Logiques de pratiques de slackline
Pages 77 à 91
Citer cet article
- CHAVAROCHE, Lionel,
- Chavaroche, Lionel.
- Chavaroche, L.
https://doi.org/10.3917/sta.121.0077
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- Chavaroche, L.
- Chavaroche, Lionel.
- CHAVAROCHE, Lionel,
https://doi.org/10.3917/sta.121.0077
Notes
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[1]
Utilisé au masculin, le slackline désigne l’activité de référence et la slackline représente l’objet, à savoir la sangle. Mais il est courant de rencontrer cette confusion langagière dans la dénomination de la pratique.
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[2]
Simond est la marque de montagne de l’enseigne Decathlon depuis 2008. Entreprise leader de la grande distribution du marché du sport, elle se doit de réagir rapidement aux évolutions des loisirs physiques et sportifs. C’est en 2014 que Simond crée un kit de slackline, ce qui est un indicateur de sa pratique en France. Les ventes du produit progressent de près de 50 % sur le territoire en 2015 et se stabilisent depuis. Plus de 140 000 kits de la marque ont été vendus sur le territoire français jusqu’à aujourd’hui. De même, les sites spécialisés comme slack.fr ou slack-mountain.com enregistrent une forte croissance de leurs ventes à partir de 2010.
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[3]
Comme en témoignent les commentaires et photos des livres Yosemite in the Fifties: The Iron Age de Dean Fidelman, John Long et Tom Alder paru en 2015 ; Yosemite in the sixties de Glen Denny en 2007 et California Surfing and Climbing in the Fifties d’Yvon Chouinard, Steve Pezman et Steve Roper en 2013. Nous retrouvons très bien cette ambiance dans le film documentaire Valley Uprising de Peter Mortimer et Nick Rosen en 2014 (86 minutes).
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[4]
Samuel Volery, Anthony Hotte, Guillaume Fontaine, Friedi Kühne et Anthony Boulay ont traversé 1 900 mètres au-dessus d’une mine à Asbestos, au Québec le 22 septembre 2018, ce qui représente actuellement la plus longue traversée du monde.
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[5]
Dans le cadre d’une observation participante périphérique, nous avons tenu un journal de terrain (notes et enregistrements) lors des festivals suivants : le Winter Festislack ; le Turkish Highline Carnival ; le Marmotte Highline Project ; l’Outdoormix Festival ; l’Ardèche Slackline Meeting et le Festislack. Nous avons également réalisé des entretiens avec six groupes de pratique différents, suivis quotidiennement entre une et trois semaines, à Aix-en-Provence, Lyon, Nancy, Nantes et Paris.
Introduction
1Le slackline [1], littéralement « ligne molle », est une activité d’équilibre qui se diffuse dans le monde depuis les années 2000, avec une expansion forte en France ces cinq dernières années si l’on se réfère aux ventes de kits de slackline dans les magasins de sport et sur les sites spécialisés [2]. Le principe est de réaliser une traversée sur une sangle textile souple, de 19 mm à 5 cm de large, au-dessus du vide. Loret (2004) prévoyait à l’aune de ce « nouveau siècle » la montée des activités physiques appareillées, valorisant les sensations et les impressions vertigineuses. C’est le cas du slacklineur, devant gérer sa présence au vide et un travail de rééquilibration permanente sur la sangle.
2Le slackline apparaît dans le milieu de l’escalade californienne au cours des années 1970 et nous verrons que ce n’est pas sans impact sur son mode de pratique initial. Corneloup (2016) qualifie de grimpe californienne ce mouvement d’escalade libertaire construit en opposition à l’alpinisme moderne à partir des années 1970 et qui posera le cadre symbolique de la grimpe postmoderne. Les activités de pleine nature connaissent un renouveau à cette époque qui complexifiera alors l’offre des possibles dans ce champ d’activités. Dès lors, les modes de pratiques se diversifieront et de nouveaux acteurs participeront à la création d’un marché des sports de nature : les collectivités, les médias et les prestataires de service.
Présentation historique
3Avant de présenter notre question de recherche, nous souhaitons préciser la notion de culture que nous mobilisons ici. Nous nous appuyons sur les apports de la sociologie pour distinguer les formes culturelles au regard des pratiques et usages caractéristiques d’une époque. Ainsi, à travers la relation aux institutions, aux techniques ou encore aux valeurs et aux symboles, l’analyse des rapports que les individus entretiennent avec les pratiques sociales permet de qualifier différentes périodes culturelles.
4Les jeux traditionnels apparus au cours du Moyen Âge sont peu à peu façonnés par la diversité régionale, autour d’événements cycliques et festifs (Camy, 1985 ; Vigarello, 2002). L’avènement du sport moderne, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles (Elias & Dunning, 1994), puis sa diffusion massive au siècle suivant, coïncident avec le développement d’un monde de plus en plus rationnel, normatif et perfectible (Chartier & Vigarello, 1982). « Le sport moderne apparaît en Angleterre comme en France, lors du passage de la société traditionnelle à la société industrielle » (Tétart, 2007). Ce mouvement sera contrebalancé dans les années 1970-1980 avec l’émergence des activités postmodernes qui repensent le rapport à la nature, à soi et aux autres autour d’un principe fondamental, celui de l’hédonisme (Lipovetsky, 1983). Ces sports « californiens » (Pociello, 1981) importés en France par une génération jeune souhaitant s’échapper de la codification forte des sports modernes symbolisent les valeurs libertaires et écologiques de mai 68. La quête d’un plaisir immédiat et l’expression de sa singularité à travers l’adaptation aux contraintes naturelles supplantent la recherche de performance qui s’exprimait jusque-là dans le cadre normatif des pratiques sportives existantes.
