Fabricants, détaillants et vendeurs : l'économie du costume de sport à la Belle Époque
Pages 55 à 67
Citer cet article
- JAMAIN-SAMSON, Sandrine
- et TERRET, Thierry,
- Jamain-Samson, Sandrine.
- et al.
- Jamain-Samson, S.
- et Terret, T.
https://doi.org/10.3917/sta.083.0055
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- Jamain-Samson, S.
- et Terret, T.
- Jamain-Samson, Sandrine.
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- JAMAIN-SAMSON, Sandrine
- et TERRET, Thierry,
https://doi.org/10.3917/sta.083.0055
Notes
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[1]
Localisées à Roubaix.
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[2]
Ont été plus particulièrement consultés les catalogues de La Belle Jardinière entre 1896 et 1928 et ceux de Mestres et Blatgé entre 1902 et 1939.
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[3]
Publicité A. A. Tunmer, dans l’Annuaire de l’USFSA, 1902.
-
[4]
Publicité dans L’Annuaire de l’USFSA, 1894.
-
[5]
Publicité « Au Petit Matelot », dans l’Annuaire de l’USFSA, 1902
-
[6]
Ancien épéiste international, il est l’un des dirigeants de l’escrime française au début du siècle.
1En dehors de celles qui portent sur les trente dernières années où le secteur marchand s’est imposé comme central et particulièrement visible dans la sphère sportive, les analyses économiques demeurent le parent pauvre de l’histoire du sport. À l’évidence, pourtant, une économie du sport se développe en même temps que les premières pratiques sportives elles-mêmes, qui ne laissent pas indifférents les commerces et les industries françaises (Montagné-Villette, 1990). Les travaux s’intéressant à l’émergence d’un « marché » sportif ont cependant plus volontiers envisagé le côté de la demande sociale que celui de l’offre ou ont réduit celle-ci à la production d’événements, de pratiques, de politiques, voire de grands équipements, sans toujours prendre en considération d’autres dimensions (Tétart, 2007). La connaissance de la genèse des modes de production des articles de sport au tournant des 19e et 20e siècles ne repose par exemple que sur quelques monographies, d’ailleurs essentiellement appuyées sur le cas de la bicyclette (Fielding, Pitts et Miller, 1992 ; Mourat, Poyer et Tétart, 2007). Il est vrai que l’industrie du cycle devient alors un marché florissant, qui « joue le rôle de “locomotive” pour tous les secteurs d’activité complémentaires » (Hubscher, Jeu et Durry, 1992, 82), tels que les fabricants de caoutchouc (Michelin notamment) ou les fabricants de bonneterie, mais aussi pour la réfection des chaussées, l’aménagement de l’hôtellerie et la restauration (Weber, 1986). Le cas de la bicyclette est du reste suffisamment spécifique pour avoir justifié plusieurs travaux sur les vêtements portés alors par les femmes, le fameux bloomer (Cunningham, 2002). Toutefois, même dans ce dernier exemple, la question du costume de sport est abordée à travers ses usages et ses représentations, pas en tant que produit artisanal ou industriel. De la conception à la fabrication puis à la commercialisation, un processus existe pourtant, qui conditionne en partie la pratique sportive. Au-delà, s’intéresser à l’émergence de ce secteur permet aussi de mettre en relief certaines des résistances auxquelles se heurte la démocratisation du sport en France et de repérer les conditions culturelles, technologiques, commerciales et industrielles qui pèsent alors sur ses premiers développements. Une analyse qui, devant l’apport très limité du Centre des Archives du Monde du Travail sur ces questions [1], croisera, pour l’essentiel, les catalogues de vente [2], la presse féministe et la presse spécialisée, avec une attention plus particulière portée aux publicités.
