Thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement appliquée aux couples
- Par Florence Louppe
- et Hassan Rahioui
Pages 183 à 198
Citer cet article
- LOUPPE, Florence
- et RAHIOUI, Hassan,
- Louppe, Florence.
- et al.
- Louppe, F.
- et Rahioui, H.
https://doi.org/10.3917/tf.182.0183
Citer cet article
- Louppe, F.
- et Rahioui, H.
- Louppe, Florence.
- et al.
- LOUPPE, Florence
- et RAHIOUI, Hassan,
https://doi.org/10.3917/tf.182.0183
Introduction
1Notre société contemporaine a évolué vers un renforcement de l’individualisme. Cette mutation sociétale centrée sur la réalisation de soi vient bousculer les équilibres relationnels et les rapports sociaux. Les liens à la société, aux pairs et même au sein de la famille ont changé et risquent de se fragiliser. Parmi les disciplines ayant exploré ce mouvement, la recherche en sociologie permet d’évaluer ces changements et s’est intéressée entre autres à identifier ce qui caractérise le fonctionnement du couple contemporain à l’aune de cette mutation sociétale. Ainsi, une étude épidémiologique, menée auprès d’environ mille cinq cents couples suivis au cours des deux dernières décennies en Suisse, a permis de décrire le style d’interaction conjugale le plus représenté actuellement, surtout auprès des jeunes générations, dont le principe central consiste à ce que le couple soit au service de l’individu (Widmer et coll., 2004). La dynamique de ce couple est une dynamique de négociation permanente des droits et des orientations individuelles, où rien n’est acquis pour le couple mais tout est fait pour l’individu (les projets, les devoirs de chacun, les valeurs prioritaires, etc.). La création d’attentes, de normes et de valeurs communes, pour que le couple puisse faire face aux adversités, n’est alors plus une priorité.
2Face à cette évolution vers une société de plus en plus individualiste, certains vont être plus vulnérables et en difficulté à atteindre un épanouissement personnel. De même, d’un point de vue conjugal, cette même étude sociologique a montré que ce style d’interaction au sein du couple centré sur la réalisation de soi est associé à un niveau significativement plus élevé de conflit conjugal (Widmer et coll., 2004). Ce constat sociologique prend sens d’un point de vue psychopathologique grâce à la théorie de l’attachement. En effet, comme il sera détaillé au début de cet article, en cas de style d’attachement insécure, l’individu qui a plus de mal à satisfaire ses attentes et ses besoins de réassurance, et qui est plus en difficulté pour réguler ses émotions, est donc d’autant plus à risque de souffrance au sein de cette structure conjugale individualiste. L’objectif principal de cet article est de proposer une approche thérapeutique destinée aux couples et s’appuyant sur la compréhension psychopathologique du couple grâce à la théorie de l’attachement. L’approche thérapeutique qui sera proposée est un modèle de thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement adapté au couple.
Attachement, vulnérabilité individuelle et vie de couple
3Selon Bowlby (1969), auteur de la théorie d’attachement, l’enfant se construit au moyen des relations avec les personnes significatives qui l’entourent, c’est-à-dire ses figures d’attachement. Ainsi, si lorsque l’enfant a été en détresse, ses figures d’attachement ont répondu de manière adéquate à ses besoins, il développe d’une part une image de l’autre comme digne de confiance, sur qui l’on peut compter et d’autre part une image de soi comme digne d’amour, et ayant de la valeur. C’est au fur et à mesure des expériences issues de cette activation du système d’attachement que l’enfant va pouvoir se sentir plus ou moins en sécurité et développer des modèles de représentations mentales de soi et d’autrui, appelés modèles internes opérants (MIO). Ces MIO vont servir de base pour anticiper les interactions futures et jouent un rôle essentiel de régulation du sentiment de sécurité en se réactivant dans les situations de stress important tout au long de la vie.
4En 1991, Bartholomew propose une typologie en quatre catégories des formes d’attachement chez l’adulte. Cette typologie est basée sur le concept de « MIO », puisque chaque catégorie correspond à la combinaison de notre représentation de soi et de notre représentation d’autrui. Ainsi, on distingue les sujets « sécures » (représentation de soi et des autres positives), les sujets « insécures ambivalents » (représentation de soi négative et représentation des autres positive), les sujets « insécures évitants » (représentation de soi positive et représentation des autres négative) et les sujets « insécures craintifs » (représentation de soi et des autres négatives).
5L’insécurité du style d’attachement ne constitue pas en soi un élément psychopathologique. Toutefois, il a pu être montré de façon reproductible l’existence d’un lien évident entre l’organisation de l’attachement et l’état de santé psychique. En effet, le style d’attachement insécure doit être considéré comme un facteur de vulnérabilité avec un risque accru de survenue de troubles psychiques (Fowler et coll., 2013 ; Mickelson et coll., 1997). Dans son article de 2003, Mikulincer propose un modèle pouvant expliquer ce lien entre style d’attachement insécure et vulnérabilité psychique. Selon lui, le système d’attachement s’active lorsque l’individu est confronté à une situation de menace ou de détresse et la stratégie mise en place pour tenter de surmonter cette situation sera différente en fonction du style d’attachement. En effet, selon lui, le sujet sécure parvient à utiliser des stratégies de régulation émotionnelle efficaces et constructives, alors que les sujets insécures vont avoir recours à des stratégies secondaires d’attachement souvent dysfonctionnelles. Chez les sujets évitants il s’agit d’une désactivation du système d’attachement, en interdisant toute proximité ou interdépendance dans les relations, en niant tout besoin d’attachement et en réprimant les émotions. Alors que chez le sujet ambivalent, il s’agit d’une hyperactivation du système d’attachement, consistant en une quête de proximité et de réassurance démesurée, associée à de la rancœur et de la colère lorsque cela n’est pas obtenu. Ces stratégies de régulation émotionnelle dysfonctionnelles risquent de conduire à un épuisement émotionnel et favoriser l’émergence de symptômes psychiques.