5Dans l’Amérique de l’après Seconde Guerre mondiale portée par un esprit de liberté, une partie de la jeunesse issue du baby-boom se construit en opposition aux valeurs traditionnelles et au mode de vie issus de la société de consommation. Ce mouvement accompagnera l’émergence de communautés hippies, recherchant des rapports humains plus authentiques et valorisant la cause écologique dans leurs pratiques. C’est sans doute ce qui explique l’attrait pour les activités physiques de pleine nature. Dans ce sens, le développement de l’escalade à partir de la fin des années 1950 dépassera le cadre de la simple pratique physique. Rassemblés dans le parc national de Yosemite en Californie, ces individus en quête d’aventure y campent plusieurs jours voire plusieurs mois. L’appropriation de ces espaces est en concordance avec leur mode de vie, proche de la nature et éloigné d’une société jugée comme trop normative. Au-delà de la grimpe, ces lieux de vie sont propices à la recherche d’occupations partagées, notamment pendant les temps morts et les jours de pluie [3]. C’est dans ce mélange entre rassemblement et ludisme que des grimpeurs du Camp 4 de Yosemite vont transformer leur jeu d’équilibre en traversée entre deux points d’ancrage. Pour ce faire, ils récupèrent des restes de sangles et de cordes qu’ils fixent entre deux arbres, à proximité du sol. S’il représente un moment propice au regroupement et au partage en adéquation avec leurs valeurs, ce jeu permet aussi de développer des habiletés en lien direct avec l’escalade. Il deviendra progressivement un objet spécifique à partir des années 1980 lorsque deux grimpeurs, Jeff Ellington et Adam Grosowsky, remplaceront les cordes par des sangles tubulaires alliant ainsi élasticité et confort d’appui. Son développement se fera ensuite autour d’une volonté de traverser deux points naturels, répondant à une sensibilité nouvelle, à l’image des « pratiques fun » (Pociello, 1981). L’émergence de cette vision des pratiques corporelles s’inscrit donc en rupture avec la culture moderne. Innovations technologiques au service de la glisse et du jeu avec les éléments, rapport au corps plus égocentré, valorisation des ressentis, de l’esprit ludique et de la convivialité, ouverture sociale en direction des jeunes et des femmes notamment, auto-organisation ou même pratique informelle, ces valeurs hédonistes à la marge des pratiques sportives dans les années 1980 s’imposent dans la manière de les aborder à partir des années 2000 (Loret, 2004). Il en est de même avec le slackline, réservé à quelques pionniers avant le nouveau millénaire. Et ce nouveau rapport à la pratique physique se traduit aujourd’hui autant dans l’apparition de disciplines immergées dans un environnement varié et variable, de la pleine nature au cœur de ville, que dans la manière d’aborder le sport. Il s’agit bien d’une contre-culture sportive, qui « ne tient pas au caractère récent des pratiques sportives mais à une nouvelle anthropologie fondée sur l’individualisme hédoniste capable de s’accommoder des plaisirs individuels, partagés avec l’autre ou en “tribus”, dont le sens est à rechercher autant dans des formes continuées des pratiques traditionnelles que dans celles des nouvelles pratiques “fun” » (Le Pogam, 1997). Pour autant, cette « mise en loisir du sport » (Bessy, 2008) ne vient pas remplacer le modèle fédéral sur la base d’une « destruction créatrice » (Schumpeter, 1990). Elle s’envisage davantage comme une offre complémentaire qui prend de plus en plus d’importance et qui participe à redéfinir le paysage du loisir français. Ainsi, nous assistons aujourd’hui à un métissage des modes de pratiques, dont l’éventail s’étend de la forme hédoniste des sports traditionnels à la redéfinition compétitive des activités postmodernes.
6En slackline, les améliorations techniques et matérielles permettent aujourd’hui de diversifier les expériences et de multiplier les environnements de pratique, pour toucher un public de plus en plus large, du loisir à la compétition. La sangle se décline ainsi sous différentes appellations en fonction de certaines caractéristiques. Fréquemment utilisée dans les parcs à une cinquantaine de centimètres du sol, elle se nomme shortline lorsque la distance parcourue ne dépasse pas 20 mètres. À partir de cette maîtrise initiale, plusieurs types de pratiques sont possibles, dont les enjeux et les techniques corporelles sont bien différents. La longline s’entend pour les grandes distances, d’ordinaire à partir de 50 mètres et les highlines sont installées en hauteur, souvent au-delà de 20 mètres du sol. Il s’agit dans un cas de maintenir son action dans le temps présent pour « tenir » sur un long parcours et dans l’autre, de se maîtriser pour gérer « cette présence au vide », nous explique l’un d’entre eux (entretien du 11 juillet 2016, rendu anonyme). Il existe une discipline plus acrobatique, le trickline ou jumpline utilisant une sangle courte à fort pouvoir de renvoi dans le but d’y inclure des figures. Et à ces slacklines typiques s’ajoutent encore des variables permettant d’enrichir les expériences sensorielles. Parmi les plus connues, le rodeoline rappelle les activités traditionnelles de corde molle, dans les arts du cirque, avec l’utilisation d’une sangle détendue et le waterline, au-dessus d’un cours d’eau, perturbe les repères visuels.
