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Article de revue

Pour une conception linguistique des apprentissages en EPS. Mais à quel jeu jouent nos élèves ?

Pages 61 à 75

Citer cet article


  • Louis, F.
(2013). Pour une conception linguistique des apprentissages en EPS. Mais à quel jeu jouent nos élèves ? Staps, 100(2), 61-75. https://doi.org/10.3917/sta.100.0061.

  • Louis, Fabrice.
« Pour une conception linguistique des apprentissages en EPS. Mais à quel jeu jouent nos élèves ? ». Staps, 2013/2 n° 100, 2013. p.61-75. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2013-2-page-61?lang=fr.

  • LOUIS, Fabrice,
2013. Pour une conception linguistique des apprentissages en EPS. Mais à quel jeu jouent nos élèves ? Staps, 2013/2 n° 100, p.61-75. DOI : 10.3917/sta.100.0061. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2013-2-page-61?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.100.0061


Introduction

1Pour améliorer la capacité des enseignants à transformer leurs élèves, l’EPS peut investir deux dimensions de l’éducation : l’apprentissage d’une langue et l’exercice de la citoyenneté par le partage du sens des règles. Nul ne s’étonnera de l’importance qu’on peut accorder à l’aspect linguistique des apprentissages en EPS car le « langage du corps » et la communication sont deux axes du travail des enseignants. Il faut cependant se souvenir que le langage ne se réduit pas à la mémorisation des règles grammaticales ni à la connaissance d’un lexique.

2Pour comprendre ce que la perspective linguistique que nous adoptons dans cet article peut amener à l’EPS, il est nécessaire de ne pas restreindre l’étude du langage à la seule approche sémantique.

3C’est la dimension pragmatique qui permet de rompre avec l’idée que le langage vise avant tout à dire des choses vraies. Au milieu du vingtième siècle, Austin et Wittgenstein ont souligné, chacun à leur manière, le fait que le discours permet d’accomplir des actions et pas seulement de décrire le monde.

4Il reste à admettre que la réciproque est vraie, que les actions ne sont pas des éléments isolés mais qu’elles sont organisées en jeux de langage. C’est à cette condition que nous percevrons comment le langage n’est pas une pratique humaine coupée des actions considérées habituellement comme non langagières. La perspective dans laquelle s’inscrit alors cet article est bien décrite par Sensevy (2011, p. 35) : « Comprendre une pratique, pouvoir en donner une description pertinente […], c’est pouvoir la situer dans une forme de vie au sein de laquelle elle prend place, et c’est pouvoir élucider le jeu auquel jouent les agents dans cette forme de vie. Phrases (phrases linguistiques ou phrases d’action), jeux de langage et formes de vie sont emboîtés, et c’est en raison de cet emboîtement qu’on peut comprendre la pratique… »

5Pour imaginer la portée de cette conception linguistique, il faut se souvenir de toutes les propositions qui, depuis Parlebas en 1967 dans la revue EPS, ont placé l’élève au centre des préoccupations dans l’idée de réaliser ce que l’auteur appelait alors « une révolution copernicienne ». Ce point de vue aboutit parfois à des conceptions de l’EPS centrées sur le vécu de l’élève ou sur son corps. La perspective différente que nous adoptons place le sens des actions au cœur de l’enseignement, véritable moyen de créer un nouveau jeu de langage au sein d’une activité physique sportive ou artistique. Il s’agit de résister à une tendance forte de nos sociétés, celle qui consiste à adopter une vision égocentrée des formes d’acculturation.

6L’EPS peut apporter sa pierre à l’édifice d’une société composée de citoyens plus responsables en fondant ses apprentissages sur le partage d’un langage d’actions communes et efficaces. Il ne s’agit pas de nier l’importance de la dimension subjective de l’expérience corporelle mais d’augmenter la dimension intersubjective, sociale, de ce qui organise la personnalité de tout sujet. C’est cette dimension de la personnalité qui s’affirme lorsque l’agent perçoit les règles fondatrices de toute action sociale non pas comme des contraintes mais comme des moyens d’être créatif et d’être compris des autres. Comment ? En tenant compte de la remarque essentielle de Wittgenstein (2009, p. 274) : « Un jeu, un langage, une règle sont des institutions. » Il est donc nécessaire de mettre au jour la dimension institutionnelle des jeux de langage acquis en EPS.

1 – Dimension institutionnelle, sémantique et pragmatique du langage

1.1 – La promesse et l’engagement dans l’apprentissage

7Il y a une difficulté conceptuelle propre à la notion d’« engagement dans l’apprentissage d’une activité à l’école ». Car cette notion d’engagement implique celle d’un lien fort entre trois entités au statut ontologique différent : l’élève et le maître d’une part, le contenu objectif de l’apprentissage d’autre part. Comment appréhender conceptuellement, non pas l’apprentissage d’un geste (il s’agirait là d’une étude scientifique), mais la capacité à reconnaître l’objectivité du contenu de l’apprentissage ? Reinach (2004), dès le début du vingtième siècle, a ouvert la voie d’une théorie des « actes de langage » en essayant d’identifier l’origine de l’objectivité du droit. Il a considéré que la réalité des actes juridiques provient d’une modification du monde social dont le type (ou la matrice si on préfère ce terme) est donné par l’acte social qui consiste à faire une promesse. Si la promesse n’est pas qu’une simple déclaration d’intention du locuteur, si elle ne se limite pas au seul champ de la subjectivité et de l’expression, c’est parce qu’elle est un acte qui ne peut être réalisé en solitaire. Ce n’est pas la force de la volonté du sujet (comme dans une épreuve physique) qui lui permet de tenir une promesse, c’est l’acte accompli en promettant. Cet acte n’existe que par la reconnaissance d’un engagement (vis-à-vis de l’interlocuteur) sur un point d’accord entre les deux protagonistes liés par la promesse.

