas « d’espaces de l’esprit ». Leurs paroles sont remplies de plaintes, d’accusations et de choses ordinaires exagérées. Or la règle d’or de la psychanalyse est la « retenue ». Le « psychanalyste retenu » crée une ambiance, il fait comprendre progressivement aux patients qu’on a aussi besoin de « vide » dans les paroles. Un psychanalyste m’a dit qu’il ne faut jamais parler avant le patient. Je n’avais pas tout à fait compris à cette époque-là. Je croyais que lorsqu’il y a des silences trop longs, le psychanalyste doit rompre ce silence. Maintenant j’ai compris que ce psychanalyste parlait de la « retenue ». Quand l’attitude « retenue » du psychanalyste est devenue un message « accepté » dans la relation thérapeutique, les patients vont en prendre conscience, leurs langages trop chargés vont être « purifiés ». Une forme de silence – le « silence créatif » – peut bien expliquer cela : quand le thérapeute et le patient sont immergés dans l’état d’âme provoqué par l’insight, la parole n’a plus d’importance. Une étude sur l’hypnose montre que les bons résultats de l’hypnose viennent d’un état de transe entre le thérapeute et le patient. Suivies des approfondissements du processus psychanalytique, l’acceptation et l’empathie du thérapeute conduisent à l’insight du patient. Dans ce processus, il y aura de plus en plus de phénomènes où on n’a plus besoin de parole pour comprendre.
13 C’est là l’expression de la poésie de la psychanalyse.
14 Pu Dong (2009) a écrit : « Si l’imagination libre et le langage symbolique sont les deux ailes de la poésie, alors, la pensée profonde est le temple de la poésie. La poésie ouvre le monde de l’âme. Les éléments et les sens esthétiques dans leurs contenus éthiques, ce sont des beautés de la poésie, les bontés de l’éthique et les vérités de la connaissance. Quand ils quittent le sens esthétique ils deviennent orphelins. »
15 Ce qu’il décrit, c’est la compréhension de l’état du patient après la « révélation ». Dans cet état-là, on verra que le patient commence à trouver une expression différente de celle qu’il avait avant, elle est d’une créativité surprenante et poétique.
16 Je donnerai quelques exemples à ce sujet.
17 Une femme de 34 ans, célibataire, médecin. Elle vient une fois par semaine et a déjà effectué quarante séances. Elle craint d’être ridiculisée par sa vilaine écriture.
18 Au collège, elle a commencé à se sentir inférieure aux autres. En particulier, son écriture ne lui semblait pas bonne, bien que les enseignants du primaire l’aient souvent louée. Elle rédigeait des articles et écrivait au tableau, mais elle a persisté à penser que son écriture était laide. Depuis, elle refuse d’écrire devant les autres. Dans les cas où elle est obligée d’écrire (étant médecin, pour la prescription), elle a des attaques de panique ou se sent déprimée. Elle estime qu’elle est percée à jour par les autres et qu’elle n’est rien de bien à leurs yeux.
19 Anamnèse : elle a perdu son père à 3 ans, elle a un frère aîné (4 ans de plus qu’elle) qui est marié. Sa mère ne s’est pas remariée. Avec l’âge, sa famille la pousse de plus en plus à se marier. Son frère l’a même giflée une fois. Sa mère, qui a un cancer mammaire depuis un an, a subi une intervention chirurgicale. Elle n’a pas de souvenirs de son père.
20 Processus de la thérapie : la patiente habite dans un endroit éloigné du cabinet d’environ 400 kilomètres et elle doit effectuer plus de 4 heures de train pour s’y rendre. Au début, elle était très préoccupée par son comportement lors des séances, sa façon de parler et voulait savoir si le thérapeute était satisfait ou non, etc. Par conséquent, elle a très peu parlé, et le thérapeute a trouvé qu’elle était une patiente inintéressante.
