Pratiques de régulation didactique en Éducation Physique et Sportive et place des savoirs techniques : illustration à travers une étude de cas
Pages 23 à 41
Citer cet article
- BOUDARD, Jean-Marie
- et ROBIN, Jean-François,
- Boudard, Jean-Marie.
- et al.
- Boudard, J.-M.
- et Robin, J.-F.
https://doi.org/10.3917/sta.095.0023
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- Boudard, J.-M.
- et Robin, J.-F.
- Boudard, Jean-Marie.
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- BOUDARD, Jean-Marie
- et ROBIN, Jean-François,
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Introduction
1Nous présentons ici une étude descriptive et compréhensive des pratiques de régulation didactique d’un enseignant en Éducation Physique et Sportive (EPS). Notre démarche s’inscrit dans la volonté de mieux connaître les pratiques d’intervention en EPS et d’en débusquer les déterminants. Elle se situe dans la lignée des premières analyses réalisées par Marsenach (1987), et intègre des apports plus récents (Amade-Escot, 1998, 2003 ; Garnier, 2003 ; Terrisse & Carnus, 2009). En tant que recherche en didactique, elle considère l’EPS comme une « spécialité » (Lebeaume, 2007), sorte de matrice des actions professionnelles. Au-delà de la spécificité des savoirs enseignés, ce sont différents facteurs inhérents à la discipline (horaires, programmes, espaces d’enseignement, etc.) qui influent sur le processus d’enseignement/apprentissage (E/A).
2Parmi les cas que nous avons étudiés, nous avons choisi de présenter celui de Franck pour plusieurs raisons. En premier lieu, les pratiques de Franck témoignent selon nous de la difficulté et de la complexité des gestes de RD, des tensions qui peuvent se construire et se développer à son encontre au cours du développement professionnel. En outre, le cas Franck apparaît comme une forme de synthèse de quatre autres cas étudiés.
1 – Cadre théorique
1.1 – La notion de régulation didactique en EPS, telle qu’employée dans la recherche
3Comme le souligne Develay (2007), le terme « régulation » est utilisé dans de nombreux domaines comme les sciences et techniques (p.ex., régulation de la température), la biologie (p.ex., les homéostasies), l’économie (p.ex., la régulation du marché), etc. Le concept de régulation est aussi largement usité pour définir certains aspects des processus d’E/A. Il désigne alors des processus cognitifs et métacognitifs caractérisant le processus d’apprentissage (Laveault, 2007 ; Piaget, 1974) ainsi que certaines actions et interventions de l’enseignant (Allal, 2007). Dans notre recherche, les régulations didactiques sont définies comme les communications verbales et les gestes de l’enseignant à caractère didactique, adressés à un ou des élèves engagé(s) dans une tâche donnée, faisant suite à une phase d’observation. Il n’existe pas de définition stable du caractère didactique des régulations. De façon sans doute réductrice, pour les besoins de la recherche, et en l’absence de catégories établies, nous avons décidé qu’une régulation est didactique lorsqu’elle porte sur les actions motrices elles-mêmes ainsi que sur les résultats de ces actions (buts, sous-buts, effets). Mais en rester là serait trop restrictif. En effet, comme le souligne Amade-Escot (1998), un des rôles des RD est de permettre aux élèves de réaliser la tâche telle que prévue, en rappelant ou précisant ses conditions. Enfin, dans la recherche, les régulations didactiques portent aussi sur les stratégies d’apprentissage des élèves (Fayol & Monteil, 1994). Par exemple, un enseignant peut demander à un élève de répéter davantage, de se représenter mentalement une action, ou l’aider à gérer la frustration provoquée par des échecs répétés.
4Les régulations didactiques sont des tentatives d’influence des intentions cognitives et métacognitives des élèves. Elles ne visent pas obligatoirement une réduction de l’écart à une norme, mais une réorientation de l’action vers des voies plus prometteuses, comme le souligne Vial (2001). Elles sont des « gestes d’aide à l’étude » (Chevallard, 1999). Nous considérons, avec Amade-Escot (2003), qu’un rôle essentiel de l’enseignant est de maintenir les élèves en relation avec les savoirs techniques. Nous cherchons ainsi notamment à observer si Franck régule techniquement ses élèves, de quelle façon et pourquoi.
1.2 – Les savoirs techniques en EPS
5Comme le rappelle Lafont (2002), la définition des savoirs techniques en EPS a évolué et a fait l’objet de débats. Pour Vigarello (1988), c’est d’abord une conception « fixiste » des techniques qui s’est développée dans les théorisations servant d’appui aux enseignants. Ses travaux s’enracinent dans un courant de dénonciation du « technicisme », lequel prend en réalité deux directions :
- La première s’oriente vers le rejet de la technique. Ce rejet se serait fait ressentir y compris dans le champ des STAPS, comme le souligne Bouthier (1995), qui regrette que l’étude des techniques n’ait pas bénéficié d’une grande audience, du fait des influences néfastes du modèle techniciste ayant effet de dissuasion. En outre, comme le rappelle Lafont, se développe, à partir des années 1990, sous l’influence des théories de Brousseau (1986) ou des recherches de Famose (1997) par exemple, un courant « pédagogique » valorisant l’utilisation de « tâches » ou de « situations problèmes », dans lesquelles l’élève expérimente et s’auto-adapte. L’efficacité du guidage technique de l’enseignant est remise en question.
- La deuxième s’oriente vers un effort de redéfinition de la notion de technique motrice. Cet effort est visible chez Vigarello (1983, 1988, 1992), Bouthier (1995) ou Marsenach (1991). Vigarello montre l’intérêt des connaissances historiques pour saisir la profondeur et les conditions d’enrichissement des techniques sportives. Bouthier évoque quant à lui la « richesse » des techniques, dans leur dimension humaine et sensible, en même temps que dans leur enracinement dans le monde scientifique, culturel, économique et social. Sa formalisation des composantes de l’action sportive gérées par le pratiquant est un exemple de cette richesse. Ses recherches tendent aussi à mettre en valeur les techniques de prise de décision inhérentes à de nombreuses Activités Physiques, Sportives et Artistiques (APSA). Marsenach et Amade Escot (1991, 1995) insistent sur la nécessaire redéfinition des techniques motrices au travers de la notion de « contenus d’enseignement ». Pour les auteurs, les contenus d’enseignement de l’EPS ne sont pas les actions en elles-mêmes, dans ce qu’elles ont de plus visible et normatif, mais les conditions qui permettent leur élaboration. Les « gestes » ne constituent pas des objets transmissibles en eux-mêmes. Dès lors, elles différencient les savoirs « formels » et « fonctionnels ». Les premiers restent à la surface des techniques en décrivant des formes gestuelles. Les seconds définissent ce que les apprenants doivent réellement apprendre afin de construire une motricité plus évoluée. Ces réflexions peuvent servir de base à des analyses qualitatives du guidage technique réalisé par les enseignants lors des régulations.
