Les Philippines, laboratoire de la contre-insurrection ? La révolte des Huks et sa répression (1946-1954)
Pages 95 à 112
Citer cet article
- BAULON, Jean-Philippe,
- Baulon, Jean-Philippe.
- Baulon, J.-P.
https://doi.org/10.3917/strat.100.0095
Citer cet article
- Baulon, J.-P.
- Baulon, Jean-Philippe.
- BAULON, Jean-Philippe,
https://doi.org/10.3917/strat.100.0095
Notes
-
[1]
Une approche générale des relations américano-philippines dans : Stanley Karnow, In Our Image. America’s Empire in the Philippines, New York (N.Y.), Ballantine Books, 1989.
-
[2]
Sur les débats autour de la notion de contre-insurrection : Georges-Henri Bricet des Vallons (dir.), Faut-il brûler la contre-insurrection ?, Paris, Choiseul, 2010 ; lire en particulier la contribution d’Elie Tenenbaum sur les échanges franco-américains durant la guerre froide : “Pour une généalogie atlantique de la contre-insurrection. La question de l’influence française sur les doctrines américaines”, pp. 23-61.
-
[3]
William J. Pomeroy, Les Huks ; dans la forêt des Philippines, Paris, François Maspéro, 1968 ; traduction de The Forest, New York (N.Y.), International Publishers, 1963 ; Luis Taruc, Born of the People, New York (N.Y.), International Publishers, 1953 ; Luis Taruc, He Who Rides the Tiger, New York (N.Y.), Praeger, 1967.
-
[4]
Edward Geary Lansdale, In the Midst of Wars. An American’s Mission to Southeast Asia, New York (N.Y.), Fordham University Press, 1991 (1ère éd. Harper and Row, 1972).
-
[5]
Napolean D. Valeriano, Charles T.R. Bohannan, Counter-Guerilla Operations. The Philippine Experience, Westport (Conn.), PSI Classics of the Counterinsurgency Era, Praeger Security International, 2006 (1ère éd. 1962).
-
[6]
Benedict J. Kerkvliet, The Huk Rebellion. A Study of a Peasant Revolt in the Philippines, Berkeley (Cal.), University of California Press, 1977. Voir aussi : Eduardo Lachica, Huk : Philippine Agrarian Society in Revolt, Manille, Solidaridad Pub. House, 1971. Notons que l’histoire du genre a récemment investi l’insurrection Huk : Vina A. Lanzona, Amazons of the Huk Rebellion : Gender, Sex and Revolution in the Philippines, Madison (Wisc.), University of Wisconsin Press, 2009.
-
[7]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection. A Case Study of a Successful Anti-Insurgency Operation in the Philippines, 1946-1955, U.S. Army Center of Military History, Analysis Branch, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1987.
-
[8]
Après leur débarquement à Lingayen, le 9 janvier 1945, les troupes de MacArthur atteignent Manille un mois plus tard, en traversant le centre de Luzon, c’est-à-dire la zone où opèrent les Huks ; ces derniers guident et aident les forces américaines dans leur offensive contre les Japonais. Mais les rapports entre les Huks et les USAFEE sont difficiles dès le temps de guerre : Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 16-18 et 24-26.
-
[9]
Stanley Karnow, In Our Image, pp. 327-328.
-
[10]
Benedict Kerkvliet, The Huk Rebellion, pp. 255-256.
-
[11]
William Pomeroy, Les Huks, pp. 65-66.
-
[12]
Benedict Kerkvliet, The Huk Rebellion, pp. 264-265.
-
[13]
L’aide américaine destinée à la reconstruction des Philippines accroît même la corruption car sa distribution est mal contrôlée ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 30-32.
-
[14]
Stanley Karnow, In Our Image, pp. 333-336.
-
[15]
Georges Fischer, Un cas de décolonisation. Les États-Unis et les Philippines, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1960.
-
[16]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 98-111.
-
[17]
Les Philippines comptent 21 millions d’habitants en 1950 ; 2 millions vivent alors dans le centre de Luzon et près de 2 millions vivent à Manille.
-
[18]
Les Huks progressent rapidement dès 1946-1947, voyant leurs initiatives couronnées de succès ; ils multiplient les implantations militaires en 1948 ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 56-59.
-
[19]
William Pomeroy, Les Huks, pp. 46-49.
-
[20]
Karnow évalue les effectifs à 17 000 guérilleros et 50 000 réservistes ; Stanley Karnow, In Our Image, p. 342.
-
[21]
Les Huks mènent peu de grandes actions ; la plus spectaculaire et la plus sanglante est sans doute l’attaque du Camp Makabulos et de son hôpital, près de Tarlac, le 26 août 1950 ; 200 guérilleros y participent, laissant plusieurs dizaines de morts ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, p. 65 ; Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 26-27 ; William Pomeroy, Les Huks, pp. 63-65.
-
[22]
Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 126-127.
-
[23]
Voir le tableau que fait Lansdale d’un commandement très conservateur ; Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 37-38. Lire aussi le récit des opérations menées par 2 000 hommes contre le mont Arayat, place-forte des Huks, en mars 1947 ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, p. 68.
-
[24]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 75-76.
-
[25]
Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 79 et 114-118.
-
[26]
Pomeroy présente aussi l’été 1950 comme un moment crucial : le camp gouvernemental se délite et les Huks montent en puissance (une attaque gênérale est ordonnée à tous les Reco pour le 7 novembre, mais elle doit être reportée après l’arrestation du Politburo à Manille, le 18 octobre) ; en revanche, la répression devient plus efficace à partir de l’automne ; William Pomeroy, Les Huks, pp. 75-90.
-
[27]
Ce choix stratégique de la direction politique menée par José Lava est contesté par Luis Taruc ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 63-65.
-
[28]
Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 94-98.
-
[29]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 104-106.
-
[30]
En 1950, la mission économique envoyée par les États-Unis, et dirigée par Daniel Bell, recommande des réformes pour mettre un terme à l’accroissement des inégalités entre les élites philippines et la masse de la population ; Quirino ne donne pas suite ; Stanley Karnow, In Our Image, pp. 345-346.
-
[31]
Magsaysay démissionne de son poste de Secrétaire à la Défense nationale le 28 février 1953, pour préparer les élections présidentielles de novembre 1953.
