Quand les hommes cuisinent au quotidien
Vers la « masculinisation » d’une pratique domestique
- Par Angèle Fouquet
Pages 161 à 182
Citer cet article
- FOUQUET, Angèle,
- Fouquet, Angèle.
- Fouquet, A.
https://doi.org/10.3917/tt.035.0161
Citer cet article
- Fouquet, A.
- Fouquet, Angèle.
- FOUQUET, Angèle,
https://doi.org/10.3917/tt.035.0161
Notes
-
[1]
Nous distinguons la prise en charge majoritaire d’une activité par les hommes, en la disant « effectuée par les hommes », de l’association dans les représentations d’une activité au genre masculin, en utilisant le qualificatif « masculin·e·s » entre guillemets. Suivant cette logique, nous mettons entre guillemets la « masculinisation » de la cuisine pour désigner son attribution au genre masculin, par les façons de la vivre et de la pratiquer.
-
[2]
Il est intéressant de voir que les couples aux statuts professionnels et scolaires moins élevés, ou dont le pôle culturel est moins prépondérant par rapport au pôle économique, sont présents parmi ces couples plus âgés, pouvant suggérer une évolution générationnelle des participations des hommes.
-
[3]
C’est-à-dire ayant une conjointe de statut professionnel plus élevé.
1À l’heure de la remise en cause de l’assignation sexuée des tâches do mestiques (Singly, 2007), certaines d’entre elles peuvent devenir le lieu de la participation d’hommes, comme la cuisine quotidienne (Ricroch, 2012). La tentation est grande d’y voir un indice du changement dans la répartition sexuée des tâches domestiques. Cependant, une autre piste est envisageable : la revalorisation relative de la cuisine domestique et son rapprochement, dans les représentations, de la cuisine professionnelle (Roger, 2014), permettrait une autre pratique de la cuisine, plus attirante pour les hommes. Ainsi, il y a lieu de s’interroger quant au sens de la présence discrète d’hommes derrière les fourneaux : changement dans les rapports sociaux de sexe, ou bien « masculinisation » [1] de la cuisine domestique ?
2Cette question est l’occasion d’explorer la fabrication des identités sexuées, ou définitions de soi influencées par les définitions attribuées par d’autres en fonction de son sexe social, et de la reproduction des rapports sociaux de sexe. Les travaux sur les pratiques atypiques au regard des normes de genre conjugales s’intéressent souvent à des cas de bouleversement profond des identités sexuées, comme la perte pour l’homme du rôle de pourvoyeur de ressources économiques (Chatot, 2016 ; Merla, 2007 ; Trellu, 2007). Ils concluent à une renégociation partielle des tâches, et au relatif maintien des inégalités et spécialisations sexuées. De même, l’hypogamie féminine ne s’impose qu’en des circonstances relativement contraignantes. Les femmes sont alors ambivalentes, les hommes résistent et ont besoin de « sauver la face » (Testenoire, 2008), développant notamment des stratégies de revendication « vocationnelles » (Charrier, 2008).
3D’où l’intérêt d’observer une tâche domestique « négociable » (Zarca, 1990), c’est-à-dire l’une des moins sexuées dans les représentations et les pratiques, qui plus est dans un cadre n’impliquant pas nécessairement un fort écart aux normes de genre. En font partie les tâches alimentaires, comme les courses, la vaisselle et la mise de table, mais aussi certaines activités de nettoyage (des sols et des vitres). Elles permettent d’étudier l’assignation d’un sexe à une tâche, mais aussi les processus individuels ou collectifs de contournement de cette assignation ou de réassignation. Ainsi, l’appropriation par les hommes de la cuisine donne-t-elle lieu aux mêmes résistances que celles observées dans des configurations plus clairement atypiques ? Les couples concernés lisent-ils la prise en charge de la cuisine domestique quotidienne par l’homme comme un écart à la norme ? Le traduisent-ils dans leurs stratégies de « présentation de soi » (Merla, 2007) ?
4Pour répondre, il est nécessaire de revenir à l’origine de la prise en charge de l’activité par l’homme. Comment cette répartition des tâches a-t-elle émergé ? Provient-elle d’un fonctionnement conjugal spécifique à ces couples ? Notamment, découle-t-elle d’un égalitarisme explicite, voire d’une remise en cause de la sexuation des tâches domestiques – en termes de qui les effectue mais aussi du sexe auquel elles se voient associées ?
5Après explicitation de l’approche et présentation du terrain, la partie qui suit exposera les ressorts conjugaux à l’origine de la prise en charge, dont le caractère peu atypique explique en partie le rapport à la cuisine de ces hommes. La dernière partie interrogera ce rapport, montrant le relatif remodelage du « sexe » de l’activité culinaire, par les façons qu’ont ces hommes de la pratiquer et de la qualifier.
Le sexe de la cuisine domestique
Cuisine domestique et rapports sociaux de sexe
6Dans la lignée des recherches féministes matérialistes (Delphy, 1975), la cuisine domestique peut être envisagée comme participant à la reproduction des rapports sociaux de sexe (Sluys et al., 1997). Certaines tâches sont pratiquées davantage par les femmes, d’autres par les hommes, et les femmes réalisent la majeure partie d’entre elles (Champagne et al., 2015). Les hommes sont rares dans la cuisine domestique, qui plus est quotidienne, avec une entrée timide en Europe (Holm et al., 2015) comme en France. Entre 1999 et 2010, l’écart moyen de temps consacré à la cuisine entre hommes et femmes a diminué de 15 % en France (Ricroch, 2012). Mais les femmes y consacrent toujours plus de temps en moyenne (70 minutes contre 24 minutes par jour en 2010) et sont plus nombreuses à y participer (82 % contre 47 %). La diminution de l’écart est surtout due à une réduction du temps de travail domestique des femmes (Pfefferkorn, 2011 ; Ricroch, 2012).
