Spectateur déploré, spectateur émancipé
Spectateur et politique, de Christian Ruby. Bruxelles, la lettre volée, 2014
- Par Olivier Neveux
Pages 117 à 119
Citer cet article
- NEVEUX, Olivier,
- Neveux, Olivier.
- Neveux, O.
https://doi.org/10.3917/thepu.218.0117
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- NEVEUX, Olivier,
https://doi.org/10.3917/thepu.218.0117
Notes
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[1]
Voir C. Ruby, La Figure du spectateur, Paris, Armand Colin/Recherches, 2012 ; C. Ruby, L’Archipel des spectateurs du xviiie au xxie siècle, Besançon, Nessy, 2012 ; C. Ruby, L’Âge du public et du spectateur. Essai sur les dispositions esthétiques et politiques du public moderne, Bruxelles, La Lettre volée, 2006.
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[2]
Voir Herbert Marcuse, Culture et société, trad. G. Billy, D. Bresson, J.-B. Grasset, Paris, Minuit, 1970, p. 103-148.
-
[3]
C. Ruby, Nouvelles lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Bruxelles, La Lettre volée, 2005, et C. Ruby, Schiller ou l’esthétique culturelle. Apostille aux ”Nouvelles lettres sur l’éducation esthétique de l’homme”, Bruxelles, La Lettre volée, 2007.
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[4]
Voir C. Ruby, L’Interruption. Jacques Rancière et la politique, Paris, La Fabrique, 2009. Voir, en outre, sa contribution : « Critique de la raison spectatrice, Jacques Rancière et les discours sur le spectateur », in O. Neveux, A. Talbot, Théâtre/Public, n° 208, « Penser le spectateur », avril-juin 2013.
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[5]
La citation est de Rancière, elle est extraite de Et tant pis pour les gens fatigués. Entretiens, Paris, éd. Amsterdam, 2009, p. 429.
1 Le dernier ouvrage du philosophe Christian Ruby s’inscrit dans un travail entamé depuis de nombreuses années autour de la figure du spectateur [1]. Intitulé Spectateur et politique (qui, note Ruby, ne recoupe pas entièrement l’objet « art et politique »), l’ouvrage poursuit l’exploration : l’enquête se mène désormais au cœur de la philosophie contemporaine.
2 C’est un geste polémique, et documenté, qui anime Ruby : contester les discours récurrents et dominants qui« exagère[nt] le drame des mutations historiques » (p. 190) et se complaisent dans la lamentation sur les temps présents. Le spectateur s’avère une pièce maîtresse de ce dispositif lugubre qui déplore l’abrutissement généralisé que sont supposées apporter nouvelles technologies et nouveaux médias et ce qu’il en coûte à la « civilisation » du spectateur, du goût et de la culture. Baromètre de la civilisation, le spectateur contemporain rendrait compte de la distinction toujours plus éprouvante qui trie l’abruti du « sachant », le consommateur de l’esthète et l’ignorant du compétent. C’est à ce discours et aux présupposés philosophiques et politiques qui l’animent que s’attaque Ruby. Le sous-titre de l’ouvrage condense ainsi le projet manifeste de l’ouvrage : « D’une conception crépusculaire à une conception affirmative de la culture » (cette quête d’une position « affirmative » laisse cependant perplexe, sinon méfiant : on se souvient des textes de Marcuse sur la question et de la signification, certes particulière, qu’il donnait à une telle perspective [2]). Soit le spectateur. Le travail de Ruby n’opte pas pour une approche sociologique d’enquête. Le spectateur apparaît ici tel qu’il est pensé, envisagé, conceptualité ou tel qu’il est objet de discours.
3 L’ouvrage s’amorce sur la mise au jour du « grand récit du spectateur d’art d’exposition » comme il s’est progressivement fixé depuis le xviiie siècle et qui semble inscrire ce dernier au cœur des « hommes des Lumières ». Ruby prend notamment appui sur la fameuse 22e lettre des Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, de Schiller (1794) — auxquelles il a déjà consacré de précédents ouvrages [3] : « Dans ce spectateur s’accomplit le programme schillerien qui le porte du désir, de la pulsion sensible, à la formation esthétique par la pulsion de jeu, avant que ne s’ouvrent devant lui les domaines du bien et du juste, de la morale et de la politique. […] Il faut donc s’éduquer, mais aussi apprendre à se former » (p. 25). Ce grand récit connaît évidemment des variations mais, note Ruby, « il a pour fin de répandre un modèle unique de spectateur éclairé » (p. 26) et tend, de surcroît, à en naturaliser la figure. Deux croyances se dégagent alors : « la croyance en une éternité de cette posture que l’on retrouverait donc chez les Grecs, les Romains, partout ailleurs et dans les mêmes termes […] », mais aussi « la croyance en une immédiateté de cette posture au présent, ce qui a des implications sur le regard porté sur ceux qui n’arrivent pas à s’adapter à cette posture » (p. 27). La conséquence est, entre autres, politique en ce qu’elle norme le « spectateur », évince ainsi ceux qui ne se conforment pas à son identité et donne mission à l’État d’éduquer chacun au comportement qu’implique cette figure. Plus encore, il trace un lien de conséquence (ou de synonymie) entre citoyenneté et spectatorialité. Ce discours, dominant, ne saurait masquer les résistances rencontrées : Ruby expose ainsi, succinctement, non sans un certain schématisme, le contre-discours « militant » qui s’y est, par exemple, opposé. Mais le coeur du travail prend appui sur le présent et interroge la force de cette doxa, sa nostalgie et sa relance. Il est critique au sens où il s’emploie à rechercher ce qui vient infirmer ou transformer ce grand discours dans la philosophie des dernières décennies : ce qui se soustrait aux leitmotiv de sa réactivation, supposée remédier à la « déliquescence » de l’époque.
