Article de revue

L'origine et les caractéristiques de la guerre irrégulière

Pages 13 à 28

Citer cet article


  • Krolikowski, H.,
  • Traduit de l’anglais par Motte, M.
(2012). L'origine et les caractéristiques de la guerre irrégulière. Stratégique, 100-101(2), 13-28. https://doi.org/10.3917/strat.100.0013.

  • Krolikowski, Hubert.,
  • et al.
« L'origine et les caractéristiques de la guerre irrégulière ». Stratégique, 2012/2 N° 100-101, 2012. p.13-28. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-strategique-2012-2-page-13?lang=fr.

  • KROLIKOWSKI, Hubert,
  • Traduit de l’anglais par MOTTE, Martin,
2012. L'origine et les caractéristiques de la guerre irrégulière. Stratégique, 2012/2 N° 100-101, p.13-28. DOI : 10.3917/strat.100.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-strategique-2012-2-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/strat.100.0013


Notes

  • [1]
    La guerre régulière recouvre les actions conduites par des unités compactes, avec division de la zone d’opérations en un front et un arrière. En d’autres termes, la guerre régulière s’articule autour de la bataille, livrée sur un terrain comportant la division susmentionnée et conduite selon des règles d’engagement communément admises. Voir S?ownik terminów z zakresu bezpiecze?stwa narodowego (Dictionnaire des termes de la Sécurité nationale), Varsovie, Akademia Obroni Narodowej (Académie de Défense nationale), 2002, p. 31.
  • [2]
    Une forme de guerre est une catégorie de l’art de la guerre définie par les rapports spatiaux existant entre la formation, la manœuvre et les frappes des protagonistes.
  • [3]
    F. Wilkins, “Guerrilla Warfare”, in F. M. Osanka (ed.), Modern Guerrilla Warfare, New York, The Free Press of Glencoe, 1964, p. 3.
  • [4]
    C. E. Calwell, Small Wars – Their Principles & Practice, réimpression de la 3e édition (1906), Lincoln and London, University of Nebraska Press, 1996, p. 21.
  • [5]
    Ce genre d’opérations a été décrit dans J. Arquilla (ed.), From Troy to Entebbe – Special Operations in Ancient and Modern Times, Lanham, University Press of America, 1996 ; D. Leebaert, To Dare & to Conquer – Special Operations and the Destiny of Nations, from Achilles to Al Qaeda, New York, Little, Brown and Company, 2006 ; et H. Królikowski, Historia dzia?a? specjalnych od wojny troja?skiej do II wojny ?wiatowej (Histoire des opérations spéciales, de la guerre de Troie à la seconde guerre mondiale), Varsovie, Dom Wydawniczy Bellona, 2004.
  • [6]
    W. Laqueur, Guerrilla – A Historical and Critical Study, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1977, pp. 100-151.
  • [7]
    J. P. Kutger, “Irregular Warfare in Transition”, in F. M. Osanka, op. cit., p. 39.
  • [8]
    Dans son message au Congrès justifiant la création des Special Operations Forces en 1961, le Président John Fitzgerald Kennedy déclarait : “Il nous faut améliorer nos capacités à affronter la guérilla, l’insurrection et la subversion. Nous devons aujourd’hui être prêts à nous mesurer avec des forces de n’importe quel format, y compris de petits groupes bénéficiant de soutiens extérieurs ; et nous devons participer à l’entraînement des forces locales pour atteindre la même efficacité” (Joint Special Operations Task Force Operations. Joint Publication 3.05.1. Department of Defense, Washington D.C., 2007, p. 234).
  • [9]
    Special Forces Operations US Army Doctrine FM 31-21., Department of the Army, Wahington D.C., 1969, p. 3-1. “Opérations de guerre non-conventionnelle : le groupement des Forces Spéciales est normalement engagé dans des opérations de guérilla et activités analogues sur un théâtre dépendant du commandement unifié. Il peut aussi être chargé de telles opérations pour le compte d’une autorité spécifique ou du commandant d’une Task Force interarmées. Le groupement des Forces Spéciales fournit au commandant concerné une capacité d’action dans la profondeur du territoire ennemi ou du territoire contrôlé par l’ennemi” (ibid., p. 2-1).
  • [10]
    Leurs autres missions comprennent les actions directes, les reconnaissances spéciales, la défense d’intérêts américains à l’étranger, la lutte contre le terrorisme, les opérations psychologiques, les affaires civiles, la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et les opérations d’information.
  • [11]
    Doctrine for Joint Special Operations, Joint Pub -05, Department of Defense, Washington D.C., 2003, p. CL-13.
  • [12]
    A. A. Jordan, W. Taylor, M. J. Meese, S. C. Nielsen, American National Security, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2009, p. 329.
  • [13]
    Regulamin dzia?a? Wojsk L?dowych, tymczasowy (Manuel d’opérations des Forces terrestres, provisoire), Varsovie, Akademia Obrony Narodowej, 1998, p. 147.
  • [14]
    J. Marczak, J. Paw ?owski, O obronie militarnej Polski prze?omu XX-XXI wieku (A propos de la Défense militaire polonaise au tournant des xxe et xxie siècles), Varsovie, Wydawnictwo Bellona, 1995, p. 202.
  • [15]
    S?ownik terminów z zakresu…, op. cit., p. 30.
  • [16]
    E. J. Osma ?czyk, Encyklopedia spraw mi?dzynarodowych i ONZ (Encyclopédie des Affaires étrangères et de l’ONU), Varsovie, Pa ?stwowe Wydawnictwo Naukowe, 1974, p. 668.
  • [17]
    Department of Defense Dictionary of Military and Associated Terms – Joint Publication 1-02, Department of Defence, Washington D.C., 2009, p. 234.
  • [18]
    Ibid.
  • [19]
    Ibid., p. 566. Voir aussi Doctrine for Joint Special Operations, Joint Pub 3-05.
  • [20]
    B. H. Liddell Hart, Strategy. The Indirect Approach, Londres, Faber and Faber Limited, p. 298.
  • [21]
    F. Skibi ?ski, Rozwa?ania o sztuce wojennej (Méditations sur l’art de la guerre), Varsovie, Wydawnictwo Ministerstwa Obrony Narodowej, 1972, p. 595.
  • [22]
    M. Collins, The Path to Freedom, Boulder, Roberts Reinhart Publishers, 1996, pp. 69-70.
  • [23]
    Le professeur Józef Marczak établit que 1 – des forces offensives organisées et déployées pour une opération régulière sont impuissantes contre un ennemi dispersé qui évite toute confrontation régulière, 2 – des forces irrégulières peuvent infliger un maximum de dommages à l’ennemi en faisant un usage minimal de leur propres ressources, 3 – Les superpuissances elles-mêmes sont démunies contre les actions clandestines lancées contre leurs points faibles, non-défendus. J. Marczak, Wzrost pot?gi dzia?an nieregularnych (Sur la puissance accrue de la guerre irrégulière), Akademia Obrony Narodowej, inédit.
  • [24]
    En français dans le texte (NDT).
  • [25]
    A. Micha?ek, S?owianie (Les Slaves), Varsovie, Dom Wydawniczy Bellona, 2004, pp. 27-30.
  • [26]
    M. Kukiel, Zarys historii wojkowo?ci w Polsce (Les traits principaux de l’histoire militaire polonaise), Londres, Puls Publications, pp. 13-14.
  • [27]
    Unité irrégulière de cavalerie légère polono-lithuanienne du début du xviie siècle. Les Lisowczycy prirent part à de nombreuses batailles à travers l’Europe et les sources de l’époque les présentent comme extrêmement agiles, combatifs et sanguinaires. Leur nombre varia de quelques centaines à plusieurs milliers.
  • [28]
    M. Kukiel, op. cit., p. 121.
  • [29]
    Ibid., pp. 164-165. Voir aussi F. C. Kajencki, Casimir Pulaski, Cavalry Commander of the American Revolution, El Paso, Southwest Polonia Press, 2001.
  • [30]
    J. Pi?sudski, Historia Organizacji Bojowej P.P.S. Wyklad w Szkole Centralnej Polskiej Partii Socjalistycznej (Histoire de l’Organisation de combat du Parti socialiste polonaise – Conférence à l’École centrale du Parti socialiste polonais), in Pisma zbiorowe Józef Pi?sudski (Collection des œuvres de Józef Pi ?sudski), vol. III, pp. 35-36.
  • [31]
    R. Jakubczak, Wojska Obrony Terytorialnej – Militarne bezpiecze?stwo Rzeczypospolitej Polskiej u progu trzeciego tysi?clecia (Troupes de défense territoriale – La sécurité militaire de la République de Pologne au seuil du troisième millénaire), Varsovie, Dom Wydawniczy Bellona, 2002, pp. 428 et 430.

