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Le Martyre de saint Paul. Réflexions sur le thème du carton de Pieter Coecke conservé à Bruxelles

Pages 83 à 89

Citer cet article


  • Delmarcel, G.
(2019). Le Martyre de saint Paul. Réflexions sur le thème du carton de Pieter Coecke conservé à Bruxelles. Studia Bruxellae, 11(1), 83-89. https://doi.org/10.3917/stud.011.0083.

  • Delmarcel, Guy.
« Le Martyre de saint Paul. Réflexions sur le thème du carton de Pieter Coecke conservé à Bruxelles ». Studia Bruxellae, 2019/1 N° 11, 2019. p.83-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-studia-bruxellae-2019-1-page-83?lang=fr.

  • DELMARCEL, Guy,
2019. Le Martyre de saint Paul. Réflexions sur le thème du carton de Pieter Coecke conservé à Bruxelles. Studia Bruxellae, 2019/1 N° 11, p.83-89. DOI : 10.3917/stud.011.0083. URL : https://shs.cairn.info/revue-studia-bruxellae-2019-1-page-83?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/stud.011.0083


Notes

  • [1]
    LECHNER M., Paulus, dans BRAUNFELS W. (éd.), Lexikon der christlichen Ikonographie, vol. VIII, 1994, col.129-130.
  • [2]
    CAVALLO A.S., Tapestries of Europe and of Colonial Peru in the Museum of Fine Arts Boston, Boston, Museum of Fine Arts, 1967, vol. I, pp. 51-55 et vol. II, pl. 3.
  • [3]
    de VORAGINE J., La Légende dorée, Paris, Flammarion, 1967, tome I, p. 431.
  • [4]
    « Rome Paul(us) capete (sic) damnatque flexis genubis (sic) et erectis oculis sanguine cum lacte christo redit » voir : CLELAND E. (éd.), Grand Design. Pieter Coecke van Aelst and Renaissance Tapestry, cat. d’exp., New York (The Metropolitan Museum of Art), 2014, p. 173.
  • [5]
    Comme le remarque judicieusement Elizabeth Cleland dans CLELAND E. (éd.), Grand Design… op.cit., pp. 171 et 162. Cette tapisserie est actuellement propriété de la banque KBC, Louvain.
  • [6]
    Nous renvoyons ici à des œuvres de Jan Gossaert et de Lancelot Blondeel : Jan Gossart, Le Martyre de saint Jean Baptiste, d. 24,5 cm, dessin, ca. 1515, Paris, Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts, inv. M487 (pour plus d’informations sur cette œuvre voir : AINSWORTH M. (éd.), Man Myth, and Sensual Pleasure. Jan Gossaert’s Renaissance. The Complete Works, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2010, pp. 346-348) ; Lancelot Blondeel, Les Martyres des saints Cosme et Damien, 1m47 x 2m38, huile sur panneau, 1523, Bruges, église Saint-Jacques & Le Martyre de saint Georges (?), dessin, Londres, British Museum (pour plus d’informations sur ces œuvres voir MARTENS M. et al., Brugge en de Renaissance, cat. d’exp., Bruges (Memlingmuseum - Oud-Sint-Janshospitaal), 1998, pp. 175 et 178).
  • [7]
    SCHÜLTZ K. et al., Albrecht Dürer im Kunsthistorischen Museum, cat. d’exp., Vienne (Kunsthistorisches Museum), 1994, pp. 70-77.
  • [8]
    CAVALLO A.S., Tapestriesop.cit., vol. II, pl. 26 et 26b; CLELAND E. (éd.), Grand Design… op.cit., p. 159.
  • [9]
    Voir par exemple : PFAFFENBICHLER M., Rüstungen all’ antica, dans PAGDEN S. F. (éd.), Fürstenhöfe der Renaissance. Giulio Romano und die klassische Tradition, cat. d’exp., Vienne (Kunsthistorisches Museum), 1989, pp. 236-247 ; d’après Elizabeth Cleland il s’agirait du couvre-chef des porteurs d’étendards à Rome voir : CLELAND E. (éd.), Grand Designop.cit., p. 172.
  • [10]
    Voir FILEDT KOK J. P. et al., Kunst voor de Beeldenstorm. Noordnederlandse kunst 1525-1580, cat. d’exp., Amsterdam (Rijksmuseum), 1986, pp. 175-176, n° 59.
  • [11]
    Voir Raphaël dans les collections françaises, cat. d’exp., Paris (Grand Palais), 1983, pp. 329 et 386.
  • [12]
    JONCKHEERE K. (éd.), Michiel Coxcie and the Giants of his Age, cat. d’exp., Louvain (Museum M), 2013, p. 94. Coecke lui-même pourvoit les Ottomans de leur cimeterre sur l’avant plan de la quatrième pièce de la suite du Siège de Tunis à Vienne, voir CLELAND E., Grand Designop.cit, p. 322, fig. 230.
  • [13]
    BUCHANAN I., Habsburg Tapestries (Studies in Western Tapestry, 4), Turnhout, Brepols, 2015, p. 188.
  • [14]
    Voir par exemple : FRIEDLÄNDER M. J., The Antwerp Mannerists. Adriaen Ysenbrandt (Early Netherlandish Painting, XI), Leiden, Bruxelles, 1974, pl. 4 et 60 ; VAN DEN BRINK P. et al., Extravagant. Een kwarteeuw Antwerpse schilderkunst herontdekt, 1500-1530, Anvers (Koninklijk Museum voor Schone Kunsten), 2005, p. 56.
  • [15]
    FRIEDLÄNDER M. J., Quentin Massys (Early Netherlandish Painting, VII), Leiden, Bruxelles, 1971, pl. 11.
  • [16]
    CALBERG M., Episodes de l’Histoire des saints Pierre et Paul. Tapisseries de Bruxelles tissées au XVIe siècle pour l’abbaye Saint-Pierre à Gand, dans Bulletin des Musées royaux d’art et d’histoire, 4e série, 34, 1962, pp. 100-102 ; pour l’attribution à Kempeneer voir DELMARCEL G., Peter de Kempeneer (Campaña) as a Designer of Tapestry Cartoons, dans Artes Textiles, X, 1981, pp. 155-162.

