Révolutions précaires
Essai sur l’avenir de l’émancipation
- Par Patrick Cingolani
- et Olivier Neveux
Pages 120 à 121
Citer cet article
- CINGOLANI, Patrick
- et NEVEUX, Olivier,
- Cingolani, Patrick.
- et al.
- Cingolani, P.
- et Neveux, O.
https://doi.org/10.3917/thepu.216.0120
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- Cingolani, P.
- et Neveux, O.
- Cingolani, Patrick.
- et al.
- CINGOLANI, Patrick
- et NEVEUX, Olivier,
https://doi.org/10.3917/thepu.216.0120
Voici un livre heureusement dissensuel et vigoureux qui prend pour objet d’étude les précaires des industries culturelles créatives, ce « secteur tout à la fois emblématique des expérimentations des nouvelles sensibilités et des nouveaux régimes de domination » (p. 44). L’auteur enseigne la sociologie à Paris-VII. Il est l’auteur de nombreux travaux et enquêtes sur le travail et la précarité (notamment l’important L’Exil du précaire [1], Le Temps fractionné. Multiactivité et création de soi [2] et le mémorable « Que sais-je ? », récemment réédité, sur La Précarité [3]).
1 Révolutions précaires n’épouse aucun des grands discours qui saturent l’espace médiaticoacadémique : son approche n’est ni misérabiliste ni fataliste. Elle est politique. L’auteur entend relever ce qui, au cœur même de la précarité, témoigne de formes de résistance, d’une présence comme d’un « déjà-là » de l’émancipation. Il s’agit de constituer une « politique du précariat » et pour cela de repérer le « ferment alternatif qui en constitue pour ainsi dire le sel et qui seul est capable de trouver dans les conditions de vie les plus paupérisées un ressort critique » (p. 14). Telle serait la méthode : ne pas s’en laisser compter par les lectures abrutissantes et chercher, aussi minimes soit-il, ce qui en chaque situation défie l’ordre des choses capitalistes. Travailler politiquement la question sociale et penser ce que la précarité découvre du travail et de l’emploi. Dit autrement : au cœur de l’offensive violente du capitalisme, percevoir les conflits qui lui résistent, ce qui ne s’y plie pas, ce qui naît de modes de vie alternatifs, de rapports transformés au travail et à l’activité. Le précariat, tel que Cingolani le dessine, opère une série de déplacements ou d’écarts qui rendent son étude précieuse pour ce qu’elle révèle du travail (vu ainsi comme de l’extérieur) et des rapports différents qui peuvent s’y rapporter.
2 Pour autant, il ne s’agit pas d’accréditer la vision d’une précarité nécessairement salvatrice, indemne de la domination et des effets féroces du capitalisme. Il faut prévenir tout malentendu : Cingolani ne dessine pas un portrait du précaire en individu déjà émancipé. Il conteste ainsi une série d’illusions sur lesquelles peut reposer l’(auto-)appréhension du précariat (notamment artistique ou intellectuel) : celle d’être étranger à la logique marchande, ou libéré des tutelles, ou « émancipé » du travail. Il ne nie pas les nouvelles dépendances, les assujettissements économiques (familiaux, conjugaux) qu’il peut imposer. Le précaire n’est pas le nouveau sujet historique, substitué au prolétariat industriel. Mais, cela dit, il propose de ne pas se satisfaire des congruences évidentes entre ces existences et les exigences du Capital, de ne pas souscrire aux lieux désormais communs d’une homologie entre la flexibilité imposée et l’autonomie désirée – il note ainsi, a contrario de tant de discours et d’analyses, que « Ce n’est pas seulement le capital qui a mis le salariat en crise, c’est également la dynamique historique de révolte contre la subordination portée par le mouvement social égalitariste et antibureaucratique des années 1960 » (p. 90).
3 Cet ouvrage est important à trois titres. Il tente tout d’abord de penser le caractère potentiellement subjectivant du travail, sa valeur affective, ce qu’il « fait » à la vie. Il tente ensuite de repérer, dans ce qui existe, la pratique en acte(s) d’alternative(s). Il tente enfin d’en saisir les acquis théoriques, programmatiques et politiques pour de possibles actions collectives et, plus largement encore, pour un projet de transformation sociale. L’ambition est vaste, le livre, de ce fait, suggère plutôt qu’il ne développe, quitte à simplifier (ainsi ce qu’il nomme le « grand discours stratégique de la révolution prolétarienne » (p. 52) ou ses critiques, souvent légitimes, contre la réduction du prolétariat au prolétariat industriel), ou esquisse les termes des débats plutôt qu’il n’expose les éléments (ainsi, les quelques pages sur le salariat frustrent tant elles appellent une présentation plus précise de l’évident différend qui l’oppose aux thèses de Bernard Friot [4]). La salutaire déstabilisation du regard dominant que compose Révolutions précaires ne va pas sans une atténuation problématique de la violence sociale dont sont victimes les précaires, sans une tendance à certainement exagérer la part de choix ou de volonté qui prévaudrait en première instance – et sans une dommageable, mais compréhensible, homogénéisation des « précaires » (cette recherche prend appui principalement sur le secteur des « industries culturelles créatrices », non sans que l’auteur reconnaisse le fl ou d’une telle terminologie, préférée cependant aux très connotées « économie de la connaissance » ou « travail immatériel »). Elle tend souvent à minorer le poids de la logique systémique et la nécessité d’une réponse articulée mais globale. Peut-être s’agit-il de l’inévitable contrepartie d’une pensée audacieuse, transgressive et féconde que de ne pas rendre compte, équitablement, de la pesanteur de l’insupportable oppression et d’atténuer, en ce cas, les dégâts et ravages de la pauvreté. En quelque sorte : de déséquilibrer, peut-être artifi ciellement, la contradiction pour qu’apparaisse, dans ses conséquences, l’expérience émancipatrice.