1 – Monopole anglais, concurrence française
2Les Anglais sont très largement à l’origine de l’implantation du sport en France dans les années 1870-1890 (Arnaud et Camy, 1986 ; Hubscher, Jeu et Durry, 1992). Comment s’étonner alors qu’ils soient également impliqués dans la mise en place de maisons spécialisées dans la vente de costumes appropriés à cette activité quelques années plus tard, alors même que Paris est traditionnellement une cible privilégiée des commerçants britanniques en quête de nouveaux marchés ? La première génération des vendeurs présents dans la capitale est en effet bien constituée d’Anglais qui importent des produits d’outre-Manche avant de les faire fabriquer sur le territoire français. Ce ne sont pas des artisans ou des industriels, mais des commerçants qui tirent doublement profit de leur connaissance de la culture sportive en Angleterre et de l’amélioration du réseau ferroviaire et routier entre les villes de Troyes et de Paris. En France, avant 1914, la moitié de la production de vêtements, sous-vêtements et chaussants provient en effet de Troyes, qui s’impose comme « la capitale de la bonneterie » (Camuset, 1989, 19).
3Ces magasins se comptent sur les doigts de la main mais, au regard de la précocité et de la fréquence de certaines publicités diffusées dans les Annuaires de l’USFSA, puis dans la presse, deux enseignes semblent se démarquer plus particulièrement : la maison Tunmer et la maison Williams & C°. Ces deux commerces anglais se partagent durablement le monopole de ce nouveau marché dans la capitale et le pays.
4Tunmer est le premier à s’implanter en France. Sa succursale parisienne propose « le plus grand choix de maillots de tout Paris, pour course à pied, natation, rowing, football. Seule maison fabricant sur place » [3]. Williams & C° le rejoint rapidement. Dès 1894, il fournit un large panel de costumes à sa clientèle : « Course à pied. Souliers, maillots, culottes. Escrime. Gants, sandales, costumes, cuissards, plastrons, masques ». Dans son Nouveau catalogue de jeux de 1895, Williams & C° se dit « dépositaire de toutes les publications et règles agréées par l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, ainsi que de celles des principaux clubs anglais de lawn-tennis, polo… Des conditions spéciales sont faites pour l’installation et les fournitures des clubs ou sociétés reconnus ou affiliés à l’Union. Nous avons comme principe de vendre tous nos articles à qualité égale meilleur marché que n’importe quelle autre maison en France » (Catalogue Williams & C°, 1895). Elle ne cache pas non plus la provenance de ses marchandises, d’origine anglaise, qu’elle « choisit avec le plus grand soin et chez les meilleurs fabricants » ; le sportsman français de la Belle Époque étant volontiers anglophile, la référence britannique se fait argument de vente. L’enseigne propose des articles de bonneterie, des costumes et des chaussures de sport, autrement dit l’équipement complet dans plusieurs activités : chemise de flanelle blanche et beige et pantalon de flanelle pour le tennis ; culottes de course en satinette ou de tricot de couleurs ou de flanelle blanche ; jersey pour football, unis et rayés ou encore des maillots de course et de football. Les sportifs ne s’y trompent pas. Lorsque ces publicités ne sont pas dans les Annuaires de l’USFSA, elles occupent les pages des journaux sportifs, comme L’Auto, non d’ailleurs sans un certain succès : « Si nous avons adopté la mode anglaise, pratique, simple et correcte, c’est que les sportsmen n’aiment pas à être gênés “aux entournures” », peut-on y lire en 1910 (Casella, 1910).
5Les magasins spécialisés français sont, dans ce secteur, plus rares que leurs homologues britanniques et hésitent souvent à vendre une gamme aussi large de produits qu’eux. Compte tenu des caractéristiques du marché sportif, c’est-à-dire en l’occurrence de l’état de développement différencié des pratiques sportives émergentes à la fin du XIXe siècle en France (Terret, 1996), nombreux sont ceux qui se focalisent alors essentiellement sur les articles et costumes pour le cyclisme et l’automobile. Ainsi, à Villers-Bretonneux dans la Somme, les établissements Delaux-Chatel et fils, fabricants de bonneterie, se spécialisent dans les articles de vélocipédie. Les grands magasins parisiens comme La Belle Jardinière et le Bon Marché possèdent désormais aussi un rayon de sport et consacrent des pages de leur catalogue publicitaire aux articles pour cyclistes. Selon Eugen Weber (1986, 19), « l’exposition annuelle du cycle offre non seulement des machines et des pièces de rechange – pneumatiques, bandages, chambres à air, valves, jantes, enveloppes – mais aussi des maillots, des culottes, des pèlerines en caoutchouc, des chaussures spéciales… ».