6A partir de ce modèle, il paraît donc évident que l’insécurité du style d’attachement aura des conséquences majeures sur la vie relationnelle du sujet. Ainsi, la prise en charge de patients insécures semble donc indissociable d’une approche prenant en compte sa vie interpersonnelle et familiale. Un domaine classique pouvant être synonyme de souffrance chez ces sujets est la vie de couple. En effet, comme le propose Hazan et Shaver (1987), le couple est le domaine relationnel où chaque membre va se voir donner le rôle de figure d’attachement pour l’autre. Pour ces auteurs, les liens émotionnels entre les partenaires amoureux ressemblent à ceux existant entre les enfants et ceux qui en prennent soin. Les partenaires amoureux deviennent des figures d’attachement puisqu’ils sont la cible de la recherche de proximité ; une source de protection et de soutien ; et une base sécurisante qui encourage l’individu à poursuivre ses propres objectifs dans le contexte d’une relation de confiance (Hazan, Shaver, 1994). Dans ce cadre, des individus sécures peuvent utiliser leurs partenaires comme une source de confort et de régulation émotionnelle ; en retour ils sont en mesure de faire la même chose pour eux. Il en va autrement pour les individus insécures qui ne s’attendent pas à ce que leur figure d’attachement amoureux soit disponible pour eux, tant ils ont été échaudés par leurs relations passées, pouvant aboutir à des situations de détresse et de souffrance au sein du couple.
7Ce lien entre insécurité du style d’attachement chez l’un ou les deux membres du couple et difficultés au sein du couple a d’ailleurs déjà été démontré par de nombreuses études. Une sécurité du style d’attachement a pu être associée à un meilleur fonctionnement dans la vie de couple avec recours à des comportements plus positifs dans les interactions (soutien, recherche de compromis, communication, interactivité) (Cohn et coll., 1992). Toujours dans le même sens, Seedall et Wampler (2013), qui ont mené plusieurs études à ce sujet, retrouvent une association entre insécurité du style d’attachement et « plus d’expression d’affects négatifs, moins de respect, moins de disponibilité, plus d’évitement et moins de volonté à négocier au cours des interactions avec le/la partenaire ». Il semble intéressant de souligner que dans ces études, ils ont évalué la relation entre la sécurité de l’attachement mesurée selon l’AAI (Adult Attachment Interview) et les comportements du sujet au sein du couple. Or l’AAI est un outil d’évaluation du style d’attachement qui se base sur le récit des expériences vécues au cours de l’enfance avec la famille d’origine. Ainsi, comme le précisent les auteurs, leurs études ne démontrent pas de lien entre le déroulement de l’enfance en termes d’attachement et les difficultés de vie de couple à l’âge adulte, mais plutôt un lien entre les représentations héritées des interactions avec la famille d’origine et le mode d’interaction au sein de la vie de couple. Il est important de souligner cette distinction, car elle permet d’insuffler une dynamique positive à la thérapie de couple, en proposant aux patients de s’intéresser à leur histoire personnelle avec leur famille d’origine respective afin de travailler sur leurs représentations relationnelles qui en découlent et qui peuvent grâce à la thérapie s’assouplir et se corriger.
8Ce résultat est d’ailleurs soutenu par la notion de « défaut de flexibilité représentationnelle » des relations chez les sujets insécures. Cette notion illustre à nouveau le lien qu’il peut y avoir entre le mode relationnel entretenu par le sujet insécure avec sa famille d’origine et l’apparition de difficultés relationnelles actuelles. L’attachement sécure permet d’avoir une flexibilité représentationnelle qui fait qu’au cours du temps et des nouvelles relations, le sujet va pouvoir réévaluer et ajuster ses MIO en conséquence. Arrivé à l’âge adulte, le sujet sécure a donc intégré ses expériences de l’enfance, mais parvient à les remettre en question et à fonctionner indépendamment du passé et des attentes parentales. Alors que les attachements insécures vont être associés à une certaine rigidité représentationnelle ne permettant pas la réévaluation de leurs MIO. Les nouvelles expériences relationnelles et les interactions interpersonnelles auront même tendance à subir une distorsion représentationnelle afin de rester conformes aux MIO existants (Delage, 2007). Ainsi, les sujets insécures ont en quelque sorte un manque d’autonomie par rapport à leurs MIO construits au cours de l’enfance (Cohin, Miljkovitch, 2007). Leurs modes relationnels antérieurs avec leur famille d’origine et les représentations héritées du lien avec la famille d’origine vont venir influencer leurs relations interpersonnelles actuelles. Cette notion est donc essentielle pour comprendre le lien entre insécurité et difficultés au sein de la vie de couple et semble donc pertinente à prendre en compte au cours de la thérapie de couple.
9Enfin, cette notion de « flexibilité représentationnelle » suggère donc la capacité de révision des MIO mais aussi la possibilité de mise en place de différents MIO en fonction des relations. Dans cette lignée, Bretherton (1999) défend l’idée que le style d’attachement ne doit pas être considéré uniquement comme un trait de fonctionnement du sujet mais comme un trait spécifique à une relation donnée. Ainsi, si on revient à la typologie proposée initialement par Bartholomew (1991) et décrite plus haut, les sujets ont en réalité bien souvent des modes d’attachement complexes, pouvant associer et osciller entre des stratégies plus ou moins sécures ou insécures en fonction de la relation interpersonnelle. Là encore cette notion semble essentielle pour le travail à mener en thérapie de couple puisqu’elle permet de considérer la possibilité de se créer un MIO distinct lié à la relation entretenue avec le partenaire amoureux et de faire évoluer les représentations de soi et d’autrui.