-
[32]
Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 36-37. Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois à Washington, au début de 1950.
-
[33]
En novembre 1953, Magsaysay bat de manière écrasante Quirino lors d’élections présidentielles très surveillées par les Américains.
-
[34]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 82-83.
-
[35]
Edward Lansdale, In the Midst of Wars, p. 82.
-
[36]
Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 91-105.
-
[37]
Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 86-87 ; William Pomeroy, Les Huks, p. 127.
-
[38]
Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 161-182.
-
[39]
Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 52-59 ; Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 177-180.
-
[40]
Stanley Karnow, In Our Image, p. 351 ; pour une version plus élogieuse : Napoleon Valeriano et Charles Bohannan, Counter-Guerilla Operations, pp. 190-193 : le NAMFREL y est présenté comme une initiative spontanée de membres de la Philippines Veterans Legion, soucieux de garantir des élections démocratiques.
-
[41]
William Pomeroy, Les Huks, pp. 127-130.
-
[42]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 133-136.
-
[43]
Benigno Aquino, alors jeune journaliste, assure le contact entre Magsaysay et Taruc ; Stanley Karnow, In Our Image, p. 354.
-
[44]
William Pomeroy donne le chiffre de 10 000 combattants Huks ; les auteurs qui se situent du côté de la répression parlent plutôt de 15 000 combattants. Lansdale, utilisant les données des forces armées Philippines, estime qu’au total 25 000 Huks ont combattu entre 1950 et 1955 ; 6 874 auraient été tués, 4 702 capturés et 9 458 se seraient rendus ; Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 50-51. Greenberg, à partir des archives du JUSMAG, livre les chiffres suivants : 1) chez les Huks : 6 000 tués, 1 600 blessés, 4 000 prisonniers, 16 000 ralliés ; 2) dans les forces gouvernementales : 642 tués et 710 blessés ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, p. 140.
-
[45]
100 000 hommes si l’on compte toutes les forces participant à la répression ; William Pomeroy, Les Huks, p. 79.
-
[46]
Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 101-103.
-
[47]
Le lecteur hésite entre l’exaspération et l’incrédulité devant le récit de Lansdale, souvent simpliste et rédigé sur un ton donneur de leçons ; l’officier, dont l’action à la fin de la guerre d’Indochine aurait inspiré Graham Greene pour Un Américain bien tranquille, aurait pu aussi donner quelques idées à Hergé dans un Tintin au pays des Huks…
-
[48]
Edward Lansdale, In the Midst of Wars, pp. 111-112.
-
[49]
Les forces gouvernementales utilisent ainsi les Négritos comme guides dans la forêt.
-
[50]
Le centre de Luzon compte alors 2 millions d’habitants (sur 21 millions) et s’étend sur 20 000 km² (pour une superficie totale de 300 000 km²).
-
[51]
Même Greenberg, qui – comme Lansdale, Bohannan et Valeriano – fait implicitement des Huks un des visages du “communisme mondial”, constate l’absence de toute aide extérieure ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 54-55.
-
[52]
Benedict Kerkvliet, The Huk Rebellion, pp. 262-266.
-
[53]
Jusqu’en février 1953, seuls Lansdale et son adjoint Bohannan sont autorisés par le chef du JUSMAG à se rendre sur les théâtres d’opérations ; cette discrétion serait une des clés du succès ; Lawrence M. Greenberg, The Hukbalahap Insurrection, pp. 96, 108-109 et 146-149.
1L’insurrection Huk ébranle l’État philippin dès son accession à l’indépendance, en 1946 [1]. Des petits paysans du centre de Luzon, encadrés par des militants communistes, se révoltent et mettent en difficulté des autorités incapables d’endiguer leur progression durant plusieurs années. Le rétablissement de l’ordre n’en est que plus spectaculaire, une fois que les forces locales révisent leurs modes d’action sur les conseils des États-Unis. L’affaire sert traditionnellement à montrer que la contre-insurrection peut être couronnée de succès ; elle fut étudiée à Fort Bragg dès 1961 [2]. Il est donc étonnant qu’elle n’ait pas inspiré d’analyse détaillée en langue française. Pourtant, le conflit a fait l’objet outre-Atlantique d’une littérature peu abondante mais intéressante car offrant des regards complémentaires. Il s’agit en premier lieu de la version Huk qui est disponible grâce aux livres de Luis Taruc, le chef militaire de la guérilla, et surtout de William Pomeroy, un communiste américain qui vécut parmi les Huks durant les années cruciales 1950-1952 avant d’être capturé [3]. Elle doit être confrontée aux témoignages livrés par les concepteurs de la répression : Edward Lansdale raconte en détail son action dans ses mémoires de 1972 [4], tandis que son ancien adjoint Charles Bohannan et le Philippin Napoleon Valeriano tirent les leçons du conflit de manière plus systématique dans un ouvrage publié dès 1962 [5]. Enfin, deux travaux proposent des analyses approfondies. Benedict Kerkvliet, un chercheur en sciences politiques, a examiné le mouvement Huk à partir des témoignages de paysans et de militants toujours détenus, 20 ans après les événements ; son livre de 1977 est précieux pour situer le mouvement dans les réalités socio-économiques locales [6]. Lawrence Greenberg, un historien militaire, a quant à lui écrit en 1987 une étude du conflit après avoir consulté les archives de la mission militaire américaine à Manille [7]. Il est donc possible, dans une courte mise au point, de croiser les approches pour savoir dans quelle mesure la présentation de la répression des Huks comme un modèle de contre-insurrection réussie est pertinente. À cet effet, il convient de cerner la nature du mouvement, avant de comprendre son extension de 1946 à 1950, puis son reflux de 1950 à 1954.
Les natures de l’insurrection : conflit de guerre froide, révolution ou jacquerie ?