1La guerre irrégulière, comme la guerre régulière [1], est l’une des formes élémentaires de la guerre [2]. Elle a gagné en importance dans les stratégies militaires mises en œuvre par les États ou par les organisations non-étatiques. Elle se présente sous une déconcertante multiplicité de figures – guérilla, guerre asymétrique, résistance, guerre non-conventionnelle, terrorisme, opérations spéciales. L’importance accrue des différentes formes de guerre irrégulière a fait couler beaucoup d’encre après la seconde guerre mondiale :

La guérilla n’est plus une tactique militaire limitée, elle a des conséquences politiques et économiques qui peuvent se révéler plus dangereuses que la force militaire qu’elle mobilise. Elle est une plaie ouverte qui gêne aujourd’hui, nuira demain, affaiblira dans un mois et pourra entraîner la mort en l’absence de traitement adéquat. Elle peut être pratiquée dans la jungle de Malaisie, au fin fond de la Corée comme sur un campus universitaire ou dans l’assemblée générale d’un syndicat. La technique et l’objectif sont les mêmes dans tous ces cas de figure. Ce que nous appelons de nos jours guérilla est vieux comme l’humanité. Très souvent dans l’histoire, un pays envahi et dominé a pu sauver l’étincelle de sa conscience nationale grâce aux actions d’une poignée d’hommes courageux, opérant généralement dans les montagnes ou les forêts. Ces bandes irrégulières compensaient leur infériorité numérique et leur absence de formation militaire par leur mobilité supérieure et leur connaissance de leur pays. En attaquant par surprise de petits détachements ennemis, elles remportaient des succès locaux. Toutefois, leurs exploits eurent rarement des effets durables. La mémoire de tels hommes se perpétue dans les légendes de nombreux pays, mais elle ne jouit pas de la même postérité dans l’histoire militaire[3].
Cette citation illustre bien la place importante qu’occupent les différentes formes de guerre irrégulière dans l’univers de la stratégie.