1.3 – Les régulations didactiques à caractère technique (RDT) en EPS : des gestes utiles, complexes et contraints
6Les RDT sont potentiellement en mesure de favoriser les apprentissages. Des recherches réalisées en milieu scolaire (en EPS et dans d’autres disciplines) montrent que les élèves réussissent mieux lorsqu’ils sont guidés techniquement (Andrieu & Bourgeois, 2004 ; Bouthier, 1986 ; David, 1993 ; Grandaty & Dupont, 2008 ; Paolacci, 2008). Des auteurs mettent néanmoins l’accent sur des critères qualitatifs de ce guidage technique au regard du moment d’apprentissage (Altet, 1994 ; Dhellemmes, 1991), du type d’habileté (Delignières, 1991) ou du niveau et de l’expérience des élèves (Kohler, 2002). Ce sont les liens entre « prise de conscience » et apprentissages moteurs qui sont ici en question. Rappelons aussi que ne pas guider et/ou réguler techniquement les élèves peut s’avérer être un choix pertinent, si l’on considère la théorie des situations didactiques (Brousseau, 1998) et plus particulièrement le rôle de l’enseignant dans le cadre de la gestion des situations a-didactiques. En outre, il va de soi que des phases d’observations évaluatives peuvent, pour de nombreuses raisons, ne pas déboucher sur des RD/RDT.
7Il est en tout cas nécessaire d’aborder les pratiques de RD/RDT en EPS en prenant en considération la spécificité du contexte d’enseignement. Les professeurs d’EPS du second degré en France enseignent à des classes comptant en leur sein en moyenne 24,1 élèves (rapport de l’OCDE, 2005). Ces élèves sont très souvent hétérogènes tant dans leurs niveaux, que dans leurs représentations ou leurs motivations. Comme le rappelle Roux-Pérez (2001), nombre d’élèves ne sont pas d’emblée motivés par les apprentissages techniques. De plus, le temps d’enseignement est limité du fait des horaires attribués à la discipline, mais aussi du fait d’autres facteurs (installation et rangement du matériel, déplacements, temps de vestiaire entre autres). Ce contexte « disciplinaire » rend le guidage technique et la RDT notamment, particulièrement complexes à mettre en œuvre. Par exemple, réguler techniquement les élèves demande une disponibilité attentionnelle et temporelle qui n’est pas forcément facile à obtenir en classe.
8La RDT est aussi une forme de relation sociale très particulière qui demande des précautions langagières, voire éthiques (Hadji, 1997). Comme le soulignent Marc et Picard (1989), toute rencontre interpersonnelle suppose des inter-actants socialement situés et caractérisés, et se déroule dans un contexte social qui imprime sur elle sa marque en lui apportant un ensemble de codes, de normes, de modèles qui à la fois rendent la communication possible et assurent sa régulation. Réguler en EPS, c’est évaluer les élèves, les inciter à réfléchir sur leurs actions, à remettre en question leurs représentations et leur motricité. La relation d’aide est à construire et demande l’instauration d’une confiance en l’enseignant, d’un climat propice aux apprentissages mais aussi d’une autorité.
9L’enseignant régulateur déploie aussi, par exemple, une énergie physique et attentionnelle qui n’est pas anodine en contexte de travail. S’y engager requiert une motivation particulière.
10Finalement, la RDT ne peut être pensée comme un geste qui se déploierait sans difficulté et de façon automatique, ceci d’autant plus qu’elle demande une professionnalité particulière (connaissances techniques, compétences évaluatives et interprétatives).
1.4 – Les recherches à propos des RD et RDT en EPS
11Les RD/RDT n’ont que rarement fait l’objet de recherches spécifiques en didactique de l’EPS. En outre, lorsque des recherches étudient les « communications » des enseignants en direction des élèves, elles étudient peu le contenu de ces communications. Notamment, on sait peu de chose sur la place qu’occupent les savoirs techniques en EPS, ou encore la façon dont ces savoirs sont mis en jeu. Enfin, on ne sait presque rien sur ce que les RD/RDT représentent pour les enseignants sur le plan professionnel. Pour autant, de façon relativement éclatée, des recherches décrivent et expliquent des pratiques de RD/RDT et concourent à une meilleure connaissance en la matière. Nous illustrons ici ces constats sans prétendre à l’exhaustivité. Tout d’abord, nombre de recherches ne portent pas sur les contenus des communications didactiques. C’est d’abord le cas des recherches sur les feed-back (Piéron, 1992). Les résultats portent en effet principalement sur les fréquences, formes, moments d’émission, caractères positifs ou non, adressage, etc. C’est aussi le cas de recherches comme celle de Cogérino (2010), qui montre que les enseignants adressent davantage de communications verbales aux garçons. Un ensemble de phénomènes aboutit à ce que l’enseignement de l’EPS est davantage calibré sur les réactions des garçons. Les enseignants sont moins vigilants à la manière dont les filles se comportent dans les situations d’apprentissage. Ils interviennent moins rapidement, plus brièvement avec elles.
12Dans un autre registre, comme le rappelle Lémonie (2009), des recherches décrivent l’activité de guidage des enseignants en classe dans une approche écologique (Gal-Petitfaux, 2000 ; Gal-Petitfaux & Durand, 2001 ; Gal-Petitfaux & Saury, 2002). D’autres visent davantage à cerner le fonctionnement de l’activité sémiotique de l’élève et de l’enseignant, et à décrire le processus d’interprétation-attribution de sens qui les lie (Mahut, 2003 ; Mahut et al., 2002). Par exemple, dans sa thèse, Gal-Petitfaux met au jour une organisation cyclique dans le cours de la leçon. Typiquement, l’enseignant réunit les élèves en bout de ligne d’eau pour définir et organiser le travail en file indienne (moment de consignes). Les « corrections individuelles » (termes employés par l’auteur) se déroulent sur le bord latéral du bassin. Chaque cycle de travail est ainsi structuré par quatre séquences, une relative au groupe et trois relatives aux régulations individuelles : « flash », « suivi », « arrêt ». Gal-Petitfaux met en outre en lumière la difficulté professionnelle des gestes de guidage, dans leurs interrelations, notamment en décrivant un certain nombre de dilemmes rencontrés par les enseignants entre les séquences archétypes « groupe » et les séquences archétypes relatives à la régulation du travail individuel.