21 Elle a perçu cela et souvent eu le sentiment qu’il ne voulait plus d’elle et qu’il allait l’informer de l’arrêt prochain de la thérapie. Les premières 20 séances de traitement ont été très difficiles. Le thérapeute a supporté les sentiments de vide, d’ennui et de fatigue que la patiente projetait sur lui. Progressivement, il a eu aussi des colères et des sentiments de jalousie. Quand la relation thérapeutique s’est installée dans la confiance (environ au bout de 30 séances), la patiente a commencé à exprimer sa propre idée, à parler directement de ses insatisfactions vis-à-vis de sa famille et du thérapeute. Le thérapeute a accepté le comportement taciturne de la patiente, mais il lui a donné un devoir : écrire ses ressentiments, à la manière d’un journal intime. Au début, elle a écrit avec un ordinateur et a imprimé ses textes, mais le thérapeute a insisté pour qu’elle écrive à la main. Elle a finalement apporté son journal intime. Le thérapeute a été très étonné de la différence entre ce qu’elle avait montré avant et les expressions raffinées et exactes du journal intime. Voici deux paragraphes de son journal intime qui expliquent l’origine de sa peur :
22 Premier journal : Un jeune qui est né après 1980, a écrit un livre qui a eu beaucoup de succès : « A propos de la dynastie Ming ». Je suis très étonnée que quelqu’un de si jeune ait une réflexion si profonde sur la vie. Tout cela me donne, vis-à-vis de lui, deux sortes de sensations. En premier, je trouve qu’il ressemble à une personne de 60 ou 70 ans. En second, je trouve qu’il n’est pas normal. Ces deux sensations me font peur...
23 Deuxième journal : Xi Ren se plaignait à Bao Yu à propos des bons conseils que Bao Chai lui prodiguait. Non seulement il ne les a pas écoutés, mais il s’est fâché contre Bao Chai. Heureusement que c’était Bao Chai, car si cela avait été Lin Dai Yu, je ne sais pas comment cela se serait terminé. Bao Yu a dit : « Il est impossible que Lin Dai Yu ait jamais dit des choses pareilles ; si elle avait parlé comme ça, je me serais déjà éloigné d’elle. » Lin Dai Yu a entendu ces conversations par hasard, derrière la fenêtre. Elle a été surprise et cela lui a aussi fait plaisir. Surprise parce qu’elle a entendu des paroles vraies de Bao Yu, plaisir car elle ne s’est pas trompée en faisant de Bao Yu son meilleur ami. Depuis Lin Dai Yu a complètement changé, elle est devenue quelqu’un d’autre et ne se met plus en colère facilement, ne parle plus avec un ton sarcastique.
24 C’est un épisode que j’ai lu dans le livre d’interprétation de « Le Rêve dans le pavillon rouge » de Liu Xin Wu. Je me rappelle que j’étais effrayée, parce que ma sensation n’était pas du tout la même. La phrase de Bao Yu me met plutôt en colère et me rend triste. Comment peut-il dire : « je me serais déjà éloigné d’elle » ? Est-ce que cela veut dire que Lin Dai Yu ne vaut rien ? C’est la sensation que j’ai eue la première fois. Je n’ai pas trop pensé, mais maintenant que j’ai lu l’interprétation de Liu Xin Wu, il y a tellement de différence que cela m’a effrayée.
25 « À propos de la dynastie Ming » décrit des histoires relatives à cette période avec des manières modernes. L’auteur connaît bien l’histoire de la dynastie Ming, il utilise un langage raffiné, et relate des faits psychologiques situés dans les différentes époques Ming. C’est un livre de six volumes qui a été vendu à 4 millions d’exemplaires en moins d’un an. L’auteur est un jeune qui n’a même pas 30 ans. La patiente s’est identifiée à cet auteur, mais elle craint sa maturité très précoce, elle pense donc qu’il n’est pas normal.