8La valeur de l’EPS ne réside donc pas seulement dans l’exercice physique pris comme une épreuve individuelle mais dans le fait que l’engagement dans l’apprentissage d’actions nouvelles constitue pour l’élève la construction de réalités d’un ordre assez nouveau pour un enfant : celle des réalités déontiques. Ces réalités déontiques ne peuvent exister (et par la suite le langage lié aux réalités déontiques ne peut avoir de sens) si l’ensemble des actions communes aux élèves qui doivent s’engager dans une transformation comportementale ne constitue pas un point d’accord commun aux élèves et aux enseignants, c’est-à-dire une réalité objective.

9Or de la même manière qu’on peut commettre l’erreur de croire que le sens d’une phrase est défini par ses mots en oubliant que c’est l’usage et le contexte qui permettent de se mettre d’accord sur le sens de ce qui est énoncé, on peut commettre l’erreur de croire que l’engagement de l’élève en EPS porte sur les gestes à réaliser physiquement et que ces gestes sont, pour ainsi dire, réalisables pour eux-mêmes, indépendamment d’un contexte qui leur donne un sens. C’est oublier la dimension langagière de l’action.

10L’imbrication de nos actes les plus communs et du langage est soulignée par Wittgenstein (2000) dans une métaphore géométrique : « Mes paroles sont parallèles à mes actes, les siennes aux siens. »

11C’est là le problème essentiel de l’éducation : comment faire en sorte que les droites parallèles de l’éducateur soient parallèles aux droites parallèles de l’élève, de manière à ce qu’ils puissent s’accorder sur le contenu objectif d’apprentissage. Cet accord est un préalable à l’existence de toute nouvelle réalité déontique. On ne peut pas exiger de l’apprenant de faire quelque chose qui n’existe pas encore objectivement pour lui.

1.2 – Dimension langagière de l’action et jeu de langage en EPS

12De fait, l’existence d’un langage implique aussi que tous les usagers du langage partagent un ensemble d’actions ou, selon l’expression consacrée par Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques (2004, p. 359), une « forme de vie ».

13Une des spécificités de l’EPS réside donc dans la possibilité qu’ont les enseignants d’élaborer avec les élèves une « forme de vie », faite d’actions adaptées à une pratique physique, qui s’apparente à l’apprentissage d’un nouveau « jeu de langage ». « L’expression “jeu de langage” doit indiquer ici que parler un langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie » (Wittgenstein, 2004, p. 23). Par exemple, ce que l’enseignant dit aux élèves à propos de démarquage en sports collectifs n’a pas grand sens tant qu’un ensemble d’actions communes dans lequel les élèves peuvent s’engager n’est pas identifié et réalisé par tous pour accéder plus facilement à la cible. Ne pas comprendre cet aspect relationnel et pragmatique des réalités linguistiques en EPS équivaut à confondre les impossibilités physiologiques qui expliquent la difficulté de certains élèves avec les impossibilités sémantiques qui organisent l’échec d’autres élèves. Vous ne pouvez pas empêcher une personne qui a soif de penser à boire mais vous pouvez organiser le monde de telle sorte qu’il soit impossible sémantiquement à un élève de faire autre chose que de tirer (et non pas faire une passe qui n’a aucun intérêt) lorsqu’il est seul face à la cible. La création d’impossibilité sémantique tient, non pas à une réalité du monde tel qu’il est, mais tel qu’il se présente aux agents. En d’autres termes, ce type d’impossibilité existe en vertu des propriétés intentionnelles de nos actions. Vous pouvez physiquement empêcher le maire de prononcer « je vous marie » devant deux fiancés mais vous ne pouvez rien contre le fait qu’en prononçant ces mots, ces mots font ce qu’ils disent : ils marient les deux fiancés. L’impossibilité d’empêcher le mariage une fois les mots prononcés constitue une impossibilité due à l’aspect illocutoire de l’acte de langage du maire : en prononçant la phrase tant attendue, il engage de manière relationnelle les deux fiancés. Il s’agit là d’une réalité objective créée en faisant un acte de langage. Nos actions en apparence non langagières peuvent revêtir également des propriétés de cette sorte : ainsi, en tirant dans un poteau des cages de handball, un élève peut très bien marquer son engagement dans le processus d’apprentissage. Il reconnaît par cette action le contenu objectif de l’enseignement de son professeur et montre qu’il est investi dans une relation sociale.

14Or il s’avère qu’on peut produire un monde de réalités sociales où la plupart de nos actions sont dénuées de cet aspect illocutoire. En faisant une action, nous pouvons fort bien ne rien faire de plus que ce que nous avons fait. Je peux faire la vaisselle, faire du vélo, siffler sous la douche. Nous ne faisons ainsi rien de plus que ce que nous faisons physiquement. La dimension intentionnelle de l’acte est alors réduite au minimum.

15Il est hélas possible de construire des relations avec les élèves qui les incitent à prendre l’apprentissage en EPS pour une simple activité physique. Il suffit que les élèves soient incapables d’identifier le contenu objectif de ce qu’ils ont à apprendre pour réduire leur engagement à celui d’une activité physique quelconque. Un symptôme de cet état de la relation à l’apprentissage est constitué par l’expression « je n’y arrive pas ! », alors que l’élève n’a essayé qu’une fois et bien souvent sans avoir cherché à faire ce qu’il devait faire pour progresser. Un petit jeu peut modifier en profondeur la capacité des élèves à s’engager sur un contenu objectif d’apprentissage en construisant un mode relationnel particulier dans leurs interactions. Ce jeu s’appelle « Je dis ce que je vais faire et ensuite je fais ce que j’ai dit ». Ce jeu se joue au minimum à deux, par exemple au tennis de table, lorsque deux partenaires décident de réviser un point particulier des apprentissages du cycle. L’enseignant passe au milieu des tables et doit découvrir (en observant brièvement les échanges de balles) la nature de l’apprentissage visé par les actions des élèves.