4 Le livre met donc à mal les lectures univoques et surplombantes d’une « sociologie trop attachée à démontrer l’adhésion des dominés à la domination » (p. 15) et qui n’interprètent le travail et le précariat qu’à l’aune de l’aliénation, de la soumission (« servitude volontaire ») ou de la mythifi cation par les principaux concernés de leur marginalité. Il leur préfère la recherche de Jacques Rancière sur l’émancipation au xixe siècle, à travers notamment son grand ouvrage La Nuit des prolétaires, et la fi gure de l’ouvrier parqueteur, le philosophe plébéien Louis-Gabriel Gauny. Il est alors question de « tisser le fi l entre l’échappée prolétarienne et ces échappées nouvelles » (p. 48), entre la fi gure du précaire et celle du plébéien (« celui qui se confronte et confronte la revendication et la pratique égalitaires à un monde caractérisé par l’inégalité » (p. 53)). Cingolani consacre ainsi de belles pages à cette relecture de récits ouvriers lorsqu’il s’agissait « d’anticiper une autre existence au sein même des rapports de domination » (p. 55). Ce que Miguel Abensour décrivait ainsi : « L’accès au pour-soi advenait dans un envol au-delà du présent. » Cet envol ou cette échappée, l’auteur y revient non pour les minorer ou les dénigrer (comme tout un discours orthodoxe s’y emploie), mais pour faire apparaître ce qui, dans les contradictions du présent, ne se laisse pas interpréter unilatéralement. Ces échappées sont, chaque fois, ambivalentes ; elles sont réversibles, fragiles. Mais elles font signe (immanent) vers un au-delà « qui divise le présent et anticipe sur la disparition de l’ouvrier en même temps que sur celle du rapport social qui assure son exploitation » (p. 56). Au centre de ce livre, cardinale, la notion d’autonomie. Cingolani repère, plus ou moins souterraine, la persévérance de sa revendication depuis les années 1960. Certes, cette dernière s’affiche moins massivement, a fortiori dans les mouvances progressistes, et l’on sait la récupération de ce « désir », si souvent rappelée, par le capitalisme. Pour autant, il appelle à ne pas la considérer comme obsolète ou intégralement absorbée par les besoins du marché. Il souhaite faire entendre le « ressort alternatif et adversatif de l’autonomie » (p. 120) et refuse de l’abandonner à la vulgate néolibérale, comme tant de discours conservateurs y incitent.
5 L’ouvrage ne se satisfait pas, toutefois, de la seule défense de ce qui se joue, à l’échelle du précaire-plébéien, de subjectivant et d’émancipateur dans ce rapport réinventé au travail. Il désigne des perspectives politiques à cette multiplicité d’expériences qu’il envisage à la lumière de la « guerre sociale contre la classe la plus riche » (p. 94), et de l’affrontement entre l’hubris capitaliste et la virtù plébéienne. Sa troisième partie retrace ainsi succinctement l’apport singulier des luttes des précaires depuis la création du Syndicat des chômeurs en 1982 aux luttes à venir (et, par exemple, « pourquoi […] ne prendrait-on pas la précarité à revers par le pôle du quotidien et dans la reconstruction d’une dynamique de résistances par étapes qui iraient du quartier à l’entreprise ? » (p. 103)). Ce qui lui permet de « circonscrire ce que cette expérience porte comme nouvelles structurations des confl its et nouvelles formes de vie » (p. 96). Il y dispose nombre d’éléments qui appellent discussion, comme celui, hérité de Gauny, de la « frugalité précaire », ou leur reprise et leur prolongement, comme ceux des droits à conquérir, des unifi cations possibles des luttes. Ce sont autant de pistes soumises à l’appréciation des mouvements sociaux et politiques et à la vérifi cation de l’Histoire.
6 Cet ouvrage est une contribution importante aux discussions actuelles sur l’intermittence et aux réflexions, nombreuses, sur le travail, l’emploi, le salariat. Il vaut aussi pour sa méthode résistante « aux discours dirimants qui tirent leur force de la dramatisation du constat d’impuissance des acteurs et de la dénégation des subjectivations politiques » (p. 142). Ce qui, après tout, est le cas lorsque la politique prime, chaque fois que sont perçus, aussi minimes soient-ils et peu représentatifs, « les éléments de la société nouvelle que porte dans ses fl ancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre ». Le soustitre en dessine l’enjeu, pressant et joyeux : « Essai sur l’avenir de l’émancipation. »