o.n. :
Qu’est-ce qui t’insupporte dedans ?
m.p. : Tous les phénomènes d’identification et leurs modalités. Par exemple qu’on projette des adjectifs sur moi, qu’on me dise « tu es ci, tu es ça »… même quand c’est censé être positif, je me sens affaiblie, écrasée, diminuée. À la fois en danger, et dangereuse, comme si le conflit intérieur dans lequel ça me met pouvait être vécu comme dangereux par un metteur en scène qui s’appuie sur l’autorité qu’il exerce. De plus, il n’y a presque que des hommes metteurs en scène dans ma génération, très peu de femmes, et je sens que se joue aussi une guerre des sexes. Pourquoi me mettre sous l’autorité d’un homme, comme ça, sans discuter ?! Ce conflit se voit sur mon visage…. Ça doit faire un peu peur…
o.n. : Et est-ce qu’ils ont raison d’avoir peur ? Qu’est-ce qui dans le type d’actrice que tu es, dans ce que tu proposes sur un plateau, peut faire peur à un metteur en scène ?
m.p. : Eh bien, je vois bien qu’il est convenu de reconnaître en permanence que la metteuse ou le metteur en scène a de l’avance sur les autres, que le metteur en scène est le poète dans l’affaire, et que les acteurs sont le canal par lequel l’imaginaire du metteur en scène passe. Cela, d’emblée, je ne le reconnais pas. Je reconnais des points de vue, des voyances spécifiques et différents pour le metteur en scène et pour les acteurs, un processus qui fait que ça se mélange et que ça produit quelque chose, ça oui. Par exemple avec Frédéric Fisbach, qui m’engage pour Convulsions, je vois qu’il est possible de faire une mise en scène en laissant leur souveraineté aux interprètes.
o.n. : Mais est-ce que toi, en tant que comédienne, il t’arrive d’admirer des mises en scène ?
m.p. : Oui, bien sûr ! Peter Brook, Grüber, Jean-François Peyret, Jean-Baptiste Sastre, Yves-Noël Genod, Candel-Achache… Les premiers spectacles de Creuzevault… Et beaucoup d’autres…
o.n. : Donc tu n’es pas insensible aussi à cette écriture particulière ?
m.p. : Non ! Mais tu vois, Strehler disait que le metteur en scène est un acteur qui recule d’un pas et regarde les autres. C’est parfait, n’est-ce pas ?
o.n. : Tu as dit qu’en sortant de l’école tu étais encore élève. À quel moment cesses-tu de l’être ?
m.p. : Au moment de ma rencontre avec Zakariya Gouram pour Médée, qui est aussi ma rencontre avec Leila Adham.
o.n. : Et qu’est-ce qui fait que cette œuvre-là, ce moment-là, fait bascule ?
m.p. : Zakariya est un acteur qui fait des mises en scène. Il cherche un autre mot parce qu’il ne veut pas être « metteur en scène », il dit : « Je réclame plutôt le mot animateur, parce que je pense que ce sont les acteurs qui écrivent, et qui sont créateurs, et qui sont poètes. » Lui-même l’était et il savait de quoi il parlait. On a travaillé sur ce texte de Sénèque avec un postulat : « L’imaginaire est dans le poème et dans les êtres vivants, c’est vous qui le projetez en disant ces mots, donc c’est un imaginaire qui est à découvrir au moment même où on dit le texte. On ne va pas régler une mise en scène, on va seulement régler le trafic dans l’espace pour savoir où et comment on doit se retrouver pour que ça circule, c’est-à-dire cet endroit-là est un virage, celui-là est une rupture, celui-là est un glissement de terrain… et après vous le jouez comme vous avez à le jouer, c’est vous qui voyez, qui entendez. » Tous les jours, le plateau est donc une page blanche, la seule chose, c’est qu’il y a en transparence le vécu des autres jours de travail. Évidemment, ça représente un travail monumental, mais là il y a eu une bascule, oui.
o.n. : Concrètement, qu’est-ce que cela modifie dans le travail de l’acteur ou de l’actrice qu’il y ait des choses fixées de l’ordre du trafic et qu’il faille, en même temps, toujours réinventer ? Quel type d’agilité cela suppose-t-il ? Quelle discipline, qu’il ne serait pas nécessaire d’avoir dans « l’autre théâtre » ?
m.p. : La discipline, c’est un travail d’écoute, très rigoureux, total, et profond. Ça demande beaucoup, beaucoup de
travail. Je me rends compte que quand je ne fais pas de théâtre, je travaille l’écoute sur tous les plans qui me sont offerts dans la vie. Le but de ce travail est d’accepter d’avoir cette liberté entre les mains.