2Il est tentant, pour des raisons évidentes de chronologie, de regarder l’insurrection Huk comme un des conflits de guerre froide qui déchirèrent l’Asie orientale au tournant des années 1950 ; n’atteint-elle pas sa plus forte intensité en 1950, alors que la guerre commence en Corée et que la guerre d’Indochine s’inscrit de plus en plus dans l’affrontement bipolaire ? Mais la guérilla est née en mars 1942, avec la formation par le Parti Communiste Philippin (PKP) et les socialistes d’un mouvement de résistance : l’Armée populaire anti-japonaise (Hukbo ng Bayan Laban sa Hapon), juste avant la chute de Bataan puis celle de Corregidor, aux mois d’avril et de mai suivants. Les Hukbalahaps ou Huks, commandés par le jeune Luis Taruc, combattent dès lors contre l’occupant aux côtés de guérillas non communistes intégrées aux Forces des États-Unis en Extrême-Orient (USAFFE) [8]. À la libération de l’archipel, toutefois, les relations se détériorent avec les Américains qui – assez peu reconnaissants – privilégient les autres groupes armés, destituent les responsables provinciaux mis en place par les Huks et prennent le parti des élites philippines traditionnelles qui ont souvent collaboré ou composé avec les Japonais [9]. MacArthur ordonne à ses troupes de désarmer les guérilleros, ce qui provoque des incidents, et fait même brièvement arrêter Luis Taruc ; s’il refuse de lancer les troupes américaines contre les Huks, il laisse les autorités philippines engager la répression.
3Il serait néanmoins réducteur de considérer les Huks comme une simple force irrégulière issue de la seconde guerre mondiale. Les causes sociales de la guérilla sont soulignées par tous les auteurs. Car la guérilla s’est formée à partir d’organisations paysannes actives dans les années 1930 ; ses origines ramènent en fait à la question agraire, aux fortes inégalités sociales dans les campagnes du centre de Luzon où dominent les champs de riz et de canne à sucre. Les grands propriétaires, qui ont prospéré sous la colonisation espagnole puis le protectorat américain, y font cultiver leurs exploitations par des métayers aux conditions de vie misérables. Ils prélèvent une part considérable des récoltes – la moitié en général – et deviennent souvent les créanciers de ces paysans lourdement endettés. Les contentieux entre propriétaires et paysans sont fréquents, et les autorités les tranchent avec une partialité qui exaspère un peu plus ces derniers.
4Benedict Kerkvliet ajoute que la crise dans les campagnes ne s’explique pas uniquement par ces inégalités sociales, qui ont toujours existé ; le déclin des relations de patronage s’avère déterminant. Car les relations entre propriétaires et paysans reposent de moins en moins sur un échange, certes inégal, de services à partir des années 1920-1930 : les paysans ne constituent plus des clients qui doivent être protégés mais de la main-d’œuvre dont le coût doit être réduit. Les propriétaires négligent leur fonction traditionnelle d’assistance, alors même que les paysans ont un besoin croissant de protection dans un contexte de mutations économiques ; les grands propriétaires recourent même à la contrainte pour réprimer une paysannerie qui s’organise. Cette répression, qui est un facteur majeur de la révolte, est le fait de la gendarmerie et de milices privées. Pourtant, les revendications paysannes ne paraissent pas révolutionnaires : l’objectif est d’aménager le système pour garantir des conditions de vie dignes, dans l’esprit des anciennes relations de patronage, non de le détruire. La plupart des paysans ne demandent pas les terres des propriétaires, ce qui fait dire à Kerkvliet que le mouvement a été décrit comme plus radical qu’il ne l’était réellement [10].
5Les années qui précèdent l’invasion japonaise voient ainsi l’extension d’une effervescence paysanne à Luzon pour obtenir des réformes agraires et la fin de la répression, qu’elle soit exercée par les propriétaires où par des pouvoirs publics complaisants. Reste le problème des rapports avec le Parti communiste, créé en 1930. Les auteurs qui ont été les acteurs de la contre-guérilla (Edward Lansdale, Charles Bohannan et Napoleon Valeriano) ont naturellement intérêt à dresser un tableau très inquiétant des menées communistes aux Philippines. Ils présentent les Huks comme un mouvement qui aurait sciemment caché ses objectifs révolutionnaires derrière un programme modéré – “la même justice pour tous”, “de la terre pour ceux qui n’en ont pas” – destiné à séduire les masses rurales. Cette approche peut trouver une confirmation chez un auteur comme William Pomeroy qui, pour des raisons idéologiquement opposées, tend aussi à présenter la guérilla comme une incarnation du peuple en armes, engagé dans une entreprise révolutionnaire [11]. Selon Kerkvliet, en revanche, la contestation paysanne n’était pas communiste dans les années 1930 et le PKP a accompagné le mouvement sans totalement le diriger : son étude insiste sur l’autonomie des Huks [12]. Il semble même que, durant les premières années, les membres communistes du mouvement aient été plus réticents à recourir à la lutte armée que la base paysanne qui subissait directement la répression.
6Le mouvement paysan est devenu une organisation militaire structurée et efficace durant la très dure occupation japonaise. La question qui se pose dans l’immédiat après-guerre est son positionnement politique dans les Philippines désormais indépendantes. Et le choix final de l’action armée s’explique largement par les dysfonctionnements de l’État philippin. Certes, ce dernier doit surmonter des difficultés qui ne peuvent lui être imputées : la désorganisation et les lourds dégâts occasionnés par la guerre ; priorité est donc donnée au rétablissement de l’administration sur l’ensemble du territoire, plus qu’à la résolution des questions sociales. Mais il montre aussi bien des insuffisances. La corruption règne dans l’administration [13]. La classe politique est composée d’hommes souvent compromis avec les Japonais – à commencer par Manuel Roxas qui est élu Président en avril 1946. Les six députés Huks élus sous l’étiquette “Alliance démocratique” (qui rassemble les mouvements communistes, socialistes et paysans), dont Luis Taruc, sont interdits de siéger au Congrès afin de garantir une majorité nécessaire à l’adoption, durant l’été 1946, d’un amendement constitutionnel indispensable à l’application d’une loi favorable aux intérêts économiques américains [14]. Après la mort de Roxas, en avril 1948, son vice-président Elpidio Quirino est élu au cours d’élections entachées par une fraude massive et de nombreuses violences, en novembre 1949. Cette victoire contestable du Parti libéral – contre le Parti nationaliste représenté par José Laurel, Président sous l’occupation japonaise – a un effet désastreux pour la crédibilité du régime et justifie, pour les Huks, le recours à la force afin de parvenir à un changement politique.