26 « Le Rêve dans le pavillon rouge » est un des quatre grands romans de la littérature classique chinoise. En Chine, beaucoup de Chinois s’intéressent à ce livre depuis leur jeunesse, c’est un livre qu’on peut lire plusieurs fois, jusqu’à un âge avancé. Il raconte principalement une histoire d’amour d’un jeune garçon et d’une jeune fille. Il y a plusieurs filles avec des caractères différents autour de ce garçon qui considère que « la femme est l’eau et l’homme la boue ». La fille principale Lin Dai Yu est une fille qui ne vit pas dans un monde réel, elle croit en un amour qui ne saurait tolérer la moindre tromperie et la moindre trahison. Elle finit par mourir d’amour. La patiente s’identifie à Lin Dai Yu, elle ne croit pas que la confiance existe entre les êtres humains, même dans l’amour. Dans sa vie, l’amour est une chose imposée par la famille. Elle n’a que des échecs dans la relation d’amour et pour elle quelqu’un comme Bao Yu n’existe pas dans la vie réelle.
27 Le thérapeute a discuté de ces deux œuvres avec la patiente, des origines de ses peurs et des significations symboliques. Depuis la patiente prend davantage la parole et peut avoir une conversation plus profonde et concrète avec le thérapeute.
28 Merleau-Ponty considère que : « Le signe ne représente aucune chose, il exprime des choses que l’on a habitude d’exprimer. Comme cela, la communication est un phénomène superficiel. C’est parce que l’on n’a pas donné de nouvelles choses aux autres, parce que j’ai su déjà le sens des mots que l’on m’a dit. Tout ce qui se passe entre deux personnes, comme le langage n’a jamais existé ». (Merleau-Ponty, La Prose Du Monde, p. 9)
29 Le signe de la communication n’est rien, c’est le sujet de la communication lui a donné le sens. Si on veut exprimer simplement et clairement des choses que l’on veut indiquer, le langage peut-être la chose le moins poétique du monde.
30 John Keats a attribué un manque de poésie aux poètes. Dans la lettre à Richard Woodhouse (To Richard Woodhouse, 1818, 10, 27), il écrit : « Si on parle du caractère de la poésie... elle n’a pas de soi-même – elle n’a pas de soi – elle est tout et en même temps rien – elle n’a pas de caractère – elle aime la lumière et l’obscurité ; elle est toujours vivante. Que cela concerne le beau ou le laid, le haut ou le bas, les riches ou les pauvres, les humbles ou les riches… et le goût du côté sombre des choses comme celui et du bon côté des choses, sont inoffensifs, car ils sauront tous deux mettre fin à la méditation. Un poète est la chose la moins poétique du monde parce qu’il n’a pas d’identité – il continue d’être le Soleil, la Lune, la Mer, les Hommes et les Femmes qui sont des créations de l’impulsif, – le poète n’a pas, il n’y a pas d’identité – il est vraiment la création la moins poétique de toutes les créatures de Dieu. »
31 Ces descriptions ressemblent beaucoup à « l’écoute flottante ». Le thérapeute prête son Moi au patient, il se retire à l’arrière-plan afin de parvenir à un état de « non désir sans moi ». Bion a dit que c’est un état d’esprit consistant à ne rien à attendre et à être sans mémoire. La poésie du traitement est-elle possible grâce à l’absence du Moi du thérapeute qui permet le reflet du Moi du patient ? Lacan considère que le langage crée un pont entre le monde Réel et le monde Imaginaire. Dans la cure, la poésie produite au cours du processus analytique reflète le Moi du patient, qui permet de passer d’éléments pathologiques (idées délirantes, hallucinations, illusions) à un état créatif, poétique.
32 Bion invente une notion de « -K ». Il considère que l’apprentissage de la connaissance a un lien avec la qualité de la relation d’objet, les « mauvais » parents produisent un enfant « -K ». Dans le psychique de l’enfant, va se développer une histoire qui manque de poésie, qui n’est remplie que d’effrois. Donc, comme un mécanisme de défense, leurs idées délirantes et leurs hallucinations vont continuer à exister. Les bons parents ou le bon thérapeute, à travers le développement d’une relation stable et acceptée, créent un lien confiant et sécurisé. On peut dire qu’il lui raconte une histoire poétique, amusante et vivante. Selon les écoles psychanalytiques, les développements des histoires seront différents. Les psychanalystes vont « utiliser leur marteau et chercher leurs clous », ils produisent donc différentes histoires poétiques : l’histoire du complexe d’Œdipe de Freud, l’histoire du « bon sein » de Klein, et « l’objet transitionnel » de Winnicott.