Qu’est-ce que la guerre irrégulière ?

2Dans la littérature stratégique dont nous disposons depuis le xviiie siècle, la guerre irrégulière a été principalement qualifiée de petite guerre (kleine krieg, small war, piccola guerra, mała wojna). Voici la définition qu’en donnait un ouvrage du début du xxe siècle :

3

De l’avis général, le terme de petite guerre, qui s’est largement diffusé ces dernières années, est assez difficile à définir. Il peut pratiquement recouvrir toutes les campagnes autres que celles dans lesquelles les forces des deux camps se composent de troupes régulières. Cela comprend les expéditions conduites par des soldats disciplinés contre des sauvages ou des races demi-civilisées, les campagnes entreprises pour écraser des rébellions et des guérillas, bref toutes les opérations dans lesquelles des armées bien organisées combattent un ennemi qui refuse la confrontation en rase campagne. Ainsi l’expression petite guerre couvre-t-elle à l’évidence des opérations aux dimensions et aux caractéristiques très variées. À la vérité, elle n’est pas fonction de l’échelle des opérations, mais renvoie simplement, à défaut d’un meilleur terme, aux opérations d’armées régulières contre des forces irrégulières, ou comparativement irrégulières[4].

4Dans le vocabulaire militaire polonais, on trouve peu de définitions de la guerre irrégulière : wojna szarpana (guerre de harcèlement), wojna podjazdowa (guerre de raid) ou wojna urywcza (guerre de pillage). Du moins traduisent-elles bien les expériences pratiques auxquelles elles renvoient.

5L’histoire militaire ancienne et les anciens traités de stratégie fournissent de nombreux exemples de guerre irrégulière et d’opérations spéciales [5] ; mais c’est à partir du xviiie siècle que le phénomène a donné lieu à des analyses complètes [6]. Les décennies suivantes, et tout spécialement les guerres napoléoniennes, mirent le mot guérilla à la mode. C’est en général un synonyme de guerre de partisans (partisanen krieg, partisan warfare, guerra di partegiani, partizanskoje dwi?enije, wojna partyzancka), mais en fait, tout cela reste du domaine de la petite guerre.

6Le terme de guerre irrégulière est relativement neuf et s’est répandu depuis le début de la Guerre froide. C’est la littérature anglophone qui commença à l’appliquer au large spectre des guerres autres que conventionnelles (principalement les guerres de libération nationale, les insurrections, les soulèvements, les guerres révolutionnaires) :

7

La guerre irrégulière comprend tous les types de guerre étrangers à la guerre conventionnelle telle que la conçoit l’époque concernée. Elle est généralement employée comme un moyen de minimiser les avantages de l’ennemi, qu’il s’agisse de sa supériorité numérique ou de sa supériorité technologique[7].

8Le vocabulaire militaire américain comprend un concept de guerre non-conventionnelle assez semblable à celui de guerre irrégulière, et identifié comme synonyme d’opérations spéciales [8] :

9

La guerre non-conventionnelle [UW, pour Unconventional Warfare] est employée pour exploiter les vulnérabilités militaires, politiques, économiques ou psychologiques d’un adversaire. On y parvient en fournissant aide et encadrement à des forces de résistance indigènes lorsque c’est possible, ou par une action unilatérale des forces UW américaines. La conduite de telles opérations met en œuvre le combat de guérilla et recourt à la subversion, à la guerre politique, économique et psychologique qui s’avèreraient nécessaires pour atteindre nos objectifs nationaux (…). Les opérations non-conventionnelles peuvent être dissimulées, clandestines ou ouvertes. Les opérations dissimulées sont menées de façon à empêcher l’identification de leur commanditaire, tandis que les opérations clandestines dissimulent plus l’action elle-même que l’identité du commanditaire. Les opérations ouvertes, elles, ne cherchent à cacher ni cette action ni cette identité. Dans un théâtre donné où des forces conventionnelles américaines vont entreprendre des opérations terrestres d’envergure, la guerre non-conventionnelle vise d’abord à compléter, soutenir ou étendre ces opérations conventionnelles. Dans des zones sous contrôle ou sous influence de l’ennemi où l’on ne compte pas déployer de forces conventionnelles américaines, la guerre non-conventionnelle peut être conduite au titre de l’économie des forces, et pour réduire ou démanteler le potentiel adverse[9].