7Dans ce contexte, la position des Huks oscille un temps entre action légale et action violente. Ils participent aux élections d’avril 1946 avec l’Alliance démocratique, puis regagnent la clandestinité, après l’interdiction faite à leurs députés de siéger au Congrès. Suit une période de violence à partir de l’automne 1946. Roxas ayant promis l’anéantissement des Huks en deux mois, les forces gouvernementales et les milices entretenues par les grands propriétaires se déchaînent dans une “chasse aux Huks” qui terrorise les campagnes du centre de Luzon. Mais la guérilla obtient le soutien croissant d’une population que frappe cette répression exercée par des autorités moins acceptées que l’ancienne résistance à l’occupation japonaise. Mis en échec, Roxas tente l’apaisement ; ses offres de dialogue restent sans suite car il refuse une amnistie générale et la restitution de leurs sièges aux six députés. Il s’apprête à intensifier la répression au début de 1948, juste avant de mourir prématurément. Son successeur Quirino ouvre des négociations avec Taruc, revenu à Manille ; ils s’entendent au printemps 1948 sur le principe d’une amnistie en contrepartie de la remise des armes. Cette solution échoue dès le mois d’août, car les Huks ne consentent qu’à l’enregistrement de leurs armes, ce qui conduit à des heurts avec les forces de l’ordre. Taruc retrouve le chemin de la clandestinité et la répression reprend. Dès lors, les Huks renoncent définitivement à la légalité. Il n’est plus question de nouer des alliances électorales avec d’autres partis d’opposition pour jouer le jeu institutionnel, un choix que l’élection de Quirino finit de justifier. Le mouvement se donne un nouveau nom : il devient l’Armée de libération populaire (Hukbong Mapagpalaya ng Bayan, HMB), en novembre 1948.
8Au final, les facteurs internes semblent cruciaux pour comprendre le mouvement Huk. Le conflit ne se résume pas à une insurrection déterminée par le contexte bipolaire, mais semble plutôt rattrapé par la guerre froide, comme le montre la chronologie de l’engagement américain et de la radicalisation Huk. Les États-Unis, pour commencer, maintiennent une forte présence dans le pays après l’indépendance du 4 juillet 1946. Cela est vrai d’un point de vue économique, bien entendu, mais aussi d’un point de vue militaire : le 26 juin 1946, le Congrès américain vote une loi d’assistance militaire aux Philippines, qui trouve son application en mars 1947 dans un accord américano-philippin sur la possession par les États-Unis d’une vingtaine de bases dans le nouvel État [15]. Une mission militaire américaine, le Joint United States Military Advisory Group (JUSMAG), est installée à Manille en novembre 1947 [16]. Durant les années qui suivent, les Huks ne sont plus perçus comme un facteur d’instabilité locale dans l’ancienne colonie, mais comme une des manifestations de la menace communiste mondiale. Ceci semble se vérifier quand la guerre froide s’étend à l’Asie, d’autant que le mouvement Huk se radicalise : en janvier 1950, trois mois après la révolution chinoise, sa direction juge que les Philippines connaissent une “situation révolutionnaire” et qu’il faut désormais rallier les masses pour renverser le pouvoir. Si le mouvement Huk constitue avant tout une révolte paysanne, sa direction politique le dote d’une idéologie révolutionnaire et, en 1950, les États-Unis finissent par le regarder – avec les autres guérillas asiatiques – comme un enjeu de guerre froide important.
Les progrès de l’insurrection Huk (1946-1950)
9Les Huks opèrent essentiellement dans le centre de Luzon, une vaste plaine agricole dominée par le Mont Arayat et encadrée par les Monts Zambales à l’Ouest et la Sierra Madre à l’Est [17]. Cet espace de rizières et de plantations de canne qui entoure les forêts du Mont Arayat gagne le surnom de “Huklandia” ; il s’étend sur les provinces de Tarlac, Nueva Ecija, Bulacan et Pampanga et échappe vite au contrôle du gouvernement entre 1946 et 1950 [18]. Or la capitale, où se cachent la direction politique et des agents du mouvement, se situe juste quelques dizaines de kilomètres plus au sud… Les Huks sont aussi actifs, dans une moindre mesure, dans le sud de Luzon et sur l’île de Panay.
10L’organisation du mouvement à son apogée, en 1950, est bien décrite par William Pomeroy [19]. Des camps regroupant 10 à 150 personnes sont dispersés dans les provinces du centre ; une rude discipline y règne. Au total, plus de 10 000 combattants et militants vivent dans la clandestinité tout en maintenant le contact avec les sympathisants, qui demeurent dans les villages pour assurer des fonctions d’approvisionnement et de renseignement [20]. Le mouvement a séparé son organisation politique et son organisation militaire. Il divise le territoire du pays en secteurs possédant chacun un “commandement régional” (Reco) pour les opérations militaires et un “Comité régional” pour l’action politique ; à l’échelon inférieur, on trouve les Comités d’organisation de district puis les Comités d’organisation de section dont les implantations sont proches des agglomérations. Chaque Reco comprend quatre ou cinq PC opérationnels qui disposent de 100 à 400 hommes, eux-mêmes divisés en escouades (compagnies). La direction du mouvement est assurée par un “Politburo intérieur” à Manille et par un “Politburo extérieur” composé des chefs de Reco.
11La guérilla crée des Reco au fur et à mesure de son extension. Pomeroy raconte comment des groupes sont envoyés à partir de 1948 dans la plaine centrale pour élargir l’emprise du mouvement sur la population : la confiance d’un barrio (village) est obtenue grâce à une approche patiente d’un petit groupe de villageois influents, puis une réunion publique permet aux villageois de découvrir la guérilla en armes ; ensuite, quelques jeunes sont recrutés et la répression gouvernementale se charge de renforcer l’attachement du barrio au mouvement. L’insurrection acquiert ainsi une base populaire et gagne des sympathies parmi les élus locaux ; ses slogans répondent aux attentes de la petite paysannerie, alors que les autorités sont peu crédibles et les forces de l’ordre détestées. L’adhésion des populations résulte aussi d’intimidations exercées par les Huks qui tiennent certaines campagnes mieux que les autorités, faisant régner leur loi ; comme toujours en pareil cas, bien des habitants donnent des gages au camp qui paraît le plus fort… La guérilla devient capable de créer le surnombre pour remporter des succès tactiques, harcelant les troupes gouvernementales, attaquant les postes de gendarmerie et menaçant les responsables de l’administration, tandis qu’elle se disperse en cas d’opérations gouvernementales. Elle évite le combat frontal pour privilégier une guerre d’usure [21].