6À Paris, la diversité de l’offre des magasins britanniques n’est guère concurrencée initialement que par l’Agence générale des Sports, d’ailleurs présentée dans les annuaires de 1894 comme « la seule maison française vendant tous les articles de sport » et comme « le fournisseur des principaux lycées, Sociétés, Clubs de France et de l’étranger » [4]. On y trouve en effet des accessoires de vélocipèdes, des jeux athlétiques, de l’escrime et de la gymnastique, des vêtements et même une librairie sportive. La maison « Au Petit Matelot » s’impose cependant rapidement sur ce jeune marché en offrant à son tour des « spécialités pour sports athlétiques et vélocipédistes » à la fin des années 1890, ainsi que des « articles spéciaux pour football : culottes tricot coton, culottes granitées, maillots coton, maillots laine » [5].
Développement des commerces d’articles et « costumes de sport » en France, entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale
Développement des commerces d’articles et « costumes de sport » en France, entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale
7Après 1910, l’essor de la pratique sportive dans la capitale et les grandes villes du pays – on ne saurait parler encore de démocratisation – semble justifier l’apparition progressive de petits commerces qui se surajoutent à l’offre existante (tableau 1). À titre d’exemple, la maison Elims Pierre Sports est recommandée pour les coureurs cyclistes qui souhaitent s’équiper bon marché : « S’adresser à Elims Pierre Sports, 10 fbg Montmartre (cour de L’Auto, à droite), Paris, est tout indiqué, car il est le moins cher […]. On trouve, en outre, dans cette maison, un très grand choix d’articles pour boxe et football » (Viollette et al., 1912, 386).
8Entre 1890 et 1914, la prime diffusion du sport en France s’accompagne donc de l’essor, limité en nombre et en couverture géographique mais cohérent avec la densité du maillage associatif sportif (Arnaud, 1998), d’un réseau de fabricants-commerçants de costumes spécialisés. Ce processus semble s’organiser en trois temps, relativement rapprochés et qui se recoupent en partie : le premier caractérise dans les années 1890 le lancement d’un marché à l’initiative de commerçants britanniques. Le second, entre le milieu de la même décennie et les premières années du nouveau siècle, reflète le positionnement d’une poignée de maisons spécialisées et de grands magasins, qui hésitent cependant parfois à aller au-delà des valeurs sûres que sont le cyclisme et l’automobile. Enfin, le troisième temps, après 1910, témoigne de l’apparition de petites enseignes spécialisées dont les propriétaires, dont rien ne permet de confirmer qu’ils appartiennent ou ont appartenu au monde du sport, bénéficient du développement du mouvement sportif. Sur ces trois temps, fabrication et commercialisation demeurent largement intriquées, les deux processus se déroulant souvent dans les mêmes lieux (Hubscher, Jeu et Durry, 1992, 84).
2 – Une mode sportive ?
9Le costume de sport répond à une fonction particulière liée aux exigences propres à chaque activité, aux contraintes réglementaires (encore peu précisées cependant avant 1914 pour le costume), aux pressions morales et sociales qui s’exercent sur les corps, mais aussi au jeu de la mode. Or, à la Belle Époque, Paris est une référence incontournable en la matière, ainsi que le confirme un rapport du ministère du Commerce vantant les mérites et le talent des couturiers français, en particulier parisiens : « C’est à propos du vêtement qu’intervient la mode ; c’est ici que se donne carrière l’inlassable ingéniosité de nos artistes, de nos fabricants, de nos artisans. C’est sur ce terrain que prennent naissance ces multiples spécialités dont il est habituel de dire qu’elles sont éminemment parisiennes, mais dans la production desquelles la province française peut réclamer sa bonne part ; le prestige dont notre commerce jouit à l’étranger nous le devons au bon goût français qui met nos articles de mode hors de pair et les fait adopter dans le monde entier. En voilà plus qu’il ne faut pour faire comprendre avec quel intérêt nous devons suivre la marche d’industries qui se recommandent à tant de titres à notre attention » (Ministère du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes, Commission permanente des valeurs de douane, 1908, 118).