10Aujourd’hui, la guerre non-conventionnelle est l’une des missions de base des US Special Operations Forces[10]. Elle est définie comme suit :

11

Un large spectre d’opérations militaires et paramilitaires, généralement de longue durée, essentiellement menées par l’entremise de, conjointement avec ou directement par des forces indigènes ou supplétives organisées, entraînées, équipées, ravitaillées et dirigées à des degrés variables par une instance extérieure. Ce spectre comprend, sans s’y limiter, le combat de guérilla, la subversion, le sabotage, les activités de renseignement et la récupération de personnels par des moyens non-conventionnels. On l’appelle aussi UW”[11]. Le document National Defense Strategy de 2005 décrit les menaces irrégulières comme venant de ceux qui emploient des méthodes non-conventionnelles pour contrer les avantages traditionnels d’adversaires plus puissants”. Ces menaces ont une vraie portée stratégique : “Des méthodes irrégulières de plus en plus élaborées – par exemple le terrorisme et l’insurrection – mettent en péril les intérêts américains. Des adversaires employant ces méthodes cherchent à éroder l’influence, la patience et la volonté politique des États-Unis. Ces ennemis irréguliers adoptent souvent une approche à long terme, qui vise à nous imposer des coûts humains, matériels, financiers et politiques prohibitifs afin de nous contraindre à évacuer une zone stratégique ou à mettre fin à une action stratégique[12].

12Cela démontre que les Américains perçoivent la guerre irrégulière comme un instrument stratégique à part entière.

13La littérature militaire polonaise propose elle aussi quelques définitions :

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La guerre irrégulière est une forme de guerre conduite par des forces préparées dès le temps de paix ou des équipes tactiques provisoirement créées en temps de guerre, appliquant des modes de combat spécifiques pour surclasser et désorganiser l’activité de l’ennemi dans les territoires qu’il a occupés[13].

15Autre description intéressante du phénomène :

16

La guerre irrégulière est le choix conscient d’une forme de combat adaptée aux cas dans lesquels la lutte régulière (ou frontale) ne peut aboutir, parce qu’on y est menacé d’anéantissement pur et simple. En d’autres termes, la guerre irrégulière est aujourd’hui un mode de combat qui consiste à éviter la lutte frontale avec un ennemi doté d’une indiscutable supériorité et qui permet à des forces même très inférieures de rester en lice en frappant par surprise les points vulnérables du dispositif adverse (flancs, échelons logistiques, unités isolées et faibles, structures de commandement, etc.)[14].

17Le Dictionnaire de la Sécurité nationale propose une définition très similaire de la guerre irrégulière :

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Forme d’opérations utilisée le plus souvent pour la défense de l’État (ou guerre de libération), qui consiste à éviter la lutte frontale parce qu’on risque d’y être anéanti par l’écrasante supériorité de l’ennemi et à attaquer, généralement par surprise, les flancs de l’ennemi, ses échelons logistiques et ses unités isolées. Elle peut être conduite aux échelles tactique, opérative et stratégique[15].

19D’autres travaux offrent quantité de définitions de la guerre de partisans, ou guérilla, et des forces qui la mènent : En voici quelques exemples : “La guerre de partisans est une guerre irrégulière menée par des unités volontaires sur un territoire occupé par une force d’invasion ou contre le régime en place, pour reconquérir l’indépendance ou changer le système politique” [16]. La guérilla et la guerre irrégulière ne retiennent pas seulement l’attention des théoriciens militaires, mais aussi celle des juristes, des diplomates et des professeurs de sciences politiques. De nos jours, la plupart des manuels de politologie, de stratégie et de relations internationales comprennent des chapitres sur les menaces irrégulières, terroristes ou asymétriques. Pour les Américains, la guérilla recouvre “les opérations militaires et paramilitaires conduites principalement par des forces irrégulières indigènes dans un territoire contrôlé par l’ennemi ou hostile” [17]. La même source définit les guérilleros comme “des groupes de combattants irréguliers, principalement indigènes, organisés en structure militaire pour mener des opérations militaires et paramilitaires dans un territoire contrôlé par l’ennemi, hostile ou contesté” [18]. La guérilla est aussi décrite comme une des composantes ou méthodes de la guerre non-conventionnelle [19].

20On aura noté les similitudes et interdépendances entre les concepts de guerre irrégulière et de guérilla, ce qui a même conduit certains auteurs à les confondre. Mais une telle confusion est erronée, car le concept de guerre irrégulière a une signification plus large et recouvre un plus grand spectre de réalités : cette forme élémentaire de guerre inclut en effet la guérilla, les opérations spéciales, la guerre asymétrique, le terrorisme, etc. On ne peut parler indifféremment de petite guerre, de guérilla ou de mouvements de partisans à propos de la guerre irrégulière qu’en raison du manque d’études historiques et doctrinales sérieuses sur cette catégorie, trop longtemps traitée comme un mode de combat mineur ou de second rang. De telles expressions sont devenues synonymes d’improvisation, d’action brouillonne et non-professionnelle.

21Un second stéréotype erroné consiste à limiter la guerre irrégulière aux guerres de défense et de libération nationale. Là encore perce la tendance à minimiser son importance en en faisant l’arme des faibles et des peuples technologiquement retardés. Mais les définitions ci-dessus prouvent que la guerre irrégulière a aussi des implications politiques et possède ses propres volets politiques ; qu’elle résulte d’un choix conscient de tactiques consistant à éviter le choc frontal ; que le commandement, le contrôle des opérations et la logistique y sont des facteurs importants ; qu’elle peut être menée en coopération avec des forces régulières.

22Au total donc, ces définitions sont ambivalentes : d’une part elles présentent la guerre irrégulière comme une forme de guerre à part entière, de l’autre elles suggèrent mezzo voce qu’elle n’a pas l’importance de la guerre régulière.