12Comment réagit le gouvernement philippin devant cette montée en puissance de l’insurrection Huk ? Notons tout d’abord qu’il tarde à prendre conscience du danger : l’armée philippine a été massivement démobilisée après la défaite japonaise – ses effectifs tombent de 132 000 à 25 000 hommes – et la répression est confiée à des unités de gendarmerie (Philippine Constabulary) formées pour combattre le banditisme de droit commun. Il choisit ensuite une réponse exclusivement militaire censée anéantir la guérilla. Mais les tactiques employées par les forces de l’ordre s’avèrent incapables d’enrayer les progrès adverses : elles restent conventionnelles et ne prennent pas en compte la dimension politique et sociale du conflit. Des compagnies de gendarmes tiennent des garnisons fixes au milieu d’une population peu coopérative. La guérilla est recherchée en établissant des barrages statiques sur les routes, surtout autour de la capitale, ce qui est évidemment peu efficace pour arrêter les insurgés et favorise la corruption : les soldats facilitent les passages contre rétribution. Surtout, la gendarmerie recourt à la “zona”, l’inspection des villages qui sont isolés, rudement investis avant d’être fouillés et les habitants interrogés, les soldats traitant la population comme une ennemie. Cette pratique, qui rappelle l’occupation japonaise, est non seulement détestée mais aussi vaine, car les forces gouvernementales ne maîtrisent pas durablement les villages [22]. Peu imaginative, l’armée mène par ailleurs quelques opérations spectaculaires mais inadaptées : elle encercle méthodiquement une zone suspecte, laquelle subit ensuite un violent bombardement [23] ; bien entendu, les Huks ont le temps de s’exfiltrer pour échapper aux obus. Toutes ces opérations accroissent l’exaspération de la population et démoralisent les troupes, incapables de reprendre l’initiative, qui se livrent parfois à des exactions sur les civils soupçonnés d’aider les Huks [24].
13Il faut toutefois relever deux tentatives pour mener une guerre non conventionnelle [25]. La première est la formation d’une unité autonome, établie au cœur de la zone tenue par les Huks : la Nenita, commandée par Napoleon Valeriano. De la fin de 1946 à 1949, elle parcourt le “pays Huk” pour se renseigner sur l’organisation de la guérilla, pourchasser ses chefs et la terroriser. Mais ceci lui vaut une réputation exécrable de brutalité – celle d’un véritable “escadron de la mort” – et, malgré des succès tactiques, creuse un peu plus le fossé qui sépare les autorités des populations. Le seul succès incontestable est celui de la “Force X”, qui parvient à exploiter le cloisonnement entre les divers groupes de la guérilla pour réussir une infiltration, en avril 1948. Il s’agit d’une unité de gendarmes déguisée en unité Huk au terme d’une instruction associant des guérilleros ralliés ; isolés dans la forêt, les hommes vivent plusieurs semaines dans les conditions très précaires de la guérilla, s’habillent à son image, apprennent ses discours et ses mots d’ordre, se familiarisent avec l’organisation adverse. Ils sont ensuite introduits dans le centre de Luzon où ils se présentent comme une escouade du sud ; après six jours de fraternisation apparente avec plusieurs escouades Huks – ce qui permet le recueil d’innombrables renseignements – les infiltrés éliminent des dizaines de guérilleros dans une soudaine action de force.
14L’insurrection parvient à son apogée en 1949-1950. Des documents saisis en 1950 prouvent que la direction politique du mouvement, constatant l’existence d’une “situation révolutionnaire”, vise alors la prise du pouvoir pour le 1er mai 1952 [26]. À cette fin, elle souhaite une montée en puissance du mouvement avec la constitution d’une véritable armée, capable de vaincre les forces gouvernementales dans un combat régulier ; les chefs militaires de la guérilla restent néanmoins beaucoup plus prudents [27]. Les succès enregistrés les trois années précédentes et les insuffisances de l’appareil répressif paraissent justifier cet objectif très ambitieux. Une faction Huk commet cependant une faute grave, le 28 avril 1949, en tuant dans une embuscade la veuve du Président Quezon, présidente de la Croix Rouge philippine, et plusieurs de ses accompagnateurs. L’action inspire une désapprobation générale – Taruc lui-même la condamne – et déclenche une première action militaire d’ampleur : 4 000 gendarmes et militaires poursuivent le commandant Viernes (responsable de l’opération) et ses hommes dans la Sierra Madre, une traque qui dure jusqu’en septembre. En opérant de manière offensive, méthodique et persévérante, c’est-à-dire en privilégiant la mobilité et la recherche incessante du renseignement, les forces de l’ordre parviennent à éliminer l’ensemble du groupe qui a tendu l’embuscade meurtrière [28].
Les succès de la contre-insurrection (1950-1954)
15La campagne entreprise contre les Huks fait figure de success story de la contre-insurrection après 1950 ; on observe en effet un renversement de la situation au cours de cette année. Si, nous l’avons vu, l’assistance militaire américaine existe depuis l’indépendance des Philippines, Washington s’implique alors véritablement. L’aide économique et surtout militaire est accrue – 500 millions de dollars sont versés en 1951-1955. La mission militaire américaine (JUSMAG) s’étoffe et fait du soutien à l’action du gouvernement philippin contre les Huks sa principale mission. Les demandes des Philippins en matériel sont volontiers satisfaites : ils obtiennent de l’armement individuel, des véhicules, de l’artillerie légère, des avions ; ces armes assez simples d’emploi sont prélevées dans les surplus laissés après la seconde guerre mondiale [29]. Et les États-Unis ne se contentent pas de ces approvisionnements, car leurs conseillers militaires assurent la formation des forces locales. Enfin, les modes d’action retenus pour affronter la guérilla évoluent : les autorités philippines, conseillées par le JUSMAG, adoptent des solutions non-conventionnelles afin de “mettre le poisson hors de l’eau”.