10Mais la culture de l’innovation que les couturiers parisiens ont développée pour d’autres secteurs de l’habillement semble moins appropriée au sport. Les modèles britanniques importés dans la capitale trouvent facilement preneurs en raison de leur fonctionnalité. Outre-Manche, leur confection relève en effet d’une conception « rationnelle » du costume spécialisé (Park, 1989). En France, au contraire, les grandes maisons qui sont alors les principaux acteurs d’un marché de la beauté et de l’embellissement en pleine expansion (Vigarello, 2004), privilégient l’élégance. Les productions locales – chemisiers, tricots, chapeaux, corsets, vestes tailleurs – répondent à des préoccupations sociales liées aux origines des pratiquants, mais s’inscrivent en rupture avec l’orientation britannique. Il est vrai que s’offrir un costume de sport n’est pas à la portée de toutes les bourses.
11L’Annuaire des sportsmen, qui dresse en 1897 la liste des principales sociétés sportives de l’époque (sports hippiques, automobilisme, « cycling », yachting, rowing et sports athlétiques), recommande des « maisons » utiles. Sont précisées des adresses où acheter ou louer des automobiles, des bateaux, des vélocipèdes, ou pour se procurer des vêtements et trouver aisément des bijouteries, des restaurants, des hôtels et des clubs. L’emplacement des magasins (boulevard Saint-Germain à Paris, par exemple) et le type d’articles proposés (trousseau de luxe, par exemple) donnent une idée du commerce et de la clientèle visée.
12Le prix des costumes de sport est d’ailleurs lié aux méthodes de fabrication. Comme l’explique la maison Williams et C° en 1895, c’est « par suite de l’augmentation et perfectionnement de l’outillage à notre nouvelle usine, 5 rue Collange, à Levallois (Seine), [que] nous avons produit quelques nouveautés intéressantes et aussi obtenu une économie de fabrication, qui nous permet encore de diminuer les prix de beaucoup de nos articles ». Elle est fière d’annoncer qu’en se fournissant chez les meilleurs fabricants, elle peut encore « diminuer les prix de beaucoup de nos articles » (Catalogue Williams et C°, 1895).
13Certains sportifs parmi les plus fortunés n’hésitent pas à se tourner directement vers les couturiers. « De riches joueurs de tennis passeraient commande de leurs kits de tennis Louis Vuitton et feraient faire leurs housses de raquette par Hermès. Leur pantalon de flanelle rayé s’est imposé dans la mode masculine comme “la flanelle de tennis”. […] Les femmes s’y sont mises, ont tricoté des pulls sans manches avec des rayures à vives couleurs annonçant le pull-over classique de tennis avec son décolleté en V rayé » (Poirier, 2003, 11). Lorsque l’on n’est pas satisfait de ses chaussures, le journal La Fronde conseille aussi « la cordonnerie du HighLife, boulevard des Italiens », où l’on trouve « les chaussures les plus chics, les mieux conditionnées pour tous les sports. […] C’est là, d’ailleurs, que se trouvent toutes les nouveautés, pour les sports comme pour la ville, le théâtre, les soirées. Les plus élégantes s’y font chausser » (Anonyme, 1899).
14Le coût prohibitif du costume de sport a plusieurs conséquences. D’abord, il provoque l’ire de ceux pour qui la démocratisation de sa pratique est un gage de succès commercial. Le créateur du Tour de France est de ceux-là. En 1905, Henri Desgrange dénonce ainsi les tarifs pratiqués par les commerçants, notamment les enseignes anglaises : « Est-ce à dire que nos fournisseurs habituels, les Tunmers, les Williams ont des tarifs exorbitants ? […] J’ai précisément sous les yeux une lettre d’un jeune coureur à pied qui me dresse une liste de dépenses qu’il n’a pu faire et qui se solde par une addition de 22 fr. 75. […] La question pourtant minime de l’équipement les arrête net : ils trouvent les maillots bien chers, les souliers hors de prix, les accessoires d’un tarif rothschildien » (Desgrange, 1905). Il conclut en engageant « vivement tous ceux qui vendent spécialement des articles de sport à bien examiner cette intéressante question : ils sont en ce moment peu nombreux à Paris, et il leur appartient d’empêcher que d’autres ne songent un jour qu’il y a de bonnes affaires à réaliser avec les petites bourses ».