13Quelques recherches en didactique se sont intéressées à la place que prennent les savoirs et aux caractéristiques de ces savoirs lors des communications des enseignants. Marsenach (1987) constate que les communications didactiques représentent 50 % des communications (30 enseignants observés). Les modèles gestuels (ou « formels ») et fonctionnels apparaissent dans toutes les séances, le modèle gestuel étant le plus représenté. Perrez (1994) décrit les comportements d’enseignants d’EPS comme relevant essentiellement de la dimension « gestion de la classe » et très peu de la dimension « instruction », ce qui contredit les résultats de Marsenach.
14Amade Escot (1996, 1998) constate une tendance à abaisser le niveau d’exigences lors des phases interactives. Elle indique qu’il existe des difficultés à maintenir la relation didactique dans le cadre du contenu initial. Les « ruptures du contrat didactique » auraient pour effet de modifier l’enjeu ou l’objet de l’apprentissage.
15Garnier (2003) analyse une séquence d’enseignement de la gymnastique ayant pour objectif de permettre aux élèves de construire une ouverture de l’angle bras-tronc, en appui sur les membres inférieurs, dans des conditions aménagées. L’analyse des consignes et des régulations montre que l’enseignant guide les élèves en les incitant à positionner leurs mains sur une ligne tracée au sol (alors que leurs pieds sont posés sur une poutre). La position des mains sur cette ligne est censée garantir un alignement « bras-tronc ». Pour Garnier, ce guidage est « dense en savoirs ». Pour nous, son guidage est « pauvre » en savoirs, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas efficace.
16Amade Escot (2003) met au jour deux fonctions des régulations : favoriser la prise de conscience chez les élèves des modalités de résolution du problème à partir d’un questionnement et maintenir les conditions initiales du milieu. L’activité régulatrice de l’enseignante observée s’organise également autour de trois stratégies : ajuster les variables du milieu, maintenir la relation didactique, provoquer l’avancement du temps didactique.
17Brière-Guenoun et Amade Escot (2008) se proposent d’analyser les gestes didactiques de deux enseignants à travers une approche dite « praxéologique ». Elles s’intéressent aux « savoirs » mobilisés par ces enseignants (ou savoirs « des enseignants ») au cours de quatre séances mettant en scène l’étude du thème « franchir par redressement » au saut de cheval. Les auteurs analysent les régulations didactiques réalisées par les enseignants (les régulations du milieu comme les régulations langagières). Les résultats montrent des pratiques singulières en termes de fréquence de régulation, de type d’information fourni aux élèves et de savoirs enseignés.
18Finalement, on constate que des recherches permettent de mettre au jour certains phénomènes qui ont à voir avec la problématique régulations-savoirs. Pour autant, les connaissances à propos des pratiques de RD/RDT en EPS restent partielles et relativement éclatées. Seuls quelques cas ont été étudiés, souvent dans le cadre de l’enseignement d’une seule APSA et lors de temps d’observation relativement courts. Le cas Franck mis en relation avec les quatre autres cas de la recherche veut concourir à mieux connaître les pratiques de RD/RDT mais aussi à mieux les comprendre.
1.5 – Questions de recherche
19L’étude du cas Franck s’inscrit ainsi dans la volonté d’observer les pratiques de RD/RDT puis de chercher à les comprendre. Les principales questions qui sont posées sont les suivantes :
- Dans quelle mesure Franck s’engage-t-il dans la RD et la RDT ? Que fait-il quand/s’il ne régule pas ?
- Quelles sont les caractéristiques de ses RD et de ses RDT plus particulièrement ? Utilise-t-il des images, des métaphores ? Les savoirs qu’il met en jeu sont-ils fins, déclinés, de type fonctionnel ou au contraire plus macroscopiques ou de type formel ? Utilise-t-il toujours le même guidage en fonction des élèves, des moments ?
2 – Méthodes
20L’objectif est de rendre compte des pratiques de RD de Franck dans leur complexité et leur dynamique. La méthodologie retenue s’articule autour de deux temps de recueil de données : une observation des séances ordinaires qui aboutit notamment à une analyse de contenu, à laquelle vient s’ajouter un entretien, sous forme semi-directive, utilisant la vidéo à des fins de rappel stimulé. Une autre source d’information est constituée par des fiches fournies par Franck à notre demande (description des tâches, explicitation des savoirs techniques en jeu dans chaque tâche dans le contexte spécifique de la séance). La triangulation de trois types de données répond aux exigences définies par Van der Maren (1996).
2.1 – Sujet et recueil des données
21Franck a été retenu avec quatre autres enseignants parmi onze ayant répondu à un appel à collaboration. Il a 36 ans et 13 ans d’expérience au moment de la recherche. Il enseigne dans son établissement actuel depuis trois ans. Il est coordonnateur de l’équipe EPS et s’implique activement dans l’établissement. Comme tous les cas étudiés, il a été observé durant trois semaines consécutives (durant le deuxième semestre) et dans deux contextes différents : lors de trois séances consécutives avec une classe et une APSA, et lors de trois autres séances consécutives avec une autre classe et une autre APSA. Les trois séances consécutives permettent de caractériser les pratiques de RD dans leur contexte et d’observer leur évolution dans le temps. Les deux contextes différents permettent d’évaluer l’influence éventuelle du contexte sur les pratiques de régulation. Franck a choisi les classes et les APSA enseignées. Une restriction est de choisir une APSA dont il n’est pas « spécialiste ». Franck a souhaité être observé en escalade avec une classe de Terminale « économique et sociale » (séances n° 5 à 7 d’un cycle de neuf séances menant au baccalauréat) et en volley-ball avec une classe de Seconde (séances n° 1 à 3 d’un cycle de sept séances).