33 Un patient veut peut-être apprendre des vérités ou des théories de son thérapeute pour comprendre son symptôme, mais il ne veut pas prendre le risque de créer une relation sentimentale avec le thérapeute, cette compréhension n’est pas le vrai « -K ». Ce processus de compréhension que l’on appelle « -K », inclut des souffrances, des frustrations et des solitudes. Obtenir certaines informations ou des faits, ce n’est pas le vrai « -K », c’est comme un cannibale, il prend seulement des choses, mais il ne veut pas construire une relation sentimentale ou un échange avec quelqu’un d’autre. Bion a décrit ces phénomènes avec un langage poétique : « il heurte violemment la tête de la femme, mon Dieu, il est comme une roche, qui est en train de casser un œuf ! Il suce – comme un cannibale ! Il suce la cervelle... l’obscurité tombée. Puisqu’il ne peut pas obtenir de nourriture dans le passé, il ne peut plus récupérer son énergie vitale, suce l’objet. C’est la noyade dans la dépression infinie ».
34 Deux voies s’offrent à nous pour intensifier une relation avec un patient. La première est d’utiliser des mots simples et concrets pour décrire les faits et les sensations. Puisque les sensations existent dans notre cœur, on n’a pas besoin de beaucoup de mots, il suffit que l’on se regarde et se sourie. Le langage n’a pas de poésie, même les interlocuteurs ne sont pas nécessairement poétiques. La poésie naît de la liberté de la convention, et de sa compréhension de l’être. Un exemple typique vient de l’idée de l’hypnose d’Erikson. En utilisant des méthodes de narration hypnotique, il offrira aux patients une riche imagination. Il a été constaté que si l’histoire associe moins de problèmes avec les patients, ils peuvent produire plus d’associations. Si on guide l’imagination vers le sens positif, les patients seront à même de creuser leurs propres ressources pour produire un effet thérapeutique.
35 L’autre voie est d’utiliser notre talent, de produire des mots séduisants comme des poésies, ou des chansons, qui donnent aux gens un sentiment de beauté, de richesse en poésie. La patiente précédente a utilisé deux œuvres littéraires différentes (« Des choses à la dynastie Ming » et « Le Rêve dans le pavillon rouge »). Par la métaphore, elle prend l’auteur ou le rôle principal de l’œuvre pour se comparer à un homme et une femme pour symboliser ses sentiments. En s’appuyant sur la compréhension de ces multiples sens de la langue poétique, le thérapeute a discuté de la signification symbolique avec la patiente pour créer une bonne relation thérapeutique. Il faudrait être prudent avec le narcissisme du thérapeute : « si saisir l’inspiration à l’instant, est la perte de la poésie », alors, « tout toilettage excessif et description obscure est une sorte de refus du poétique ».
36 Quel type de langage devrions-nous utiliser pour parler avec le patient ?
37 La classification de la parole de Merleau-Ponty peut nous aider à comprendre ce phénomène. Il distingue deux sortes de paroles : la « parole parlante » et la « parole parlée ».