7Pour autant, durée et taux d’implication varient beaucoup selon les couples, un quart des hommes fournissant davantage de temps de travail domestique que leur conjointe (Champagne et al., 2015). Ceci questionne le lien possible entre la prise en charge par l’homme et un profil particulier en termes d’appartenance sociale, de statut dans l’emploi (Ponthieux et Schreiber, 2006 ; Sofer et Thibout, 2015), ou encore de composition familiale (Régnier-Loillier et Hiron, 2010). Il convient également de se pencher sur les processus à l’origine de la répartition. Malgré l’injonction à l’égalité, les préférences, compétences et exigences (de Singly, 2007), et au-delà les socialisations (Kaufmann, 1992), favorisent habituellement une répartition domestique inégale. Comment dès lors expliquer la prise en charge de la cuisine par l’homme ?
Deux sexes pour deux cuisines hiérarchisées : domestique et professionnelle
8Plus encore, cette prise en charge se prête au dévoilement de la hiérarchisation d’activités sexuées. En effet, la cuisine a la particularité d’exister sous deux formes différenciées, sexuées et hiérarchisées, à tel point qu’il faut parler de deux activités distinctes. D’une part, elle est une profession explicitement valorisée et rémunérée. La suprématie numérique des hommes s’y est développée en même temps que sa reconnaissance comme activité professionnelle (Marie, 2014), avec en 2006 seulement 6 % de chefs cuisiniers femmes (Bourelly, 2010). Cet univers est imprégné de valeurs et pratiques « masculines » : discipline et hiérarchie en lien avec son origine militaire (Régnier et al., 2006 : 35), connaissances des produits… D’autre part, existe une cuisine domestique largement assurée par des femmes, perçue comme « féminine », invisibilisée (Delphy 1975), supposée ne nécessiter aucune compétence alors qu’elle s’accompagne en vérité d’une charge mentale (Haicault, 1984), d’un travail émotionnel (Hochschild, 1983) et de care (Molinier, 2013), produisant la famille (DeVault, 1994).
9Cette différenciation est aussi hiérarchisation, la cuisine professionnelle « masculine » apparaissant comme une tâche plus noble que la cuisine domestique « féminine » (Bourelly, 2010). En découlent de meilleurs financements (contrairement à la cuisine domestique, cette cuisine professionnelle est rémunérée) et conditions d’exercice (les cuisines, en particulier célèbres, sont dotées d’un équipement de grande qualité) ainsi qu’une plus grande reconnaissance symbolique (visible dans la figure du « chef » étoilé en haut d’une hiérarchie). En conséquence, la participation occasionnelle des hommes en cuisine domestique prendrait les atours d’un « terrain d’aventures » exceptionnel (Brembeck, 2006) et du professionnel, d’une technique à maîtriser (Kaufmann, 2005 : 268-270).
10Pour autant, cette cartographie pourrait être brouillée par le rapprochement actuel entre cuisine professionnelle et cuisine domestique produit par divers médias (Roger, 2014). Dès lors, les particularités de l’intervention des hommes en cuisine domestique se maintiennent-elles lorsque cette intervention devient majoritaire ? Y importent-ils les particularités de la cuisine professionnelle ?
Méthodologie et terrain
11Cette analyse s’appuie sur une enquête auprès de 14 couples hétérosexuels chez qui, d’après eux-mêmes ou d’après des proches, l’homme prend en charge « au moins la majorité des repas quotidiens communs ». Le recrutement a eu lieu par interconnaissance et par réseaux virtuels (réseaux sociaux et mailing-list). La variation de caractéristiques influençant l’alimentation et la répartition des tâches domestiques fut recherchée : profils matrimoniaux, familiaux, âge et type d’habitat. Les enquêtés (voir tableau I) sont marqués par une relative proximité sociale (souvent urbains, généralement bi-actifs, souvent diplômés), favorisée par une participation des hommes aux tâches domestiques plus fréquente dans les milieux les plus diplômés (Zarca, 1990), malgré un développement timide parmi les catégories populaires (Cartier et al., 2018). Ils appartiennent ainsi pour beaucoup aux catégories moyennes supérieures à supérieures, et détiennent un capital culturel – voire économique – important. Ils peuvent être séparés en trois groupes en fonction d’une position dans le cycle de vie liant situation matrimoniale, familiale, et âge. Ainsi, cinq sont de jeunes couples – moins de 10 ans ensemble, et moins de 5 ans en cohabitation – de personnes d’au plus 30 ans, en concubinage ou pacsées, sans enfant. Quatre sont des couples bi-actifs, pacsés ou mariés, avec de jeunes enfants – moins de 12 ans. Cinq sont proches de ou à la retraite, l’homme au moins étant à la retraite, mariés ou pacsés, et leurs enfants adultes sont généralement partis du foyer [2].
Enquêté·e·s*,**
Enquêté·e·s*,**
*personnes interrogées par questionnaire uniquement**couple désigné par une connaissance comme concerné par la cuisine de l’homme, mais ayant démenti
12Combinant les approches des sociologies de l’alimentation et du genre, il s’est agi de capter les pratiques, à l’aide notamment de carnets de bord culinaires remplis par les enquêtés, détaillant sur trois jours les durées et contenus de leurs activités alimentaires. Il fallait aussi saisir les représentations, à l’aide d’entretiens compréhensifs (à deux exceptions près, où les enquêtés remplirent des questionnaires). Insistant sur les différences entre les conjoints, ils portaient sur le rapport passé et actuel à la cuisine, l’évolution de la participation aux tâches alimentaires depuis l’enfance, l’existence d’hommes cuisinant dans l’entourage et la perception par l’entourage de la pratique, enfin la description fine de qui fait quoi en cuisine. Ces entretiens, conjoints, eurent lieu entre décembre 2015 et avril 2016 au domicile des enquêtés, à une exception près (lieu public). Le caractère conjoint des entretiens, produisant une « interaction triangulaire » (Clair, 2008 : 208), démultiplie les formes de discours des enquêtés. Il visait ici la saisie de morceaux de négociations conjugales et le recoupement des informations.