22Ses interventions sont intégralement filmées grâce à un caméscope monté sur pied. Le son est recueilli par micro-cravate HF. L’objectif de l’observation est de recueillir des données concernant l’enseignant en priorité, mais aussi le contexte (les tâches, les dispositifs) et les élèves. Les données audio sont essentielles car ce sont de façon prioritaire les données verbales qui font l’objet du traitement. Deux jours après la fin de la dernière séance observée, un entretien est réalisé. Aucun entretien n’a lieu avant ou durant la phase d’observation afin de ne pas influer sur le processus d’enseignement. Un travail préparatoire est nécessaire à sa conduite. Il consiste à visionner l’ensemble des séances et à prendre des notes assez précises sur les régulations (contenus, formes, convergence, etc.) afin de préparer le guide de questionnement et de pouvoir informer Franck à propos de ses pratiques réelles. L’entretien est « hybride ». Il comporte une phase semi-dirigée durant laquelle l’enseignant est amené à évoquer certaines de ses conceptions (rôle de l’enseignant en classe, rapport aux savoirs techniques.) et son expérience en matière de RD, puis une phase de confrontation aux pratiques avec utilisation partielle de la vidéo. Durant cette deuxième partie, le chercheur aborde l’ensemble des séances, en suivant un cours temporel (séance n° 1, puis n° 2, etc.) ou thématique (l’enseignement de telle ou telle habileté dans différentes séances par exemple). L’enseignant est tout d’abord invité à définir ses intentions d’enseignement (les savoirs) et plus globalement ses attentes, puis à rendre compte de ses pratiques de régulation. S’il ne peut le faire, le chercheur le renseigne. Par la suite, le chercheur l’incite à s’exprimer sur les déterminants de ses pratiques, à analyser ses propres pratiques. On ne lui demande pas de se justifier mais d’essayer d’évoquer l’influence du contexte ou de ses caractéristiques propres.
23À certains moments, des passages vidéo sont introduits. Ils sont représentatifs des pratiques de l’enseignant, ou au contraire, remarquables. L’enseignant est invité à fournir des éléments d’évaluation des élèves, à se prononcer sur la pertinence perçue de ses régulations, ou à rendre compte partiellement de son activité « réelle » (Clot, 1999).
2.2 – Traitement des données
2.2.1 – Traitement des données audio
24La méthode nécessite un premier travail conjoint de découpage et de dénomination. Les communications verbales adressées aux élèves dans le contexte de la tâche sont retranscrites intégralement, tâche par tâche. Elles sont, de façon concomitante, découpées en deux unités : les « épisodes » et les « objets ». Un « épisode » débute lorsque l’enseignant communique avec un élève (ou un groupe d’élève) et se termine par le départ de l’enseignant ou une nouvelle observation de sa part. Un « objet » représente un contenu particulier de la communication. Chaque épisode peut ainsi comporter plusieurs objets. Chaque « objet » reçoit une dénomination correspondant à son contenu. En complément, sont notifiés des éléments de description des gestes de l’enseignant (démonstrations, manipulations). En outre, il est précisé si la communication est précédée d’une observation (le tableau 1 n’en rend pas compte afin d’alléger la lecture) et à qui s’adresse l’enseignant (dans l’exemple ci-dessous, on identifie les rôles tenus par les élèves : grimpeur (sur le mur ou au sol) ou assureur).
Exemple de traitement des données audio. Étape 1. Franck, Escalade, Séance 2, épisodes 6-11
Exemple de traitement des données audio. Étape 1. Franck, Escalade, Séance 2, épisodes 6-11
25Notons que, lors du traitement des données, les objets de régulation sont parfois regroupés dans des catégories macroscopiques (cf. tableau 2).
Exemple de traitement des données audio. Étape 2. Franck, Escalade, Séance 2, épisodes 6-11
Exemple de traitement des données audio. Étape 2. Franck, Escalade, Séance 2, épisodes 6-11
26Suite à ce premier travail, on isole les objets de régulation didactique. Reçoivent la dénomination « RD » les communications qui font suite à une observation et qui sont de nature didactique (telle que nous l’avons définie). Chaque objet nommé « RD » reçoit alors un codage correspondant aux quatre catégories de la régulation didactique : « tâche » ; « résultats de l’action » ; « moyens techniques » ; « attitude face aux apprentissages ». Les objets ne correspondant pas à cette définition sont codés « autre ».
27Enfin, les RDT sont isolées et font l’objet d’analyses qualitatives. Ces analyses ont pour objectif de mieux cerner quelles sont les caractéristiques des savoirs réellement enseignés (formels/fonctionnels, déclinés/macroscopiques, explicites/métaphoriques, dispersés/resserrés, convergents avec les consignes ou non, etc.).
28Les données obtenues (fréquences de RD, objets de RD, caractéristiques des RDT) sont mises en relation avec des éléments du contexte (moment de la séance ou du cycle, conduites des élèves, caractéristiques et durées des tâches et des consignes, structure de la séance, etc.) et aboutissent à de premiers questionnements interprétatifs.
2.2.2 – Traitement de l’entretien
29Une analyse catégorielle thématique est utilisée pour l’ensemble de l’entretien (tableau 3).
Catégories générales utilisées pour analyser l’entretien
Catégories générales utilisées pour analyser l’entretien
30Par la suite, sont retenues les informations plus spécifiques à chaque contexte (enseignement de l’escalade ou du volley-ball) : intentions didactiques, motifs et préoccupations, réactions aux passages vidéo, etc.
3 – Résultats
3.1 – Résultats pour les séances d’escalade
3.1.1 – Éléments du contexte
31Franck indique qu’il connaît assez bien l’escalade. Il la pratique lui-même assez régulièrement en loisir et l’enseigne pour la troisième année consécutive. Pour autant, il dit manquer d’expérience professionnelle. Sa classe de terminale « ES » est composée de vingt-six élèves. L’observation révèle une forte hétérogénéité des niveaux de compétence. Des élèves adoptent une motricité assez peu évoluée (centre de gravité entre les appuis pédestres, utilisation prioritaire des bras, prises utilisées dans un seul sens, extensions des jambes incomplètes, appuis sur voûte plantaire, etc.). Ces élèves mousquetonnent souvent tardivement et parfois dans le mauvais sens. Certains rencontrent des problèmes affectifs liés à la hauteur. D’autres élèves montrent un bon niveau de compétence. Ces élèves ont tendance à tenter des voies qu’ils ne maîtrisent pas, recherchent l’« exploit ».