38 Si l’on apprend simplement une sorte de signe pour dire des paroles que l’on a comprises, c’est la parole parlée. Comme nous le savons tous, selon Freud, la première technique psychanalytique est l’association libre. Selon lui, tant qu’il est allongé sur le divan et que le thérapeute ne peut le voir, le patient régresse pour exprimer librement des pensées folles même si elles sont terribles, non autorisées et sales, et ses symptômes seront atténués. Lorsque le patient parle de ses idées conflictuelles, il est soumis encore fortement à différents types de résistances. Freud a dit aussi : « L’association libre n’est pas libre ». En fait, même si le patient parle mécaniquement de ses idées sans émotions, ou évoque juste une simple répétition des souvenirs du passé, c’est une sorte de « parole parlée ». « L’association libre n’est pas libre » est une conception classique de la résistance, et maintenant, quand on y regarde d’un point de vue poétique, on dit que l’association libre n’est pas poétique.
39 La « parole parlante » est une parole de re-création. La création d’une telle parole dans le traitement est due à la réciprocité de deux personnes. Stern (Stern, 2000) a proposé le terme de « dérapage » (slippage) qui renvoie à la différence entre une connaissance acquise par les enfants à partir leur propre vie personnelle et une connaissance « officielle » ou « sociale » dans un langage codé. Bien que la langue puisse bien décrire une variété d’états émotionnels comme la colère, le bonheur, la peur, l’anxiété et ainsi de suite, elle ne décrit pas bien les multiples dimensions caractéristiques des sentiments. La langue promeut l’expression simple et directe, mais ne peut exprimer des nuances entre différents états émotionnels. Le dérapage se produit aussi dans l’expérience et dans le langage. La langue ne peut décrire avec exactitude une expérience émotionnelle associée à d’autres, ne peut pas être exacte dans la mesure où un mot ne peut pas être remplacé. Avant que les bébés apprennent à utiliser des mots pour exprimer, réaliser cette différence, ils se sentent anxieux, ils vont renforcer la communication avec les soignants : le résultat est le changement de la « parole parlée » en « parole parlante », c’est-à-dire la formation de la poésie. En somme, nous pouvons voir que la poésie est plus grande que l’expression de la parole, mais aussi plus grande que la langue elle-même.
40 Mais quelles sont les sources poétiques et d’où vient la poésie d’une personne ?
41 Selon l’herméneutique des symboles, Paul Ricoeur a proposé que la poésie aurait commencé selon trois orientations : l’orientation liée à l’Univers, qui fait que certaines personnes expliquent initialement le monde inconnu par des éléments - comme le propose la théorie des cinq éléments : Métal, Bois, Eau, Feu, Terre – et feraient ainsi des changements de temps et de végétations des signes divins. Concernant l’orientation onirique, elle mettrait d’accord l’Univers et Dieu. Cette troisième dimension apportée par Ricoeur, la « qualité poétique est « devenue un nouveau trait de notre langue ».
42 L’Occident est profondément influencé par la mythologie grecque. Le complexe d’Œdipe de Freud en est issu. Toutefois, dans ce sens, l’univers, la nature est une chose externe qui est pleine de pouvoirs mystérieux et terribles. Le philosophe allemand Emmanuel Kant a dit : « Ce que nous craignons est le firmament étoilé au-dessus et la loi morale intérieure ! ».
43 Confucius dit aussi quelque chose de similaire : « On ne parle pas de l’étrange, de la force, du désordre et des dieux », « on ne connaît pas encore la vie, comment peut-on connaître la mort », ou encore « on respecte et on s’éloigne des fantômes et des dieux. ». Toutes ces idées sont de Confucius. Pour l’univers mystérieux, les façons d’interpréter le monde sont similaires, c’est-à-dire que le développement d’une culture a des liens avec les traits nationaux, dont les mythes sont la façon majeure de traiter les conflits.
44 En Occident, la mythologie grecque est la source de la métaphore. En Chine, il y a aussi beaucoup de personnages mythologiques et de récits : le récit de l’origine du monde, Pan Gu qui crée le ciel et la terre, Nü Wa qui reconstitue le ciel, Jing Wei qui remplit la mer... Ces mythes ont façonné l’éducation des enfants dans les temps anciens, ils ont intériorisé la transmission culturelle de la Chine. Les enfants chinois d’aujourd’hui sont profondément amoureux de Donald Duck et de Mickey Mouse, ou de Harry Potter. C’est bien dommage.