10En résumé, non seulement la théorie de l’attachement est pertinente pour la compréhension clinique des difficultés relationnelles au sein du couple, mais de plus elle permet d’insuffler un dynamisme à la thérapie et une ouverture vers un changement positif du mode relationnel conjugal. Cette théorie a la force de permettre un travail sur les liens entre la vulnérabilité individuelle de chaque membre du couple en lien avec son style d’attachement, les représentations relationnelles héritées des interactions précoces avec la famille d’origine et les difficultés/conflits relationnels au sein du couple.
11Dans la suite de cet article nous allons donc proposer un bref état des lieux de prises en charge actuellement proposées, associant approche attachementiste et thérapie de couple. Enfin, il sera proposé un nouveau modèle de prise en charge de couple s’inspirant de la thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement (TIP-A). Ce modèle a pour objectif de permettre un travail sur la vulnérabilité individuelle de chaque membre du couple liée à son style d’attachement, et de s’intéresser avec le couple sur les influences réciproques entre cet aspect et leur vie conjugale afin de provoquer un changement positif sur les interactions du couple.
Illustration de thérapies de couple avec approche « attachementiste » actuellement proposées
Emotionally Focused Therapy
12L’Emotionally Focused Therapy (EFT) pour les couples est une approche thérapeutique structurée brève développée dans les années 1980 aux Etats-Unis par S. Johnson et L. Greenberg, dont l’efficacité a été démontrée par plusieurs études. Il s’agit d’une approche thérapeutique pour les couples dont un des principaux fondements théoriques est la théorie de l’attachement. Selon le principe régissant l’EFT (Greenman, Johnson, 2013), la théorie de l’attachement permet d’apporter une explication satisfaisante sur l’origine des conflits de couple ou à l’inverse sur l’harmonie au sein du couple. En effet, l’expression du vécu émotionnel et la capacité du partenaire à y répondre de manière adaptée sont les déterminants de la création d’un lien sécure entre les partenaires et les principaux facteurs prédictifs d’une satisfaction/harmonie au sein du couple. D’où la pertinence de l’EFT qui encourage le couple dans son expression émotionnelle, le rôle du thérapeute étant d’aider les conjoints à reconnaître, nommer et agir de façon appropriée à l’émotion vécue, surtout lors des interactions conflictuelles au sein du couple.
13Johnson S. (2001) propose la notion de « blessure d’attachement » (attachment injury) pour comprendre l’origine du conflit et comme piste de travail au cours de la thérapie. Cette notion s’appuie sur la théorie de l’attachement pour expliquer les conséquences négatives des comportements de trahison (infidélité, déception, comportement déloyal, etc.) sur les interactions de couple. La blessure d’attachement correspondrait dans la vie du couple à un moment où alors qu’un des membres était en situation critique de besoin de réconfort et d’aide, l’autre membre a échoué ou a trahi la réponse attendue. Ils proposent dans le cadre de l’EFT de rechercher l’événement à l’origine de la blessure d’attachement, d’encourager le partenaire blessé à exprimer ses émotions négatives en lien avec cet événement, de montrer le lien entre cet événement et les interactions négatives au sein du couple qui en découlent, afin que le partenaire blessé puisse à nouveau demander de l’aide en cas de vulnérabilité et que l’autre partenaire puisse y répondre de façon adaptée.
14La structure de l’EFT se divise en trois phases avec des objectifs différents (Johnson, Greenman, 2006). Le premier stade, dit « de désescalade », s’appuie sur la création d’une forte alliance thérapeutique pour permettre l’exploration émotionnelle. C’est au cours de ce stade que sont identifiés la « blessure d’attachement » et les sujets de conflits ; que sont évaluées les émotions à l’origine des comportements dans le couple et de la dynamique dysfonctionnelle du couple. Le deuxième stade est celui de la « restructuration de la dynamique », l’objectif étant d’unir le couple pour lutter contre sa dynamique dysfonctionnelle en l’aidant à comprendre sa problématique en termes de besoins d’attachement et d’émotions. Le thérapeute va encourager l’expression des besoins, des émotions et des croyances sur soi et sur l’autre. Il va mener à l’acceptation de ceux-ci chez l’autre partenaire. Chaque partenaire est alors invité à changer sa prise de position, à faire confiance à l’autre, à exprimer ses besoins et ainsi à participer à la transformation progressive de la dynamique. Enfin le troisième stade de « consolidation » a pour objectif d’aider le couple à maintenir la dynamique positive et sécurisante acquise au cours de la thérapie.