15Par ailleurs, la concentration de la production et de la vente dans la capitale pose un problème d’égalité d’accès au costume au niveau du pays, qui pousse les dirigeants de l’USFSA à réagir en 1902, en accordant une place plus importante à la publicité sportive dans ses annuaires : « Pour donner satisfaction aux demandes de renseignements qui nous sont adressées par les Membres de l’Union et afin de faciliter, notamment aux Unionistes habitant la province, l’acquisition des objets de sport dont ils peuvent avoir besoin, nous comptons donner, dans les prochains annuaires une place beaucoup plus importante à la publicité sportive » (Annuaire de l’USFSA, 1902).
16Enfin, les prix élevés pratiqués par les magasins amènent nombre de sportsmen à privilégier le système D pour se confectionner leurs propres équipements voire, dans la grande majorité des cas, à utiliser les vêtements du quotidien, comme le confirme l’iconographie disponible (Jamain, 2008).
3 – Différenciation
17Incontestablement, les sportifs et sportsmen de la Belle Époque appartiennent à la bourgeoisie urbaine (Arnaud, 1985 ; Defrance, 1987), même si les conditions d’une extension à d’autres classes sociales se mettent en place (Léziart, 1988). L’offre de costumes de sport est donc assez naturellement pensée pour une demande qui correspond au profil, habitudes et usages des pratiquants. Elle cible en outre, pour l’essentiel, la clientèle masculine qui constitue alors la quasi-totalité des pratiquants (Arnaud et Terret, 1996), comme en témoigne le « Aux sportsmen ! », qui orne la majorité des publicités d’articles de sport dès la fin du XIXe siècle. Pourtant, l’orientation française du costume vers l’élégance plutôt que vers la fonctionnalité pousse les fabricants à différencier assez nettement leur production selon le sexe de la clientèle.
18Là encore, le cas du cyclisme est exemplaire par sa précocité, puisque l’industrie du cycle se penche, dès la fin du XIXe siècle, sur la question du costume des femmes. Selon Murat (2006), elle semble même accueillir avec enthousiasme ces nouvelles consommatrices en puissance. Sur la fin de l’année 1897, Raquette, journaliste à La Fronde, constate ainsi que « les machines de dames sont un peu mieux émaillées qu’auparavant […] mais les selles sont toujours aussi incommodes, le poids aussi élevé et les prix aussi exagérés. […] Par contre, nos tailleurs se sont ingéniés à trouver des modèles nouveaux : la jupe-culotte est perfectionnée et fort seyante » (Raquette, 10 décembre 1897). Parmi ces tailleurs, la journaliste remarque MM. Sandt et Laborde, « les heureux inventeurs de la fameuse jupe-culotte que toutes les cyclistes soucieuses d’être à la fois correctes et élégantissimes, ont depuis longtemps adoptée » (Raquette, 10 décembre 1897). Peu de temps après, on apprend qu’une « grande maison de nouveauté vient de lancer une culotte cycliste qui sera adoptée d’enthousiasme par toutes les pédaleuses » (Anonyme, 14 décembre 1897).