16Mais pour comprendre complètement ce que les élèves font en agissant, à quel jeu ils jouent, il est nécessaire de ne pas s’arrêter à la connaissance des règles du jeu, à l’étude de ce qui est dit ou fait en réalisant des gestes. Nous devons être en mesure de constituer une analyse des faits institutionnels se produisant en EPS.

1.3 – La dimension institutionnelle du langage

17Il existe des faits institutionnels nouveaux qui sont produits par l’apprentissage des jeux de langage en EPS. Ces faits institutionnels donnent du sens à une action dans le cadre d’un jeu de langage nouveau défini par l’enseignant et par la pratique des élèves. Ces faits institutionnels sont de deux ordres et ils doivent se produire dans le cadre de la leçon d’EPS pour que le contenu d’enseignement soit concrètement mis en œuvre.

18Les deux sens du fait institutionnel sont décrits ainsi par Gnassounou (2007, p. 237-238) : au sens 1 : « Est fait institutionnel un fait dont la description nous oblige à poser l’existence d’une relation interne (logique) entre des statuts complémentaires portés par deux individus (au moins) qui se trouvent dès lors dans une relation dite “sociale” » ; au sens 2 : « Est fait institutionnel un fait dont la description implique l’attribution d’une représentation à un sujet, représentation qu’il ne peut avoir si d’autres ne l’ont pas ou ne l’ont pas eue ».

19Le fait institutionnel (au sens premier) peut se produire en EPS. En effet, si un apprentissage a vraiment lieu, alors il m’apparaît nécessaire de décrire la relation entre l’élève et l’enseignant comme étant de nature complémentaire. Le cœur de cette relation est extrêmement simple et peut être appréhendé par ce petit dialogue : L’enseignant : « Voici ce que nous allons appeler jouer au handball cette année. » Et s’ensuit une suite de situations, d’exercices, de définitions, de matchs, de démonstrations. Puis l’élève, à la fin du cycle d’apprentissage, dit à l’enseignant : « Voici donc comment nous devions jouer au handball cette année ! »

20La relation n’est pas définie par la qualité des situations mais par le fait que l’élève en faisant ce qui lui est demandé réussit l’essentiel : jouer au handball (bien ou mal, peu importe) comme l’enseignant le propose.

21Le fait institutionnel, au sens deux, peut également se produire.

22Correctement mis en œuvre, le contenu d’enseignement assure n’importe quel élève d’être compris par les autres lorsqu’il joue par exemple au handball. Ceci signifie que tout élève ayant assimilé ce contenu reconnaît comme une évidence le reflet de ses propres actions chez les autres. J’utilise à dessein le terme de « reconnaître » et non pas simplement de « voir » car je veux insister sur le fait que cette reconnaissance est un acte de langage : cette reconnaissance ne peut avoir lieu que si tous les élèves ont en commun une certaine forme d’actions. Cette forme commune est instituée par l’enseignant en instaurant une mesure-étalon pour actions de handball. Cette mesure-étalon n’est pas une forme physique d’un geste qui serait le patron idéal pour toutes les actions, elle ne concerne pas quelque chose qu’il faudrait voir comme on voit le détail physique d’un objet. Elle doit être plutôt perçue comme un moyen de comprendre le sens de ce qui est fait. Lorsque l’élève a acquis cette capacité d’utiliser la mesure-étalon, il ne peut imaginer faire autre chose que ce qu’il fait dans un certain contexte, un peu comme on ne peut imaginer dire autre chose que : « Ah bon ? Pourquoi ? », lorsqu’une personne dit quelque chose qui nous surprend.

23La question « Pourquoi ? » s’impose d’elle-même, non pas causalement mais formellement pourrait-on dire. Car c’est la forme de notre langage ordinaire qui est en jeu dans ce fait de langage. Et cette forme existe parce que nous partageons ensemble un certain fonds commun d’actions ou de réactions que nous ne mettons jamais en question.

24C’est cette forme d’actions communes que doit instituer par la pratique physique l’enseignant en EPS.

25Correctement mis en œuvre le contenu d’enseignement qui assure ce type d’apprentissage me semble bien assurer l’existence d’un fait institutionnel au sens deux, c’est-à-dire un fait dont la description implique l’attribution d’une représentation à un sujet, représentation qu’il ne peut avoir si d’autres ne l’ont pas ou ne l’ont pas eue.

26Ce fait est à mon sens nécessaire pour élaborer un nouveau jeu de langage. Or c’est à ce genre de défi que les enseignants sont confrontés lorsqu’ils veulent enseigner à des débutants à jouer au handball. Le contenu d’enseignement doit permettre de donner du sens à la question : « À quel jeu jouent nos élèves lorsqu’ils jouent au handball ? ».

27Nous devons adopter une méthode d’investigation des apprentissages en EPS qui permette d’identifier les contenus de notre enseignement. La méthode sera celle de l’anthropologie.

2 – L’anthropologie comme didactique des jeux de langage en EPS

28En didactique, il s’agit plus précisément d’« une thèse épistémologique étroitement associée au paradoxe de la règle chez Wittgenstein et à celui de la dévolution chez Brousseau ».