7Nous considérons le succès récent du slackline autour de pratiques différentes comme une opportunité pour comprendre un peu plus ce qui peut se jouer dans la recherche de loisir actuel.
Questionnement
8La multiplication des modes de pratiques témoigne d’une volonté de répondre à des aspirations diversifiées. C’est pourquoi nous nous intéressons à ce qui peut mobiliser les pratiquants de slackline, activité d’équilibre de pleine nature. Jusqu’à présent, il n’existe pas un très grand nombre de recherches qui portent sur le slackline, particulièrement en sciences humaines et sociales. Les quelques travaux répertoriés à ce jour impliquent davantage les qualités d’équilibration sur la sangle (Volery, 2009). Celles-ci seraient améliorées après quatre semaines de travail (Dordevic et al., 2017), d’où l’idée d’inclure la slackline dans des programmes d’entraînement sportifs, à côté d’autres exercices (Donath et al., 2017). L’entraînement serait également bénéfique pour la stabilité de la cheville (Schaefer et al., 2017) et du genou (Pfusterschmied et al., 2013), ce qui permettrait de limiter le risque de blessures. Elle trouve ainsi une utilité dans des programmes de réadaptation (Gabel et al., 2015) mais aussi à l’école pour améliorer la concentration des élèves, la pratique nécessitant un effort attentionnel important (Rodenkirch, 2012). Ces références sont significatives de l’étude du slackline dans le champ scientifique, à savoir qu’elles sont souvent circonscrites aux caractéristiques mécaniques de l’objet mais ne nous renseignent pas sur les pratiquants. Certes, le slackline est une activité sollicitante sur le plan de l’équilibration, nécessitant une attention de tous les instants, mais nous aimerions comprendre ce que ses adeptes y recherchent précisément.
9C’est pourquoi nous avons élargi notre investigation au contexte de pratique, à l’environnement d’évolution. Nous nous sommes donc penchés sur les travaux relatifs aux activités de pleine nature, dans lesquelles le milieu constitue l’élément fondamental de la pratique. Les différentes études scientifiques parcourues nous renseignent sur une prise en compte variable de cet environnement. Il se limite à un travail sensoriel pour certains sportifs quand il peut représenter un engagement symbolique pour d’autres.
10Bien qu’il existe une sensibilité écologique et esthétique, la nature incarne avant tout un objet de pratique ludique pour les kayakistes de mer (Krieger & Ginelli, 2015). L’environnement représente également un mode d’expression libertaire pour les spéléologues (Schut, 2015), dépassant la seule motivation pour l’exploration, la protection de l’environnement ou encore l’opposition à l’institution sportive. Dans un autre registre, l’urbex (Lebreton, 2015) et le rooftopping (Andrieu & Chavaroche, 2017) sont de nouvelles pratiques qui témoignent d’un tourisme alternatif (Lynch, 2008) et illustrent une nouvelle manière d’habiter l’urbain. De façon plus spécifique encore, certaines études s’intéressent aux éléments naturels en jeu dans ces activités de nature. Pociello parle d’un rapport quasi fusionnel à l’élément, ce que confirme Patrick Valençant au sujet du ski extrême (1979). En escalade, la roche devient une continuation de soi (Éric de Léséluc, 1997). Par sa consistance, l’Eau est souvent citée comme élément de communion avec le sujet (Gisèle Lacroix & Olivier Bessy, 1994). Sayeux (2015) évoque encore une symbiose entre le corps du surfeur et l’océan. Et en apnée, Schirrer (2015) explique que l’immersion devient symbolique, que l’on soit dans une démarche de performance, de contemplation, ludique ou perceptive. La pratique en milieu naturel est aussi souvent médiée par un objet dont l’incorporation confère une harmonie entre le corps et l’élément. Cette « culture matérielle » (Level & Lesage, 2012) fait l’objet d’études dans divers sports, comme dans les immersions en scaphandriers autonomes (Rosselin 2015), en surf (Sayeux, 2015), en parachute (Breivik, 2010), en monopalme (Shirrer, 2015) ou encore en slackline (Chavaroche, 2017).
11Ainsi, les différents travaux portant sur les activités physiques de nature s’accordent sur la nécessaire adaptation au milieu d’évolution, aussi bien pour exceller que pour prendre du plaisir dans sa pratique. Et cette réussite peut amplifier le rapport à l’environnement, favorisant une recherche d’osmose et pouvant intensifier la portée symbolique de la pratique.