32L’évaluation au baccalauréat se déroule sur deux voies choisies par les élèves. La note de « performance » (10 points) prend en compte la difficulté de la voie et valorise le « grimper en tête ». La « qualité de la prestation » est également notée sur 10 points. Franck dispose d’un mur de 13 voies et du matériel nécessaire. Il nous indique que lors des premières séances, il a enseigné le « grimper en tête » et des éléments techniques comme le « grouper-dégrouper » ou l’utilisation des cares.
33Durant les trois séances, les élèves sont amenés à grimper des voies en vue de l’évaluation au baccalauréat. La tâche « unique » qui leur est proposée consiste à « tenter » des voies en respectant les critères de l’évaluation. Les consignes, communiquées uniquement au début des séances, varient d’une séance à l’autre, même si l’on note quelques redondances (notamment, travailler le « grouper-dégrouper »).
3.1.2 – Étude des régulations didactiques
34Franck régule de façon régulière et relativement modérée (0.82 objets/min en moyenne). On observe fréquemment des moments de moindre régulation, notamment des phases d’observation en retrait. Quarante-quatre objets de RD différents sont mis en jeu lors des trois séances. Les RDT représentent 81,7 % des RD. Un résultat marquant concerne la prédominance des objets en relation avec la pose des dégaines et le mousquetonnage (47,2 %) et plus largement des objets relatifs aux aspects sécuritaires pour les grimpeurs (52,7 %), ainsi que la quantité plus réduite d’objets en relation avec la motricité spécifique au grimper (technique ou stratégique) (27 %).
35Plus précisément, les résultats montrent que Franck régule massivement les élèves sous forme de « téléguidages décisionnels » : 1) utiliser telle prise puis telle autre (« Monte jambe droite et jambe gauche… Laisse ta main où elle est. Laisse tes mains ») ; 2) prendre ou donner du mou (« Donne un peu de mou… Tends ») ; 3) mousquetonner à tel moment (« Mousquetonne ! »). Un fait remarquable est aussi l’absence lors des RDT des critères techniques de l’évaluation (orientation du bassin, saisie de prise immédiate, sens des prises, rythme de progression, trajet du centre de gravité, utilisation de prises à la périphérie, etc.).
36Sur un autre registre, Franck communique souvent aux élèves la « connaissance du résultat ». Par exemple, il indique aux élèves des erreurs dans le sens du mousquetonnage : « C’est à l’envers. La corde de l’assureur doit aller au mur. La dégaine va tourner… ». Les techniques manuelles, qui dépendent du sens d’ouverture de la dégaine en fonction de la main qui tient la corde et qui conditionnent en partie le sens correct de mousquetonnage, apparaissent uniquement à une reprise lors de la troisième séance.
37En utilisant ces deux formes de guidage (téléguidage et connaissance du résultat), Franck apporte sans doute une aide significative aux élèves. Pour autant, il n’explicite pas les savoirs techniques à intégrer afin de remédier à leurs difficultés (qui elles-mêmes ne sont pas identifiées). Est-ce une habitude professionnelle, ou éprouve-t-il des difficultés à observer/évaluer les conduites motrices des élèves ? Ces résultats pourraient-ils aussi s’expliquer au regard du contexte ? En effet, l’observation a lieu vers la fin du cycle de Franck. Les élèves ont déjà étudié certaines techniques et Franck pourrait penser qu’ils ont développé une certaine autonomie dans leur travail.
3.2 – Résultats pour les séances de volley-ball
3.2.1 – Éléments du contexte
38Franck indique qu’il connaît assez bien le volley-ball. Sa classe de seconde est composée de vingt-quatre élèves. Lors de la première séance, Franck réalise une évaluation diagnostique. Les élèves réalisent des tâches d’échanges en frappe haute et en manchette puis des rencontres en trois contre trois. Franck observe et prend des notes. Il constituera deux groupes et leur proposera des tâches différentes. Un groupe est composé d’élèves qui maîtrisent mal les différentes frappes, éprouvent des difficultés à conserver puis renvoyer le ballon. L’autre groupe est composé d’élèves plus compétents mais qui ne réussissent que rarement à conserver le ballon pour construire une attaque dans de bonnes conditions. De façon générale, les séances se déroulent bien mais des élèves parmi les plus faibles se démotivent, ne réalisent que partiellement les tâches, refusent parfois de prendre part au jeu à la fin des séances. Leur comportement laisse penser qu’ils appréhendent de se faire mal et/ou se sentent incapables de produire des actions efficaces.
3.2.2 – Étude des régulations didactiques
39La fréquence moyenne de régulation est nettement supérieure à celle observée en escalade (2,29 objets/min). Des variations importantes sont néanmoins observées en fonction des séances et des tâches (de 0.25 à 5.81 objets/min). Franck régule davantage lors de la séance n° 2 que lors de la séance n° 3. Les fréquences sont maximales lors de l’enseignement des techniques de frappe et moindres lors des tâches à enjeux stratégiques ou lors de la situation de référence. Les moments de moindre régulation prennent plusieurs formes. Parfois, Franck communique les consignes à des sous-groupes, au fur et à mesure de l’évolution des tâches, ce qui limite le temps disponible pour observer et réguler. Parfois, Franck est davantage disponible mais ses observations ne débouchent pas sur des régulations. Les RDT représentent en moyenne 61,7 % de RD. L’étude des RDT concernant la frappe haute laisse penser que l’intention principale de Franck est d’amener les élèves à construire un « amorti-renvoi ». Franck ne parle pas directement de cette construction. Il emploie un vocabulaire imagé (« ressort », « coller »). Il incite d’abord les élèves à réaliser un geste « souple ». Cette « souplesse » concerne tantôt les épaules, les bras, les poignets ou les doigts. Ses démonstrations lors des consignes puis lors des régulations insistent sur ce que l’on pourrait identifier comme un relâchement général des membres supérieurs. Cette notion de « souplesse » est aussi utilisée pour les membres inférieurs ce qui montre qu’elle est relativement générique (Franck demande alors aux élèves d’être « souples au niveau des jambes », comme il leur demande d’être « souples des poignets »). Lors de la séance n° 3 (tâche 2, épisode 3, identifiant 9), il demande même à une élève d’être « souple des pieds jusqu’aux doigts ». Le terme « souplesse » est donc utilisé pour désigner des savoirs techniques très différents. Franck incite aussi les élèves à « écarter les doigts ». Ici encore, on pressent qu’il souhaite que les élèves rompent avec des frappes crispées, les mains et les doigts formant une surface de frappe homogène mais ne permettant pas d’amortir et de renvoyer le ballon de façon contrôlée. Pour autant, on constate qu’il ne précise pas comment ou pourquoi ces doigts doivent être « écartés », ni les véritables constructions motrices à opérer. Finalement, on peut constater des formes de masquage des savoirs techniques lors des phases de guidage et notamment des régulations. La construction principale en jeu, l’amorti-renvoi, n’est pas explicitée, tout comme les conditions fonctionnelles de sa réalisation (construction d’un point de frappe, de surfaces de contact ballon-doigts, de postures, d’appuis, etc.).