13Nous avons été marquée par les enjeux sociaux de l’anonymisation (Coulmont, 2017), en particulier sur un terrain composé de personnes aux âges, positions sociales et matrimoniales assez diversifiées. Alors qu’une règle d’anonymisation différenciée tend à traduire – donc à reproduire ? – les rapports sociaux, un type de désignation uniforme nous a semblé potentiellement contradictoire avec certaines situations. La règle ici choisie vise à rendre compte en priorité de la proximité dans la relation d’enquête, puis du statut matrimonial : désigner par le prénom seul en cas de tutoiement ; expliciter le mariage par un nom identique ; utiliser le seul nom de famille pour les personnes enquêtées uniquement par questionnaire.
Fonctionnement conjugal, socialisations, événements familiaux : aux origines de la prise en charge
14La prise en charge par l’homme ne découle pas d’un bouleversement radical du fonctionnement conjugal. Elle reste basée sur les processus habituels d’attribution des tâches domestiques et de production du sentiment de justice (de Singly, 2007 ; Kaufmann, 1992), dans une logique souvent égalitariste. Elle est donc le produit de socialisations inversées, renforcées par des éléments biographiques déclencheurs.
Principes de justice et répartition des tâches
15Divers travaux suggèrent que notre société est désormais dotée d’un « ethos égalitaire » (Bajos et Ferrand, 2009 : 488), qui exige l’égalité entre hommes et femmes suite aux mobilisations féministes. Le caractère vague de ce principe a permis sa diffusion progressive dans la majorité des catégories sociales, désormais sommées de se positionner par rapport à lui (Kaufmann, 1992). Cependant, son caractère vague complique son application concrète, même pour les couples qui y sont les plus acquis (Simon, 2016), en faisant un principe plus qu’une norme statistique.
16En particulier, les catégories sociales confrontées à d’autres injonctions contradictoires se font fréquemment porteuses d’un ethos égalitaire intrinsèquement contradictoire, parce que différentialiste, comme les jeunes de milieux populaires (Clair, 2011).
17Les couples ici rencontrés sont pour beaucoup sensibilisés à l’injonction égalitariste, souhaitent une répartition jugée égale des tâches, et sont conscients qu’atteindre cet équilibre n’est pas évident. Les ressorts de cette sensibilisation n’ont pu être explorés pour tous les enquêtés, mais plusieurs ont été marqués par une répartition très déséquilibrée dans leur famille d’origine. La répartition des tâches est parfois objet de discussions volontaires, en particulier chez les jeunes couples. Dialogue et négociation sont plébiscités. Pour certains, l’inversion partielle des spécialisations est d’ailleurs la source d’un sentiment de réussite dans la déconnexion entre sexe et attribution des tâches. Paul (environ 25 ans, en concubinage avec Gabriela) souhaite ainsi « avoir conscience » de ces enjeux concernant « la répartition des tâches ou la cuisine », afin de « questionner » leur « division du travail », « pour que dans [leur] quotidien [ils] ne reproduise[nt] pas les inégalités ».
18Mais cet égalitarisme entre en contradiction partielle avec les modes de répartition réellement appliqués. La répartition se fait « naturellement », par « laisser-faire », en fonction des préférences, compétences et contraintes extérieures. Les spécialisations sont constatées a posteriori :
Ça s’est fait de manière assez naturelle en fait. Voilà c’est pas… on s’est pas dit toi tu vas faire ça, moi… enfin. Ouais c’est assez naturel la manière dont on… bah je te dis pour la cuisine mais aussi en général.
20La prise en charge par l’homme permet donc de nourrir le sentiment d’égalité… que celle-ci soit effective ou non d’un point de vue comptable. Le processus de répartition (de Singly, 2007) favorise une prise en charge sexuée des tâches, parfois soutenue par une conception différentialiste du couple (Clair, 2011). En témoigne, en plus des descriptions récoltées en entretiens, un questionnaire écrit, rempli par dix couples, portant sur la répartition générale des tâches domestiques (vaisselle, courses alimentaires, courses de linge et de maison, gestion du linge, aspirateur, petit bricolage, factures, accompagnement des enfants à l’école, dans les devoirs, au lit). L’homme n’est jamais l’acteur principal de l’ensemble des tâches, et la plupart des couples se les répartissent. Certaines tâches sont fréquemment prises en charge par l’homme comme le bricolage (six cas sur dix, la pratique étant partagée dans quatre cas) et les courses alimentaires (cinq cas sur dix, avec un partage dans quatre cas, une prise en charge par la femme dans un cas). D’autres le sont par la femme, notamment les courses de vêtements et pour la maison (aucun homme ne s’en charge seul, contre quatre femmes) et les soins aux enfants (trois couples sur quatre concernés, un couple se partageant ces tâches). La répartition est enfin peu objectivée, et sa mesure passe par une comparaison intrasexes favorisant le sentiment de justice au mépris de la réalité de la répartition (Thompson, 1991).
Préférences, compétences et socialisations familiales et amicales
21En effet, le refus de décider à l’avance de la répartition favorise de facto la spécialisation selon les compétences, exigences et préférences, supposées naturellement complémentaires : « les couples dits modernistes veulent inventer la manière dont ils distribuent entre eux les tâches. Les étiquettes ‘masculin’ et ‘féminin’ collées sur le ménage, la cuisine, le bricolage, sont déchirées. L’orientation selon le sexe est interdite ; ce sont les goûts, les compétences, le temps disponible de chacun qui doivent servir d’arbitre. » (de Singly, 1993 : 57). Ces éléments favorisent ici l’implication des hommes. Leurs compétences culinaires (cuisiner bien, avoir des idées…) sont mises en avant, de même que leur préférence pour la cuisine, exprimée comme « affinité » (Karine et Laurent Lemoine, la quarantaine, pacsés, deux enfants), « intérêt » (Flora et Quentin, 26 ans, en concubinage), ou « préférence » (Danielle et Claude Godel, 62 et 69 ans, mariés, 4 enfants indépendants). Ce différentiel de compétences et préférences trouve en partie son origine dans les socialisations familiales et amicales, dont il convient d’expliciter les acteurs, conditions et contenus (Lahire, 2010).