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« Cette position commune à Brousseau et à Wittgenstein marque la dimension anthropologique de la manière dont l’un et l’autre examinent les conditions susceptibles de montrer ce qui ne peut être dit, et de décrire les conditions de la genèse d’une pratique par et dans laquelle les mots, les savoirs prennent leurs sens »
(Sarrazy, 2005, p. 377)

30Pour appliquer cette thèse dans le cadre des jeux de langage en EPS, imaginez qu’on vous plonge brutalement au milieu d’une des dernières tribus amazoniennes encore coupées de notre modernisme. La méthode anthropologique employée doit permettre d’identifier les conditions dans lesquelles vous allez vous approprier les jeux de langage des sujets de la tribu. Pour cela, il convient de décrire correctement à la fois vos formes de vie usuelles et celles qui animent la tribu. Ainsi écrit Wittgenstein (1994, p. 629) :

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« Comment pourrait-on décrire la façon dont les hommes agissent ? Comment sinon en montrant la façon dont les actions des hommes, dans leur diversité, empiètent les unes sur les autres en une sorte de grouillement. L’arrière-plan par rapport auquel l’action est vue, ce n’est pas ce qu’un individu est en train de faire, c’est cet ensemble grouillant ; c’est lui qui détermine notre jugement, nos comportements et nos réactions. »

32On peut identifier trois jeux de langage à décrire pour comprendre les conditions de la genèse d’une pratique dans le cadre d’un apprentissage en EPS.

33Le premier jeu de langage est celui que pratiquent ceux qui ont déjà la compétence requise pour jouer.

34Le second jeu de langage est celui des débutants qui commencent à pratiquer. Pour comprendre ce jeu de langage, il est nécessaire de décrire l’arrière-plan d’actions sur fond duquel chacun des comportements du débutant prend un sens pour un observateur. Cet arrière-plan peut être parfois perçu comme l’habitus résultant de « l’institution du social dans le corps » (Bourdieu & Wacquant, 1992). Plus simplement, on considérera que nos actions usuelles constituent les ressources de base pour donner du sens aux situations nouvelles dans lesquelles le débutant se retrouve en commençant à pratiquer un jeu de langage. L’idée ici est de concevoir l’apprentissage d’une activité physique sportive ou artistique autrement que par l’ensemble des gestes techniques à maîtriser en comprenant notre pratique comme un recyclage de nos acquisitions culturelles antérieures.

35Le troisième jeu de langage est celui qui institue un ensemble d’actions disparates en un véritable jeu de langage partagé par tous les élèves sous la responsabilité de l’enseignant. Il s’agit du jeu didactique pouvant être reconnu en décrivant le contrat didactique « qui, à chaque instant, précise les positions réciproques des participants au sujet de la tâche et précise la signification profonde de l’action en cours, de la formulation ou des explications fournies » (Brousseau, 2009, p. 35). Ce jeu de langage n’est pas identifié tant que n’apparaît pas clairement la manière dont l’enseignant « calibre » sa relation avec les élèves. L’enseignant peut, par exemple, déclarer fonder son apprentissage sur un ensemble de consignes qu’il prescrit comme des règles de conduite à tenir et ne pas mettre en œuvre tout le jeu didactique nécessaire pour que les consignes données soient perçues comme des règles de conduite à suivre.

36Au cours de cet article, nous invitons donc le lecteur à percevoir les difficultés de l’enseignement en EPS comme des problèmes liés au fait que le sens de nos actions est institué socialement et que cette institutionnalisation agit à la fois comme une ressource et comme une contrainte car elle opère un tri entre ce qui a du sens et ce qui n’en a pas pour le pratiquant d’une activité physique sportive ou artistique. En d’autres termes, ce que peut construire l’enseignant en EPS et ce à quoi il est confronté, ce sont les « représentations communes » que Descombes (1996, p. 294) décrit ainsi :

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« Ces représentations communes ne sont pas des points communs qu’on découvrirait en regardant dans les têtes. Ce sont des significations communes qui sont non seulement publiques mais aussi sociales. Elles ne sont pas identiques par une sorte de coïncidence (qu’on pourrait expliquer par la similitude des conditions de vie et d’expérience). Elles sont inculquées aux individus de manière à rendre possibles de la part de chacun d’eux des conduites coordonnées et intelligibles du point de vue du groupe. »

38Dans la suite de notre article, nous nous attachons à identifier le jeu de langage des pratiquants qui débutent et à comprendre le type de conséquences que cela induit sur notre vision de l’EPS.

3 – Quel type de compétences peut-on apprendre en EPS dans une perspective anthropologique et linguistique ?

39Clarifions d’abord le concept de compétence linguistique. Selon Delignières et Garsault, la compétence linguistique « est ce qui va permettre au sujet de produire un nombre potentiellement infini de phrases, adaptées à n’importe quel type de situation, afin de satisfaire ses besoins de communication ». Cette compétence constitue « une grammaire implicite qui sous-tend la création sans cesse renouvelée, faite de routines et d’improvisation, qu’est l’usage effectif de la langue dans des situations concrètes » (2005, p. 115). Cette vision de la compétence linguistique est une version adaptée au langage parlé ou écrit. On doit cependant étendre la définition donnée par les deux auteurs à l’ensemble des actions parce que toute action ayant un sens constitue déjà un acte de langage.

40Une des finalités de l’EPS est justement d’apprendre à percevoir les actions spécifiques aux activités physiques sportives ou artistiques comme des actes de langage. Or un des obstacles majeurs qui se dressent sur la route de cet apprentissage provient du fait que la compétence linguistique possède deux visages. Cette compétence fonctionne comme une ressource pour l’élève qui doit agir mais elle peut également constituer un obstacle car elle provoque parfois une compréhension des situations qui rend l’action de l’élève inadaptée dans le contexte où elle a lieu.