45 Freud a l’idée géniale d’explorer le rêve. Il considère que le rêve est un moyen de traiter et d’exprimer le conflit intrinsèque. Il n’a pas fait comme Jung, Dali ou Picasso qu’en agrandir le côté artistique .
46 Les hommes expriment les émotions à travers les louanges de la nature, pour gérer leur peur et leur crainte de la force mystérieuse. Ils ont trouvé plusieurs solutions :
- la religion et ses cérémonies rituelles
- les œuvres littéraires
- l’exploration scientifique
- les symptômes
48 Il est bien connu que la langue des œuvres religieuses est très belle et pleine de poésie, les œuvres littéraires aussi, mais peu de gens peuvent voir la poésie dans des symptômes cliniques du patient. Toutefois, de retour à leur source, ils ont trouvé la poésie dans des symptômes. Par exemple, le patient de l’hystérie de conversion a des symptômes « les plus poétiques », leur sens symbolique a presque « une grande précision. » C’est comme si nous disions, qu’aller au théâtre pour voir des interprètes excellents dont les mouvements et la parole exagérés nous permettent d’être en résonance avec leurs drames et d’ être séduits, nous permettait de dire que nous étions « poétiques ». Toutefois, la poétique du symptôme est au prix de la perte de fonction du Moi.
49 La théorie de la relation d’objet souligne la relation d’attachement, insiste sur la relation entre le comportement d’attachement et le comportement d’exploration. Si la relation d’attachement d’une personne est le mode de sécurité, son intérêt d’exploration est plus fort. Toute la peur de la nature et de l’univers peut montrer à travers la relation d’attachement avec les soignants importants, que le moyen majeur de production de poésie est l’objet.
50 De cette façon, nous sommes revenus au début du sujet. Le thérapeute établit une relation avec le patient pour intérioriser une nouvelle relation d’objet, et à travers cette relation développer un Moi indépendant. Comment doit il /elle faire ? être comme le poète « sans identité » décrit par Keats ou être celui qui a été décrit par Yin Qian qui a une réflexion profonde et une riche imagination, et qui la transforme en une belle langue, pour faire face aux patients ?
51 À cet égard, Winnicott parle de « la mère suffisamment bonne », Bion parle d’un « conteneur ». De même un thérapeute chinois reconnu Zeng Qifeng a fait référence à « l’arrogance modérée ». Je pense que ce mot est plein de poésie. Dans le mot « arrogance », il y a aussi l’indépendance, le professionnalisme et le narcissisme du thérapeute, mais avant de parvenir à « modérée » nous avons besoin de prendre du temps.
52 Je tiens à mettre fin à cet article avec le distique élégiaque pour la plus belle poétesse et architecte chinoise Lin Huiyin, écrit par Jin Yuelin, un philosophe chinois moderne. J’espère que thérapeute et patient vont travailler ensemble pour atteindre cet état :
53 Une chute d’eau poétique,
54 Un soleil d’avril pour toujours.
BIBLIOGRAPHIE
- 1D. Edwards, M. Jacobs : la conscience et l’inconscient. BeiJing University Press, Janvier 2008.
- N. Barden, T. Williams : parole et symbolique, BeiJing University Press, Janvier 2008
- YANG Da-Chun : la langue, le corps, l’altérité. Maison d’édition de La vie, les lecteurs, le nouvelle connaissance, Novembre 2007
- Merleau-Ponty, La Prose Du Monde, p. 17
- Merleau-Ponty, Signes, pp. 93-94
- Ricoeur : Vérité historique, p. 284
- Liu Mingjiu Recherches sur le nouveau roman, China Social Sciences Press. Juin 1986. Pu Dong, la poésie, Rainer Maria Rilke, .moment grave, Journal de Wen Hui , le 16 juin 2009.
Mots-clés éditeurs : Affect poétique, Chine, Confucius, Culture, Écoute psychanalytique
Date de mise en ligne : 29/06/2010
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