22Cette transmission a commencé pour certains dans la famille, au moment de la socialisation primaire. La familiarisation à la cuisine s’est faite par observation des parents, ou « sur le tas », lorsque les parents cuisinent peu, délèguent implicitement aux enfants, ou s’absentent. Paul a dû cuisiner assez tôt chez ses parents, « parce qu’ils s’en foutaient ». Pour d’autres, les familles valorisaient la cuisine, par intérêt explicite pour l’alimentation, mais aussi par l’implication de certains membres dans la cuisine domestique – grand-mère – ou professionnelle – père boucher, pâtissier, viticulteur. Certains voient ainsi la filiation culinaire entre hommes comme un élément d’identité familiale :
24Pour ceux qui l’ont connue, la vie indépendante ou estudiantine représente une autre étape de développement des savoir-faire et de l’intérêt. En particulier pour les plus jeunes, pour qui les préférences apparaissent décisives dans la prise en charge, renvoyant au développement de nouvelles formes de masculinité (Neuman et al., 2017). Damien (30 ans, en concubinage avec Fannie, 26 ans) a appris à cuisiner « pour draguer », mais aussi à l’occasion d’événements culinaires collectifs, auprès d’un ami colocataire dont il admirait les compétences.
25Pour autant, aucun homme ne s’inscrit dans une conquête ancienne et délibérée du culinaire dans ses relations conjugales antérieures. Au contraire des conjointes : généralement familiarisées à la cuisine dans leur enfance, aimant pour certaines cuisiner, plusieurs ont été marquées par ce que leur mère ou elles-mêmes ont vécu comme un enfermement domestique. Certaines mères ne souhaitaient pas transmettre leurs savoir-faire, les éloignaient de la cuisine, et représentaient une figure repoussoir plus que d’identification, freinant la transmission (Lahire, 2005). Avec son ex-partenaire, Gabriela, sensibilisée au féminisme, ne faisait volontairement « jamais rien » en cuisine. Danielle Godel, après un mariage justifié par une grossesse avant ses 20 ans, s’est sentie enfermée dans un rôle de ménagère, avant de divorcer et de donner la priorité à sa carrière.
26La mise en couple est parfois l’occasion d’un investissement culinaire à deux, visible chez les jeunes couples, mais pas de transmission de savoir-faire depuis la partenaire. Celle-ci semble davantage reconnaître des compétences déjà acquises et libérer la place en cuisine. Enfin, après la prise en charge de la cuisine par l’homme, les proches continuent de favoriser celle-ci. Certaines activités alimentaires festives ou événementielles sont réalisées entre amis hommes, comme pour Laurent Lemoine qui « tue le cochon » entre amis. Quelques couples, comme Pauline et Julien, « partage[nt] » la « culture » de la bonne chère. Enfin, les enfants peuvent produire des injonctions à la cuisine du père, Marie Duchemin expliquant qu’« [ils] [n’]aimaient pas quand c’était [elle] qui faisait à manger ».
27Ces différentes expériences ont développé chez ces hommes des compétences et préférences pour la cuisine plus développées que celles de leur partenaire, par une mise en activité culinaire permettant l’apprentissage de savoir-faire, mais aussi une transmission de représentations valorisantes de la cuisine (et du cuisinier), comme activité exigeante et outil de plaisir.
Principe de réalité et événements professionnels et familiaux
28Si certains, notamment chez les plus jeunes, ont pris en charge la cuisine dès leur mise en couple, la plupart l’ont fait à l’occasion d’événements professionnels ou familiaux ayant joué sur les disponibilités. Le « principe de réalité » (de Singly, 2007) consiste à mettre la répartition des tâches en adéquation avec les contraintes extérieures, en particulier temporelles. L’arrivée d’enfants et la retraite sont dès lors des moments charnières. Pour Coline et Nicolas (28 et 40 ans, pacsés, 1 nourrisson), mais aussi pour Georges et Annie Ehrenberg (plus de 60 ans, deux enfants indépendants), c’est l’arrivée du premier enfant qui a provoqué la prise en charge. Coline insiste sur l’accaparement par la maternité (« quand t’es mère t’as pas que ça à faire »), la fatigue qui l’accompagne, et un désintérêt vis-à-vis de l’alimentation (« apportezmoi des pâtes et puis c’est bon »). Chez les plus âgés, la retraite a déclenché ou amplifié l’investissement de l’homme en cuisine. Catherine Bienvenue (55 ans, mariée à Christian, 57 ans) a pris sur elle lors du passage à la retraite de Christian pour lui laisser progressivement prendre la main. L’homogamie voire l’hypogamie des femmes dans ces couples peut favoriser l’investissement des hommes dans les tâches domestiques (Bittmann, 2015), en jouant sur les disponibilités. La réussite de Danielle, cadre supérieure de la fonction publique d’État au diplôme d’ingénieur, est le fruit de choix conjugaux en faveur de sa carrière, Claude, contractuel dont le diplôme le plus élevé est une licence, ayant eu un travail « moins prenant » et surtout sans « préoccupation de carrière ». Il s’est donc investi dans les « loisirs », l’éducation des enfants et le travail domestique, et le couple a suivi les mobilités professionnelles de Danielle.