Les origines de la guerre irrégulière

23La guerre irrégulière est une manière élémentaire de mettre en œuvre les principes fondamentaux de l’art de la guerre et de réaliser des aspirations aussi vieilles que la guerre elle-même :

24

La grande stratégie doit découvrir et percer le talon d’Achille de l’ennemi afin de briser sa volonté de poursuivre la guerre. De même, la stratégie doit chercher à frapper l’ennemi au défaut de sa cuirasse. Appliquer sa force là où l’ennemi est lui-même fort, c’est s’affaiblir de façon disproportionnée au résultat obtenu. Pour frapper avec le maximum d’efficacité, il faut viser les points faibles du dispositif adverse[20].

Faites la guerre de manière à subir un minimum de pertes et à en infliger un maximum [21]

25L’aspiration à rationaliser le combat, la recherche de la forme d’action parfaite, c’est-à-dire celle qui assure le plus grand succès au moindre coût, taraudent depuis l’Antiquité les praticiens et les théoriciens de l’art de la guerre. L’histoire militaire témoigne clairement de leur récurrence. Il est patent, en effet, que la guerre ne s’est jamais limitée à des chocs dévastateurs et sanglants. Ce sont là ses manifestations les plus spectaculaires assurément, mais elles relèvent d’une stratégie à courte vue et n’amènent en général que des victoires à la Pyrrhus.

26Depuis l’aube de l’histoire, on peut créditer la stratégie irrégulière de très nombreux succès. Nous en avons vus récemment encore, ainsi la guerre d’Indépendance irlandaise :

27

Pour vaincre le puissant appareil militaire déployé contre nous, il nous fallait quelque chose de plus qu’une guérilla dans laquelle de petites bandes de combattants, exploitant leur connaissance du terrain, attaquaient les forces de l’ennemi et en grignotaient la supériorité. L’Angleterre pouvait toujours envoyer des renforts. Elle pouvait remplacer chaque homme qu’elle perdait. Mais d’autres éléments indispensables de son dispositif ne pouvaient être aussi facilement remplacés. Pour paralyser ce dispositif, il fallait cibler certains individus. Sans ses espions, l’Angleterre était impuissante, puisque l’efficacité de sa machine de guerre dépendait des renseignements qu’ils lui fournissaient. Sans sa police, disséminée dans tout le pays, comment pouvait-elle trouver les hommes qu’elle recherchait ? Sans les assassins qu’elle entretenait dans la capitale, comment pouvait-elle procéder à cette suppression de nos chefs dont elle faisait dépendre sa victoire ? Les espions ne sont pas aussi prompts à remplacer leurs défunts collègues que les soldats à combler les vides des premières lignes au cours d’une bataille rangée. Et quand bien même un nouvel espion en remplaçait un ancien, il ne pouvait remplacer son savoir évanoui. Les plus dangereux de ces espions étaient des Irlandais passés dans les services britanniques et issus de la classe des petits fermiers et des ouvriers agricoles. Eh bien, puisse chaque Irlandais d’aujourd’hui se demander si nous avions tort de lutter contre le système qui poussait ces hommes dans les rangs de ceux qui opprimaient leur propre race ! En frappant de tels individus, nous coupâmes les canaux d’information des Britanniques et ébranlâmes leur moral. Et aussi difficile que ce fût vu l’inégalité du rapport de forces que nous imposait l’ennemi, nous livrâmes ce combat en respectant les lois de la guerre dans toute la mesure du possible. Nous n’attaquâmes que les forces armées, les espions et les assassins du gouvernement britannique. Les prisonniers de guerre furent traités honorablement, avec des égards et relâchés après avoir été désarmés[22].

28De même, l’histoire militaire de l’après-seconde guerre mondiale avère que certains belligérants ayant misé sur une lutte régulière et frontale furent sinon défaits, en tout cas incapables de venir à bout d’ennemis plus faibles [23]. Cela permet d’affirmer que la guerre irrégulière est un outil efficace contre un adversaire plus puissant. Inversement, les succès militaires des superpuissances ont reposé sur une habile combinaison de stratégies régulières et irrégulières. D’innombrables exemples montrent combien est payante cette combinaison, ainsi l’expansion coloniale britannique, les opérations navales de Robert Surcouf, le roi des corsaires [24], la guerre irrégulière contre les troupes napoléoniennes en Espagne, au Portugal et en Russie, les opérations de Paul Emil von Lettow-Vorbeck et de Thomas Edward Lawrence pendant la Grande Guerre, les prétendus conflits de basse intensité pendant la Guerre froide. Tout cela montre à merveille que la guerre irrégulière, arme efficace contre un agresseur plus puissant ou un occupant, peut aussi servir les desseins politiques et militaires de superpuissances, civilisations et contrées technologiquement avancées.

La guerre irrégulière en Pologne : aperçu historique

29L’histoire militaire polonaise du haut Moyen Age est un chapitre de l’histoire des Slaves, lesquels avaient la réputation d’être des guerriers rompus aux stratagèmes et privilégiant l’effet de surprise. Ils exploitaient habilement le terrain et évitaient de livrer bataille en rase campagne. Plus volontiers recouraient-ils aux embuscades au fin fond des forêts, dans les marais ou les montagnes, et aux marches forcées accomplies à l’insu de l’ennemi par des colonnes aussi légères que possible. Ce genre de tactiques était une réponse à la supériorité défensive des chevaliers germaniques ou des troupes byzantines, que protégeaient leurs armures, et à la plus grande mobilité des archers de la steppe eurasiatique.