1La restauration du carton de Pieter Coecke, le Martyre de Saint Paul, conservé au Musée de la Ville de Bruxelles, offre l’occasion de formuler quelques commentaires sur l’iconographie de cette œuvre, et plus particulièrement à propos du groupe central, à savoir, le bourreau s’apprêtant à exécuter le saint agenouillé (fig. 1).

Fig. 1

Le Martyre de saint Paul (détail), 342,6 x 391,8 cm, Bruxelles, Musée de la Ville-Maison du Roi

Description de l'image par IA : Détail du tableau montrant saint Paul en train d'être martyrisé par des soldats.

Le Martyre de saint Paul (détail), 342,6 x 391,8 cm, Bruxelles, Musée de la Ville-Maison du Roi

© KIK-IRPA, Bruxelles

2Le Martyre de saint Paul n’est pas narré dans les textes canoniques, la fin des Actes des Apôtres relatant, en effet, que saint Paul « demeura deux années entières dans le logis qu’il avait loué (à Rome). Il recevait tous ceux qui venaient le trouver, proclamant le royaume de Dieu (…) » (Actes, 28 : 30-31). Dans des écrits ultérieurs, entre autres dans les Acta Sancti Pauli apocryphes datant de la fin du Ier siècle de notre ère, sa mort par décapitation est située en l’an 67 à Rome, près de la Via Ostiensis [1].

3Ce martyre déclencha un miracle ; la tête du saint en rebondissant à trois reprises aurait fait jaillir trois fontaines comme le figure la seule tapisserie du XVe siècle montrant le Martyre de saint Paul. Cette dernière fut commandée en 1460 pour la cathédrale de Beauvais et est conservée à présent au Musée des Beaux-Arts de Boston [2] (fig. 2). Le texte du phylactère supérieur déclare : « Comment saint Pol a esté décolé hors Rome/sa teste separée du corps fist troix saulx ».

4A cet endroit fut érigée au VIIe siècle l’abbaye des Tre Fontane, aujourd’hui devenue un couvent de Trappistes.

Fig. 2

Martyre de saint Paul, ca. 1460, 2m86 x 2m05, laine, soie et fils guipés de métaux précieux, Boston, Museum of Fine Arts, inv. 38.758

Description de l'image par IA : Tapis médiéval montrant le martyre de saint Paul. Figures en robes, armes et texte latin.