12Nous pouvons également nous appuyer sur les travaux de Corneloup (2016) qui, en analysant la dimension culturelle et sociale des grimpeurs, a réalisé une classification de différents styles en escalade (données sociodémographiques, sportives, usages sociaux et représentations). Inscrit dans une approche structuro-constructiviste, ce travail permet d’identifier et de mettre en perspective des styles de grimpe au regard des périodes historico-culturelles évoquées précédemment : traditionnelle, moderne et postmoderne. Cette approche stylistique nous semble intéressante car le slackline offre des modes de pratiques différents, dans des environnements multiples.
13Au regard de l’ensemble de ces connaissances, nous avons porté une attention particulière au milieu et au type de pratique dans notre étude. Face à cette diversité, nous avons cherché à comprendre ce qui pouvait mobiliser les slacklineurs, constituant une opportunité pour appréhender ce qui peut se jouer dans la recherche de loisirs actuels. L’offre ludo-sportive intéresse autant les politiques de la ville que les intervenants dans le domaine des activités physiques. Est-ce que les raisons sont à chercher uniquement du côté de l’exploit réalisé ? Quelle place occupe l’environnement de pratique, qu’il soit physique mais aussi social ? En effet, comment considérer l’impact du groupe dans ce défi individuel ? En somme, pour comprendre cet engouement, faut-il chercher des réponses auprès de la pratique ou des pratiquants ?
Méthode
14Pour comprendre cet engouement récent pour le slackline, nous avons d’abord réalisé un questionnaire exploratoire. Il nous a permis entre autres d’obtenir des informations sociodémographiques et d’interroger les raisons de la pratique, ce à quoi ils étaient sensibles. Nous l’avons soumis à l’ensemble des groupes de slackline présents sur les réseaux sociaux représentant le moyen de communication le plus utilisé par ces acteurs. Cependant, nous avons choisi de le faire renseigner par des personnes non débutantes afin d’obtenir des réponses perspicaces sur l’implication de ces pratiquants.
15Face aux réponses analysées, nous avons entrepris une démarche ethnographique afin de mieux appréhender le monde du slackline et approfondir certaines réponses. En effet, nous avons remarqué une mobilisation différente entre la découverte et la poursuite de l’activité. Et pour comprendre ce qui anime les slacklineurs sur le long terme, il m’a fallu entrer en contact avec eux. L’investigation de six festivals de slackline représentant les moments de regroupements les plus importants de la discipline et le suivi de six petits groupes de pratique un peu partout en France nous ont permis de produire un corpus de données. Nous verrons que ces aspirations, témoins de ces nouveaux usages des loisirs actuels, semblent dépasser la seule pratique physique pour s’inscrire dans un mode de vie.
Résultats
16Pour rendre compte de cette diversité de pratiquants, nous avons réalisé un premier questionnaire renseigné par 108 slacklineurs réguliers, c’est-à-dire ayant dépassé la découverte de l’activité. Un tiers est représenté par des femmes, 71 % a entre 20 et 30 ans et la majorité des pratiquants est située dans la région parisienne ainsi que dans le sud-est, des Alpes à la mer Méditerranée. Les deux tiers des sondés s’entraînent depuis plus de deux ans et la très grande majorité aime s’exercer en groupe, que ce soit en salle, dans des parcs ou pour des expéditions particulières, bien qu’ils avouent avoir besoin de travailler seuls à certains moments. Le passé sportif des pratiquants concerne pour la plupart l’escalade, les pratiques de glisse, les pratiques artistiques et 23 % avouent ne pas avoir eu d’autre loisir sportif depuis leur enfance. Ce dernier chiffre, non négligeable, interroge également sur l’offre sportive disponible et sur ce que les pratiquants recherchent à travers leur activité. Des résultats plus spécifiques nous renseignent d’ailleurs sur des enjeux différents entre la découverte de l’activité et la poursuite de l’exercice, sans pour autant nous aider à les caractériser. C’est donc un point que nous avons voulu éclaircir. Et cette enquête microsociologique confirme les résultats du questionnaire concernant une différence de mobilisation entre la découverte de l’activité et sa pratique sur le long terme. Ainsi, sa continuation dépendrait d’enjeux qui transcendent l’exercice pour s’ancrer dans des logiques plus globales de l’activité humaine. Nous en avons distingué trois, à savoir l’exploit (logique n° 1), le partage (logique n° 2) et l’environnement (logique n° 3). Et nous avons pu confirmer cette tendance en demandant à l’ensemble de l’échantillon (108) de renseigner un questionnaire de fin d’enquête.
17Après la maîtrise de leur équilibre sur une sangle courte (shortline), les pratiquants s’orientent vers un type de slackline particulier. L’éventail qu’offre l’activité est assez large pour toucher des envies différentes. Nous les retrouvons dans les lignes « imaginaire corporel » et « sensibilités » du tableau 1, qui représentent les thèmes les plus cités. Ainsi, dans ce défi de distance, les longlineurs recherchent un état quasi méditatif alors que les jumplineurs sont attirés par la maîtrise technique ou la performance. Il est plus difficile de caractériser les motivations des highlineurs, dont l’activité s’inscrit entre une forme moderne ou postmoderne de la pratique : car la recherche d’osmose et d’évasion sont autant citées que la volonté de se surpasser.