15Ainsi, l’EFT axe l’exploration, la compréhension du problème et le travail uniquement sur les expériences actuelles du couple. Selon cette approche, la transformation de la dynamique interrelationnelle va se révéler dans le contexte présent de nouvelles expériences émotionnelles marquées par des interactions positives qui favorisent un attachement sécurisant. La théorie de l’attachement a donc une place importante dans l’EFT dans le sens où cette thérapie va faciliter la mise en place de stratégies d’attachement plus sécures et fonctionnelles au sein du couple, mais sans prendre en compte l’origine précoce des stratégies d’attachement des membres du couple. Dans leur article publié en 2013 (Seedall), Wampler et son équipe définissent l’attachement comme une « construction transgénérationnelle qui prend en compte la contribution des expériences passées sur le mode relationnel actuel », or l’EFT va améliorer la qualité des interactions dans le couple, mais n’aborde pas l’influence des expériences d’attachement passées sur les relations actuelles et sur le processus thérapeutique en cours. Aucun travail sur l’histoire personnelle de chaque membre du couple avec sa famille d’origine n’est fait, ce qui permettrait au couple de comprendre non seulement le style d’attachement de chacun mais aussi l’influence sur leur relation actuelle. Cette approche s’attaque donc aux conflits actuels sans tenter de comprendre pourquoi chacun réagit comme il le fait et se prive donc non seulement d’une piste de travail intéressante pour provoquer le changement, mais prive aussi le couple d’une grille de lecture sur le lien transgénérationnel qui peut lui permettre de mieux supporter les conflits actuels en comprenant que leur source n’est pas forcément liée au couple lui-même. Comme le suggère Wampler, l’économie de ce travail sur les liens transgénérationnels n’est peut-être pas un frein sur l’efficacité de l’EFT lorsqu’il s’agit de couple avec un attachement suffisamment sécure, mais cela risque d’avoir un bénéfice limité chez des patients plus insécures. En cas d’insécurité d’attachement nous pensons qu’au-delà d’un travail sur les interactions conjugales, un travail sur la relation conjugale en termes de représentation de soi et de l’autre et de régulation émotionnelle sera d’abord nécessaire, tel qu’il est décrit dans le modèle que nous proposons plus loin.
Thérapies de couple associant approche attachementiste et systémique
16Concernant les thérapies de couple associant approche attachementiste et systémique, différentes pistes de réflexions ont déjà été proposées. La théorie de l’attachement et la pensée systémique ont un lien fort, puisqu’elles se basent toutes deux sur l’observation et l’analyse des comportements des individus en interaction avec leurs proches. Ainsi, nombreux auteurs ont voulu rapprocher ces deux mouvements théoriques dans la pratique des thérapies familiales et de couple.
17Concernant les prises en charge familiales, différents concepts ont été proposés pour allier approche systémique et attachementiste. Par exemple avec la notion de « secure family base » définie comme un réseau relationnel fiable sécurisant au sein de la famille, proposé par J. Byng-Hall (1995). Ou encore avec le modèle en « réseau » (« network perspective ») de Kozlowska (2002), qui s’intéresse au lien entre problématique dynamique familiale et symptomatologie individuelle. Concernant les prises en charge de couple, M. Delage (2013) a travaillé sur la mise en place d’un modèle intégrant la théorie de l’attachement et la pensée systémique. Il souligne l’importance de prendre en compte l’histoire personnelle de chacun pour pouvoir comprendre le couple actuel et décrit un attachement dans le couple se situant à l’entrecroisement de deux axes : celui de l’héritage de l’enfance et celui qui s’établit dans l’actualité des relations avec le partenaire. La notion de « modèles internes opérants du couple » est proposée, correspondant à l’intégration des MIO de chacun et des MIO construits ensemble dans les attachements actuels.
18Le modèle de thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement appliqué aux couples qui va être présenté permet justement de travailler avec le couple sur la construction de l’attachement de chacun. Ce modèle prend donc en compte l’influence de l’histoire personnelle de chacun sur le vécu actuel du couple, mais il permet aussi de travailler sur la vulnérabilité que chaque membre du couple peut présenter en fonction de son style d’attachement. En effet, comme il a été vu, un style d’attachement insécure est, en cas de stress, à l’origine de la mise en place de mécanismes d’interaction inopérants ayant des conséquences néfastes sur les relations du sujet, notamment sur sa vie de couple (Cohn et coll., 1992 ; Seedall, Wampler, 2013). Cette vulnérabilité individuelle doit donc faire partie des axes de travail thérapeutique, pour permettre à chacun d’acquérir une capacité d’aménagement et de réajustement de ses MIO liés à son passé, avant d’espérer avoir une action sur les « modèles internes opérants du couple » et sa dynamique.
Proposition de modèle de thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement appliqué aux couples
19La thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement (TIP-A) découle de la thérapie interpersonnelle classique développée à la fin des années 1970 par G. Klerman (1989) et dont l’approche thérapeutique est partie du constat d’une interaction bidirectionnelle entre la symptomatologie dépressive et les événements de vie interpersonnels du patient. L’efficacité de la thérapie interpersonnelle classique a été reconnue par de nombreuses études randomisées (Elkin et coll., 1995 ; Cuijpers et coll., 2011), et fait partie des recommandations internationales pour le traitement de la dépression (APA, 2010 ; HAS). Cette approche thérapeutique met en lien la symptomatologie du patient avec sa vie sociale, interpersonnelle et ses capacités à être en relation avec ses proches, il est donc inévitable de s’intéresser au style d’attachement du patient. C’est à partir de ce constat que la TIP-A s’est développée, intégrant à l’ossature de la thérapie interpersonnelle classique un modèle d’intervention qui cible l’importance de la notion d’« attachement » (Rahioui, 2016 ; Bay-Smadja, Rahioui, 2015). Il s’agit donc d’une thérapie brève, se déroulant sur 12 à 16 séances hebdomadaires, selon une structure en 3 phases (phase initiale, phase intermédiaire et phase finale) et qui travaille sur l’influence entre la symptomatologie dépressive et l’évolution du domaine problématique interpersonnel dans lequel se trouve le patient (conflit interpersonnel, transition de rôle ou situation de deuil). Mais la cible thérapeutique de la TIP-A est, avant tout, les modalités d’activation du système d’attachement du sujet face à cette situation de détresse. L’activation du système d’attachement fait intervenir différents niveaux en cascade qui seront pris en compte au cours de la thérapie (Mikulincer et al., 2003). Tout d’abord, l’activation du système d’attachement va faire appel aux représentations acquises sur soi, sur autrui et reposant sur le MIO. Ensuite, en fonction de ces représentations acquises, le sujet a développé des stratégies de régulation émotionnelle plus ou moins fonctionnelles en fonction du style d’attachement (hyperactivation chez les sujets insécures ambivalents et désactivation chez les insécures évitants). Enfin, la mise en scène de ces stratégies dysfonctionnelles de régulation émotionnelle peut aboutir à un épuisement émotionnel et vient perturber les relations interpersonnelles, ce qui nourrit d’autant plus la survenue d’une souffrance psychique. Ainsi, la TIP-A a pour objectif d’aider à la résolution de la problématique interpersonnelle du patient (et donc aussi de sa symptomatologie dépressive) en travaillant sur ces 3 niveaux : les représentations de soi et d’autrui, les stratégies de régulations émotionnelles et les modes relationnels interpersonnels.