Martyre de saint Paul, ca. 1460, 2m86 x 2m05, laine, soie et fils guipés de métaux précieux, Boston, Museum of Fine Arts, inv. 38.758

© 2018 Museum of Fine Arts, Boston

5Une autre légende, relative au Martyre de saint Paul est narrée par Grégoire de Tours et reprise au XIIIe siècle dans la Légende dorée. Elle prétend que du sang et du lait jaillirent du corps décapité [3]. Un écho de ce récit est visible dans le titulus de la tapisserie de la suite de la Vie de saint Paul conservée à Madrid et ayant appartenu à Marie de Hongrie [4]. Ce détail est cependant abandonné dans les autres éditions de la série.

Particularités iconographiques du carton du Martyre de saint Paul conservé à Bruxelles

6La scène du Martyre telle que représentée sur le carton conservé à Bruxelles et sur les tapisseries qui en sont dérivées, se montre singulière par rapport à l’iconographie traditionnelle du saint.

7En premier lieu, ce n’est pas l’acte de l’exécution même qui est représenté, mais bien l’instant qui la précède. Le bourreau tient saint Paul par les cheveux, répétant ainsi un geste présent sur la tapisserie de la Prise de saint Paul à Jérusalem dans la même suite relatant la Vie de saint Paul [5]. A contrario, sur la plupart des scènes similaires de martyres à cette époque, le bourreau lève déjà l’épée et la dirige vers le cou de la victime dont les yeux sont bandés [6]. Un rapprochement est permis avec le tableau du Martyre des 10.000 chrétiens réalisé par Albert Dürer en 1508, où le bourreau s’apprête à couper la tête avec un mouvement horizontal par rapport à sa victime agenouillée [7].

8Deuxièmement, dans le Martyre bruxellois, le bourreau romain ne porte pas de casque, mais ses cheveux sont retenus par un bandeau plié deux fois. Une même coiffure se retrouve sur un personnage d’une autre pièce de cette suite, Saint Paul ordonnant de brûler les livres païens (Boston, Museum of Fine Arts) [8]. Un des soldats sur la droite du carton porte également un couvre-chef inhabituel à savoir, un casque combinant une tête de lion avec des cornes de bélier. Ce qui n’est pas sans rappeler certains casques de parade italiens de la Renaissance [9]. Un autre détail remarquable se trouve sur la ceinture du bourreau où la peau de deux petits chiens, forment une sorte de bourse (fig. 3).

Fig. 3

Le Martyre de saint Paul (détail), 342,6 x 391,8 cm, Bruxelles, Musée de la Ville-Maison du Roi

Description de l'image par IA : Trois hommes en armure médiévale, l'un tenant une épée, se tiennent près d'un grand vase.

Le Martyre de saint Paul (détail), 342,6 x 391,8 cm, Bruxelles, Musée de la Ville-Maison du Roi

© KIK-IRPA, Bruxelles

9Devons-nous considérer tous ces détails comme la volonté de Coecke de donner une note exotique à la scène, ou pouvons-nous y supposer un certain symbolisme ? On peut en ce sens renvoyer, de manière hypothétique, à la Bible, entre autres au Psaume 22 :

10

« Et toi, Eternel, ne t’éloigne pas!/Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours / Protège mon âme contre le glaive, / Ma vie contre le pouvoir des chiens ! Sauve-moi de la gueule du lion, Délivre-moi des cornes du buffle ! »

11Ensuite, le sabre tenu par le bourreau n’est pas celui d’un soldat romain, puisqu’il s’agit indubitablement d’un cimeterre ottoman, reconnaissable par sa forme courbe et par son extrémité découpée. Dans l’art de l’époque, les Ottomans portent toujours de tels glaives, comme l’attestent par exemple les gravures de Jan Swart [10], ou les pamphlets allemands. Pieter Coecke connaissait donc une telle arme avant son voyage en Turquie de 1533.

12Est-ce une référence aux Turcs comme païens, responsables de la mort de pas mal de prisonniers chrétiens ? On peut supposer qu’il s’agissait de l’arme de l’ennemi, du non - chrétien. Ainsi dans les représentations de David décollant Goliath vaincu, David qui avait terrassé et tué le géant Goliath par une pierre lancée de sa fronde prend l’épée de Goliath, ennemi d’Israël, pour le décapiter (Samuel 17 : 49-51). Des exemples de cette scène avec un tel cimeterre se trouvent, entre autres, sur la voûte de la Chapelle Sixtine peinte par Michel-Ange (1508), sur une gravure de Marc Antonio Raimondi d’après Raphaël (fig. 4), ainsi que sur l’estampe célèbre du Massacre des Innocents, des mêmes artistes [11].