Le choix d’une pratique de slackline : découvrir et s’engager
Le choix d’une pratique de slackline : découvrir et s’engager
18Après une saison d’essai, les slacklineurs qui choisissent de continuer à pratiquer le font pour des raisons qui ne se limitent plus au type de slackline. Notre étude met clairement en avant le passage d’une mobilisation qui s’inscrit dans un type de pratique de slackline à une mobilisation qui s’ancre dans une recherche plus globale. D’après notre étude ethnographique, validée ensuite par un questionnaire de fin d’enquête, l’activité d’une très grande majorité de slacklineurs dépasse le type de pratique pour inclure des valeurs communes dominantes, nous permettant de les classer selon trois logiques (tableau 2). Il s’agit bien d’un modèle d’interprétation. Nous présentons ci-dessous ces trois logiques de manière distincte, bien que, dans la réalité et selon les moments, les individus peuvent circuler à l’interface de ces logiques. Si la recherche d’une performance, qu’elle soit artistique ou mesurable, est toujours mobilisatrice pour certains, d’autres sont plus sensibles à l’appartenance à un groupe quand une troisième partie des slacklineurs est plus attirée par le milieu d’évolution.
Le choix d’un mode de pratique de slackline : poursuivre son investissement
Le choix d’un mode de pratique de slackline : poursuivre son investissement
Logique 1 : L’exploit
19C’est ici la vision du sport moderne qui prime, celle de la performance, du mesurable, du record.
20Il n’est pas étonnant d’observer que la discipline la plus sportivisée, à savoir le jumpline, attire des individus plutôt compétiteurs. Nous observons effectivement dans les deux tableaux précédents que les jumplineurs débutent et s’engagent à plus long terme en ayant le même objectif, celui de l’amélioration de leur performance. Qui plus est, nombre d’entre eux ont eu un vécu dans une discipline artistique. Le jumpline s’apparente alors par moments à un sport fédéral avec un championnat dans lequel les productions sont jugées par des spécialistes à partir d’un code de performance dont les critères concernent la difficulté des figures, la diversité, le style mais aussi l’amplitude des rebonds. « La discipline commence à prendre de l’ampleur. Nous sommes vraiment rentrés dans une logique d’entraînement pour préparer le championnat », indique une de ces sportives (entretien du 7 octobre 2016, rendu anonyme).
21Mais la performance se lit également à travers la recherche de records mesurables. Actuellement celui de longline dépasse les mille mètres [4] et les highlines à plus de cent mètres de hauteur ou en haute montagne permettent de côtoyer les altitudes les plus célestes. La course aux records entre groupes de pratiquants s’organise souterrainement et se révèle le jour de l’événement filmé puis partagé, ce qui rend la compétition plus subtile et indirecte. En trois ans seulement, les records ont explosé, que ce soit dans les longueurs, les hauteurs ou les vitesses de traversées.
22Dans le même sens, la recherche artistique conduit à associer des pratiques pour réaliser des créations originales ou des exploits uniques. Les prestations des Flying Frenchies mêlent ainsi le slackline aux arts du cirque et à d’autres sports extrêmes. Nous leur devons par exemple l’idée de placer une sangle entre deux montgolfières.
23La réflexion esthétique stimule la créativité des acteurs. Nous pouvons citer la pratique sur une sangle enflammée mais aussi la mise en musique du slackline à travers les groupes qui jouent ensemble de leur instrument pendant leur déplacement ou encore l’utilisation de la slackline pour jouer du thérémine. L’orientation artistique de la discipline autour de mises en scène ou de chorégraphies, comme les prestations en duo par exemple, favorise son inscription dans le champ du spectacle vivant. Le slackline s’introduit dans le Cirque du Soleil, dans des clips vidéo des publicités et dans des émissions télévisuelles. Il faut dire que la performance d’Andy Lewis pendant une chanson de Madonna, lors de la mi-temps du Super Bowl de 2012, a constitué une vitrine exceptionnelle pour l’activité. Dans une discipline non codifiée, l’inédit et l’originalité transforment les prestations en performances. La diffusion mondialisée de ces exploits ou de ces créations artistiques via les réseaux sociaux renforce l’émulation et intensifie donc l’aspect compétitif de la discipline. Les pionniers du slackline français tentent de se démarquer du néo-pratiquant en créant de nouvelles techniques, et en relevant de nouveaux défis, qui se diffusent à l’instar des techniques du haut niveau du milieu fédéral, favorisant la créativité et donc le développement de la discipline. Nous pouvons prendre l’exemple de Théo Sanson, ancien recordman de longline qui s’oriente depuis vers des productions plus artistiques ou spectaculaires comme c’est le cas dans son travail mêlant le solo (sans équipement de sécurité à grande hauteur) et le blindline (déplacement en aveugle). La spectacularisation du slackline a sans doute rapproché la discipline de l’esprit compétitif des sports modernes en valorisant la comparaison des défis réalisés. Certains parlent de surmodernité (Balandier, 2004 ; Ferez, 2000) pour expliquer ce phénomène. Bien qu’éloignée des valeurs originelles du slackline, ludiques et axées sur les sensations, la recherche de performance est plus facilement admise car elle repose sur un engagement choisi, partagé et n’est pas imposée par une logique institutionnelle. Pourtant, « on s’entraîne comme des dingues, pire qu’en club ! […] Mais on est entre nous et on se motive les uns les autres », nous explique un longlineur (entretien du 29 juillet 2016, rendu anonyme) lors de nos entretiens. Un jumplineur ajoute : « On prend le temps qu’il faut. […] On fait tout ce qu’on peut pour s’aider à passer des figures […] ça renforce nos liens » (entretien du 31 juillet 2016, rendu anonyme).