30Face à de tels ennemis, la guerre irrégulière que menaient les Slaves reposait essentiellement sur une infanterie légère conçue pour combattre en ordre dispersé. Les chevaux servaient plus aux déplacements qu’au combat. L’armement principal consistait en lances et en arcs, avec emploi fréquent de flèches empoisonnées. Les Slaves ne portaient en général pas de cuirasses et leurs vêtements n’arboraient pas de décorations, mais s’apparentaient à des tenues de camouflage. Cela mérite d’autant plus d’être signalé que les Germains mettaient leur point d’honneur à porter des tuniques multicolores ornées de bijoux et que les Byzantins considéraient les guerriers médiocrement vêtus comme de médiocres guerriers.

31Les Slaves attaquaient depuis les sous-bois, en formation dispersée, lorsqu’ils étaient sûrs de leur avantage, et criblaient leurs ennemis de lances et de flèches. Lorsque c’étaient ces ennemis qui attaquaient, les Slaves s’efforçaient de les attirer au fond des forêts, puis les anéantissaient dans des combats individuels où ils se servaient de lances courtes et de massues [25]. Ainsi, les tactiques des guerriers slaves annonçaient le modus operandi des forces spéciales contemporaines. Ce genre d’opérations contre un adversaire plus puissant donna la victoire aux premiers rois polonais de la dynastie des Piast :

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Combattant un ennemi matériellement supérieur, Boleslaw exploita les avantages des marais et forêts difficiles d’accès bordant la rivière Odra, la profondeur du théâtre polonais ainsi que l’uniformité, la structure compacte, la discipline et la mobilité de ses troupes. Il mena une guerre d’attrition. Lorsque les Germains parvinrent dans les environs de Pozna?, en 1005, ils durent entamer des négociations et se replièrent sans avoir atteint leurs objectifs, épuisés par la famine et par le harcèlement dont ils étaient victimes. Un siècle plus tard de même, l’empereur Henri V, après avoir vainement assiégé G?ogow et marché sur Wroc?aw, est contraint à une retraite infamante par un ennemi mobile et agile[26].

33Dans les années suivantes, le roi polonais W?adis?aw ?okietek mena une guerre de raids victorieuse contre l’Ordre des Chevaliers teutoniques de l’Hôpital Sainte-Marie de Jérusalem. Il faut toutefois souligner que les généraux polonais ne recouraient pas seulement à la guerre non-conventionnelle contre des adversaires plus puissants, mais aussi contre des adversaires de même niveau. Leurs guerres avec l’Empire ottoman, la Russie et la Suède fournissent quantité d’exemples de tactiques et stratégies irrégulières. D’autre part, la Pologne avait des unités spécialement conçues pour la guerre irrégulière, tels les Lisowczycy [27] et les Cosaques :

34

La guerre de raids, conduite par Konjecpolski puis par Czarniecki, locumtenens generalis du roi, et le très remarquable maréchal de la Couronne Lubomirski, finit par triompher des Suédois. Exploitant la mobilité de la cavalerie polonaise et l’aide que leur apportait toute la population, ils s’étaient efforcés de frapper les Suédois là où ils étaient vulnérables (ainsi les places réputées sûres), d’enlever leurs dépôts et leur chariots, de détruire graduellement leurs forces. C’est sans bataille d’envergure que prit fin l’invasion de Rakoczy, mais par la ruine et la dislocation de son armée. La Pologne se libéra en acculant les forces de ses adversaires à l’épuisement[28].

35Par la suite, la guerre de raids fut encore pratiquée par la Confédération de Bar (1768-1772). L’un de ses vétérans, Kazimierz Pu?aski, fut hautement prisé par George Washington ; il fut l’un de ceux qui conseillèrent au chef de la Révolution américaine d’éviter les batailles frontales. Les idées stratégiques de P ?aski découlaient de l’expérience acquise par la Confédération de Bar dans les combats contre des troupes russes plus puissantes [29]. Après la perte de l’indépendance polonaise, la guerre irrégulière réapparut lors des soulèvements de 1830 et 1863. Ce fut notamment le cas dans le soulèvement de janvier 1863, les opérations des insurgés reposant sur la guerre irrégulière et sur les tactiques de guérilla.

36Le xixe siècle apporta aussi une riche moisson de travaux sur la guerre d’insurrection et de partisans écrits par des auteurs polonais comme Józef Bem (O powstaniu narodowym w Polsce – Sur le soulèvement national de la Pologne, Paris, 1846-1848) ; Wies?aw Chrzanowski (O wojnie partyzanckiej – Sur la guerre de partisans, Paris, 1835) ; Henryk Micha? Kamie?ski (Wojna Ludowa – La guerre du peuple, Bendlikon, 1866) ; Ludwik Mieros?awski (Instrukcja powsta?cza – Instruction du partisan, Paris, 1862) ; Wincenty Nieszko? (O systemie wojny partyznckiej wzniesionym w?ród emigracji przez Wincentego Nieszko? – Sur le système de guerre de partisans organisé en émigration par Wincenty Nieszko?, Paris, 1835) ; Karol Bogumir Stolzman (Partyzantka czyli wojna dla ludów powstaja?cych najw?a?ciwsza – La guérilla, ou guerre la plus appropriée aux nations insurgées, Paris et Leipzig, 1844).