41Baruk (2008) fournit un exemple particulièrement éclairant du fonctionnement de la compétence linguistique comme contrainte dans le cadre des mathématiques. À la question : « Combien fait le double de quatre ? », un enfant a répondu : « Cinq ». On pourrait aisément penser que la raison de cette erreur vient d’un manque de travail de l’élève qui n’a pas suffisamment appris sa leçon. Mais s’il est juste de dire qu’il a mal appris sa leçon, il n’en reste pas moins qu’il est nécessaire d’en comprendre la raison parce qu’elle ne se réduit pas à une simple paresse de l’enfant. En effet, il apparaît que cette raison s’apparente dans ce cas à une mauvaise utilisation de sa compétence linguistique. Car lorsqu’on l’interroge avec plus de précision, on comprend qu’il assimile la question « Combien fait le double de quatre ? » à une question portant sur une situation où un cycliste double un autre cycliste dans une course. L’élève en utilisant le mot « double » de la même manière en mathématiques que dans une situation où une personne en dépasse une autre, il n’est guère étonnant qu’il n’arrive pas à mémoriser la table des doubles.

42Il semble qu’une même cause d’échec existe en EPS et produise un certain nombre de résistances dans les apprentissages moteurs. Ce phénomène peut être perçu comme une sorte de « lapsus moteur » (Louis, 2005). En effet, l’élève est victime d’une ressemblance : une situation vécue dans sa pratique sportive lui apparaît analogue (sur un plan moteur) à une situation de la vie quotidienne et, de ce fait, l’élève ne peut s’empêcher de se comporter de manière inefficace dans la situation de pratique sportive parce que cette forme de motricité s’avère justement efficace dans la vie quotidienne. Ainsi, « jouer au volley » peut s’avérer analogue à « repousser violemment des deux mains » dès que le ballon s’approche, « sauter en hauteur » peut être équivalent à « se jeter de l’autre côté de l’obstacle », « servir au badminton » peut être semblable à « pousser vers le haut un objet avec sa main »… La motricité spécifique aux APS est donc en compétition avec la motricité usuelle.

43Nous avons fixé un objectif pour guider l’élaboration de nos contenus d’enseignement : « donner un fonds commun d’actions propres aux APS » pour que les élèves comprennent « à quel jeu ils jouent ». Et nous venons d’identifier un des obstacles, « le lapsus moteur », qui se dresse sur le chemin de l’apprentissage de cette nouvelle « forme de vie ».

44Le lecteur peut douter de l’idée selon laquelle il y aurait une différence forte entre le comportement qui consiste à agir d’une manière usuelle et celle qui consiste à agir de manière spécifiquement adaptée à une pratique sportive. Or que penserait-on d’une personne qui dévierait les objets comme au volley au lieu de les saisir pour les donner à quelqu’un, ou d’une autre qui jetterait des regards à gauche et à droite systématiquement pour prendre de l’information lorsqu’elle marche sur un trottoir, ou bien encore qui déploierait sans cesse une débauche d’énergie maximale pour se déplacer ? Nos actions sportives sont étrangères à bien des égards au type de nos actions usuelles. Mais en quoi les « lapsus moteurs » seraient-ils symptomatiques d’une différence de jeux de langage ? Sans entrer dans le détail de la conception wittgensteinienne sur le langage, souvenons-nous de ce que soulignait l’auteur des Recherches philosophiques (2004, II, Xi, p. 316) : « Ce qui doit être accepté, le donné, pourrait-on dire, ce sont des formes de vie. » Ce donné, c’est ce dont nous nous imprégnons au cours de notre éducation, ce qui nous permet de nous comprendre lorsque nous demandons par exemple à notre interlocuteur de « faire au mieux ». Qu’est-ce que veut dire « agir au mieux » lorsque nous mettons la table, lorsque nous tirons un penalty ou bien lorsque nous apprenons à tirer un penalty ? Est-ce que le sens de cette expression est le même ? Qu’est-ce qui donne du sens à cette expression ? Est-ce que « le donné », « l’évidence » qui nous permet d’agir immédiatement (sans calculs, sans questionnement), est-ce que l’imprégnation culturelle qui oriente la plupart de nos actions est la même dans toutes ces situations ? Certainement pas. Mais comment changeons-nous le socle de nos « évidences » pour agir de manière efficace dans un environnement régi par les valeurs de l’éducation par le sport et non plus par les valeurs de notre vie quotidienne ?

45Pour répondre à cette question, il nous est nécessaire de rechercher ce qui oriente les actions de certains apprenants vers leurs actions quotidiennes plutôt que vers le comportement qui est efficace dans l’activité sportive pratiquée.

4 – La dynamique des jeux de langage en EPS et les résistances à l’apprentissage

46Pour simplifier conceptuellement l’enquête on peut alors faire appel à la notion d’habitude. Mais cette réponse masque l’essentiel de l’explication, explication qui doit être scindée en deux parties. La première partie est issue du champ d’étude des linguistes.

4.1 – La théorie du prototype

47La psycholinguiste Roesch (1978) utilise la notion de « ressemblance familiale » propre aux jeux chez Wittgenstein (2004, p. 66) pour renouveler les catégories lexicales. Selon sa « théorie du prototype », certains membres d’une catégorie sont plus représentatifs que d’autres. Par exemple, parmi les oiseaux, le moineau vient plus souvent à l’esprit que le pingouin. Une chaise est plus souvent citée qu’une table de nuit. Le prototype est donc le meilleur exemplaire d’une catégorie lexicale dans une communauté linguistique donnée. L’idée est d’étendre cette notion de prototype au domaine de l’action en considérant que certaines actions et certaines situations, ayant un air de famille entre elles pour une certaine catégorie d’agents, forment une catégorie exprimant la façon de jouer de certains élèves. Ainsi, chacune de ces catégories a un prototype prégnant d’actions et de situations pour chacun des élèves appartenant à la même catégorie. Pour répondre à la question posée dans le titre de cet article (« Mais à quel jeu jouent nos élèves ? »), il serait donc nécessaire de découvrir le prototype d’actions utilisé pour jouer. La classification des jeux, dans cette perspective, ne se fait donc plus en fonction d’une logique interne ou d’une définition exhaustive de l’activité, elle est effective lorsqu’on a réussi à mettre en évidence les prototypes d’actions utilisés par les différentes catégories d’élèves qui jouent. On peut donc se demander : « Mais quel prototype d’action est le plus souvent utilisé en badminton ? » Imaginez alors un enfant en train de servir : que fait-il ? Voyez : en phase de préparation, le tamis de la raquette est placé juste sous le volant tenu à hauteur de hanche par l’autre main. Observez maintenant comment la main tenant la raquette va juste effectuer un petit mouvement de bas en haut sous le volant maintenu bloqué haut dans l’autre main. Le prototype est lié ici à l’intention de faire passer le volant au-dessus du filet.