Logique 2 : La communauté
24La deuxième catégorie rassemble des pratiquants qui font passer les possibilités de rassemblement en priorité par rapport au type de slackline installée. Sur un même espace sont visibles des sangles et des tensions différentes. Les envies de pratique sont diverses (longline, jumpline, shortline, rodeoline), le niveau est hétérogène mais ces individus cohabitent car le sens profond de leur activité gravite autour de l’expérience partagée. Ce qui traverse nos entretiens, c’est avant tout une nécessité de co-vivre ces expériences. « La slack, c’est aussi un prétexte pour se retrouver », précise un longlineur. Un autre qui a l’habitude de s’exercer dans des parcs déclare : « On ne sait jamais à l’avance combien on sera. Y a les piliers […] mais aussi des occasionnels et des nouveaux… C’est jamais fixé à l’avance. » Et une highlineuse se livre en ces mots : « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est découvrir de nouveaux spots […] et se dire qu’on va être plusieurs à vivre de pures sensations » (entretiens réalisés le 13 août 2016, rendus anonymes). Ainsi, les sorties proposées par les amis peuvent prendre le pas sur la pratique de prédilection, 58 % s’exerçant d’ailleurs dans plusieurs disciplines. Les adeptes du slackline défendent l’idée d’une activité ouverte à tous et bienveillante, comme en témoigne la diversité qui s’exprime sur un même territoire, aussi bien concernant la présence féminine que les catégories socioprofessionnelles ou encore les sensations recherchées. L’un des groupes que nous avons suivis, s’exerçant dans un parc de la banlieue parisienne, était composé de deux étudiants, une personne en situation de recherche d’emploi, un banquier, un cadre administratif, un ingénieur et un agent commercial. L’un d’entre eux expliquait ne pas trouver le moyen de se confronter à ses limites dans une société jugée trop aseptisée. Le slackline le lui permettait assez rapidement, sans pour autant prendre des risques démesurés. Pour un autre au contraire, c’est un moyen d’affrontement personnel qui l’aide à s’affirmer dans un métier jugé très stressant. « Je n’ai jamais été un grand sportif, […] Mais le slack, c’est génial. Il faut lutter contre soi pour ne pas chuter. T’as pas le droit à l’erreur. […] C’est une concentration de tous les instants. J’apprends à me maîtriser et ça me sert au boulot » (entretien réalisé le 14 août 2016). Et au-delà de leur intérêt personnel, tous m’ont avoué aimer vivre ces expériences ensemble, s’encourager, discuter, décompresser, changer d’air, partager ce que Portes appelle une « tranche de vie » (1999). C’est pourquoi ils se retrouvaient chaque jour à cette période estivale. Nous avons observé ce phénomène auprès de chacun des six groupes suivis, un peu partout en France [5]. Colombetti parle de « sense-making » (2014) pour définir ce qui pousse les êtres à agir, ce qui les engage, ce à quoi ils sont sensibles. Au-delà de la volonté de progresser sur la sangle, la conduite de ces slacklineurs est avant tout dictée par le plaisir de se retrouver, que ce soit pour une sortie le week-end ou après le travail. Les pratiquants deviennent pleinement acteurs de leur loisir et ce déplacement de responsabilité organisationnel les contraint à faire preuve de créativité pour s’exercer, que ce soit dans la recherche de spots, de techniques, d’installations, de protection des arbres, de formation, etc.
25Pourtant acteurs d’une activité individuelle exacerbant les ressentis, ces slacklineurs déclarent préférer les sites de regroupement potentiel aux jardins privés ou aux espaces naturels isolés qui deviennent alors des territoires ludiques où s’exprime une nouvelle sociabilité (Lebreton, 2008). Certains parlent de « ré-enchantement du monde » (Maffesoli, 2007) pour qualifier cet humanisme du présent, une manière d’exister ensemble, d’incarner un vivre ici et de valoriser le sensible. Nous assistons à des initiatives de plus en plus partagées autour de l’échange, dans une économie du savoir, comme c’est le cas lors des festivals de slackline. Organisés sur plusieurs jours, le festival Ardèche Slackline Meeting par exemple permet une valorisation territoriale, comme en atteste l’hébergement en camping éphémère ou l’utilisation de produits locaux, souvent bio, pour les repas. Les activités annexes autour de la nature et du bien-être sont très courantes. Ateliers de techniques somatiques, promenades pour découvrir la faune et la flore avoisinante, concerts de groupes régionaux et projection de films portant sur les activités de pleine nature… Cet esprit festif autour de la résurgence locale et traditionnelle représente une mise à distance avec les cultures modernes et postmodernes pour se référer à d’autres logiques, celles de la naturalité, de l’écologie corporelle (Andrieu, 2011) mais aussi de l’écologie relationnelle (Ingold, 2011). Les spots de slackline deviennent des territoires sociaux, des espaces structurés dans lesquels se jouent des relations humaines, s’appuyant sur la pratique sportive mais la dépassant. Il suffit de se référer au temps de présence, bien plus important que la somme des durées effectives de pratique. Installation du matériel, détente, jeux, écoute de musique, repas et autres activités annexes, autant d’échanges et d’occupations qui dépassent les deux tiers du temps de présence selon notre étude. En ce sens, nous pouvons parler de territoires sociaux, ces lieux prenant vie à travers leurs potentialités relationnelles.