o.n. : Quelle forme cela prend-il ?
m.p. : Étant agnostique, je n’ai pas de discipline unique, je change tout le temps, ou plutôt, tout fait discipline : le travail corporel fait discipline, la lecture fait discipline, la psychanalyse, le sport, l’étude d’un philosophe, toutes les formes de relations aux autres, la fête, l’amour, tout est occasion de faire l’expérience de l’écoute, un travail quasi scientifique d’écoute. Ça pourrait se définir ainsi : mettre tout son instrument (corps, psyché, cerveau) en résonance avec le milieu. J’ai des enfants aussi, et regarder un être humain en train de pousser, ça c’est un travail d’écoute, de résonance. Le fait de regarder d’autres acteurs travailler aussi. Et le choix des amis, Leila et moi, par exemple, on s’écoute, nos instruments vibrent ensemble. Comme dit Deleuze, ou Guattari, je ne sais plus lequel, en amitié on se dit des choses très compliquées et on les entend, on les comprend, on les sent. En non-amitié, on se dit « passe-moi le sel » et on ne se comprend pas. Et vraiment, dans le métier, c’est ça qui fait la différence pour moi. C’est-à-dire qu’il y en a qui me disent « passe-moi le sel » et je n’ai rien compris, et c’est le cas de plein de gens qui pensent un théâtre où il n’y a pas trop de place pour l’acteur. C’est évidemment plus complexe aujourd’hui parce que tout le monde se revendique de l’acteur. Mais sur l’écoute : très concrètement, quand tu es comédien, tu fais un travail sur la sensation, on te dit de travailler avec ton corps, donc avec tes sensations, ta perception et ton émotion. Et donc tu travailles à brancher tes antennes, tu fais tous les exercices que tu as appris à l’école, ouvrir la focale de ton regard, entendre les choses, développer tes cinq sens… parce qu’on peut se nourrir de plein de choses pour jouer, pour dire son Tchekhov ou son Molière. Et donc comme tout le monde, j’ai fait ce travail au sortir de l’école, mais petit à petit, ce qui s’est passé, c’est que cela s’est augmenté sans arrêt. J’ai cherché à augmenter le territoire de l’écoute, à entendre de manière non hiérarchique, à écouter les pensées en même temps que les images vues, que le toucher, que l’ouïe, mais en même temps aussi que des choses plus enfouies comme l’intuition de l’histoire humaine, de la géographie, de l’animal en soi, du minéral, ou de l’ancêtre qu’on sera un jour… Donc les pensées et la pensée, ce qui se passe dans la tête, mais aussi les sensations de l’intérieur du corps, qui sont très fortes quand on joue, quelle attention porter à son estomac, à l’oreille interne, aux pieds… C’est tout un monde, celui de l’attention, qui se déploie. Travailler avec ça, et si on dit un texte — ça a commencé avec
Médée, ça, et après avec les autres textes —, ce texte-là produit lui-même des pensées, des émotions, des couleurs, de l’ethnologie, de l’histoire… Et des images bien sûr, chaque fois que tu dis un mot, par exemple « Voici le char ailé », tu ne vas pas voir un char ailé parce que tu ne sais pas ce que c’est un char ailé, mais tu vas voir quelque chose. Quand tu dis « mon frère réclame justice, plante ses torches dans mes yeux », tu ne sais pas ce que c’est : tu vois quelque chose, tu sens quelque chose. Et donc il s’agit de déhiérarchiser les images, les pensées et les sensations, de les mettre toutes sur le même plan, de les laisser produire quelque chose, et simplement essayer d’être attentif à cela, voir ce qu’il y a à voir et rien d’autre, faire avec ce qui percute ma cage thoracique ou mon oreille quand mon partenaire me parle, ce sont ces sensations-là et pas d’autres avec lesquelles je vais jouer. Elles sont un point de départ poétique. Mais ce n’est pas de l’observation, c’est de l’attention, c’est une sorte de voyance, ça me fait voir plein de choses. C’est un travail continuel. Ce que le théâtre fait de plus puissant encore, et c’est en ça que c’est un espace sacré,
c’est que quand tu vas sur le plateau, il y a un poète, et donc c’est le poète qui prend ce que tu lui offres et qui — je ne sais pas comment dire. Tu lui prêtes ton instrument pour qu’il parle. Toi, l’acteur, tu t’effaces. Donc se mettre dans cet état de disponibilité, c’est aussi politique, car il s’agit de déhiérarchiser tout ce qui constitue un acteur, cet instrument corps-pensée-relations, et de le prêter à un poète.
o.n. : Mais dans le jeu, tu ne t’amuses pas à re-hiérarchiser, ponctuellement, provisoirement ?