48Cette conception du prototype permet de comprendre que les problèmes rencontrés dans une activité physique sont transversaux. En effet, l’apprentissage se construit en recyclant de manière pratiquement identique une action utilisée dans la vie quotidienne dans des activités physiques pourtant différentes : l’action « pousser un objet ou une porte » dans la vie quotidienne peut être recyclée en une action dans les activités physiques et sportives : « servir au volley », « faire un dégagement haut en badminton », « faire un service au tennis de table » ou encore « faire un dribble en basket ou en handball ». D’un tel élève agissant ainsi, nous pourrions dire que, dans une certaine catégorie de situations, il fait partie de la catégorie des « pousseurs ».

49Pourquoi l’action prototype est-elle aussi fréquemment utilisée et, si cette action est aussi prégnante, comment l’apprentissage est-il possible ? Pour répondre à ces questions, nous avons besoin de découvrir un second principe intervenant dans la dynamique des jeux de langage.

4.2 – Le principe de pertinence

50Revenons un instant aux caractéristiques du langage ordinaire. Il est bien connu que la structure linguistique d’un énoncé ne détermine que partiellement son interprétation. Il en va de même pour n’importe quelle situation d’apprentissage : aussi clairement définie soit-elle par l’enseignant, elle conserve une part d’indétermination qui permet à chacun des élèves d’interpréter la situation selon son vécu. Sperber et Wilson estiment que « le principe de pertinence » permet de résoudre cette sous-détermination (1992, p. 230). Une partie de leur argumentation est nécessaire pour comprendre comment la fréquence d’utilisation de l’action prototype peut être renforcée, accentuant ainsi les résistances à l’apprentissage.

51Examinons auparavant ce principe de pertinence mis en avant par les deux auteurs. Qu’est-ce que la pertinence ?

52Le traitement de l’information par les êtres humains leur demande un certain effort mental et produit en eux un certain effet cognitif… On peut caractériser une notion comparative de pertinence à partir des notions d’effet et d’effort de la façon suivante :

  1. Toutes choses étant égales par ailleurs, plus grand est l’effet cognitif produit par le traitement d’une information donnée, plus grande sera la pertinence de cette information pour l’individu qui l’a traitée.
  2. Toutes choses étant égales par ailleurs, plus grand est l’effort requis par le traitement d’une information donnée, moins grande sera la pertinence de cette information pour l’individu qui l’a traitée.
Nous soutenons que les êtres humains cherchent automatiquement, dans toutes leurs activités cognitives, à obtenir la pertinence la plus grande, c’est-à-dire l’effet cognitif le plus grand pour l’effort de traitement le plus faible… Par l’acte même de s’adresser à quelqu’un, le locuteur garantit la pertinence de son énoncé. C’est ce fait que nous appelons « le principe de pertinence » (ibid., p. 228-229).

53Dans cet article, nous étendons l’hypothèse de la pertinence utilisée dans le cadre d’une explication des communications au cadre de la compréhension des actions. Nous donnons ensuite une portée locale au principe de pertinence. Ce cadre limite la durée de validité de l’interprétation qui nous permet de comprendre le sens d’une action ou d’une situation. En d’autres termes, l’interprétation a une « date de péremption » qui peut être extrêmement courte car la temporalité dans le domaine de nos actions habituellement décrites comme non langagières joue un rôle prédominant en comparaison avec celles qui sont langagières. La même action peut être pertinente ou non à quelques dixièmes de secondes près alors qu’un énoncé conserve en général le même sens pendant un laps de temps beaucoup plus long.

54De plus, nous voulons souligner que la validité de l’interprétation est propre à une catégorie d’élèves.

55Cet aspect local de l’interprétation est lié à sa dimension culturelle qui s’ajoute à la dimension naturaliste que Sperber et Wilson attribuent aux capacités d’inférence des sujets.

56Enfin, notre conception de la dynamique des jeux de langage prend appui sur la capacité de l’agent à optimiser le principe de pertinence.

57Par exemple, si une catégorie d’élèves sert au tennis de table en faisant une sorte de dribble avec leur raquette pour faire rebondir la balle sur la table, c’est parce que cette forme d’action correspond à celle qui optimise temporairement le principe de pertinence.