19À la suite de l’exemple du cyclisme, le marché du « costume de sport pour dame » s’entrouvre timidement. Si le costume de tennis occupe souvent les chroniqueuses de mode, il n’a pas l’exclusivité. Comme le confirment notamment les chroniques « La mode des modes », puis « La mode sportive » de la revue Fémina entre 1902 et 1910, automobile, yachting, excursion ou équitation ont également leurs modèles. Les grands magasins, surtout, accordent désormais une relative considération au costume de sport pour femmes, tout en le concevant comme un vêtement d’apparat. En 1907, Fémina présente ainsi « le sport à la mode et ses élégances », autrement dit, ses costumes « pour le tennis » (Face à main, 1907). On apprend qu’« à la tenue très simple et d’un caractère un peu anglais que l’on adoptait dans les débuts, est venu s’ajouter un brin de fantaisie. Le chic, cette petite chose de rien du tout, mais si importante, a conquis les costumes de sport qui semblaient, par leur destination même, les plus réfractaires à ces assouplissements ». L’obligation de performance semble manifestement éloignée de la logique en œuvre : « Les sportswomen le savent bien et elles trouvent là un excellent moyen de faire valoir le charme de leurs attitudes et d’exercer les séductions de leur coquetterie » (Face à main, 1907).
20Pour des motifs différents, le choix des fabricants français provoque des réactions convergentes des milieux féministes et sportifs. Les premiers en appellent à davantage de fonctionnalité sans pour autant tomber dans le mimétisme masculin. Ainsi, La Fronde réclame une réforme vestimentaire en 1899 et invite les femmes à prendre les choses en main : « Réformez le costume, mesdames et mesdemoiselles. Rendez-le plus commode, plus seyant, plus simple – la simplicité est une grâce – mais pour l’amour de vous-mêmes, ne vous déguisez pas en hommes manqués ! Sauvegardez les droits de l’art et de l’amour, avec les droits de l’hygiène… et de l’économie. Mais pas de blouses, pas de culottes, pas de brassières de coton tricoté ! Ayez pitié des pauvres belles ! Ayez – surtout – pitié des pauvres laides ! Réformez, n’abîmez pas ! » (Tinayre, 1899).
21Dans L’Auto, Paul Adam lance à son tour : « Il ne serait pas superflu de convoquer les tailleurs et les couturiers en les priant de garnir plusieurs vitrines avec des mannequins revêtus d’habits rationnels, hygiéniques, révélateurs du corps, de ses harmonies incomparables. Nos filles et nos fils, espérons-le, ne resteront pas condamnés aux hideurs quotidiennes que nous imposent les aberrations du snobisme. Grâce au ciel, les joueurs de tennis et de golf, les cyclistes, les amateurs de football déjà nous habituèrent à des tentatives pour abolir le règne du pantalon » (Adam, 1905). La modification du costume féminin devient un objectif encore plus explicite chez le journaliste Willy. Selon lui, il faudrait revoir le costume des adeptes de l’automobile et de la bicyclette. Les premières sont « engoncées dans un fourreau qui participe à la fois du sac et du scaphandre… ». Mais « si le costume d’auto ne m’enchante pas, la tenue cycliste me désempare. […] Grâce à l’influence de la bicyclette, la jupe demi-courte, si pratique et si coquette, fut sur le point de devenir la tenue de ville universelle. Hélas !… cette “Journée des Jupes” fut courte comme elles et voilà qu’aujourd’hui tout est à recommencer : les jupes cyclistes s’allongent avec les jours d’été et l’on prévoit le moment où nos pédaleuses leur ajouteront un ruban de queue. Alors que l’auteur des Sept Dialogues de Bêtes et tant d’amazones avec elle ont adopté la jupe-culotte pour monter à l’américaine, les plus charmantes bécaniciennes semblent partager le préjugé de George Sand – cette Berrichonne qui aimait les Traînes – de sorte que la tenue cycliste n’a plus rien d’original ni de sportif » (Willy, 1905). La faute aux couturières ? On assure, ajoute le journaliste, que celles-ci se préparent « à inventer des modèles à la fois coquets et pratiques. Mais nous sommes en train de… faillir attendre ! » (Willy, 1905).