29Bien que convergente avec l’égalitarisme, cette répartition des tâches ne découle donc pas systématiquement d’une volonté de remettre en cause les rapports de genre, d’un rapport conjugal ou d’identités sexuées atypiques, même si ces éléments sont parfois présents. Elle est davantage le fruit du processus habituel de répartition des tâches associé à des éléments biographiques déclencheurs et à des socialisations inversées. Ceci explique en partie l’absence de bouleversement majeur des logiques de la répartition des tâches en cuisine, et la relative ré-association de la cuisine au genre « masculin ».
Une répartition sexuée complexifiée… et une « masculinisation » de la cuisine ?
30La répartition effective des tâches domestiques et alimentaires et le rapport entretenu à celles-ci prennent-ils une forme particulière ? Force est de constater que la cuisine par l’homme ne s’accompagne pas, généralement, d’une réelle diminution de l’implication domestique et culinaire de la femme. Plus encore, il semblerait qu’hommes et femmes continuent d’appréhender différemment ces activités culinaires. Ces dernières sont sujettes à une certaine « masculinisation », malgré la confrontation de ces hommes, variable selon les caractéristiques sociales, à des injonctions culinaires propres à la cuisine quotidienne.
L’implication des femmes dans les tâches domestiques… et alimentaires
31À part Danielle Godel, toutes les conjointes prennent largement part aux tâches domestiques, qui plus est alimentaires, comme le confirment les réponses déjà évoquées au questionnaire écrit et les entretiens. Catherine Bienvenue fait la plupart des courses, sans grand plaisir, tandis que Marie Duchemin y participe et assure l’intégralité des autres tâches ménagères, Michel cuisinant parce qu’il « faut quand même qu[’il] fasse quelque chose ». Les listes de courses font aussi l’objet de l’attention des conjointes. Si les courses et la vaisselle sont parfois externalisées (lave-vaisselle, commandes et services de type drive), les huit carnets de bord alimentaires exploitables laissent voir une participation quasi-systématique des femmes aux activités entourant les repas. Ainsi, les petits déjeuners sont systématiquement pris séparément, celui des enfants étant pris en charge par le/la plus disponible. Les déjeuners sont fréquemment pris séparément, souvent sur le lieu de travail. Les dîners sont majoritairement pris en charge par les hommes, mais dans ce cas les femmes participent systématiquement à la mise de table, à son nettoyage ou à la vaisselle. Enfin, chez plusieurs couples, au moins l’un des trois dîners répertoriés a été préparé à deux ou par la femme. En particulier, les conjointes aident aux repas les jours de fête. Il arrive alors que les partenaires se répartissent les tâches, la femme gérant la « réception », la décoration et la « [re]présentation », l’homme achetant les « instruments » de cuisine :
33Enfin, chez les couples bi-actifs les femmes exercent une activité culinaire récurrente, quand le conjoint est indisponible ou manque d’envie : « C’est généralement mon compagnon qui cuisine, sauf quand il a sport – 3 à 4 fois par semaine » explique madame Bertin (65 ans, en concubinage, un enfant adulte au foyer). Elles participent par ailleurs à la planification des menus. Un jour, Olivier (la trentaine, marié, deux jeunes enfants) n’a pas pensé au dessert, car Ludivine, malade, ne le lui a pas rappelé, alors qu’« en général » elle est celle qui « donne les idées » quant au « menu ».
34Il y aurait donc davantage déplacement de la frontière que remise en cause des activités « masculines » et « féminines ». Les femmes, comme Ludivine, tendent à se spécialiser dans les tâches dédiées aux enfants, dont le fait de s’occuper d’eux à table et de leur apprendre les manières (Holm et al., 2015). Ainsi, si Michel est considéré comme le seul cuisinier, Marie s’absente pendant une partie de l’entretien pour aller préparer – comme à son habitude – le repas de midi de leur petite fille. Le temps domestique de la femme libéré par la cuisine de l’homme est donc réinvesti dans le travail auprès des enfants.
Division du travail et vécu différentiel des tâches
35La présence des femmes dans les tâches domestiques et plus particulièrement alimentaires demeure donc, même lorsqu’elle se fait invisible du fait d’une taylorisation des tâches, c’est-à-dire de leur découpage en sous-tâches. La répartition de celles-ci et le discours qui les accompagne font alors entrevoir des façons de « penser » et de « vivre » la participation différentes selon le sexe (Cairns et al., 2010). Notamment du fait d’un droit différentiel à refuser une tâche domestique, les discours laissant souvent entendre que l’homme prend en charge les tâches qu’il apprécie et que la femme se charge des autres :
Karine Lemoine : Au niveau des tâches, on se les est réparties comme ça. […] par affinités, c’est-à-dire que…
Laurent Lemoine : Toi tu fais le linge.
Karine Lemoine : Nan mais c’est surtout que toi t’aimes bien cuisiner quoi.
37Plusieurs hommes ont choisi volontairement la cuisine, implication dont le maintien n’est pas toujours assuré, comme en témoigne l’opinion d’une collègue de Flora à propos de l’entretien : « Tu vas mettre ton couple en jeu !
38Il va se rendre compte qu’il fait la bouffe tout le temps ! ». Ils prennent moins la cuisine en charge par obligation (Dussuet, 1997), et la trouvent moins pesante (Ricroch, 2012). Ici, plusieurs hommes témoignent de beaucoup d’envie en même temps que de peu de culpabilité face au manque occasionnel d’envie de cuisiner, certains s’autorisant alors à « ne pas faire », la conjointe « pren[ant] le relais » (Karine Lemoine). Souvent, la femme demeure « second couteau », le conjoint ayant « toujours tendance à [l’]impliquer, un peu par la marge » (Damien).
39Ainsi, l’ordre domestique du genre résiste. En revanche, la cuisine est partiellement « masculinisée », par la modification des modalités et représentations liées à sa pratique.