40L’étude des RDT lors de l’enseignement de la manchette montre que Franck répète un discours normatif centré sur la forme du geste à accomplir (discours déjà énoncé lors des consignes). En voici deux exemples : « Trajectoire haute… Tu es raide, Johana, souple… Décale tes jambes… Tends tes bras, tu avais les bras fléchis. Tes mains… ongles vers le sol. Automatiquement, j’ai les bras qui se tendent… Et je prends le ballon ici ». « Mets-toi en position. Ongles dans le sol, les bras se tendent automatiquement… Je prends la balle là… Tes pieds sont décalés… Et tu as les jambes fléchies ».
41Lors des tâches à finalité stratégique, Franck place les élèves dans ce qui s’apparente à des « situations problèmes » puis leur impose des modèles stratégiques. Des RDT n’apparaissent que de façon exceptionnelle. Lors de la situation de référence (lors des deux séances), on constate que les objets de RD ne se retrouvent presque pas d’une séance à l’autre sans que l’on puisse l’expliquer a priori.
42Pourquoi Franck oscille-t-il entre une hyper-régulation et une non-régulation en fonction des moments ? Il semble gérer de façon différente l’enseignement des techniques de frappe et décisionnelles. En outre, pourquoi les savoirs de type fonctionnel ne sont-ils que rarement explicités lors des phases de guidage concernant les techniques de frappe ?
3.3 – Résultats issus de l’entretien
43D’un point de vue général, Franck fait part de ses pratiques « habituelles » tournées vers l’improvisation et s’actualisant par l’introduction de tâches non prévues à l’avance à partir de l’observation des élèves. Cette improvisation s’appuierait sur un large répertoire de tâches disponibles (« j’ai beaucoup de situations dans la tête »). Guider et réguler sont perçus comme des « solutions de réchappe », quand la tâche ne permet pas à elle seule les progrès. Franck témoigne du manque d’efficacité perçu de son guidage technique. Une intention se dégage : en dire le moins possible aux élèves. La principale fonction des régulations serait de permettre aux élèves de réaliser la tâche telle que prévue. La fonction de « correction » ne serait à réaliser que lorsque Franck observe l’inefficacité des tâches qu’il propose. Elle est vécue comme un échec car aboutissant à l’imposition d’un modèle gestuel. Des régularités dans son discours sont finalement relevées : 1) le rejet de la « technique », pensée comme une norme formelle : « Je n’aime pas parler de technique (…) Je ne suis pas prof de technique (…) Je ne crois pas qu’il existe une technique bonne dans telle ou telle activité (…) » ; 2) la mise en opposition entre « technique » et « motricité » et l’idée qu’enseigner cette motricité est en contradiction avec une culture professionnelle, voire même avec les missions de l’EPS ; 3) la volonté d’enseigner l’« auto-organisation » : « Mon mode de pensée a évolué… Je quitte de plus en plus la technique. Mon contenu d’enseignement s’attache de plus en plus à de l’auto-organisation, heu… un mode de pensée, un état d’esprit, une organisation collective ».
44À propos des séances d’escalade, lorsque nous invitons Franck à expliquer pourquoi ses régulations concernent majoritairement le mousquetonnage, et de façon générale les techniques sécuritaires, il évoque plusieurs facteurs : 1) le sentiment que les élèves sont relativement compétents au niveau moteur et qu’ils ont des intentions d’apprentissage (notamment du fait qu’il ait « tellement insisté » lors des premières séances) ; 2) les caractéristiques de l’évaluation au baccalauréat qui l’invitent à enseigner davantage le grimper en tête ; 3) une facilité ressentie à observer et réguler les « manipulations » du grimpeur ; 4) un manque de connaissance de l’activité, mais aussi de connaissance du mur ; 5) le fait qu’il se positionne en tant que personne ressource et attend que les élèves lui demandent eux-mêmes d’être évalués.
45Le masquage des savoirs s’imposerait quant à lui dans le contexte particulier de ces séances. Il dit chercher à faire simple, dans un contexte d’urgence temporelle à l’approche du baccalauréat, même s’il reconnaît que des problèmes professionnels se posent. Il dit préférer aider les élèves à atteindre le sommet des voies plutôt que chercher quels sont les problèmes qu’ils rencontrent, interpréter leurs conduites et les conseiller techniquement. C’est en tout cas la façon de réguler qui lui viendrait « naturellement ».
46À propos des séances de volley-ball, Franck évoque que son intervention n’était pas habituelle. Il s’est senti « contraint » de réguler (du fait des difficultés des élèves mais aussi des caractéristiques du travail technique proposé), ce qui ne serait pas son habitude. Il a globalement le sentiment de s’être trouvé en « échec » lors des séances. Il dévalorise les moments d’enseignement des techniques de frappe. Pour lui, ces techniques devraient s’apprendre en condition de jeu. Lors de l’enseignement de la frappe haute, son but est « d’enlever cette raideur ». Alors que nous lui demandons de préciser les savoirs réellement en jeu, il hésite (« Je ne trouve pas les mots »). Il évoque plusieurs fois l’importance qu’il donne à la position des doigts, qui selon lui « équilibre tout le système ». Concernant l’enseignement de la manchette, Franck montre une vision formelle des techniques, vision qu’il rejette pourtant conceptuellement, mais qu’il ne semble pas pouvoir dépasser (« C’est pas ce que je veux faire mais malgré tout, je le fais »). Il dit ne pas formaliser précisément les savoirs techniques lors des préparations de séance : « C’est implicite ». Pour lui, le guidage qu’il déploie lors de l’enseignement de la manchette serait le fait d’un manque d’expérience ou encore d’un manque d’intérêt personnel porté à ce travail technique. Enfin, concernant la situation de référence, il fait part de sa volonté de « faire jouer les élèves » sans leur donner de solutions. Il attend « une étincelle ». La tâche est censée leur « faire découvrir » ce qu’il faut faire au niveau stratégique. C’est pour cela qu’il ne donne pas de consignes. Enfin, il rend compte de moments où ses régulations auprès des élèves en difficultés ont davantage une fonction motivationnelle (éviter un désengagement plus grand) qu’une réelle aide technique.