58Pour préciser cet exemple, remarquons ceci : dans la caractérisation faite par les deux auteurs de la notion comparative de pertinence, l’effort peut être évalué d’un point de vue psychologique alors que l’effet peut être décrit en termes comportementaux. Prenons l’exemple d’un véritable débutant en tennis de table. Il doit interpréter la situation de l’engagement au service de manière à obtenir un effet visible sur un plan comportemental, à un moindre coût sur un plan de l’effort. Or la composante de l’effort la plus prégnante pour un débutant, c’est celle de la dimension psychologique liée à la peur de rater. Le moindre coût sur un plan de l’effort pour un débutant est donc en relation avec l’action la moins incertaine, c’est-à-dire la plus usuelle. L’action la moins incertaine assurant de produire un effet visible est manifestement, pour une certaine catégorie de débutant, celle qui consiste à pousser la balle de haut en bas pour la faire rebondir sur sa propre table afin de respecter l’aspect réglementaire du service en tennis de table. Et ceci a pour conséquence de pousser l’élève à recycler une action de la vie quotidienne pour servir. Il sait « pousser un objet avec sa main vers le bas » dans la vie quotidienne et il peut donc montrer à moindre coût qu’il sait « faire rebondir la balle sur sa table au service ».

5 – Que peut-on observer et évaluer en EPS ?

5.1 – La pression du regard de l’enseignant et la réduction du sentiment d’échec

59Le sentiment d’échec chez un élève est le premier obstacle à vaincre. Or les lapsus moteurs qu’il commet sont souvent à l’origine de ce sentiment car ils lui donnent l’impression qu’il ne peut rien faire d’autre que ce qu’il fait. Il n’y a rien de plus compliqué pour un enseignant que d’entrer dans une relation avec un élève qui est persuadé qu’il y a une cause insurmontable à son échec. En centrant certains contenus d’apprentissage sur la notion d’analogie, l’élève comprend que le comportement qui est le sien ne résulte pas d’un manque de moyens physiques (intrinsèques) mais d’une raison d’agir inadaptée au contexte dans lequel il se trouve. L’évaluation-diagnostic est donc un moment où l’élève peut se percevoir différemment de manière à être dans des dispositions nouvelles vis-à-vis de l’effort qu’il devra fournir. En effet, souvent l’enseignant et l’élève s’accordent pour juger que ce qu’il fait est une erreur. Il importe de lui montrer que, même inefficace, son action a une raison d’être ainsi et qu’elle ne constitue pas une erreur causée par un manque de moyens physiques. De ce fait, il est possible de réduire une partie du sentiment d’impuissance : en lui fournissant la raison pour laquelle il est inefficace, on lui montre que son geste n’est pas dû à des causes intrinsèques (physiologiques), mais à une mauvaise compréhension de la situation. Par exemple, en tennis de table, pour transformer son service, l’élève ne doit plus chercher à faire un service, il doit vouloir atteindre un autre but : frapper la tranche de la table avec la balle en la giflant avec la raquette. La raison (le sens de son acte) qui le pousse à agir ne doit plus être la même. Or il est évidemment plus facile et plus rapide de changer les raisons qui nous poussent à agir que les causes physiologiques qui nous déterminent. Cela, l’élève le comprend aisément.

5.2 – Quelques secrets de la réussite en EPS dévoilés

60Avec cette évaluation-diagnostic, on formule d’une autre manière l’échec de l’élève et on décrit de cette même manière le comportement efficace qui doit être le sien. Cette description qui procède par analogie ne montre pas que des formes gestuelles à reproduire : elle donne également l’usage qui est fait généralement de la motricité qu’on demande à l’élève. Il peut maintenant réaliser qu’il se trompait de but lorsqu’il tentait de faire sans succès ce qu’on lui demandait. Le premier enjeu de la transformation de l’élève, c’est qu’il réalise au moins une fois un geste ou un ensemble de gestes plus efficaces, et qu’il se rende compte de l’intérêt de cette nouvelle forme gestuelle. Pour de nombreux sujets, la clef de la réussite de l’apprentissage moteur en EPS se situe ici : changer l’état d’esprit vis-à-vis de ce qu’est réussir et accepter de nombreux échecs pour tenter de réussir « un jackpot ». Cette notion ne peut être comprise par l’élève que s’il dispose de la bonne description de ce qu’il fait et de ce qui est à faire. Cette notion qui va être précisée est liée à toute forme d’évaluation. L’idée du jackpot reconstruit autrement les possibilités de réussite que doit percevoir à un moment ou un autre l’élève, si on veut qu’il reste motivé.

5.3 – Le doué, le joueur et le mauvais en EPS

61En effet, de la même manière qu’il y a des analogies qui fonctionnent sur un plan moteur, il y en a une qui fonctionne particulièrement bien sur un plan psychologique : c’est celle qui assure à l’élève la capacité de s’auto-évaluer dans toute nouvelle situation. Les élèves se fondent sur la vie quotidienne pour juger s’ils peuvent réussir ou non une tâche.

62Or, au quotidien, réussir, c’est être capable de reproduire régulièrement une action efficace. Ce sentiment est renforcé par la contrainte que nous leur faisons subir en leur demandant d’être réguliers dans leurs performances lorsqu’ils sont évalués. Obliger un élève à être régulier alors qu’on lui demande une transformation importante de son comportement en peu de temps est contre-productif. L’élève activera d’autant plus une motricité usuelle qu’on lui demande d’être régulier car cette motricité lui assure la régularité. Il est nécessaire de changer d’état d’esprit et d’instaurer « le culte du jackpot ». L’élève doit ressembler à un joueur « accro » au jeu : les enseignants doivent être en mesure de faire en sorte qu’il efface de sa mémoire ses échecs et qu’il ne soit motivé que par l’appât du gros coup. Encore faut-il qu’il puisse reconnaître ce qui constitue un gros coup et qu’il se satisfasse d’une unique réalisation parmi de nombreux échecs. D’où l’importance de la description des comportements. L’élève doit faire un apprentissage qui transformera ses dispositions vis-à-vis de ce qu’il croit devoir faire. L’élève qui n’est pas joueur (au sens qui vient d’être défini) risque d’être en difficulté en EPS. L’élève qui s’avère joueur et devient rapidement régulier dans ses performances est un apprenant doué qui aura peu besoin de l’enseignant pour tout ce qui concerne la performance. Tout élève qui s’avère joueur en EPS, sans être forcément doué, atteindra une certaine réussite. Il doit comprendre qu’on le considère comme un élève qui se transforme et sa note doit être cohérente avec cet état de fait. Mais quel type de transformation évaluons-nous alors ?

