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Article de revue

E-commerce alimentaire à Douala

Pages 367 à 375

Citer cet article


  • Tsafack Ngning, M.-I.,
  • Racaud, S.
  • et Yemmafouo, A.
(2024). E-commerce alimentaire à Douala. Suds, 290(2), 367-375. https://shs.cairn.info/revue-suds-2024-2-page-367?lang=fr.

  • Tsafack Ngning, Martine Ingrid.,
  • et al.
« E-commerce alimentaire à Douala ». Suds, 2024/2 n° 290, 2024. p.367-375. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-suds-2024-2-page-367?lang=fr.

  • TSAFACK NGNING, Martine Ingrid,
  • RACAUD, Sylvain
  • et YEMMAFOUO, Aristide,
2024. E-commerce alimentaire à Douala. Suds, 2024/2 n° 290, p.367-375. URL : https://shs.cairn.info/revue-suds-2024-2-page-367?lang=fr.

Introduction

1 Douala, capitale économique du Cameroun de près de quatre millions d’habitants, compte six arrondissements, dont Douala V, qui représente près d’un quart de la population de la métropole avec 886 962 habitants en 2020 (INS 2022). Le taux de possession de téléphone portable y est élevé : 70,8 % (INS 2020). Le Cameroun est par ailleurs classé deuxième pays africain en ce qui concerne l’indice du commerce électronique « d’entreprise à des consommateurs » (B2C). Le commerce électronique doit sa percée aux multinationales et à des start-ups (CNUCED 2018), par exemple Afrimarket qui opérait au Cameroun et dans quatre pays ouest-africains en 2013 (Nallet 2018). Jumia, un des géants africains du commerce en ligne n’a pas perduré au Cameroun, de nombreuses autres entreprises et start-ups modestes ont investi ce secteur telles que Jangolo, Darrel market, la mater market. Au Cameroun, l’adoption du e-commerce par les consommateurs augmente (Douanla et al. 2020), cette forme se substituerait au commerce dit « traditionnel » (Tsapi et al. 2020). L’étude du e-commerce en géographie reste marginale au Cameroun, notre travail contribue à ce thème à partir de l’angle du e-commerce alimentaire. Elle s’inscrit dans les réflexions sur les défis liés à l’approvisionnement alimentaire urbain (Janin 2019).

2 Cet article s’intéresse à des circuits récents d’approvisionnement alimentaire de villes africaines. La ville est le lieu privilégié d’établissement de formes commerciales capitalistiques, par exemple les supermarchés. À Douala, l’approvisionnement des supermarchés en produits maraîchers souligne la coexistence de différentes formes d’organisations marchandes ainsi que des complémentarités entre supermarchés et marchés (Racaud et Jourda 2024). En revanche, en République démocratique du Congo, on assiste à la disparition de plusieurs acteurs du commerce classique tels que les grossistes, les grandes surfaces de distribution et les distributeurs spécialisés (Yende et al. 2019). Comment le développement de la vente en ligne de produits alimentaires organise-t-il de nouveaux circuits ? Nous examinons cette question à partir des produits agricoles consommés quotidiennement et produits dans l’espace métropolitain de Douala. Le commerce de détail alimentaire concerne la vente de marchandises en petites quantités aux consommateurs finaux. Dominé par les marchés établis, forme « traditionnelle » de commerce, il est investi depuis une dizaine d’années par les supermarchés, formes commerciales attractives pour des consommateurs relevant d’une « classe moyenne ». Notre principale hypothèse propose que l’inclusion du e-commerce dans les circuits de commerce de détail des produits agricoles, conduit à une diversification des circuits et non à une redéfinition des circuits commerciaux préexistants. Il n’y a donc pas de révolution du e-commerce, comme il n’y en a pas de révolution des supermarchés au Cameroun (Racaud et Jourda 2024), mais le e-commerce introduit néanmoins des changements dans des modalités d’approvisionnement et de consommation.

3 L’objectif est donc d’évaluer les changements générés par l’émergence du e-commerce dans des circuits du commerce de détail. Le matériau empirique, réalisé dans le cadre d’un travail de master, a été récolté à partir d’une méthodologie qualitative observations, photographies et entretiens semi-directifs. Ainsi trente-deux commerçants des marchés traditionnels ont été interviewés sur leur pratique commerciale et leurs perceptions du e-commerce, cinq supermarchés ont aussi fait l’objet d’une enquête et dix plateformes ont été enquêtées sur leur pratique commerciale. Enfin, une soixantaine de consommateurs ont été questionnés sur leurs pratiques commerciales et leurs perceptions du e-commerce. Cet article s’organise autour des formes d’approvisionnement : supermarchés, marchés traditionnels et e-commerce. La conclusion met en évidence la diversification des circuits de commerce alimentaire de détail et souligne le caractère encore marginal de cette forme récente.