20Les répercussions de ces stratégies inopérantes découlant de l’activation du système d’attachement se font évidemment ressentir au sein de la vie de couple (Cohn et coll., 1992 ; Seedall, Wampler, 2013). En effet, le couple est un domaine relationnel où chaque membre se voit donner le rôle de figure d’attachement pour l’autre, et par conséquent un domaine où, en cas de stratégies de régulation émotionnelle dysfonctionnelles chez l’un ou les deux membres, la souffrance peut vite se faire ressentir. D’ailleurs, en consultation de TIP-A, un des domaines problématiques le plus fréquemment apporté par les patients est le conflit de couple. En plus d’être un domaine où les attentes et les besoins liés à l’attachement sont omniprésents, le couple est la communion de deux histoires familiales originelles, où il va falloir trouver un compromis entre des valeurs éducationnelles et culturelles différentes. La confrontation au sein du couple des deux systèmes d’attachement plus ou moins sécures et des différences liées à l’histoire personnelle de chaque membre va rendre l’émergence des conflits inévitable. Le travail fait avec les patients déprimés au cours de la TIP-A en individuel centré sur le conflit de couple a fait ses preuves sur l’amélioration de la symptomatologie dépressive. De plus, la pratique clinique nous a permis de constater qu’en permettant au patient de réajuster ses modalités relationnelles liées à son style d’attachement, cette approche thérapeutique a un effet positif sur la qualité de vie du couple. Ainsi chez un couple en détresse, l’application de cette approche thérapeutique auprès de chaque membre, adaptée au style d’attachement de chaque partenaire et aux difficultés interactionnelles qui en découlent, devrait être d’autant plus efficace sur l’amélioration de la qualité de vie au sein du couple. Il semblait donc pertinent de réfléchir au développement d’un modèle de TIP-A applicable aux couples.
21Ce modèle de TIP-A appliqué aux couples est basé sur une approche attachementiste, ce qui est pour la prise en charge des couples, une approche qui présente de nombreux avantages (cf. partie I). De plus, contrairement à d’autres thérapies de couple basées sur l’attachement (tel que l’EFT), le modèle proposé va permettre de prendre en compte la notion d’« influence transgénérationnelle », et celle de « vulnérabilité individuelle ». Premièrement, concernant la notion d’« influence transgénérationnelle », comme nous l’avions déjà souligné, en abordant la pratique de l’EFT (qui pour rappel axe le travail sur la qualité des relations actuelles dans le couple sans faire référence aux liens transgénérationnels), il nous semble essentiel de s’intéresser à l’histoire personnelle de chaque membre du couple avec sa famille d’origine, aux représentations héritées de l’enfance pour comprendre leurs influences sur les interactions actuelles du couple (Delage, Cohin, Miljkovitch, 2007). Non seulement les représentations héritées des interactions avec la famille d’origine viennent influencer les relations actuelles, mais en plus un éventuel conflit non résolu rattaché à la famille d’origine peut venir alimenter le conflit de couple actuel. Certaines difficultés actuelles du couple peuvent être le reflet d’efforts visant à contrôler et à se défendre contre des conflits relationnels anciens et perturbateurs appartenant à la famille d’origine (Framo, 1976), auxquels le thérapeute doit s’intéresser. Deuxièmement, concernant la notion de « vulnérabilité individuelle », nous pensons que le thérapeute doit prendre en compte cette vulnérabilité liée au style d’attachement individuel et proposer tout d’abord un travail à ce niveau-là, avant de pouvoir avoir une action sur les interactions dans le couple. En effet, l’action thérapeutique doit respecter les différents niveaux dysfonctionnels liés à l’activation du système d’attachement, comme décrit plus haut. Un travail doit donc d’abord être fait sur les représentations de soi/d’autrui et sur la régulation émotionnelle de chaque membre du couple (dépendant de son style d’attachement), avant de pouvoir aider le couple dans ses interactions. Comme nous allons le voir, notre modèle propose donc des temps thérapeutiques en individuel et des temps thérapeutiques en couple.
22Enfin, il faut souligner que notre modèle de TIP-A appliqué aux couples ne semble pas indiqué si l’un des deux membres est en situation de décompensation psychique, telle qu’en dépression aiguë. En effet, le conflit de couple peut être vécu comme la menace de la perte de ce qu’il y avait dans la relation de couple en termes de sécurité et de réconfort. Cette menace va activer le système d’attachement et la mise en place des stratégies inopérantes qui en découlent, conduisant vers l’épuisement voire la dépression. A ce stade, une thérapie de couple n’est pas souhaitable car l’action thérapeutique ne pourrait être équilibrée du fait de la différence de l’état psychologique des deux membres. Une prise en charge individuelle du sujet déprimé doit être privilégiée, celle-ci se terminant par l’abord de la dynamique conjugale.