16Ramon Magsaysay et Edward Lansdale sont traditionnellement désignés comme les acteurs majeurs de cette mutation réussie. Le premier a commandé une guérilla antijaponaise durant la guerre, a été élu député et est devenu président de la commission de la Défense à la Chambre ; il est repéré à Washington lors d’un déplacement au début de 1950. Déçus par un Quirino totalement discrédité [30], les États-Unis décident d’en faire leur homme à Manille : ils conditionnent l’augmentation de leur aide militaire à la nomination de cette figure nouvelle au poste de Secrétaire à la Défense nationale. C’est chose faite en août 1950 : Magsaysay dirige dès lors la lutte contre les Huks dans tous les domaines. Le parcours de Lansdale est plus atypique encore. Publicitaire de son métier, il sert dans les services de renseignement aux États-Unis pendant la guerre, puis aux Philippines ; revenu en Amérique en 1948, il est renvoyé dans l’archipel en septembre 1950 par l’Office of Policy Coordination (OPC), un organisme d’action clandestine qui sera intégré par la CIA. Edward Lansdale, au JUSMAG, devient officier de liaison auprès de Magsaysay, le poussant à réviser les modes d’action de l’armée philippine [31]. Les deux hommes s’accordent pour juger que la priorité est d’obtenir le soutien de la population plus que de détruire la guérilla : l’action militaire n’est qu’un des volets de la contreguérilla. Lansdale entretient une relation quotidienne avec Magsaysay qui réside un temps dans sa maison sur le camp du JUSMAG, et qu’il connaît bientôt intimement [32]. Il le transforme en un homme providentiel dont les manières tranchent avec celles de l’oligarchie au pouvoir : doté d’un solide charisme et animé d’une énergie désintéressée, il parcourt le pays sans relâche pour maintenir un rapport direct au peuple [33]. Ce style populiste fait mouche ; Magsaysay se présente d’ailleurs à l’élection présidentielle de novembre 1953 avec le Parti nationaliste, contre Quirino et les libéraux.
17Une profonde réorganisation de l’appareil répressif accompagne l’arrivée de ces responsables en 1950. La gendarmerie rejoint les forces armées et ses unités sont regroupées en formations plus grandes : les Bataillons Combat Teams (BCT), composés chacun d’un millier d’hommes et équipés par les États-Unis ; 26 BCT sont finalement créés pour mener le combat contre les Huks (23 BCT sont engagés à Luzon). Les effectifs militaires augmentent pour atteindre plus de 50 000 hommes. Dans cette armée remise sur pied, Magsaysay bouscule les habitudes et insuffle un esprit nouveau en multipliant les inspections surprises ; il écarte les officiers trop tièdes et récompense les chefs qui prennent l’initiative [34]. Il obtient aussi de larges pouvoirs, malgré les réticences de Quirino, et fait suspendre l’habeas corpus (les prisonniers sont privés des garanties légales). La contre-guérilla n’est plus considérée comme une simple entreprise militaire, mais comme un effort dans tous les champs de la vie collective : les autorités doivent se montrer au service du peuple puisque l’objectif est de gagner son adhésion. La zona est ainsi pratiquée avec plus d’égards pour la population, et l’armée se lance dans les “opérations psychologiques”, nous le verrons. Enfin, l’appareil de renseignement est réorganisé : le problème du cloisonnement entre les services se résout en renforçant le renseignement militaire (Military Intelligence Service, MIS) qui obtient un rôle de coordination, recueillant et diffusant l’information jusqu’aux BCT. À partir de 1951, les agents du MIS exploitent la volonté des Huks de grossir leurs effectifs, dans l’optique de la prise du pouvoir, pour infiltrer les structures ennemies [35].
18Du point de vue tactique, les forces philippines passent d’une posture défensive à une posture offensive [36]. La troupe est formée à la contre-guérilla et incitée à rompre avec les procédés conventionnels ; l’agressivité et l’autonomie des combattants sont encouragées pour éviter que l’ennemi ne disparaisse une fois le contact établi. Afin d’accroître les forces de réserve disponibles pour les interventions, des gardes civils reçoivent la charge des missions statiques. Les BCT, fer de lance de la répression, prennent chacun la responsabilité d’une zone géographique – ce qui leur permet de connaître précisément leur théâtre d’opérations – mais veillent à la mobilité de leur déploiement : les compagnies et les sections se déplacent fréquemment, sillonnant leur secteur. L’armée ne se contente pas de quadriller ; elle entre véritablement en campagne. Le 7e BCT, qui devient un corps d’élite sous le commandement de Napoleon Valeriano, utilise aussi la tactique de la “Force X” : une de ses compagnies est entraînée pour figurer une unité Huk. Enfin, l’armée crée des Scout Rangers, de petites équipes de 3 à 10 hommes spécialisées pour s’infiltrer dans les zones refuges des Huks, obtenir du renseignement et préparer l’action des BCT. Les patrouilles, constantes et imprévisibles, se succèdent. Elles épuisent la guérilla en l’obligeant à se tenir sans relâche sur le qui-vive ; l’objectif est bien de “saturer” l’espace, afin de maintenir l’ennemi dans une insécurité permanente, et de lui ôter ainsi l’avantage de l’initiative. Enfin, des barrages routiers, mobiles cette fois, compliquent les communications et les approvisionnements adverses. Selon Lansdale, les Huks subissent le conflit à partir de 1951, une année de combats très durs, ce que le récit de Pomeroy confirme : la forêt est “passée au peigne fin” par les BCT et l’aviation, tandis que l’allongement de la lutte entraîne des défections chez les rebelles… À partir de l’été 1951, l’enjeu n’est plus pour eux la victoire mais la survie [37].