4 – Interprétations
4.1 – Interprétations concernant les pratiques de RD lors de l’enseignement de l’escalade
47Nous avons fait le constat d’une dispersion importante des objets de régulation. Selon nous, ce phénomène est en partie à mettre en relation avec la tâche proposée par Franck (très globale, mettant potentiellement en jeu tous les savoirs de l’évaluation) et le moment du cycle (nombre de savoirs ont été abordés lors des séances précédentes). On peut néanmoins se demander pourquoi Franck place si tôt (même si l’évaluation approche) les élèves dans cette tâche très globale. Nous pensons que ce choix est le symptôme de difficultés professionnelles rencontrées dans l’identification des besoins prioritaires des élèves dans leur diversité. En proposant cette tâche globale, il renonce à faire travailler les élèves sur des savoirs techniques précis en relation avec les problèmes qu’ils rencontrent. Ce contexte « provoqué » par Franck pèse sur ses régulations didactiques.
48Nous avions aussi constaté une forte représentation des objets de régulation concernant les aspects sécuritaires et notamment le mousquetonnage. Il est probable que les régulations à propos des « manipulations du grimpeur » sont plus nombreuses parce que Franck les maîtrise mieux. Il maîtriserait moins les savoirs techniques en relation avec la grimpe. Franck connaît pourtant les critères techniques de l’évaluation mais :
- il aurait des difficultés à mettre en relation les critères de l’évaluation et les conduites des élèves. Ceci pourrait être amplifié par le manque de lisibilité de l’évaluation. En effet, les critères techniques y sont de nature très hétérogène et varient en fonction des niveaux répertoriés ;
- les savoirs techniques dans le cadre de l’évaluation ont un statut très formel. Les élèves doivent en effet montrer une motricité particulière, même si cette motricité ne leur est pas directement utile pour réussir la voie. Dès lors, on voit que Franck les incite à « montrer » des techniques plutôt qu’à les aider à progresser au regard de leurs difficultés.
4.2 – Interprétations concernant les pratiques de RD lors de l’enseignement de volley-ball
49Franck a, semble-t-il, modifié ses habitudes d’enseignement lors de nos observations, en proposant davantage de travail des techniques de frappes. Nous avancerons deux hypothèses pour l’expliquer : la première est qu’il a voulu « montrer » un enseignement conforme à ce qu’il pense être l’enseignement « normal » de l’EPS ; la seconde est qu’il a tenté d’obtenir une plus grande « efficacité », insatisfait de ses expériences passées. Quoi qu’il en soit, ce travail technique semble davantage l’inciter à réaliser des RDT. Le guidage technique qu’il met en jeu apparaît comme peu formalisé, voire improvisé, ce qui peut expliquer des formes de technicisme, et, de façon plus globale, l’absence de savoirs techniques de type fonctionnel.
50Lorsqu’il propose des tâches centrées sur des savoirs décisionnels, il souhaite que ses élèves « cherchent » et « trouvent » des solutions. Ce fait est à mettre en relation avec sa volonté de proposer des tâches permettant aux élèves de construire eux-mêmes leur technique. Cela expliquerait pourquoi les savoirs en lien avec l’activité décisionnelle ne sont pas dévoilés, que ce soit lors des consignes ou des régulations.
4.3 – Interprétations conclusives
51Le croisement des données permet, dans une certaine mesure, d’appréhender le cas Franck dans sa complexité et sa singularité. Nous montrons ainsi que ce dernier pourrait se trouver dans une phase de transition professionnelle, de « recomposition », suite au rejet de la technique ou plutôt du guidage technique, qu’il associe au technicisme. Sur le plan professionnel, il hésite à guider techniquement les élèves et recherche plutôt à proposer des tâches qui induisent des apprentissages par auto-adaptation. Cette évolution est à mettre en relation avec son expérience et son rapport aux savoirs. Il ne s’est jamais vraiment senti efficace lors des phases de guidage technique. Il a en outre tendance à s’orienter vers des finalités « naturalistes » ou « citoyennes » (Delignières & Garsaut, 1997) de l’EPS, même s’il est attaché à faire progresser ses élèves.
52Quand Franck régule peu, c’est parfois par choix (placer les élèves en position de recherche de solution). C’est parfois du fait du contexte qu’il crée (en volley-ball, communication des consignes à quatre sous-groupes qui limite de fait son activité de régulation). C’est aussi parfois le signe de difficultés professionnelles. La relative pauvreté en savoirs techniques de certaines séquences de régulation est à mettre en relation avec ses connaissances techniques, ses compétences évaluatives mais aussi, plus généralement, une moindre implication professionnelle en ce qui concerne les gestes de guidage technique. Cette moindre implication, nous le rappelons, est le fruit d’une histoire professionnelle et n’est peut-être que transitoire.
5 – Discussion
53Le cas Franck permet de montrer toute la complexité des gestes de régulation, lesquels s’inscrivent dans le cadre d’un développement professionnel singulier. Il permet de montrer que, loin d’être « évidents », loin d’« aller de soi », les RDT constituent un défi permanent pour les enseignants d’EPS.
54L’étude des pratiques de Franck révèle que si les RD sont généralement assez massivement utilisées en EPS et que les RDT sont les RD les plus utilisées, une réalité plus complexe peut être dévoilée, réalité marquée par la difficulté à guider et réguler techniquement les élèves. Cette difficulté renvoie bien sûr au contexte de l’enseignement de l’EPS et à ses contraintes. Elle interroge également la professionnalité des enseignants, et notamment leur capacité à identifier et formaliser des savoirs techniques déclinés et fonctionnels, à procéder à des analyses techniques poussées. Rappelons avec Develay (2007) que les opérations de désyncrétisation, le découpage du réel en unités de compréhension constituent l’une des opérations les plus difficiles à mettre en œuvre sur le plan professionnel. Pour réaliser ce travail d’analyse technique, l’enseignant doit être convaincu de l’utilité de cette démarche, c’est-à-dire de sa capacité à utiliser efficacement ces connaissances, notamment lors des phases de guidage langagier. Il doit aussi placer les apprentissages techniques effectifs des élèves au cœur de ses préoccupations quotidiennes, et donc, leur attribuer un statut de première importance. Ces conditions ne semblent pas réunies chez Franck à l’heure actuelle. Son style professionnel (Clot & Faïta, 2000) ne l’engage pas à développer une expertise en matière de connaissances techniques et par là même en matière de RDT. D’un autre point de vue, Franck, en poste dans son lycée depuis seulement trois ans, semble encore chercher à mettre en place, à asseoir ses enseignements (curricula, tâches et organisations). Ces préoccupations professionnelles laisseraient peu de place à une centration plus exclusive sur la question des savoirs techniques et du guidage technique.