37À compter du début du xxe siècle, la guerre irrégulière, sous forme d’opérations spéciales et d’actions terroristes, fut encouragée par le Département conspiration et combat du Parti socialiste polonais. En 1910, Józef Pi ?sudski décrivait en ces termes la philosophie de telles opérations :

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1 – Exploiter la surprise. Faute de cet élément, les actions de combat sont impossibles vu la prépondérance de l’ennemi. Une action qui ne présente pas un caractère d’exceptionnalité ne peut réussir qu’avec beaucoup de chance. Tout ce qui contribue à la surprise (le secret, la discrétion, la conspiration) doit donc être encouragé. C’est ce qui rend difficiles la concentration et les préparatifs. 2 – Agir très vite et terroriser les environs, parce qu’il vous faut compter avec des forces supérieures et un environnement passif. À cette fin, les explosifs sont ce qu’il y a de plus efficace, car leur bruit effraie et paralyse l’ennemi. 3 – Ne pas avoir de réserves pour rester discret et à faciliter la retraite. L’absence de réserves oblige à avoir un plan très élaboré, prenant en compte toutes les éventualités qui peuvent faire échouer l’action, et à répartir strictement les tâches entre les combattants. Cette vulnérabilité de l’action peut être compensée à la marge par l’efficacité d’hommes capables de s’adapter à un changement de circonstances. 4 – Pas de combats prolongés. Les actions doivent être brèves. Ou elles réussissent, ou elles échouent et l’on fait aussitôt retraite. Toute résistance opposée à l’ennemi anéantit la plus brillante action. 5 – L’efficacité des combattants est une garantie de succès. L’action menée dans la rue de la Commune [l’attaque d’un bureau de poste le 22 février 1907, menée sous le commandement de Thomas Arciszewski] représente le summum de l’efficacité militaire : en quelques minutes, on vint à bout des soldats et officiers gardant la poste et l’on s’empara de l’argent à la barbe des troupes voisines, après quoi les combattants, dont trois blessés, se retirèrent et disparurent sans laisser de traces. Bezdany est un autre exemple d’efficacité hors-norme [allusion au raid lancé dans la nuit du 26 au 27 septembre 1908 à Bezdany, près de Vilnius, par un groupe de révolutionnaires polonais sous les ordres de Pi?sudski, et qui permit de dévaliser un train russe]. 6 – Vu l’absence de réserves, le rôle des chefs diminue. Il s’exerce surtout dans les phases de concentration et de retraite. Dans l’action elle-même, il est réduit à zéro, ou du moins il est purement moral et non matériel. 7 – La retraite est une partie très importante de l’action et requiert un talent particulier. Le groupe doit s’évanouir aussi vite que possible dans la nature. De nombreuses actions n’ont pu être entreprises uniquement par manque de conditions propices à la retraite[30].

39Après 1918 et le retour de la Pologne à l’indépendance, la guerre irrégulière, qui prit alors la forme des opérations spéciales, incomba à la 2e section de l’état-major du Commandant en chef. Les opérations de la résistance polonaise durant la seconde guerre mondiale furent un aspect essentiel de la lutte contre les Allemands, tant au plan politique qu’au plan stratégique et aussi bien pour le gouvernement de Londres que pour la hiérarchie communiste. Les concepts d’emploi et les actions irrégulières menées par les résistants polonais constituent une somme considérable d’expériences et une contribution majeure de la Pologne à la victoire sur le Troisième Reich ainsi qu’au développement ultérieur des théories de la guerre irrégulière, principalement en matière d’opérations spéciales. Les forces spéciales que les États-Unis mirent sur pied à la fin des années 1940 et dans les années 1950 en tirèrent grand profit.

40De l’indépendance de 1918 à la fin de la seconde guerre mondiale, le développement des opérations spéciales polonaises suivit les tendances générales de l’époque. Il faut néanmoins souligner que l’expérience polonaise ne se contenta pas de refléter ces tendances. Sur certains aspects comme l’entraînement des forces spéciales, la conduite d’opérations armées en territoire occupé, la coopération avec la population civile, d’autres pays s’inspirèrent des réussites polonaises jusque dans la Guerre froide.

Conclusion

41La guerre irrégulière ne concerne pas seulement les nations faibles ou sous-développées : de nombreux exemples anciens ou contemporains montrent clairement qu’elle reste, aujourd’hui comme hier, un élément à part entière de la stratégie des empires, puissances et pays qui dominent la scène militaire. Dans toute la richesse de ses formes (guérilla, opérations spéciales, terrorisme, guerre asymétrique), la guerre irrégulière est l’un des volets fondamentaux et irremplaçables de la stratégie militaire.