Approvisionnement des supermarchés et des marchés « traditionnels » en produits agricoles

4 Dans l’arrondissement de Douala V les supermarchés avec une offre alimentaire en produits frais sont localisés au quartier Bonamoussadi, où la population relève de la classe moyenne voire supérieure. Les enseignes Carrefour, Mahima, Santa Lucia, Kado, Super U, s’y implantent depuis une dizaine d’années. Leur approvisionnement se fait à partir des fournisseurs tels qu’ALS, un fournisseur localisé à Bafoussam dans la région agricole de l’Ouest, des producteurs de Douala, des vendeurs des marchés de gros dont le marché de Sandaga, véritable centre majeur de collecte et de redistribution de produits maraîchers. Plus de la moitié des consommateurs rencontrés disent s’approvisionner en aliments dans les supermarchés. Un consommateur de Bonamoussadi témoigne : « Moi, j’ai l’habitude de faire mon marché dans les supermarchés. » Il y a cependant un grand écart entre les offres de services de ces différents supermarchés, l’enseigne Carrefour par exemple relève d’une offre premium (fig. 1).

Fig. 1. Rayons des supermarchés (Tsafack, 2024).

Description de l'image par IA : Rayons de supermarchés avec divers légumes : tomates, oignons, salades, carottes et courgettes.

Fig. 1. Rayons des supermarchés (Tsafack, 2024).

5 Les images A et B présentent les rayons du supermarché Carrefour en avril 2024. Les images C et D sont des rayons du supermarché Mahima, également en avril 2024. À partir de cette planche on note une différence entre les offres commerciales de ces deux enseignes. Les rayons non suffisamment approvisionnés indiquent une défaillance dans le système d’approvisionnement du supermarché Mahima. En revanche, Carrefour s’appuie sur des fournisseurs stables qui assurent la présence constante en qualité et en quantité des produits dans les rayons. C’est le cas d’ASL, fournisseur régulier de Carrefour :

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Nous sommes des producteurs de tomates, carottes […] les commandes sont passées deux jours à l’avance ; de plus nous ne sommes pas les seuls à fournirent Carrefour. Nous sommes au nombre de quatre dans le rayon produits agricole. (Un représentant d’ASL)

7 L’approvisionnement des marchés « traditionnels » secondaires ou de quartier est conduit par les commerçants auprès d’autres commerçants et grossistes de marchés de gros, en particulier Sandaga. La fréquence est quotidienne pour assurer la fraicheur des produits, en l’absence de dispositifs de réfrigération. Ceci est confirmé par cette vendeuse :

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Tu me demandes quoi ? N’est-ce pas, tout le monde prend à Sandaga. Généralement on se lève très tôt, 4 ou 5 heures pour aller à Sandaga sinon tu vas arriver que les bons produits sont finis ou chers pour revendre. (Une vendeuse de Bonamoussadi)

9 Les produits, triés selon leur grosseur, sont vendus en tas.

10 On observe des glissements de normes commerciales entre les deux dispositifs de vente. En effet, si la vente en tas est la norme dans le marché « classique » et la vente au poids dans le supermarchés, des innovations circulent entre les deux modèles (fig. 2).

Fig. 2. Innovation dans les systèmes de vente des produits agricoles (Tsafack, 2024).

Description de l'image par IA : Marché avec divers légumes frais et fruits.

Fig. 2. Innovation dans les systèmes de vente des produits agricoles (Tsafack, 2024).

11 Les images A et B représentent des rayons du supermarché Santa lucia. On observe l’unité de poids ainsi que des conditionnements en barquettes (oranges, pivrons). De plus, des mélanges sont proposés pour des produits coupés, épluchés, c’est à dire prêts à consommer, à des tarifs plus élevés que des produits non préparés. Les images C et D représentent le système de vente traditionnel où les produits sont triés et vendus en fonction de leur grosseur. De plus, contrairement aux supermarchés, les prix sont rarement affichés, ils sont négociés lors de la transaction. On remarque l’intégration de la vente au kilogramme sur le marché, signe de porosité entre normes des supermarchés et normes domestiques. Une vendeuse au marché de Bépanda confesse : « Ma fille c’est mon système pour vendre. » L’adoption du kilogramme dans le marché « classique » est un signe de circulation de modèles, voire d’une modernité commerciale appropriée comme un élément marketing.

Approvisionnement des produits agricoles en e-commerce : complementarité et continuité entre les circuits

12 Les circuits d’approvisionnement du e-commerce alimentaire s’appuient sur les circuits déjà en place, utilisés par les marchés classiques et les supermarchés. D’ailleurs, des plateformes de e-commerce sont partenaires d’enseignes de supermarchés : c’est le cas de Jangolo, partenaire de Carrefour et Mahima, et de Get All, partenaire de Santa Lucia. Les réseaux sociaux tels Facebook et Whatsapp sont aussi mobilisés dans des circuits d’approvisionnement.

Tableau 1. Types de plateformes

Description de l'image par IA : Tableau avec des cases à cocher indiquant les types de plateformes accessibles pour divers services en ligne et mobiles.

Tableau 1. Types de plateformes

13 Ce tableau met en exergue les différentes plateformes de vente en ligne des produits alimentaires. Le constat est que les plateformes de réseaux sociaux sont celles qui emergent de plus en plus à cause de leur accès facile et leur moindre coût. Par exemple, pour utiliser Whatsapp il sufit de créer un groupe à l’intérieur duquel peuvent se retrouver les consommateurs et les e-commerçants ; les produits sont alors présentés et les transactions sont établies en ligne.