19Ces actions militaires pour détruire la guérilla se doublent d’opérations “psychologiques” destinées à restaurer la crédibilité du gouvernement, à réduire le soutien populaire aux Huks et à obtenir des redditions [38]. L’attitude des forces armées devant les populations change ; elles évitent les postures agressives qui alimentent l’incompréhension entre civils et militaires, mettent fin aux réquisitions en améliorant le ravitaillement des troupes (les officiers obtiennent aussi de l’argent qu’ils peuvent utiliser à discrétion). Plusieurs actions de démoralisation visent parallèlement la guérilla : largage de tracts, émission de messages par haut-parleurs, circulation de rumeurs, et même entretien des superstitions au sujet de créatures fantastiques habitant la forêt. Magsaysay crée aussi un “Bureau des affaires civiles” (Civil Affairs Office, CAO) qui dépend directement de lui et a pour mission d’améliorer les relations avec les populations. La propagande du CAO exploite les actions positives des forces et fait connaître la punition des exactions commises par les soldats. Une de ses sections est présente dans chaque BCT. Enfin, des actions civilo-militaires (“actions civiques”) doivent mettre en défaut les slogans adverses : les militaires améliorent les conditions de vie en menant des travaux publics, un système de télégramme à bas coût est mis à la disposition du simple citoyen pour contacter Magsaysay, les avocats militaires fournissent une assistance juridique aux petits paysans dans les contentieux fonciers. Par une entreprise de “conquête des cœurs et des esprits”, il faut prouver aux habitants de Luzon que l’armée, autrefois honnie, est dorénavant auprès d’eux pour les protéger.
20L’action emblématique de cette contre-insurrection nouvelle est le projet EDCOR (Economic Development Corps) [39]. Il s’agit de réhabiliter des guérilleros qui ont déposé les armes en leur offrant des parcelles dans des villages pionniers, afin de ruiner les revendications des Huks sur le partage des terres. Le programme est lancé en décembre 1950, et le premier site ouvert en 1951 ; l’armée assure la sécurité des villages et se joint à leur construction. Trois sites sont construits à Mindanao, loin de la guérilla, puis un quatrième dans le centre de Luzon à proximité des zones Huks. Le programme reste limité et ne concerne que quelques milliers d’individus (5 000 personnes habitent ces villages en 1958) ; il ne saurait être comparé, par exemple, aux transferts forcés de populations qui s’observent à la même époque en Malaisie. La valeur du programme est surtout symbolique, car toute une propagande assure son retentissement, malgré ses dimensions modestes : le gouvernement distribue de la terre !
21Enfin, l’organisation réussie des élections de novembre 1951 – pour désigner des députés et des gouverneurs de province – contribue à restaurer la crédibilité du régime. La Commission électorale manquant de moyens, elle est assistée par les officiers des affaires civiles. Surtout, le scrutin a lieu sous la surveillance d’une association formée par des anciens combattants de la guérilla anti-japonaise (et soutenue par la CIA) : le National Movement for Free Elections (NAMFREL) [40]. Une forte participation, malgré les consignes de boycott données par les Huks, et la victoire de l’opposition nationaliste semblent manifester la régularité des élections. L’événement contribue à détourner un peu plus la population des Huks et à augmenter les ralliements de guérilleros. Les Huks n’avaient-ils pas fait du scrutin truqué de 1949 une des justifications essentielles de leur recours aux armes pour obtenir le changement politique ?
22Les Huks déclinent de manière ininterrompue à partir de la fin de 1950. Le Politburo de Manille est arrêté le 18 octobre 1950 : le mouvement perd sa direction politique, tandis que les documents saisis dévoilent aux autorités son organisation et ses objectifs – justifiant par là même la suspension des libertés individuelles. Sous la pression d’actions militaires désormais efficaces, moins soutenue par une population mise en condition par les autorités, la guérilla est affaiblie à l’été 1951 ; en septembre, les chefs du mouvement doivent se disperser pour éviter une capture collective [41]. Les Huks gagnent des zones refuges dans la forêt ; Pomeroy raconte cette “longue marche” dans la Sierra Madre, celle de guérilleros épuisés vivant dans un isolement quasi total. Mais les BCT pénètrent dans la jungle et les y pourchassent ; à l’été 1952, les Huks sont sévèrement diminués par une pression exercée sans relâche [42]. Massivement capturés ou ralliés, ils ne sont plus une menace pour le gouvernement à partir de la fin de 1952. Au cours d’une grande opération militaire qui, entre février et septembre 1954, écrase ce qui reste de la guérilla, Luis Taruc prend indirectement contact avec Magsaysay devenu Président [43]. Il se rend le 17 mai 1954 sans avoir obtenu l’amnistie. L’événement symbolise la fin de l’insurrection, même si des groupes isolés continuent d’agir.
Efficacité de la répression ou faiblesses de l’insurrection ?
23La répression du mouvement Huk obtient des résultats très rapidement. Quelques mois à peine après l’accroissement de l’aide américaine, la réorganisation des forces armées et la révision de la stratégie contre-insurrectionnelle, la guérilla est mise sur la défensive et acculée à consacrer tous ses efforts à sa seule survie. S’il faut attendre quatre ans pour que l’affaire soit terminée, les événements décisifs se déroulent sur une période de 18 mois, entre le printemps 1950 et l’automne 1951. On comprend que la tentation ait été grande, pour les hommes qui ont conçu la campagne anti-Huks, puis l’ont racontée, de transformer l’expérience en modèle. Mais au final, comment évaluer ce succès ? Le facteur décisif a-t-il été l’efficacité des nouvelles méthodes contre-insurrectionnelles ou les faiblesses de l’insurrection ?