« Masculinisation » : la tentation d’une cuisine domestique « professionnelle »
40Elle l’est dans le sens où les discours reprennent en partie les distinctions entre cuisines « masculine » et « féminine » et entre cuisines professionnelle et non professionnelle véhiculées par les médias, dont les magazines culinaires (Fouquet, 2016 : 9-19). Ainsi, plusieurs couples tendent, à des degrés divers, à reconnaître publiquement l’activité, à mettre à distance des manières « féminines » de cuisiner, ou à valoriser la cuisine comme passion individuelle à la fois exigeante et instinctive.
41La cuisine « féminine » est parfois mise à distance. Que les « gâteaux » soient rejetés au nom d’une liberté créatrice bridée par les recettes, ou au contraire revendiqués comme « pâtisseries » complexes, ils servent souvent la défense d’une « mixité de complémentarité » (Bessin, 2008). Certains rejettent les aspects relationnels ou affectifs, cuisinant peu avec leurs proches, dont les enfants. La solitude fait alors partie intégrante du plaisir culinaire, comme pour Nicolas, qui apprécie avant tout « être tout seul dans [s]on activité », une échappatoire au stress assimilée au « jogging » mais aussi au « jardin[age] ».
42Des éléments de la cuisine professionnelle sont en revanche repris. Une autre conception de l’espace, du temps, et du sens de la cuisine est défendue (Kaufmann, 2005 : 268), et se rapproche paradoxalement de celle des femmes revendiquant en cuisine leur rôle de « maîtresse de maison » dans les années 1990 (Sluys et al., 1997). La cuisine est décrite comme un domaine de plaisir et de réalisation de soi, cette rhétorique de la vocation protégeant du stigmate lié à l’investissement d’un domaine « féminin » (Charrier, 2008). Plusieurs mettent en avant des techniques et la connaissance des produits régionaux, d’autres investissent du temps dans l’achat de produits ou d’équipements ou dans la « projection » dans de futurs actes culinaires. Le plaisir est relié à la manipulation des ustensiles et aliments, à la gastronomie et à l’épicurisme, souvent plus problématiques pour les femmes, car opposés à la cuisine comme outil de santé (de Saint Pol, 2012) et de care (Parsons, 2015). Quelques-uns assimilent la cuisine à un art créatif, d’improvisation, de découverte « de nouvelles saveurs, de nouvelles choses » (M. Coste, 29 ans, pacsé), fonctionnant « à l’inspiration », en « pren[ant] un peu ce [qu’ils ont] sous la main » (Olivier, environ 35 ans, pacsé avec Ludivine, 2 jeunes enfants). Georges Ehrenberg réalise des « tableaux » à partir d’épluchures, et considère la cuisine comme une « affaire trop importante pour qu’on la laisse aux femmes ». Le discours conjugal met alors en avant un don culinaire « instinctif » (Marie Duchemin) qui fait défaut à la partenaire. Cette « masculinisation » peut garantir une complémentarité des sexes partie prenante de l’« ethos égalitaire » (Clair, 2011), car préservant les identités sexuées et la hiérarchisation des activités en même temps qu’une répartition égalitaire du temps de travail domestique.
43Toutefois, cette « masculinisation » reste partielle, ces hommes se voyant confrontés à d’autres enjeux et normes concurrentes, différenciées en fonction des contextes de cuisine, des rapports conjugaux et des appartenances sociales, aspects qui se recoupent partiellement.
44Cuisiner quotidiennement est de facto contraignant (Szabo, 2014). Ces hommes doivent porter une partie de la charge mentale, considérer les besoins et souhaits des autres membres de la famille :
Sinon je prévois… Si je sais que ça fait quinze jours, je vais peut-être prévoir des avocats, ou des choses comme ça. Bon déjà, on peut pas faire un pamplemousse, ils aiment pas le pamplemousse. Non, non y a des choses… […] On aime énormément les crudités. Ma fille elle aime énormément les crudités.
46Plusieurs reconnaissent une certaine lourdeur à la cuisine quotidienne, en particulier lorsque le temps est compté, et projettent créativité et plaisir sur celle du week-end, ou quand viennent des invités. Certains expriment l’incompatibilité du quotidien avec les idéaux de la grande cuisine, comme monsieur Coste : « la cuisine du quotidien peut être une cuisine moins recherchée sur la présentation et le temps consacré à la réalisation. La cuisine exceptionnelle c’est la cuisine de restaurant avec une originalité que je ne recherche pas au quotidien, qui demande du temps et de l’investissement. ». À demi-mots, ils avouent retirer du plaisir de l’attention aux autres : « si j’ai réussi les gens ils vont bien manger. Et c’est ça, c’est ça le meilleur » déclare monsieur Duchemin. Certains cuisinent même par obligation, ou intègrent à leur pratique une attention à la nutrition généralement décrite comme propre à la cuisine des femmes. Monsieur Bertin « n’apprécie pas particulièrement » cette « contrainte de la vie qui doit être faite avec le minimum de désagréments mais un certain nombre de règles » (équilibre alimentaire, produits frais et de qualité). Ils ont enfin été poussés à cuisiner du fait de compétences peu reconnues, comme la capacité d’anticipation pour Paul, Gabriela s’en déclarant incapable. Discours de grande cuisine et pratique s’opposent ainsi parfois, invitant à dissocier la réalité des gestes de leur mise en scène verbale (Deutsch, 2004).