Fig. 3. Circuit de commerce de détail : complémentarité et continuité de l’approvisionnement alimentaire

Description de l'image par IA : Circuit de commerce avec producteurs, grossistes, supermarchés, consommateurs finaux et e-commerce.

Fig. 3. Circuit de commerce de détail : complémentarité et continuité de l’approvisionnement alimentaire

14 La figure 3 représente la circulation des produits agricoles jusqu’au consommateur final. Il est intéressant de noter que le circuit du e-commerce s’appuie pour une bonne partie sur les structures déjà établies : producteurs, marchés et supermarchés. L’émergence du e-commerce complète les circuits des marchés/supermarchés, et offre davantage de choix aux consommateurs. Certains consommateurs trouvent que le e-commerce est plutôt facile dans la pratique :

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C’est plutôt facile, je ne sais pas comment m’exprimer mais c’est plutôt bien, c’est plutôt facile, puisqu’une fois que tu passes une commande, si la personne propose une livraison par exemple, il va venir te livrer à la maison et puis tu payes son transport plutôt que de te déplacer toi-même. Parfois tu as plusieurs achats à faire et on les fait tous en ligne et tous ces articles vienne nous trouver à la maison et on a juste à payer quelque chose comme la livraison en plus. (Un consommateur de Denver, Bonamoussadi)

16 Tandis que certaines plateformes travaillent avec les marchés traditionnels :

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Nous choisissons le marché en fonction de la localisation du client. Si le domicile du client est à Bonamoussadi nous faisons son marché à Bonamoussadi. (Un responsable du panier de la ménagère).

Conclusion

18 Cet article a montré que l’inclusion du e-commerce dans la circulation des produits agricoles est complémentaire aux canaux établis depuis des décennies – le marché – ou installés de manière plus récente – les supermarchés. L’offre commerciale en produits alimentaires frais est ainsi diversifiée. Cependant le e-commerce est encore très marginal dans l’approvisionnement alimentaire des consommateurs, cela même auprès de consommateurs de catégories socioprofessionnelles moyennes ou supérieures. Les habitudes alimentaires, à travers les formes d’approvisionnement, ne sont pas structurellement changées mais les innovations identifiées rendent compte de phénomènes d’hybridation de modèles, plutôt que de tendances linéaires à une transition uniforme, par exemple vers des formes de consommation occidentales (Bricas et Tchamda 2017). Au contraire, on assiste à une diversification, sinon des habitudes, au moins de l’offre, pour l’instant, enclenchée par l’investissement du secteur alimentaire par le capitalisme et des formes plus modestes d’entreprenariat alimentaire.

    • Bricas N, Tchamda C. 2017. Les villes d’Afrique subsaharienne sont-elles si dépendantes des importations alimentaires ? So What ? 2017 (4). https://hal.science/hal-01995601/.
    • Commission des nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED). 2018. Classement E-Commerce en Afrique 2018 : Le Cameroun dans le top 10.
    • Douanla J, Anouazi Nguimkeng JB, Wawo Notemgning L. 2020. E-commerce dans les grandes surfaces spécialisées au Cameroun : état des lieux et perspectives, Revue Internationale des Sciences de Gestion 3(4), 594-609.
    • Institut national de la statistique (INS). 2020. Monographie de la ville de Douala. Yaoundé, Institut national de la statistique. https://ins-cameroun.cm/wp-content/uploads/2022/07/RAPPORT-MONOGRAPHIE-DOUALA_VF.pdf.
    • Institut national de la statistique (INS). 2022. Annuaire Statistique de la région du Littoral. Yaoundé, Institut national de la statistique. https://ins-cameroun.cm/wp-content/uploads/2023/06/Annuaire-statistique-du-Littoral-ed_2022_Francais-1.pdf.
    • Janin P. 2019. Les défis de l’approvisionnement alimentaire : acteurs, lieux et liens. Revue international des études du développement 237.
    • Nallet C. 2018. Quel e-commerce en Afrique subsaharienne ? Profils et pratiques de consommateurs à Abidjan, L’Afrique en questions 43. https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/lafrique-questions/e-commerce-afrique-subsaharienne-profils#_edn2.
    • Racaud S, Jourda T. 2024. Coexistence pacifique des supermarchés importes et des marchés locaux à Douala et Kampala ? Lecture à partir de l’approvisionnement maraîcher. Bulletin de la Société Géographie de l’Université de Liège 83.
    • Tsapi V, Tchekwa Nguemna L. 2020. Du commerce traditionnel au commerce en ligne : une modélisation théorique des déterminants du commerce électronique, Revue Internationale des Sciences de Gestion 6(3), 572-592. https://doi.org/10.5281/zenodo.3634523
    • Yende R G, Muhindo N A, Imani M J.D, Nsenge M H. 2019. E-commerce et ses conséquences sur l’activité commerciale classique en RDC : vers les nouvelles formes de vente virtuelle, International Journal of Innovation and Applied Studies 27(2), 616-631.

Date de mise en ligne : 17/06/2025