23Notre modèle de TIP-A appliqué aux couples, suit la structure de la TIP-A menée en individuel (voir Rahioui, 2016 pour plus de précision), avec quelques modifications de son déroulement, afin de s’adapter à la problématique de couple. Ci-dessous nous allons décrire ces adaptations apportées au modèle. De la même façon qu’au cours d’une TIP-A en individuel, la TIP-A appliquée aux couples se déroule sur 15 à 20 séances, découpées en 3 phases (phase initiale, phase intermédiaire et phase finale). Chaque phase ayant des objectifs thérapeutiques définis, qui pour certains devront être menés en présence du couple et pour d’autres en présence de chaque membre du couple pris individuellement.
La phase initiale
24Cette première phase se déroule sur 4 séances en présence des 2 membres du couple. Ces séances vont déjà permettre d’évaluer en détail avec le couple sa situation actuelle qui l’a conduit à venir consulter. Cela nécessite une exploration approfondie du conflit en cours et/ou des sources de souffrances au sein du couple, ainsi que du fonctionnement conjugal en général, en laissant tour à tour chaque membre du couple s’exprimer. Concernant l’exploration du conflit actuel, les partenaires doivent apporter des informations sur la nature du conflit (source du conflit propre à la dyade conjugale ou extérieure et concernant plus directement un des membres du couple ?), sur le type de désaccord (attentes en termes d’attachement incompatibles ? Besoins non satisfaits ? Manque de soutien, d’attention d’un partenaire vis-à-vis de l’autre ?), et enfin sur les modalités de gestion du conflit de chaque partenaire (attitudes de retrait ou d’engagement excessif ? Communication des attentes et des besoins d’attachement ? Sentiments exprimés ?) (Rahioui, 2016). Concernant l’exploration du fonctionnement du couple en général, il est intéressant de chercher à évaluer le niveau de satisfaction de chacun dans sa vie de couple, le niveau de confiance en soi et en l’autre, le niveau de collaboration en cas de problème rencontré, la gestion des séparations ou encore le niveau d’autonomie et de dépendance de chacun. Au cours de cette exploration avec le couple, le thérapeute doit être vigilant à la présence d’éventuels symptômes faisant évoquer un effondrement psychique chez l’un des partenaires. En effet, en cas d’épisode dépressif majeur chez l’un des sujets, il est conseillé d’interrompre la prise en charge en couple, afin d’orienter le patient concerné vers une prise en charge individuelle.
25Un autre objectif majeur de la phase initiale est de pouvoir évaluer les relations interpersonnelles de chaque membre du couple à l’aide d’un inventaire interpersonnel. Cet inventaire interpersonnel consiste à explorer toutes les relations significatives actuelles puis passées que le sujet a entretenues. Cela concerne les relations familiales, amicales, sociales et bien entendu romantiques. Le thérapeute sera particulièrement attentif à l’exploration concernant le couple, à son histoire ou encore aux raisons du choix de l’autre. Cette exploration doit permettre d’avoir accès aux représentations du sujet de lui-même et des autres, à sa capacité à rentrer en relation avec autrui et à ses attentes vis-à-vis de ses figures d’attachement, satisfaites ou pas. L’inventaire interpersonnel permet d’esquisser le schéma des interactions interpersonnelles entretenues par le sujet, ainsi que ses représentations de soi et d’autrui. Le thérapeute doit rester vigilant à la présence dans le parcours de chacun de patterns répétitifs, surtout de patterns répétitifs amoureux, c’est-à-dire dans le choix des partenaires, dans le déroulement des histoires amoureuses, dans les modalités de rupture, voire de patterns faisant écho à l’histoire conjugale parentale. Cette évaluation peut être délicate du fait de la présence des deux membres du couple. Il est important de respecter l’intimité de chaque partenaire, en laissant le libre choix à chacun de doser ce qu’il souhaite révéler sur ses relations, d’autant plus que l’inventaire interpersonnel pourra être repris en séance individuelle dans la suite de la thérapie. L’alternance entre séances individuelles et séances en couple permet donc de ne pas imposer un diktat de la transparence entre les conjoints. Chacun pourra doser ce qu’il souhaite dire en présence de son partenaire ou en tête à tête avec le thérapeute. Cependant, par rapport à ce point le thérapeute doit rester attentif au style d’attachement de chacun. Un sujet ambivalent aura tendance à évoquer facilement la détresse vécue à travers les différentes relations interpersonnelles, alors qu’un sujet évitant aura tendance à minimiser le vécu émotionnel et à reporter le problème sur l’autre. Ainsi, si le peu d’informations transmises face au conjoint relève plus d’une réticence pathologique liée à un évitement, cela devra être travaillé en individuel, sinon cela sera respecté. Enfin, même s’il est important de respecter l’intimité de chaque partenaire, la présence des deux membres du couple au cours de cet inventaire interpersonnel n’est pas sans intérêt. En effet, cela permet à chaque membre de pouvoir transmettre des informations sur son histoire personnelle dans un cadre sécurisant, et donc de permettre au conjoint d’accéder à un début de compréhension sur les représentations de l’autre. La notion de « cadre sécurisant » au cours de la TIP-A est essentielle. Cette relation thérapeutique sécurisante doit s’établir dès la phase initiale et est la condition nécessaire pour que les membres du couple puissent accepter de se livrer, d’explorer leur histoire faite de leurs relations, et éventuellement d’accepter de changer certaines modalités de leurs interactions. Cette relation thérapeutique sécurisante n’est possible qu’avec un thérapeute accessible, réactif, empathique et respectant une neutralité réflexive par rapport aux deux membres du couple. Enfin, la phase initiale se termine par la formulation du dispositif thérapeutique proposé. Des explications sont apportées sur le déroulement de la suite de la thérapie (nombre de séances, fréquence, etc.), et sur les objectifs thérapeutiques en s’assurant que cela est compatible avec les attentes du couple.