22Dans les catalogues et les grands magasins comme La Belle Jardinière, les contraintes de la mode et la stricte délimitation des pratiques sportives tolérées pour les femmes convergent vers une réduction des modèles proposés à quelques activités ; le costume de sport conforte à l’évidence le processus de marginalisation des sportives en les éloignant de la sphère de la performance à laquelle la communauté masculine s’avère plus sensible (Liotard et Terret, 2005). En 1910, les femmes peuvent espérer trouver un costume pour le cyclisme, la natation, le tennis, l’escrime, la gymnastique ainsi que pour les sports d’hiver. Dans ce registre de pratiques apparemment « partagées » par les deux sexes, le costume de sport conforte sans ambiguïté la différenciation hommes-femmes, tournant le dos à une rationalisation qui pourrait occulter la visibilité des écarts entre les deux. C’est le cas de l’escrime, par exemple, un domaine à part où trois siècles de tradition amènent la France à exporter aussi bien ses maîtres d’armes que ses costumes d’escrime. Les escrimeurs ont ainsi leurs fournisseurs attitrés à Paris, tel « Prieur, le Pétrone du vêtement des escrimeurs » (Kirchhoffer, 1911, 37), mais il n’est cependant pas sûr que les femmes en profitent alors. En 1905, dans un article consacré à l’escrime féminine, J. Joseph-Reneaud [6] reconnaît que les Anglaises se fournissent en France, avant de rappeler qu’il doit « à la vérité de reconnaître que les escrimeuses d’Angleterre s’habillent fort mal. Leur fournisseur, qui habite Paris, leur envoie sans prendre mesure, des costumes d’un seul modèle et “en trois tailles”. Elles élargissent ou rapetissent l’étoffe elles-mêmes et à peu près ! Vous voyez d’ici l’élégance de leur mise !… Nos tireuses, au contraire, s’habillent à ravir » (Joseph-Reneaud, 1905, 539). Un constat somme toute étrange car, question costume, les Françaises ne sont en réalité pas beaucoup mieux loties : tout reste à faire, fait remarquer l’auteur qui, quelques années plus tard, admet même que c’est là l’une des causes du faible succès de l’escrime féminine: « La vivacité, l’énergie, le sang-froid qu’elle déploie quand il le faut et quand elle est entraînée aux sports ne peuvent que difficilement compenser l’infériorité où la placent sa faiblesse musculaire et surtout ses vêtements » (Joseph-Reneaud, 1910).
23Certes, la France de la Belle Époque connaît aussi une inflexion du costume de sport féminin en direction de la « rationalité » britannique. Mais le mouvement s’avère paradoxalement moins fonctionnel qu’esthétique si l’on en croit Pierre Dufay (1906, 164) analysant ce qui pousse les jeunes femmes à se vêtir ainsi : « la pudeur peut-être un peu, ou mieux la peur des chutes, des coups de vent, des ascensions périlleuses […]. En grande part, la propreté et l’hygiène : la crainte du froid, de la poussière et des microbes. La coquetterie enfin, car, comme le confessait ingénument une jolie fille, pour qui c’était la meilleure raison d’en porter : “c’est la mode d’avoir des pantalons. La mode est aux pantalons ; cela fait tout” ». Un constat confirmé par J. Joseph-Reneaud, en 1910, lorsqu’il admet que « la bicyclette renouvela déjà gracieusement la silhouette de nos sœurs et épouses, en collaboration d’ailleurs avec les autres sports auxquels elles se livrent de plus en plus ».
4 – Entre économie et morale : les limites du marché
24Dès 1877, celui qui s’est fait connaître antérieurement par Le sport à Paris (1854), faisait de la mode « un ricochet qui va se perdre dans les infiniment communs, et cela avec une promptitude immédiate » (Chapus, 1877, 121). La réalité est certes moins extensive, mais il est clair qu’un marché spécialisé dans les vêtements de sport se constitue progressivement avant la Première Guerre, bénéficiant de « la vulgarisation de certains costumes fabriqués à la grosse dans les magasins de nouveautés » (Uzanne, 1910, 64). Stigmate d’une appartenance de classe (Perrot, 1981), cette tenue apparaît déjà comme un générateur d’achats stimulé par les velléités d’ascension sociale. Elle constitue « le moyen pour la classe privilégiée de se distinguer des autres classes ; elle [cette mode] sera suivie parce que chacune voudra toujours paraître appartenir à la classe privilégiée ; ce ne sont certes pas les grandes maisons de couture qui s’y opposeront » (Glénard, 1902, 23). Il est même attendu du costume de sport qu’il contribue à un renouvellement ou à une accélération de l’économie du secteur quand l’hebdomadaire La Française constate que les sports ont introduit « des modifications brusques » dans le costume féminin (Présilly, 1907). Toutefois, le marché destiné aux femmes, notamment, ne tarde pas à montrer ses limites, faute de candidates, assurément, mais aussi pour deux autres raisons complémentaires, l’une liée aux pesanteurs sociales qui font obstacle à l’engagement du sexe que l’on dit « faible », l’autre aux exigences même du sport qui semblent s’opposer au « génie » français de la mode.