m.p. : Ce n’est pas à moi de le faire. Le texte le fait tout seul. Ce travail me sert aussi à ne pas m’ennuyer sur scène, parce qu’il n’y a pas deux représentations qui se ressemblent. Ça me rend heureuse, je n’en finis pas d’entendre des poèmes, je peux les entendre un million de fois, je n’en finis pas de les entendre. La force d’un poème, c’est qu’il nous attaque, nous dérègle, et donc je me laisse attaquer en écoutant, en travaillant comment j’écoute. Le théâtre est un endroit différent de la vie. C’est un espace sacré. Social et hors société en même temps. Je ne connais pas d’autre endroit que le théâtre qui offre à la parole cette dimension sacrée, mais sans dieu. Parler au théâtre est un événement sacré, où la place de Dieu est vide. L’événement au théâtre, c’est : ouvrir la bouche, un son sort, des mots se disent, et tout est déréglé. Ça, c’est le pur événement. Parler. Dire. Et cet endroit sacré m’élève, parce que j’arrive avec mon petit corps, mes pieds, mes petits doigts qui sont toujours les mêmes, et ma gueule et mon imperfection et mon humanité, mais il y a Sénèque, Beckett, Shakespeare, mais il y a le regard, l’autre, un dispositif qui fait que ça produit un phénomène de parole inédit, qui n’existe pas dans la rue, ni au bistrot, ni même au cinéma, il n’existe que là.
o.n. : De ce que tu expliques, de ce que je crois percevoir, il y a une forme de « surconscience » de ce qui en train de se vivre. Comment donc s’articule cette surconscience (qui fait que tu es archi vigilante à ce qui se passe) avec un jeu qui précisément ne supporte ni la rétention ni le sur-regard ?
m.p. : C’est qu’il ne faut pas aimer le pouvoir. C’est aussi bête que ça, mais il faut ne pas l’aimer pour de vrai. C’est-à-dire qu’il faut ne pas avoir envie de gouverner. Je pense qu’on peut faire miel de tout, et qu’en fait — je vais dire des mots de mystique, pour le coup — il faut être gouverné par une forme d’amour, il faut être d’accord pour l’amour sous la forme de l’effacement de l’autorité, de la volonté. L’amour de son partenaire vu comme spécimen vivant unique, l’amour de l’espace qui est imparfait, du temps qui dure ou ne dure pas, des sensations bizarres… Une forme d’amour désencastré de l’individu, de l’ego. Il y a un metteur en scène qui travaillait très bien ça, qui faisait des spectacles très accidentés, parfois très baroques, c’est Jean-Baptiste Sastre, il travaillait vraiment là-dessus : on fait feu de tout bois, on fait miel de tout, stop le dynamisme, stop la
win, stop la réussite, on est tous des machines qui dysfonctionnent et c’est ça qu’on montre. Et même le rouage de Labiche — c’est un Labiche que j’ai fait avec lui
[1] —, on laisse tout dysfonctionner, on observe cela. On enlève la notion d’efficacité qui mène au pouvoir.
o.n. : Et quand tu dis qu’il ne faut pas aimer le pouvoir, ne pas avoir le goût de ça, est-ce que tu dirais qu’il ne faut pas avoir non plus le goût du pouvoir sur soi ? À quel moment intervient la maîtrise dans ce que tu fais, sur le plateau, et le métier aussi ?
m.p. : La maîtrise, en fait, je pense que ça a à voir avec des séries de choix, infinitésimaux, à chaque seconde, mais qui se font aussi de manière intuitive, de manière
musicale, rythmique. C’est vraiment donner les clés à l’artiste et essayer de faire taire à chaque fois l’individu social qui veut réussir — à chaque fois que je vais jouer, je me dis ne t’inquiète pas ce n’est qu’une heure, parce que c’est très dur de faire ça. Évidemment, une fois qu’on y consent, c’est l’envolée, mais passer ce cap, c’est vraiment effrayant. Je dois donc dire à la peur, qui conduit à des choix mortifères, d’attendre, et que dans une heure elle dira ce qu’elle en a pensé mais que pour le moment elle se tait. Je pense à
Je brûle ou à
Perdre le Nord quand je dis ça. Brook dit : on prépare le sol pour les répétitions, et ensuite il y a des choses qui poussent partout dans la prairie, et petit à petit, si on laisse vraiment pousser, sans se jeter sur le désherbage ou la taille, petit à petit il y a des espèces qui apparaissent… Un certain type de paysage va naître. Et ce paysage se décide un peu seul, on regarde les décisions se prendre. C’est aussi ça, moi je ne fais pas de grands choix, seulement de tout petits, je regarde les choix se faire et je me dis : ah d’accord, ça va par là.