24Sans doute faut-il commencer par mesurer les forces en présence. Le nombre des Huks actifs dans la guérilla est couramment estimé à 10 000 ou 15 000 personnes environ [44]. Les forces gouvernementales engagées, quant à elles, finissent par compter plus de 50 000 hommes, un chiffre qui doit être relevé si l’on retient toutes les forces participant à la répression, non seulement les militaires, mais aussi la police, les gardes civils et les milices des grands propriétaires [45]. Enfin, l’engagement américain en personnel reste faible : les effectifs du JUSMAG ne dépassent pas une soixantaine de personnes [46]. Il faut bien constater la relative modestie tant des troupes de l’insurrection Huk que des forces engagées pour les affronter – les ordres de grandeur peuvent se rapprocher de ceux de l’insurrection malaise, mais aucunement des effectifs de l’Armée populaire vietnamienne pendant la guerre d’Indochine. Si l’âpreté des combats et la division de la population ne font pas de doute, le pays ne bascule pas dans une guerre civile intense. La meilleure illustration en est le caractère étonnant des récits de Lansdale dans ses mémoires : celui-ci se comporte au cœur d’un pays en guerre avec une insouciance déroutante [47]. On se reportera à une anecdote, celle de la première inspection surprise menée avec Magsaysay dans une province disputée aux Huks : les deux compères partent de Manille au petit matin, dans un avion de liaison, puis finissent le trajet en autostop jusqu’à la gendarmerie locale pour constater la nonchalance qui y règne, puis pour réprimander les cadres sous le choc de cette visite inattendue ! Au-delà du geste, audacieux, il y a peut-être là une preuve que la situation n’était pas totalement hors de contrôle… L’État philippin était sans doute moins menacé par la vigueur de la guérilla que par ses propres insuffisances.
25Lansdale a beau jeu d’opposer son succès aux Philippines à l’échec français en Indochine [48]. Mais la situation des forces philippines épaulées par les États-Unis est impossible à comparer avec celle du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient, qui manque constamment de moyens face à un adversaire autrement plus nombreux et mieux organisé. Pour expliquer la défaite des Huks, ne faut-il pas davantage insister sur des causes internes au mouvement que sur l’application de la stratégie de contre-insurrection ? Car le mouvement Huk souffre de plusieurs faiblesses. En premier lieu, la fragmentation ethnique, linguistique et géographique des Philippines, ainsi que la diversité des situations sociales selon les régions, constituent des obstacles à la généralisation de la révolte [49]. Cette dernière demeure, pour l’essentiel, circonscrite au centre de Luzon, un espace qui correspond à 10% de la population et à 7% du territoire [50]. Ensuite, l’insularité est une contrainte évidente mais qui n’est pas assez rappelée : la guérilla reste coupée des autres mouvements révolutionnaires asiatiques, et elle ne peut pas recevoir des soutiens extérieurs ou installer des bases sûres au-delà d’une frontière [51]. Son armement est soit dérobé dans les arsenaux soit prélevé sur les ennemis tués ou capturés, ce qui constitue un mode d’approvisionnement bien précaire.
26Enfin, le mouvement souffre de divergences idéologiques mises en évidence par Benedict Kerkvliet. À la base, les objectifs des paysans sont plutôt conservateurs : ils souhaitent obtenir la fin de la répression et restaurer les vieux liens de patrons à clients, un système qui est regardé comme protecteur alors que la redistribution, donc le statut de petit propriétaire, peut être perçue comme un risque. Il y a donc un clivage entre les chefs locaux du mouvement, des paysans qui suivent ces objectifs modérés, et les chefs nationaux qui ne sont pas paysans et dont les objectifs sont plus radicaux ; le lien entre les deux niveaux est établi par des chefs militaires, à l’image de Luis Taruc, qui tentent de former idéologiquement les masses rurales tout en répercutant leurs préoccupations auprès de la direction. En conséquence, Kerkvliet remarque les trajectoires divergentes du HMB (la guérilla) et du PKP (le Parti) dans le recours à la violence [52] : le PKP accepte la lutte armée après le HMB, puis se radicalise au moment où la majorité des membres du HMB est davantage tentée par le ralliement à la légalité et la recherche d’une solution politique.
27En somme, les Huks forment une guérilla dynamique et disposant d’un bon ancrage dans un secteur de la société philippine (la paysannerie des plaines centrales de Luzon), mais une guérilla isolée, aux effectifs combattants limités et à la cohésion fragile. Elle est donc à la fois dangereuse, puisqu’elle opère à proximité immédiate de la capitale et révèle les carences gouvernementales, et très vulnérable. Comme Lawrence Greenberg, on ne peut s’empêcher de penser dans ces conditions que la relative discrétion des Américains, en plus de leur aide, contribue au succès. Les États-Unis, empêtrés en Corée, se contentent d’une mission d’assistance somme toute légère : ils équipent, conseillent, forment les militaires philippins, sans s’engager directement dans la répression. Certes, des officiers américains sont parfois vus sur le terrain, au cours des opérations, mais cette présence est très ponctuelle [53]. En confiant la contre-insurrection à des forces autochtones, en soutenant matériellement et en instruisant ces dernières sans en prendre la tête, Washington évite une réaction patriotique qui ruinerait le programme de réconciliation proposé par Magsaysay et le ferait apparaître comme le fantoche de l’ancienne puissance coloniale, non comme un héros national.
28* * *
30C’est avec ces paroles aux tonalités populistes, chantées sur un air de mambo, que Magsaysay fit campagne en 1953 pour remporter haut la main les élections présidentielles contre Quirino. De manière significative, le candidat ne faisait pas allusion dans son hymne électoral à la menace communiste mais aux insuffisances de l’État. Car tel était sans doute le cœur du problème. Les solutions innovantes tentées aux Philippines en matière de contre-insurrection le furent dans des conditions relativement peu contraignantes ; les obstacles majeurs étaient l’incurie des autorités administratives, la vaine brutalité des forces de l’ordre et la corruption des élites, c’est-à-dire des dysfonctionnements internes au camp gouvernemental et qu’il lui appartenait de réduire. Pour le reste, la guérilla – certes bien implantée et aguerrie – restait modeste numériquement, vivait dans une situation d’isolement géographique et s’avérait dépourvue d’unanimité idéologique. Les objectifs qu’elle avait fixés au début de 1950, une montée en puissance du mouvement avec la constitution d’une armée régulière, pour la prise du pouvoir en deux ans, étaient absolument déraisonnables car sans mesure avec ses ressources. Les Philippines ont donc bien constitué un simple laboratoire en matière de contre-insurrection : celle-ci y a fait l’objet d’expérimentations, sans que l’on puisse parler d’une véritable mise à l’épreuve. La décennie suivante, l’approche américaine au Viêtnam s’éloignera d’ailleurs des prescriptions de Lansdale – vite exclu du processus décisionnel dans cette affaire – pour donner la priorité à l’anéantissement de la guérilla, le search and destroy primant sur la “conquête des cœurs et des esprits”.