Fig. 4

Marc Antonio Raimondi d’après Raphaël, David décapitant Goliath, gravure sur papier, Londres, Victoria & Albert Museum, inv. DYCE.1002

Description de l'image par IA : Gravure montrant David décapitant Goliath. Plusieurs figures en action, paysages et ciels dramatiques.

Marc Antonio Raimondi d’après Raphaël, David décapitant Goliath, gravure sur papier, Londres, Victoria & Albert Museum, inv. DYCE.1002

© Victoria and Albert Museum, London

13Le sujet du Martyre de saint Paul est également traité dans l’art flamand par Michel Coxcie dans sa belle peinture à l’Escorial [12]. Cette dernière œuvre nous renseigne sur la manière dont se produit l’exécution. Dans la composition du carton de Pieter Coecke, si le bourreau doit exécuter le saint dans l’attitude qu’il prend, cela signifie qu’il doit passer le cimeterre par l’avant, et donc égorger sa victime plutôt que de la décapiter. Il est, en outre, intéressant de noter que Cornelis Vermeyen et Pieter Coecke, lui-même, reprennent la coutume de la décapitation sur les cartons du Siège de Tunis conservés à Vienne (fig. 5) [13].

Fig. 5

Escarmouche sur la route de Carthage (détail), 385 x 822 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Description de l'image par IA : Guerriers à cheval se battent, un homme à pied tend la main.

Escarmouche sur la route de Carthage (détail), 385 x 822 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

© KHM-Museumsverband

14Terminons en revenant sur la forme générale de cette scène. Contrairement à la plupart des décollations dans l’art de l’époque, Coecke ne nous montre pas le moment fatidique, c’est à dire le moment où le bourreau va baisser son cimeterre pour couper la tête de la victime. L’artiste reprend de façon modifiée la présentation de la tête de saint Jean Baptiste après sa décollation, scène familière auprès des soi-disant Maniéristes anversois, le milieu artistique d’où Coecke est issu [14]. Malgré le fait que ici, le bourreau nous présente la tête de l’apôtre, qui regarde lui aussi le spectateur, un peu comme une image de piété. J’oserais même suggérer un parallèle avec les scènes de l’Ecce Homo, comme par exemple chez Quentin Metsijs, où le Christ est présenté à la méditation du croyant (par ex. Venise, palais des Doges) [15].

15La scène du Martyre de saint Paul, telle que formulée par Coecke, fut répétée une génération plus tard en tapisserie, dans la suite de la Vie des saints Pierre et Paul, tissée à Bruxelles entre 1563 et 1567 pour l’abbaye de Saint-Pierre à Gand. Les cartons furent livrés par Pieter de Kempeneer, alias Pedro de Campaña (fig. 6). Ce dernier revient à la scène traditionnelle du moment fatidique. Chez lui, toutefois, saint Paul n’a pas le visage d’un vieillard triste, mais sa chevelure flottante rappelle les têtes chez Pieter Coecke [16].

Fig. 6

Martyre de saint Paul (tapisserie bruxelloise d’après un modèle de Pieter de Kempeneer), 1564-1567, France, collection privée

Description de l'image par IA : Scène de martyre de saint Paul entouré de soldats et de spectateurs, avec une femme évanouie à droite.

Martyre de saint Paul (tapisserie bruxelloise d’après un modèle de Pieter de Kempeneer), 1564-1567, France, collection privée

© KIK-IRPA, Bruxelles

16En conclusion, Pieter Coecke a fait preuve de beaucoup d’originalité en dessinant le groupe central du saint et de son bourreau qui n’est qu’une partie du carton, qui n’est lui-même qu’une partie des scènes traduites en tapisserie. Ce dernier épisode de la Vie de saint Paul y est présenté avec une grande variété de détails, certains très cruels, et certains très charmants et anecdotiques.


Date de mise en ligne : 08/11/2019

https://doi.org/10.3917/stud.011.0083