47Ce rapport à la cuisine varie partiellement en fonction du cycle familial, de la génération et de la position sociale du couple. Dans ce corpus, la position dans le cycle familial est la principale cause de différenciation. Les pères de jeunes enfants mettent davantage en avant l’organisation temporelle, la gestion du quotidien, comme déterminant leur prise en charge. Ils mettent plus à distance la « grande » cuisine, décrivent plus souvent leur cuisine comme contrainte par le temps, simplifiée voire exempte au quotidien de plaisir. Jeunes parents, Coline et Nicolas valorisent désormais la capacité de Nicolas à cuisiner « des trucs rapidement… et bons. ». Comparativement, l’investissement passionné est plus présent chez les plus jeunes et les plus âgés. Les premiers s’inscrivent particulièrement, pour plusieurs, dans le registre du plaisir culinaire, parfois doublé d’égalitarisme, de nouvelles formes de masculinité, ou de contrôle alimentaire. Les plus âgés, en particulier lorsque la retraite est l’élément déclencheur, signalent le relâchement de la contrainte temporelle, pouvant pour certains enfin cuisiner par passion ou pour soulager leur femme encore employée.
48Enfin, bien que la relative homogénéité du corpus limite l’analyse, l’appartenance sociale s’articule à des rapports conjugaux, des masculinités et féminités, des pratiques et représentations de la cuisine différenciées. Ce corpus de couples appartenant aux catégories moyennes et supérieures détentrices de capital culturel est marqué par une contradiction entre un égalitarisme de principe et des pratiques concrètes partiellement insuffisantes. Ils se distinguent de catégories plus modestes moins porteuses d’égalitarisme, voire adhérant à l’essentialisation sexuée des compétences et rôles domestiques (Court et al., 2016), pour lesquelles la prise en charge de la cuisine par l’homme reste à explorer. Dans ce corpus, les nuances invitent à tenir compte du rapport conjugal sexué, le seul homme prenant presque intégralement en charge les tâches domestiques étant dans une hypergamie masculine rare [3]. Elles suggèrent également la spécificité des jeunes adultes de catégories supérieures dotées en capital culturel et scolaire, sensibilisés au militantisme, caractérisés par une plus grande réflexivité, une volonté de déconstruire des différences naturalisées (Fannie et Damien), voire de questionner les identités sexuées (Paul et Gabriela). La femme y est moins considérée comme chanceuse d’avoir un partenaire qui cuisine, et la cuisine moins « masculinisée ».
Conclusion
49Tâche domestique « négociable » (Zarca, 1990), la cuisine est un lieu d’observation de la production du genre. Cette étude suggère que l’entrée en cuisine domestique de certains hommes n’est pas systématiquement liée à la transformation radicale des rapports familiaux sexués. Parmi les couples rencontrés, cette entrée découle de socialisations et disponibilités différenciées, de l’égalitarisme, d’événements bouleversant les contraintes familiales. Elle donne davantage lieu à une modification et à une complexification de la frontière sexuée divisant les tâches domestiques qu’à une disparition de celle-ci : ces hommes prennent en charge plus volontairement la cuisine, favorisent davantage les aspects culinaires habituellement investis par les hommes et proches d’une pratique professionnelle « masculinisée » et valorisée.
50Cependant, cette étude suggère également que la « masculinisation » de la cuisine est concurrencée par d’autres injonctions auxquelles ces hommes sont confrontés, à commencer par un care alimentaire familial. Ces injonctions varient en fonction du contexte quotidien des repas, mais aussi du cycle familial et de la génération, comme le suggère ce corpus, et très probablement de la position dans l’espace social, ce qu’un corpus plus diversifié permettrait d’explorer. Elles viennent moduler la « masculinisation » de la cuisine : celle-ci n’est que partielle, passe parfois par un discours en réalité contradictoire avec les pratiques concrètes, et varie selon les appartenances.
51Ainsi, la prise en charge du culinaire par l’homme, résultat d’une interaction en contexte (familial) entre des normes culinaires partiellement contradictoires et généralement sexuées invite à explorer ces normes et leurs interactions. Il s’agirait de les décliner en fonction des appartenances sociales, des socialisations passées et présentes, des cycles familiaux et de leurs conséquences sur l’évolution des identités sexuées et des contraintes domestiques. Ceci faciliterait l’étude de l’évolution historique des rapports sexués à la cuisine et au domestique.
Remerciements
L’auteure remercie le comité de rédaction et les relecteurs anonymes.Références
- Bajos N., Ferrand M., 2009. Échecs de contraception et recours à l’avortement : d’une analyse en termes de processus à une approche relationnelle, in C. Gourbin (dir.), Santé de la reproduction au Nord et au Sud, Louvain, Presses universitaires de Louvain.
- Bessin M., 2008. Les hommes dans le travail social : le déni du genre, in Y. Guichard-Claudic, D. Kergoat, A. Vilbrod (dir.), L’inversion du genre : Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 357-370.
- Bittmann S., 2015. Ressources économiques des femmes et travail domestique des conjoints : quels effets pour quelles tâches ?, Économie et statistique, 478-479-480, 305-338.
- Bourelly M., 2010. Cheffe de cuisine : le coût de la transgression, Cahiers du Genre, 48 (1), 127-148.
- Brembeck H., 2006. Partager la supervision diététique de l’alimentation, le nouveau combat des femmes suédoises, in G. Cazes-Valette (dir.), « Faire la cuisine, analyses pluridisciplinaires d’un nouvel espace de modernité », Les Cahiers de l’OCHA, 11, 118-123.
- Cairns K., Johnston J., Baumann Sh., 2010. Caring About Food : Doing Gender in the Foodie Kitchen, Gender & Society, 24 (5), 591-615.
- Cartier M., Letrait M., Sorin M., 2018. Travail domestique : des classes populaires conservatrices ?, Travail, genre et sociétés, 1 (39), 63-81.
- Champagne C., Pailhé A., Solaz A., 2015. Le temps domestique des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolution en 25 ans ?, Économie et statistique, 478-479-480, 209-242.
- Charrier P., 2008. Des hommes dans une profession traditionnellement « féminine » : choix professionnel et dénomination chez les hommes sages-femmes, in Y. Guichard-Claudic, D. Kergoat, A. Vilbrod (dir.), L’inversion du genre : Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 231-242.
