S'abonner
Compte rendu

Nicolas Réhany, Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte/poche, 2010. Par Williams Nuytens, Université d’Artois, Laboratoire Sherpas

Pages 96c à 97c

Citer cet article


(2012). Nicolas Réhany, Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte/poche, 2010. Par Williams Nuytens, Université d’Artois, Laboratoire Sherpas. Staps, 95(1), 96c-97c. https://doi.org/10.3917/sta.095.0091c.

« Nicolas Réhany, Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte/poche, 2010. Par Williams Nuytens, Université d’Artois, Laboratoire Sherpas ». Staps, 2012/1 n°95, 2012. p.96c-97c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2012-1-page-96c?lang=fr.

2012. Nicolas Réhany, Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte/poche, 2010. Par Williams Nuytens, Université d’Artois, Laboratoire Sherpas. Staps, 2012/1 n°95, p.96c-97c. DOI : 10.3917/sta.095.0091c. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2012-1-page-96c?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.095.0091c


1 Ethnologue, étudiant ici son écologie familiale dont il s’est progressivement émancipé, l’auteur établit un voyage dans une France rurale. Celle de sa jeunesse. D’une jeunesse. Globalement deux questions s’imposent dans ce travail : comment et pourquoi ces jeunes sont-ils restés là où l’auteur ne pouvait fatalement demeurer ? Que vivent-ils et comment se structurent leurs existences ?

2 On entre progressivement dans un ensemble de travaux d’enquêtes, à la fois participantes et de distanciation. Toute la batterie de l’ethnographe a été utilisée : l’observation directe, les participations physiques aux associations et autres lieux de sociabilité, des discussions formelles et informelles, du partage des lieux de vie intimes, des travaux généalogiques, des caractérisations historiques et culturelles, un panorama économique. L’ensemble renseigne une thématique plurielle : la jeunesse certes, mais aussi les catégories populaires dans un espace progressivement affaibli économiquement. Mais de quel lieu s’agit-il ? Où sommes-nous transportés ? Le lecteur débarque à Foulange. En Bourgogne. C’est une sorte de ville qui ressemble à un village. L’auteur réussit à installer le lecteur sur le terrain. Car il y a beaucoup de descriptions, de récits d’existences individuelles et collectives, de détails de processus sociaux. Le tout conduit à rendre compte d’une sorte de stagnation. Mais celle-ci glisse parfois sur le ton de la nostalgie. Peut-être plus encore sur la mélancolie. On n’échappe pas à ce trouble en lisant ce texte. Pas exactement une amertume, ni un contentement. Une distance affectée. C’est du moins ce que Nicolas Réhany lâche, ponctuellement, dans son écriture.

3 L’un des nombreux intérêts de ce travail réside dans l’interrogation que l’auteur fait du capital d’autochtonie ; bien après les éléments produits par Jean-Claude Chamboredon. Mais de quoi s’agit-il ? Des ressources, symboliques et concrètes, que l’on tire d’un lieu de vie. Y compris lorsque celui-ci se défait, s’affaiblit. Mais cela ne change rien car Foulange et les environs continuent de construire de l’identité sociale, de la reconnaissance sociale. Les jeunes enquêtes parviennent à y trouver groupes d’appartenance et de référence. C’est cela qui semble importer, notamment parce que cette jeunesse pense qu’ailleurs, même si économiquement les situations seraient meilleures, la vie serait plus difficile. L’auteur dresse donc une ethnologie des lieux de vie de laquelle il extrait une interprétation réaliste, proche de l’irréductibilité des faits à première vue et des processus de changements sociaux.

4 La force de cette enquête vient de la richesse des matériaux. À partir d’elle l’auteur pose la question de l’économie des ressources des « gars du coin », il aborde en outre le problème de la transformation d’un espace social au demeurant oublié. Que l’on oublie, qui s’oublie. Un espace stigmatisé. Da multiples façons. Quelques « portraits » viennent densifier cette ethnologie des lieux, rappellent que la discipline s’appuie sur une analyse continue des lieux et de ceux qui y vivent. On comprend alors Foulange ; un espace rural comme d’autres. Où la densité résidentielle et la densité démographique développent l’interdépendance des groupes sociaux. On ressent bien l’empreinte des responsables de la collection abritant ce texte, Florence Weber et Stéphane Beaud. De leurs apports à propos du travail, de la jeunesse, de la disqualification. Mais il faut revenir au texte.

5 Nicolas Réhany fait clairement comprendre ce que produit une crise du monde ouvrier quand il s’effondre (les deux usines de câblerie et de « fourneaux » embauchent de moins en moins, licencient, créent de la dissociation). La campagne se paupérise, l’intimité est touchée, les groupes primaires se reconstruisent et se construisent autrement. Ainsi le cadre villageois cesse progressivement d’être un référent partagé, des incompréhensions se multiplient alors : entre hommes, entre ouvriers, entre hommes et femmes, entre individus et institutions et politique, entre générations. Les lieux se fragmentent, se calcifient. Cassent. La convocation du terrain sportif, précisément le monde du football rural, constitue en la matière une technique efficace pour démontrer combien les attachements subjectifs aux lieux permettent d’affirmer « ce qui reste ». De situer les destins des uns et des autres dans un collectif qui se désagrège.

6 Il fallait du temps pour cerner ce « monde privé », le désenchantement d’une classe d’âge, les processus et les vécus de l’exclusion des catégories populaires, ce repli sur soi, et sur un Nous toujours plus cohésif mais qui perd de sa substance et fragilise plus qu’il ne renforce. C’est tout le paradoxe : être du coin est profitable, mais vous tient à l’écart tandis qu’auparavant « il » faisait en sorte de vous tenir à l’écart d’un quelque chose dont vous n’aviez pas besoin. Et maintenant ? Le texte ne dit pas cela comme il reste de nature ethnologique bien que, je l’ai déjà souligné, on ne ressort pas sans humanité de cette lecture. Grâce à l’objet, mais aussi à ce que l’auteur a mis de lui-même en le travaillant.


Logo Souscrire pour ouvrir

Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.

Date de mise en ligne : 12/04/2012

https://doi.org/10.3917/sta.095.0091c