Logique 3 : L’environnement
26Le besoin d’évasion reste caractéristique du slackline pour un noyau dur de pratiquants, provenant pour la majorité du monde de l’escalade. La réappropriation territoriale représente la troisième logique recensée chez ceux qui continuent à slackliner après quelques mois ou quelques années. En réponse à la domestication du monde et à son aménagement autour de constructions de plus en plus importantes ou de privatisation d’espaces, la fuite vers une nature sauvage donne l’occasion de son appropriation passagère. « La Highline permet de plonger dans la nature. Ça offre des points de vue incroyables c’est sûr… mais ça me fait surtout prendre conscience que je fais partie de ce lieu et qu’il fait partie de moi aussi. » Cette réappropriation territoriale atteint son paroxysme en se rapportant à un élément encore inaliénable, celui de l’air. La slackline matérialise effectivement cet espace vide entre deux points terriens. « Au-delà du défi de la longueur ou de la hauteur, on a vraiment l’impression que la traversée donne de la consistance à l’espace » (entretiens réalisés le 18 juillet 2017, rendus anonymes). Si la majorité des lignes est tendue dans les zones urbaines ou périurbaines favorisant ainsi la camaraderie (logique 2), certains plus aventureux s’engagent dans la découverte de territoires sauvages, repoussant les possibilités sensorielles de l’activité. D’ailleurs, ils pratiquent souvent d’autres activités aériennes comme le parapente, le parachutisme, le wingsuit ou l’escalade et peuvent même combiner les pratiques. Dean Potter fut à l’origine du baseline, association entre le highline et le base jump. Au lieu d’être équipé d’un baudrier, le pratiquant utilise un parachute, qui lui permettra de s’élancer de la sangle. Le swingline est un autre exemple d’incorporation d’un saut pendulaire au milieu de la traversée. L’expérience est alors augmentée par une immersion vertigineuse qui connecte le slacklineur à son intériorité, grâce à l’émotion ressentie, qu’elle soit angoissante ou euphorisante. Cette appropriation passagère d’un espace encore libre, celui du vide, rend compte également d’une écologisation du style de vie. Dans le même sens et de façon amplifiée, le spacenet éclate la linéarité de la slackline pour créer un nouveau territoire à investir entre plusieurs sangles filées à la manière d’une toile d’araignée. Cet espace central desservant plusieurs lignes permet de prolonger et donc de sublimer l’expérience vertigineuse. Sur cette surface de plusieurs mètres carrés, les pratiquants peuvent « se poser dans le vide », espace libre et insaisissable. Il en est de même avec l’installation de hamacs ou de tentes sur la sangle, reflétant un cohousing du loisir, une cohabitation éphémère qui favorise la connexion du pratiquant à l’élément aérien.
27D’après les réponses au questionnaire, 93 % des slacklineurs se disent sensibles à la cause écologique. L’usure des ressources naturelles accompagnée de prédictions inquiétantes suscite sans doute en retour un besoin d’harmonie environnementale. Les pratiques de nature deviennent un moyen de valoriser la relation que les individus entretiennent avec l’environnement et les éléments, soulignant cette volonté d’incorporation au monde. Cette recherche écologique se matérialise aussi à travers le corps, au sens merleau-pontien car il se retrouve en première ligne de cette révolution sensorielle. En réponse à la conquête et à la mesure qui ont pu caractériser les activités de nature durant la période moderne, émerge aujourd’hui un rapport à l’espace plus intime et un rapport au temps plus qualitatif. Les slacklineurs engagés dans cette logique entretiennent une relation à l’environnement plus contemplative que conquérante. Le milieu d’évolution n’est pas codifié comme ce peut être le cas en escalade. Il ne s’agit pas d’enchaîner les lignes, mais au contraire, de profiter, de se poser, de se retrouver en harmonie avec la nature, dans une logique esthétique et écologique.
28Nous assistons alors à une nouvelle sacralisation des espaces, où le milieu intérieur, centre des émotions, quête une osmose avec le milieu environnant. Par cette suspension dans l’air, par cette confrontation onirique avec le vide, le slacklineur fait corps avec la nature. Et l’épreuve de la chute immerge le slacklineur dans un espace plus authentique et plus intime (Petit, 1997). Elle est de courte durée pour des slacklineurs harnachés ou évoluant à quelques centimètres du sol mais ils décrivent la soudaineté de cette perte de contrôle comme révélatrice de sensations. L’un d’eux précise à ce sujet : « Quand je chute, j’ai le sentiment que je chute plus en moi que dans le vide […] dans aucune autre situation je ne peux vivre ça. » Un de ses camarades ajoutera : « Lorsque je suis très concentré, je peux me sentir chuter en moi… Et c’est ce décrochage qui fait que je tombe ensuite, réellement » (entretiens réalisés le 10 juillet 2018, rendus anonymes). La chute représente donc un approfondissement sensoriel dans lequel le sujet apprend à se re-connaître, comme en atteste un autre highlineur : « Je n’ai jamais trouvé une pratique comme celle-là. […] J’ai pu explorer toutes mes peurs […] et avec l’entraînement, j’ai appris à détendre mon corps, à détendre mon mental. […] Petit à petit, tout est devenu fluide. J’ai atteint un niveau de conscience et je peux l’affirmer, j’ai transformé ma peur en bonheur » (entretien réalisé le 3 octobre 2017, rendu anonyme).