- Chatot M., 2016. Homme au foyer : la répartition des tâches domestiques au sein du couple. Vers une inversion des rôles ?, Revue des politiques sociales et familiales, 122 (1), 89-99.
- Clair I., 2008. Dire à deux le ménage, in Fr. de Singly (dir.), L’injustice ménagère, Paris, Armand Colin, 197-224.
- Clair I., 2011. De la rencontre à l’installation : histoires de couples débutants, Informations sociales, 2011, 2 (164), 53-62.
- Coulmont B., 2017. Le petit peuple des sociologues : Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française, Genèses, 107 (2), 153-175.
- Court M., Bertrand J., Bois G., Henri-Panabière G., Vanhée O., 2016. Qui débarrasse la table ? : Enquête sur la socialisation domestique primaire, Actes de la recherche en sciences sociales, 215 (5), 72-89.
- Delphy Ch., 1975. Pour un féminisme matérialiste, L’Arc, 61.
- Deutsch J., 2004. “Eat Me Up” : spoken voice and food voice in an urban firehouse, Food, Culture & Society, 7 (1), 27-36.
- DeVault M.L., 1994 [1991]. Feeding the Family : The Social Organization of Caring as Gendered Work, Chicago, University of Chicago Press.
- Dussuet A., 1997. Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, Paris, L’Harmattan.
- Fouquet A., 2016. Petit plat pour l’homme, grand pas pour l’égalité ? Reconfigurations et résistances du genre dans les foyers confiant la cuisine à l’homme, Mémoire de Master 2 Recherche en sociologie, EHESS, Paris.
- Holm L., Ekström M.P., Hach S., Boker Lund Th., 2015. Who Is Cooking Diner ?, Food, Culture & Society, 18 (4), 589-610.
- Hochschild A., 1983. The Managed Heart, University of California Press, Berkeley.
- Kaufmann J.-C., 1992. La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Armand Colin.
- Kaufmann J.-C., 2005. Casseroles, amour et crises. Ce que cuisiner veut dire, Paris, Armand Colin.
- Lahire B., 2005. Héritages sexués : incorporation des habitudes et des croyances, in T. Blöss (dir), La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, Presses Universitaires de France, 9-25.
- Lahire B., 2010. Socialisation : cadres, modalités, temps, effets, in Robert C., Michel H., La Fabrique des Européens, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 431-444.
- Marie P., 2014. Hommes et femmes dans l’apprentissage et la transmission de l’« art culinaire », Paris, L’Harmattan.
- Merla L., 2007. Masculinité et paternité à l’écart du monde du travail : le cas des pères au foyer en Belgique, Recherches sociologiques et anthropologiques, 38 (2), 143-63.
- Molinier P., 2013. Le travail du care, Paris, La Dispute.
- Neuman N., Gottzén L., Fjellström C., 2017. Narratives of progress : cooking and gender equality among Swedish men, Journal of Gender Studies, 26 (2), 151-163.
- Parsons J.M., 2015. Gender, Class and Food. Families, Bodies and Health, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
- Pfefferkorn R., 2011. Le partage inégal des « tâches ménagères », Les Cahiers de Framespa, 7.
- Ponthieux S., Schreiber A., 2006. Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale, Données sociales : La société française, INSEE, 43-51.
- Régnier F., Lhuissier A., Gojard S., 2006. Sociologie de l’alimentation, Paris, La Découverte.
- Régnier-Loilier A., Hiron C., 2010. Évolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’un enfant, Politiques sociales et familiales, 99 (1), 5-25.
- Ricroch L., 2012. En 25 ans, moins de tâches domestiques pour les femmes, l’écart de situation avec les hommes se réduit, Femmes et hommes – Regards sur la parité, INSEE Références, 67-80.
- Roger O., 2014. Les mises en scène de la cuisine dans les émissions de recettes à la télévision Française (1953-2012), Mémoire de master Histoire et audiovisuel, Université Paris 1, Paris.
- Saint Pol de Th., 2012. Le corps désirable. Hommes et femmes face à leurs poids, Revue Nutripratique, 26, 41-43.
- Simon C., 2016, La mise en pratique du féminisme au sein du couple hétérosexuel : comment appliquer l’égalité au quotidien ?, Mémoire de 4e année, Sciences Po Rennes.
- Singly de Fr., 1993. Les habits neufs de la domination masculine, Esprit, 193, 55-64.
- Singly de Fr., 2007. L’injustice ménagère, Paris, Armand Colin.
- Sluys C., Chaudron M., Zaidman C., 1997. Chérie, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?, Éthnologie française, 27 (1), 87-95.
- Sofer C., Thibout C., 2015. La division du travail selon le genre est-elle efficiente ? Une analyse à partir de deux enquêtes Emploi du temps, Économie et statistique, 478-479-480, 273-304.
- Szabo M., 2014. Men nurturing through food : challenging gender dichotomies around domestic cooking, Journal of Gender Studies, 23 (1), 18-31.
- Testenoire A., 2008. Carrières féminines, résistances masculines : couples à hypogamie féminine, in Y. Guichard-Claudic, D. Kergoat, A. Vilbrod (dir.), L’inversion du genre : Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 357-370.
- Thompson L., 1991. Family Work : Women’s sense of Fairness, Journal of Family Issues, 12, 181-196.
- Trellu H., 2007. Recompositions et résistances de la masculinité et de la féminité, de la paternité et de la maternité à l’épreuve du congé parental pris par les hommes en France, Recherches sociologiques et anthropologiques, 38 (2), 123-41.
- Zarca B., 1990. La division du travail domestique : poids du passé et tensions au sein du couple, Économie et statistique, 228(1), 29-40.
Mots-clés éditeurs : alimentation, cuisine, genre, tâches domestiques
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 28/01/2020
https://doi.org/10.3917/tt.035.0161