4 Ruby s’intéresse, pour cela, à cinq travaux philosophiques majeurs (Deleuze, Lyotard, Foucault, Mondzain, Rancière), traversant leurs oeuvres à la recherche d’un discours, d’une pensée ou d’une conception explicite ou implicite du spectateur, à défaut d’une « théorie spécifique » — ce qui le conduit à réfléchir aussi à la singulière activité de spectateur de ces philosophes. On ne doute pas que les spécialistes de ces auteurs trouveraient à redire aux retours que propose Ruby : les pages qu’il consacre à chacun n’épuisent pas, loin de là, leurs travaux ni même leurs seules réflexions sur les arts. Son projet n’est pas de rendre compte exhaustivement de ces pensées. Armé d’une boussole (la question du spectateur), il scrute ce qui se dit, ou ce qui ne se dit pas, ce qui se pratique, ce qui s’en déduit. À ce titre, l’ouvrage, comme bien souvent chez lui, a valeur de cartographie. Il découpe dans les pensées et dans les paysages philosophiques des ensembles, il détermine des axes, il compose une vision (spatiale) de la question. Une cartographie, en l’occurrence, expérimentale, car l’auteur part en quête de réponses, de propositions, il essaie de repérer au sein de pensées diverses des éléments significatifs dans l’élaboration d’une pensée spécifique du spectateur. Cela suppose, parfois, de reconnaître la maigreur du butin constitué — qui à son tour permet d’interroger, tel un symptôme, ce qui est abandonné à l’impensé.
5 Deux parties structurent l’ouvrage — et il est d’ailleurs en partie malaisé, sauf à forcer l’interprétation, de percevoir ce qui lie l’une à l’autre. La première (« Le spectateur résistant ») traite des œuvres de Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard et Michel Foucault. La seconde, plus polémique (« Spectateur nostalgique ou affirmatif ») de celles de Marie-José Mondzain et Jacques Rancière.
6 La première partie prend pour objet d’enquête le travail sur la catégorie de sensible, émancipée de ce qui l’organisait préalablement : « sous les catégories du désir et de la sensibilité, de la sensation et de l’esthétique, entendue au sens classique, […] largement surchargée ou dominée, dans l’histoire de la philosophie, par le dualisme âme-corps, qu’elles qu’en soient les révisions plus ou moins originales au long de cette histoire » (p. 78).
7 Chez Deleuze, Ruby perçoit comme un travail de création d’une signification inédite de la catégorie du « sensible ». Cette dernière, arrachée au dualisme classique, au rapport de subordination à la vérité, « fait droit à un paradigme positif celui du plastique, du multiple et du variable, de la trajectoire, absents de fondement » (p. 48). Cette prise en compte du sensible (« puissance inédite produisant éternellement, et de manière contingente, la diversification infinie des choses qui jamais ne se laisse canaliser entièrement ») permet de « problématiser l’existence humaine autrement qu’à partir d’une logique du fondement, de l’origine ou du sujet » (p. 57). Pour autant, conclut Ruby, cet apport ne débouche pas sur une pensée propre du « spectateur-regardeur » — et ce malgré une référence inflationniste à Deleuze dans le champ artistique.
8 Autre proposition qui porte en elle une méditation sur le spectateur autant qu’une pensée sur le sensible : celle de Jean-François Lyotard. Son travail entend précisément « lutter toujours à l’encontre de l’un, promouvoir sans cesse du différend » (p. 96) lors même que « l’humain ne cesse de contredire cette puissance du sensible, du multiple, par une pensée unifiante ou une volonté de capture » (p. 78). Le parcours synthétique que propose Ruby permet de réfléchir à l’existence, désormais, d’un « spectateur désemparé » ainsi qu’à la nécessité, simultanée ou conséquente, de ne pas « se défaire du jugement, même à l’heure de l’absence de critère universel patent du beau » (p. 90). Pour le spectateur, le risque est double : « retomber dans la posture du spectateur sujet, […] verser […] dans l’anesthésie médiatique » (p. 90). Ce cheminement entre ces deux écueils, Lyotard l’a lui-même expérimenté, se proposant, parmi d’autres, comme l’objet de cette investigation sur le spectateur —jusqu’à sa grande exposition « Les Immatériaux », en 1985.