Conclusion
29La diversification des modes de pratiques et des motivations conduit à l’utilisation d’espaces de plus en plus variés, soulignant cette dynamique territoriale des pratiques sportives (Augustin, Bourdeau & Ravenel, 2008). Le slackline, comme d’autres sports de nature qui s’urbanisent (Adamkiewicz, 2001), devient un enjeu pour les collectivités territoriales au regard de ces nouveaux ancrages spatiaux. Les politiques de la ville amorcent une réflexion dans ce sens pour concilier la sécurisation des lieux, le développement durable et la valorisation de leur patrimoine. Mais un dilemme se pose. Laisser-faire sans maîtriser ces nouvelles formes de pratiques ni leur impact social ou investir dans ce qui ne sera peut-être qu’un effet de mode ? Les sociologues qui se sont penchés sur la question comme Pociello (1995), Defrance (1998), Loret et Waser (2001), Bessy et Hillairet (2002), Corneloup et Mao (2002) considèrent que cette tendance devient un fait majeur du paysage des loisirs sportifs. Face à une pratique qui s’intensifie, une solution serait peut-être d’envisager des espaces dédiés ou des aménagements partiels.
30La pratique du slackline valorise aujourd’hui les expériences sensorielles multiples et la créativité contre la standardisation technique, la cohabitation de formes culturelles contre la hiérarchisation d’un modèle unique, les espaces publics et sauvages contre la propriété privée. Recherche d’exploit, logique de partage, valorisation de l’espace d’évolution… Ce sont ces trois logiques qui expliquent la poursuite de l’engagement des slacklineurs. Elles dépassent la pratique physique pour toucher au mode de vie. D’ailleurs, ces catégories représentent plutôt des dominantes et ne sont pas enclavées. Selon les jours, selon les sorties, certains peuvent être attirés par la performance (logique 1) et l’attachement à un environnement particulier (logique 3) n’est pas antinomique d’une recherche de partage (logique 2), bien au contraire. La construction de ce modèle met surtout en évidence le fait que les mobilisations ne se limitent plus à une pratique physique. À ce propos, Corneloup parle de transmodernité pour définir « une approche combinatoire permettant de dépasser les oppositions entre cultures et styles de pratique, de renforcer l’identité territoriale en fonction des orientations choisies, de mieux impliquer les populations locales et régionales autour d’un patrimoine partagé et d’inviter les publics à la marge (handicapés, itinérants, exclus, grands seniors, jeunes) à la pratique de ces activités » (2011). Créativité, vivre ensemble, re-sacralisation du corps et de l’espace, le slackline fait écho dans la vie des pratiquants à la recherche d’un équilibre pour soi, dans son rapport aux autres et au monde.
31Avec cette relation à l’air et au vide, le slackline participe à ces nouveaux loisirs vertigineux qui animent de plus en plus de monde par les émotions qu’il suscite (Andrieu, 2014). Dans ce sens, nous pouvons évoquer aussi le développement des nouveaux sports à toile comme le wingsuit, les hébergements insolites en hauteur comme ceux proposés en portaledge par exemple, ces tentes accrochables en paroi conçues à l’origine pour les grimpeurs, les visites sur des passerelles de verre à de hautes altitudes ou encore des loisirs verticaux comme le rooftopping. Pour mieux considérer ce qui fait sens, ce qui mobilise l’activité des pratiquants, l’intérêt porté aux symboles nous semble également important. Derrière ces disciplines se joue sans doute une résonance cosmique profondément ancrée et souvent même inconsciente car, comme l’expose Bachelard, « pour rêver profondément, il faut rêver avec des matières » (1942). De nombreux slacklineurs de notre étude témoignent de ce paradoxe qui existe à vouloir marcher dans le vide, objectivant une filiation entre réel et imaginaire. Lors d’un entretien, un highlineur expliquait ressentir une dissociation entre son corps « qui doit avancer » et la prise de conscience du caractère « anormal » de cette situation, nécessitant une « gestion de soi » permanente. Cette sensibilité guide en partie leur pratique également, une sorte de rêverie bachelardienne qui les connecte à la nature. Analyser les enjeux qui poussent à s’investir dans une pratique physique apporte un éclairage sur la relation de l’homme à la société tout comme il pourrait interroger les intervenants en milieu associatif, sportif et scolaire, aussi bien dans leur choix de pratiques physiques que dans la manière de les aborder.
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Mots-clés éditeurs : communauté, environnement, exploit, loisirs, Slackline
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Date de mise en ligne : 09/11/2018
https://doi.org/10.3917/sta.121.0077