55Il ne s’agit pas ici de juger Franck sur le plan professionnel. Nous cherchons bien à montrer comment ses pratiques se déploient, quelles difficultés il rencontre et à en comprendre les ressorts. Le cas Franck permet ainsi, par exemple, de montrer que les pratiques de régulation ne peuvent être interprétées à partir de positions trop simplistes. Quand les enseignants ne régulent pas, ce n’est pas forcément parce qu’ils pensent que la tâche suffit à provoquer les apprentissages. Quand les régulations sont pauvres en savoirs techniques, ça n’est pas forcément le fait de manques de connaissances, ou d’une certaine forme de pudeur (Carnus, 2008). Les déterminants sont plus complexes et à mettre en lien avec l’ensemble du processus d’enseignement/apprentissage, la singularité de chaque enseignant et la spécificité de chaque situation. Il est aussi curieux de constater à quel point l’histoire professionnelle de Franck dans son rapport aux techniques renvoie à l’histoire récente de la profession en EPS.
56Les résultats issus de l’étude du cas Franck et des autres cas permettent enfin de discuter des conséquences des pratiques de régulation, autrement dit de l’activité et des apprentissages des élèves. Notons d’abord que les quelques recherches portant sur les liens entre guidage technique et activité des élèves tendent à montrer que la construction d’une intercompréhension enseignant-élèves en matière technique ou encore d’une culture technique est difficile à obtenir en EPS (Carreiro da Costa, Marques da Costa, Diniz, & Piéron, 1998 ; Carnus, 2008 ; Lémonie, 2009). Nos analyses et nos observations nous permettent peut-être de mieux comprendre quels sont les mécanismes en jeu dans ces formes d’« échecs », lesquels sont bien sûr en partie inhérents au processus d’E/A en EPS. Guider et réguler techniquement les élèves, de façon massive, répétée, en s’adaptant aux singularités de chacun constitue un réel défi pour les enseignants. Outre les connaissances et compétences que ces gestes requièrent, ils demandent du temps (et nécessitent à ce titre que les élèves soient engagés durablement dans les tâches) et une disponibilité attentionnelle qui ne s’obtient sans doute pas aisément. Ajoutons que nos observations montrent que certains élèves déploient des stratégies pour ne pas être vus et régulés ou expriment des réticences lorsque l’enseignant les régule. Ces attitudes sont sans doute de nature à décourager les enseignants. Encore une fois, la RDT, en tant que proposition d’« aide à l’étude », ne peut s’exercer que si certaines conditions sont réunies (motivation des élèves, confiance en l’enseignant, lui reconnaissant une autorité, etc.).
6 – Conclusion
57L’étude du cas Franck concourt à une meilleure connaissance des pratiques de régulation didactique et de ses déterminants.
58Franck est un enseignant qui, généralement, guide ses élèves lors de consignes puis de régulations didactiques. Les RD constituent la grande majorité de ses interventions en classe et les RDT sont les RD les plus utilisées. Pourtant, cette description macroscopique des pratiques de Franck masque d’autres réalités, que notre recherche permet de mettre au jour. Tout d’abord, l’engagement de Franck dans la RDT varie très fortement en fonction des moments. Les pratiques de non ou de moindre régulation renvoient chez lui à des choix mais aussi à des renoncements ou à des difficultés professionnelles. En outre, on montre que « les » (en général) ou « certains » (ceux en lien avec l’évaluation sommative par exemple) savoirs techniques sont fréquemment masqués lors des RDT et plus généralement lors des phases de guidage. Ils n’émergent pas aussi facilement que l’on pourrait le croire. Ce masquage prend des formes diverses dont nous rendons compte dans cet article.
59L’entretien qui fait suite aux observations permet de comprendre que les pratiques actuelles de Franck sont le fruit d’une histoire professionnelle. Franck serait en phase de « recomposition professionnelle ». Il rejette désormais en partie l’idée que son métier consiste à enseigner des techniques. En tout cas, il souhaite que les élèves « construisent eux-mêmes leurs techniques ». On ne peut comprendre ce rejet des techniques et du guidage technique que si l’on comprend qu’il associe « technique » et « technicisme », et qu’il a connu davantage d’échecs et de frustrations que de plaisir et de sentiment d’efficacité lors des phases de RDT. C’est en tout cas en croisant des informations à propos de son histoire professionnelle, de ses préoccupations actuelles, de ses conceptions des mécanismes d’enseignement/apprentissage (E/A), de son rapport aux savoirs techniques, de ses connaissances et compétences en matière de régulation que nous pouvons mieux comprendre ses pratiques actuelles de RD. C’est aussi en mettant en tension ces caractéristiques singulières et les éléments du contexte (contexte général, contextes spécifiques, contextes provoqués). Les résultats montrent, quoi qu’il en soit, qu’il faut se méfier des explications simples et univoques lorsqu’il s’agit d’expliquer les pratiques de RD.
60Le cas Franck, mis en relation avec les quatre autres étudiés, permet de mettre au jour des singularités, mais aussi des formes de généricités. L’ensemble des résultats montre toute la difficulté à guider et réguler techniquement les élèves. Il pourrait certainement s’avérer profitable durant le processus de formation professionnelle, d’informer les futurs enseignants à propos des problèmes posés par la RDT, spécifiquement en contexte d’enseignement de l’EPS. En effet, comme le souligne Vial (2001), en matière d’éducation, pour partie, « être formé, c’est être averti ».
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Mots-clés éditeurs : éducation physique et sportive, intervention, pratiques enseignantes, régulation didactique
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Date de mise en ligne : 12/04/2012
https://doi.org/10.3917/sta.095.0023