9 La troisième halte philosophique se fait au sein de l’œuvre de Michel Foucault. La lecture fait valoir combien Foucault « esquisse à la fois le portrait d’un spectateur rationnalisé dans le cadre de l’épistemé classique et celui d’un souci de soi du spectateur propre à lui ouvrir un espace de contestation et de déplacement » (p. 125). Concentré autour d’écrits de Foucault sur Manet, la révolution qu’il produit (le remplacement d’une « peinture lisible par une peinture visible » (p. 109) et ses conséquences sur la position du spectateur (« une nouvelle configuration du regard » (p. 116) : en effet, la peinture « propose au récepteur de conquérir la liberté de se déplacer (exclusion d’une place stable) » (p. 116)), Ruby déploie en conclusion l’inspirante perspective d’une « éthique du spectateur, la définition d’un art de l’existence du spectateur qui ouvrirait sur une culture de soi (du spectateur) » (p. 122). Cette partie d’exploration philosophique permet, sans ignorer les béances qui composent chacune des oeuvres traversées, de mettre en mouvement ce que l’on croit comprendre et savoir du « spectateur », de se délier des jeux de places qui en organisent la pensée. Fragmentaires, partielles, contradictoires, ces entrées perturbent les énoncés classiques, sentencieux, conservateurs d’où s’envisage le plus souvent la question — dans ses enjeux politiques. Elles dessinent l’immense examen que suppose la question, ce qui s’ouvre à son contact.
10 Après avoir établi le « grand récit du spectateur », Ruby propose une dernière étape plus frontalement en lien avec la perspective émancipatrice. Un premier temps s’attache à contester le projet théorique de Marie-José Mondzain et fait d’elle, d’ailleurs assez injustement, la représentante du courant déploratif—parfois réactionnaire. Ruby relève ainsi combien le constat émis par elle participe d’une vision crépusculaire du temps présent. Ainsi de son opposition entre l’image (« fondée sur le retrait et le manque par rapport à la chose qu’elle veut désigner, en quoi elle engendre une parole à partir de laquelle s’ouvre une relation à l’autre » (p. 132)) et le « règne des images » (qui impose […] au spectateur un mode d’adresse réifiant, l’arrachant à soi, au point de lui faire perdre la maîtrise de sa propre parole et de se livrer à une jouissance malsaine faisant fond sur un voyeurisme » (p. 132)) ou de la tentation de renouer, de façon problématique, la question du spectateur à celle de la citoyenneté (modèle classique) et à l’organiser autour d’un partage politique difficilement acceptable entre ceux qui sauraient et ceux qui ne sauraient pas. On reconnaît là, dans un vis-à-vis inversé, le présupposé égalitaire tel que Rancière le travaille, en écho au maître ignorant, Joseph Jacotot — l’égale capacité de chacun.
11 C’est logiquement à lui qu’est consacrée la dernière partie. Ruby est l’un des connaisseurs de cette philosophie [4]. Si sa lecture n’est pas neuve, elle est assurément bienvenue car elle permet de ressaisir un certain nombre de propositions singulières du philosophe et de percevoir combien celui-ci s’écarte de la logique dominante, du consensus et de la « police ». Se fondant principalement sur son ouvrage Le Spectateur émancipé, Ruby rappelle combien, chez Rancière, « l’œuvre ne dévoile rien, ni ne démasque personne » (p. 158) et comme sa pensée propose une « critique radicale de l’idée de transmission » (p. 171) :« les œuvres s’en vont parler au hasard à des spectateurs “qu’elles ignorent et c’est le déplacement des positions qui commande le pouvoir de signification et d’affection des messages” [5] ». Plus encore, Ruby entend penser, fait plus rare, le « Rancière spectateur » et le type de discours qu’il produit sur les oeuvres.
12 Il n’est pas possible de rendre compte ici de la prodigalité de l’ouvrage, de ses multiples propositions, et des axes divers : ainsi, Ruby n’omet pas la question des institutions, des cadres et des médiations nécessaires à la pensée du spectateur, il interroge aussi les philosophies sur cette question. Cet ouvrage s’inscrit dans un temps long de recherche, qui multiplie les axes, les entrées, les terrains d’interrogation. Sa rigueur, son entêtement font de ce programme de recherche une puissante source de réflexion pour qui essaie de penser le spectateur sans succomber à l’attrait de la déploration. Sa relecture des oeuvres, ses partis pris forts sont autant de leviers pour penser, historiquement et dénaturalisée, la figure du spectateur. Elles ont le mérite de (faire) percevoir l’importance et la fécondité d’une telle figure. Et de soutenir que si une catastrophe, probablement, se profile, la solution ne saurait être restauratrice. Il existe bel et bien d’autres possibilités.