42L’efficacité de la guerre irrégulière est particulièrement évidente lorsqu’on doit affronter des forces supérieures en nombre ou possédant un avantage technologique. Mais l’on peut aussi y recourir par souci d’efficacité et de rationalité, pour éviter les absurdes et dévastatrices confrontations en rase campagne qui caractérisent la guerre régulière. L’histoire comme l’actualité offrent de nombreux exemples de situations dans lesquelles le choix de méthodes régulières s’est avéré irrationnel et dangereux. Comme l’a écrit Ludendorff, “diverses sont les forces armées, variées les manières de les utiliser”. Non moins diverses sont les formes et méthodes de la régularité et de l’irrégularité. Les deux sont complémentaires, car l’une et l’autre s’appliquent à des situations différentes ; l’histoire montre qu’elles enregistrent leurs meilleurs résultats quand on les met simultanément en œuvre, ainsi dans la Guerre d’hiver que la Finlande mena contre l’invasion soviétique. L’on doit par conséquent adopter la définition de la guerre irrégulière proposée par le professeur Richard Jakubczak :

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La guerre irrégulière est puissante et efficace lorsqu’elle est menée par des troupes qui la considèrent comme une forme de guerre à part entière (…). Les opérations irrégulières ne présentent ni décision immédiate, ni épisodes spectaculaires, mais elles utilisent les voies et moyens de la guerre d’une façon hautement élaborée ; la faction qui y recourt mobilise le calcul, l’astuce et la ruse pour infliger les plus grandes pertes possibles à l’ennemi tout en conservant son efficacité et son potentiel de combat le plus longtemps possible[31].

44Les expériences dont il a été question plus haut permettent d’identifier les éléments qui garantissent l’efficacité stratégique de la guerre irrégulière :

  1. Envisager l’irrégularité (guérilla, opérations spéciales ou autres) comme un volet de la stratégie militaire ou de la politique de guerre. Ce premier élément essentiel détermine les autres, conditionnant par exemple un problème aussi fondamental que le recours à des soutiens extérieurs. De nombreux exemples montrent que les opérations de guérilla qui n’ont pas été intégrées à une perspective politico-stratégique d’ensemble se soldent par des échecs ou dégénèrent.
  2. Avoir l’appui de la population, ou de secteurs de la population, dans la zone des opérations. C’est là un élément important du cadre socio-psychologique, qui n’est pas seulement conditionné par la donne politique du moment, mais plus profondément par le niveau de patriotisme, de conscience politique, d’éducation et de traditions de la population.
  3. Mettre en jeu les masses. S’il est difficile de déterminer le pourcentage de la population qui doit s’impliquer dans les opérations irrégulières, il faut impérativement faire planer une menace permanente sur toute la zone d’opérations, en y créant des réseaux de reconnaissance, de renseignement et de soutien logistique.
  4. Diversifier l’action (de l’assaut ou du sabotage aux opérations psychologiques et de propagande). On obtient ainsi un effet de synergie qui démultiplie l’impact des coups portés à l’ennemi. En outre, plus la menace est diffuse, plus elle est difficile à éradiquer.
  5. Avoir des soutiens extérieurs (un pays ami ou allié, un gouvernement en exil, des émigrés). C’est la condition première pour bénéficier d’une aide étrangère, qu’il s’agisse d’approvisionnements ou de conseillers spécialisés. En deuxième lieu, on acquiert ainsi une reconnaissance politique qui pèse lourd dans la bataille de l’information (ou propagande). Cela donne enfin aux partisans, commandos ou combattants plus de garanties que leurs droits seront respectés et que la répression ne s’abattra pas sur la population.
  6. Coopérer avec les forces régulières, qui assurent la sécurité des approvisionnements, fournissent divers types d’appui-feu (comme le bombardement de précision), procèdent à des repérages (par exemple au moyen de satellites) et apportent du soutien logistique (assistance médicale notamment). Le développement des opérations spéciales pendant la seconde guerre mondiale et depuis s’explique, entre autres, par le fait que les mouvements de résistance, quel que soit leur degré de développement, ont besoin d’être appuyés par des formations spécialisées.

45L’analyse de la guerre irrégulière ne peut ignorer la grande diversité des formes qu’elle revêt, actions spéciales, résistance, terrorisme, guerre asymétrique. De siècle en siècle, la guerre irrégulière, comme la guerre régulière d’ailleurs, a subi des transformations du fait du développement technique et des évolutions sociales. Un bon exemple en est l’Émergence et la prolifération de ce qu’on appelle les guérillas urbaines, qu’elles résultent de l’adoption conjoncturelle de nouvelles technologies et de nouveaux moyens de communication par des terroristes ou qu’elles soient appelées à s’installer durablement dans le paysage mondial des diverses formes de guérilla. Les caractéristiques de la civilisation contemporaine – fortes densités de peuplement, gigantisme et fragilité des principales infrastructures, accès aisé à des technologies sensibles, facilité à monter une opération armée grâce à la diffusion du savoir et à la dissémination des armes légères, relative sécurité et relative impunité dont jouissent les responsables de telles attaques vu les moyens d’information dont ils disposent et les larges garanties assurées aux droits individuels, inefficacité ou difficulté subséquente d’une répression drastique (expéditions punitives, déplacement de populations, censure inflexible) : tout cela concourt à renforcer la puissance et l’attractivité des différentes formes de guerre irrégulière, y compris le terrorisme.


Date de mise en ligne : 16/07/2015

https://doi.org/10.3917/strat.100.0013