La phase intermédiaire
26Cette phase est de loin la plus longue car elle concentre le plus gros du travail thérapeutique. Son objectif étant dans un premier temps d’essayer de réajuster les stratégies inopérantes liées au style d’attachement de chacun des membres du couple, afin de pouvoir dans un deuxième temps accompagner le couple dans une modulation de ses interactions vers un mode plus serein et sécurisant. Le premier temps de réajustement des stratégies inopérantes (c’est-à-dire le travail de restructuration représentationnelle et le travail de régulation émotionnelle) est nécessaire pendant 5 à 8 séances et ne peut se faire que de façon séparée avec chaque membre du couple. De même que selon le modèle de TIP-A en individuel, c’est au cours de la phase initiale, et donc à partir de l’évaluation du niveau de désorganisation du style d’attachement des patients, que le thérapeute estime le nombre de séances qu’il faudra consacrer à ce travail de réajustement des stratégies d’attachement. Ainsi, en cas de troubles grave de l’attachement détecté chez l’un ou les deux membres du couple, 8 séances seront nécessaires pour accompagner au mieux le sujet dans la remise en question de ses représentations et la régulation de ses réponses émotionnelles. Ce travail s’adapte entièrement à la vulnérabilité individuelle de chacun en fonction de son style d’attachement et doit donc se faire avec chaque membre du couple de façon séparée à l’aune de la temporalité de chacun. Le choix du nombre de séances consacrées au travail en individuel sera énoncé avec la formulation du dispositif thérapeutique en fin de phase initiale. Le deuxième temps de la phase intermédiaire, qui concerne le travail de modulation interactionnelle, se déroule sur environ 5 séances et nécessite cette fois la réunion du couple. En effet, chaque membre du couple est alors normalement suffisamment armé individuellement, pour pouvoir mettre en pratique la modulation interactionnelle dans la relation de couple, d’abord au cours des séances, puis en dehors de la thérapie. Voici brièvement le déroulement de ces deux temps.
La restructuration représentationnelle et la régulation émotionnelle interpersonnelle (séances en individuel)
27Comme nous l’avons vu, en fonction du style d’attachement, une interaction interpersonnelle stressante peut déclencher la mise en place de stratégies inopérantes venant nourrir la problématique interpersonnelle en cours, tel que le conflit de couple. Cette interaction interpersonnelle est soumise, à notre insu, à l’influence des représentations de soi et d’autrui héritées de nos expériences précoces. Ceci laissant place alors à une réponse émotionnelle excessive chez les ambivalents (hyperactivation) ou inhibée chez les évitants (désactivation). Pour pouvoir aider le patient dans sa régulation émotionnelle, il faut donc déjà l’accompagner dans une remise en question et un assouplissement de ses représentations. D’autant plus chez les sujets insécures qui ont justement un défaut de flexibilité représentationnelle des relations (Delage, Cohin, Miljkovitch, 2007). C’est à partir de l’exploration des relations d’attachement précoces que le thérapeute va faire des ponts avec les dysfonctions relationnelles actuelles, notamment dans le couple. Le patient doit prendre conscience des patterns répétitifs dans son mode relationnel et du lien que cela entretient avec son passé. Il doit prendre conscience de la subjectivité de ses représentations pour pouvoir les remettre en question. Nous faisons référence ici aux représentations mobilisées en cas d’activation du système d’attachement, c’est-à-dire l’image de soi fragilisée qui sera associée aux angoisses d’abandon (surtout chez le sujet insécure ambivalent) et/ou la confiance en l’autre fragilisée qui sera associée à la peur de l’intimité (surtout chez le sujet insécure évitant). Ainsi, ce travail est si intime et touche à des angoisses si profondes que pour que le sujet puisse y accéder, le cadre le plus sécurisant possible doit lui être fourni, en l’occurrence le cadre de séances individuelles.
28L’étude de Wampler et al. (2013) détaillée plus haut suggérait l’existence d’un lien entre les représentations héritées des interactions avec la famille d’origine et le mode d’interaction au sein de la vie de couple. C’est en ayant conscience de ce lien que le sujet va pouvoir s’en dégager.
29Une fois que le patient a pris conscience de ce lien, le travail thérapeutique de régulation émotionnelle interpersonnelle peut avoir lieu. Cela fait appel dans un premier temps à la psycho-éducation. C’est-à-dire que des explications et connaissances sont transmises au patient sur les mécanismes à l’œuvre liés à son style d’attachement et participant à ses difficultés relationnelles notamment dans le couple. Le sujet va apprendre à reconnaître ses réactions émotionnelles, à les comprendre, à reconnaître l’impact qu’elles ont sur la dynamique conflictuelle de couple, puis enfin à tenter de les réajuster. Le sujet ambivalent sera encouragé à réguler à la baisse sa réponse émotionnelle, et à exprimer ses besoins plus par le biais d’émotions positives sans craindre le rejet ou le désintérêt de l’autre. Par contre le sujet évitant sera encouragé à réguler à la hausse sa réponse émotionnelle, à ne plus inhiber son vécu émotionnel, et à plus l’exprimer sans craindre une perte d’autonomie et d’indépendance.