5.4 – Pour une évaluation du sens des actions

63À quel jeu joue cet élève ? Quel est son mode de jeu ? Ce sont là deux questions équivalentes que nous devrions nous poser, même lorsque l’activité pratiquée n’est pas un sport collectif ou un sport de raquette. Car en répondant à ce type de questions, nous qualifions le comportement de l’élève et nous identifions le type de problèmes qu’il rencontre. Les transformations attendues ne seront plus alors simplement celles d’une performance, elles se feront sur la base d’une compétence qui est bien connue dans les milieux artistiques : jouer juste. La question de l’évaluation devra donc être celle-ci : demandons-nous si l’élève joue de son corps de manière juste ? Quel sens a cette question ? Le même que lorsqu’on se demande si on a trouvé les mots justes pour s’exprimer ou si un acteur joue juste pour le rôle qu’on lui a attribué. Il est couramment admis que l’objectivité d’un jugement (et par suite le contenu objectif d’un apprentissage) est fondée sur la notion de « correct ». C’est là une dimension propre à certains jeux de langage scientifiques qui est essentielle pour leur apprentissage. Mais en étudiant la différence de sens qu’on peut accorder entre ce qui est « correct » et ce qui est « juste », il est possible d’admettre qu’on attribue de manière tout aussi objective la propriété de justesse à certaines actions. En intégrant cette perspective différenciant « ce qui est juste » et « ce qui est correct » en EPS, on peut réaliser que certains contenus d’enseignement sont transversaux dans des domaines d’activités inattendus : sports collectifs et danse contemporaine, par exemple (Louis, 2010). Pour savoir si l’élève a pris la mesure de la transformation comportementale attendue, il suffira alors de se référer aux actions prototypes qui seront devenues les siennes, actions qui se distingueront d’une action usuelle, s’il y a bien eu apprentissage. Dans ce cas, la nature de l’apprentissage ne sera pas seulement celle qu’on perçoit lorsque les élèves imitent correctement un modèle. La nature de l’apprentissage correspondra également à celle que nous détectons quand un sujet change d’attitude. Et pour savoir si un nouveau jeu a été institué, il suffira de vérifier que toutes les nouvelles actions des élèves sont comprises par l’ensemble du groupe d’élèves.

Conclusion

64L’identification des contenus d’enseignement dans une perspective linguistique et anthropologique des apprentissages a pour avantage d’ouvrir un champ de recherche dans lequel on peut investir pour découvrir l’existence d’une transversalité forte en EPS. Pour s’en persuader, il est nécessaire de se souvenir qu’une compétence s’articule autour de trois axes : capacités, connaissances et attitudes. La perspective linguistique permet de mieux comprendre que ces trois axes sont inextricablement liés. Pas plus que dans le langage oral, vous ne pouvez jouer à un jeu de langage en EPS en mobilisant vos capacités et vos connaissances sans manifester une attitude précise vis-à-vis de la situation dans laquelle vous êtes. Cette attitude révèle l’intention dans laquelle vous agissez. C’est cette intention qui doit être identifiée dans les contenus d’enseignement par les élèves. Lorsqu’elle est commune aux élèves, elle permet d’instituer un jeu où tous les acteurs du contrat didactique se comprennent et s’engagent. En identifiant le caractère intentionnel du jeu grâce à une étude grammaticale des concepts didactiques actifs (Louis, 2011), on peut alors préciser le type de transversalité décrit par Rey (1998, p. 169) : « Ce n’est pas la situation, avec ses caractères supposés établis, qui détermine le sens que prend la situation pour le sujet et donc la mise en œuvre de telle ou telle compétence. C’est l’inverse. Par suite, la transversalité, c’est-à-dire la similitude qu’on établit entre plusieurs situations, dépend du sens que le sujet donne à chacune. Une similitude ne peut être révélée que par une intention. À chaque intention sa propre transversalité. »

65De tels travaux permettent de concevoir différemment la piste de recherche initiée par Piaget sous le nom d’« épistémologie génétique » (Parlebas, 1967, p. 91) : « Le propre de l’épistémologie génétique, c’est de chercher à dégager les racines des diverses variétés de connaissances, dès leurs formes les plus élémentaires, et de suivre leur développement au niveau ultérieur jusqu’à la pensée scientifique inclusivement. »

66Nous pouvons élaborer une épistémologie génétique autour d’un répertoire, celui des actions qui sont à la portée de nos enfants dès leur plus jeune âge dans les situations de la vie ordinaire. Ce sont là les formes élémentaires, non pas de connaissance, mais d’adaptation aux circonstances de la vie. Pour suivre le développement de ces formes élémentaires d’adaptation, il faut comprendre comment les élèves réagissent dans des situations nouvelles, parfois plus complexes, par exemple comment ils recyclent leur motricité ordinaire, par analogie, dans des actions qui sont plus ou moins adaptées à la pratique des activités sportives et artistiques. La perspective éducative qui découle de cette étude permet de réaliser une autre partie du programme énoncé par Parlebas (1967, p. 92) : celle de la classification des activités physiques et sportives en fonction de l’analyse des situations motrices. Notre classification entend prendre en compte le sens des actions pour comprendre comment des situations en apparence très différentes peuvent être analogues pour un certain nombre d’élèves.

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Mots-clés éditeurs : actions, anthropologie, didactique, EPS, langage

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Date de mise en ligne : 09/07/2013

https://doi.org/10.3917/sta.100.0061