30C’est seulement après ce travail fait sur la vulnérabilité individuelle de chaque membre du couple que chacun va pouvoir reconsidérer ses attentes dans la dynamique du couple et prendre en compte celles de son/sa partenaire. De plus, ce travail fait en individuel doit permettre à chacun de mieux comprendre la dynamique en jeu dans le conflit. C’est-à-dire que jusqu’à présent, à partir de n’importe quel sujet de discorde, le conflit pouvait s’alimenter par l’activation du système d’attachement de chacun et ceci à leur insu. Chaque membre doit intégrer cette notion pour pouvoir briser la dynamique du conflit.
31Le couple peut alors être réuni pour les séances de travail sur la modulation interactionnelle.
La modulation interactionnelle (séances en couple)
32Le travail de modulation interactionnelle consiste en quelque sorte à aider le couple dans la mise en scène de la régulation émotionnelle qu’ils sont alors plus en capacité de faire individuellement. C’est-à-dire que même si chaque membre du couple réussit à avoir une réponse émotionnelle plus ajustée, encore faut-il qu’ils parviennent à l’exprimer de manière adaptée pour que cela puisse avoir des conséquences positives sur la dynamique du couple. Au cours de ces séances, 3 dimensions seront à travailler avec le couple : l’analyse de la communication, l’expression des sentiments et les modalités de résolution de conflits. Premièrement, le travail d’analyse de la communication s’appuie sur le récit du couple, à qui il est demandé de décrire certaines de leurs interactions à forte charge émotionnelle. On décortique alors avec le couple la façon dont chacun communique ou non ses affects et les améliorations éventuelles à apporter. Le thérapeute doit rester vigilant qu’au niveau individuel la mémorisation d’une dispute à forte charge émotionnelle ne réenclenche pas les stratégies secondaires d’hyperactivation ou de désactivation. Si cela est le cas, il est possible de revenir sur la régulation émotionnelle, même en présence de l’autre membre du couple. Cela peut permettre à chacun de mieux comprendre les réactions de l’autre et donc d’apaiser les interactions. Deuxièmement, les réactions émotionnelles étant mieux régulées, il faut encourager les partenaires à reconnaître leurs sentiments et à les exprimer. Enfin, troisièmement, les modalités de résolution de conflits sont reprises avec le couple. Dans les interactions, chacun doit s’efforcer d’être à l’écoute de l’autre et de tenir compte de ses réactions. L’activation du système d’attachement dépend aussi des réponses de la personne en face. En sachant cela, le couple peut éviter des interactions en escalade et la réactivation de réactions émotionnelles défensives chez chacun. C’est dans cette atmosphère d’écoute respective qu’il sera possible d’arriver à un compromis satisfaisant pour chacun sur la base d’attentes réalistes et réciproques, permettant de tendre vers la résolution du conflit.
33Ce travail de modulation interactionnelle est renforcé par le biais de jeux de rôle dans lesquels le couple peut expérimenter la mise en pratique des compétences acquises et où ils peuvent changer de rôle afin d’avoir accès au vécu émotionnel de l’autre. Ce travail se fait aussi à partir du matériel apporté par le couple à chaque séance, c’est-à-dire la retransmission de situations vécues entre deux séances avec un état des lieux des améliorations et des difficultés persistantes. Il est important que le couple mette progressivement en pratique les acquis dans la vie réelle en dehors des séances.
La phase finale
34Cette phase plus courte, sur 2 à 3 séances, permet de conclure la thérapie en abordant quelques points importants avec le couple. Tout d’abord, c’est l’occasion pour que tour à tour, chaque partenaire puisse donner son appréciation par rapport aux objectifs attendus. Le thérapeute peut aussi en profiter pour souligner les compétences acquises par chaque membre et surtout le lien entre ces acquis et l’amélioration de la dynamique de couple. Enfin, ces dernières séances permettent d’anticiper avec le couple d’éventuelles situations stressantes à venir, pouvant mettre à mal la relation. La fin de la thérapie est alors l’occasion de montrer au couple qu’il peut à présent aborder ces situations de façon plus soudée et apaisée, dans une nouvelle dynamique conjugale où les interactions se basent sur une meilleure communication et expression des sentiments positifs, car sans crainte de menace pour l’attachement, sans crainte d’abandon ou de perte d’intimité.
Conclusion
35La thérapie interpersonnelle basée sur l’attachement (TIP-A) appliquée au couple a donc le double avantage d’être un modèle thérapeutique sous-tendu par une réflexion théorique attachementiste qui s’est avérée pertinente pour la prise en charge des couples, et de permettre une prise en charge limitée dans le temps qui traite la souffrance du couple tout en prenant en compte l’individualité de chacun de ses membres. Cette thérapie se déroule en alternant séances individuelles et séances réunissant le couple, ce qui permet le respect de l’intimité concernant chaque histoire personnelle, mais à laquelle le thérapeute a tout de même accès pour pouvoir aider au mieux chaque membre individuellement dans son mode relationnel, avant de pouvoir soutenir le couple à acquérir une meilleure qualité conjugale. Ce modèle thérapeutique permet de prendre en compte la problématique d’attachement originelle, que le couple n’a fait qu’apparaître ou aggraver. Le déroulement thérapeutique tel que nous le proposons évite de s’attaquer directement à la dynamique de couple, qui risquerait de ne permettre qu’un travail de surface, amenant une accalmie au prix d’efforts considérables de la part de chacun pour faire taire et enfouir une souffrance originelle, mais mettant à long terme en péril la relation conjugale. La TIP-A appliquée au couple permet de repenser les fondements du couple, en invitant d’abord chacun à revisiter sa propre histoire d’attachement.
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