25D’une part, la mode sportive se diffuse lentement chez les lectrices des revues féminines et autres adeptes des grands magasins parce qu’en se rapprochant, même ponctuellement, des exigences fonctionnelles de la pratique sportive, elle fait surgir la crainte d’une intolérable masculinisation. L’avertissement de Laure-Paul Flobert (1911, 3) en témoigne : « une seule chose a pu modifier le costume féminin et le masculiniser ; ce sont les sports ». Le costume de sport des femmes ne parvient à s’affranchir de certains codes moraux trop pesants qu’en s’éloignant des lieux de visibilité urbaine, par exemple avec l’alpinisme (Ottogalli-Mazzacavallo et Jamain, 2007). Dans la plupart des cas, cependant, le risque encouru paraît trop important, pour justifier un engagement des couturiers. L’un des plus illustres à l’époque, Gaston Worth, s’explique ainsi dans un rapport du ministère du Commerce et de l’Industrie sur les dangers de la nouvelle mode féminine pour l’industrie textile française en 1910 : « Nous exprimons, depuis plusieurs années, la pensée que, à moins d’adopter le pantalon masculin, il ne nous semblait plus possible de voir se réduire l’ampleur des jupes portées en 1909 et en 1908. La crainte que nous avions s’est réalisée et nous venons d’assister à une tentative qui, nous l’espérons, restera stérile. Sous le prétexte de rendre aux femmes la liberté de leurs mouvements, entravés par des jupes trop étroites, on a tenté de leur faire adopter une tenue contre laquelle protestent à la fois l’hygiène, l’esthétique et la décence. La femme ne comprend-elle plus que la séduction qu’elle exerce provient bien plus de la dissimulation que de l’exhibition de ses avantages physiques ? S’il n’y avait pour toutes nos industries textiles un immense péril à réduire dans la confection des vêtements de femme la quantité de tissu employé et à proscrire à la fois de cette confection les garnitures, rubans, dentelles, passementeries, broderies, etc., dont la fabrication, essentiellement française, alimente tant d’usines et de métiers et fournit du travail à un nombre considérable d’ouvriers et d’ouvrières, nous laisserions aux seuls moralistes le soin de combattre les tendances actuelles. Notre mission est tout autre et nous déclarons, sans crainte d’être démenti, que si l’on persiste dans la voie récemment suivie, nos industriels verront sous peu Paris cesser d’être le lieu où l’on vient, deux fois par an, chercher les modèles destinés à être copiés et répétés dans le monde entier, et avec eux les garnitures de toutes sortes employées jusqu’ici » (Rapport présenté au nom de la 4e section par M. Gaston Grandgeorge, 1910, 150).
26D’autre part, la mode de sport pour les femmes ne semble finalement pas très compatible avec la couture française car elle remet en question l’industrie textile (de la production à la conception) sur laquelle Paris a pourtant forgé une partie de sa notoriété. L’auteur du rapport précité ajoute ainsi que « M. Gaston Worth ne se borne pas à dénoncer le danger que la mode actuelle ferait courir à nos exportations, il indique certaines pratiques commerciales qui sont de nature à nuire à leur développement. Telle est, entre autres, la publication par les journaux périodiques, et même quotidiens, des modèles des grandes maisons de couture. C’est mettre gratuitement à la disposition de chacun des éléments précieux où les étrangers, particuliers ou fabricants, puisent des idées qui leur feraient défaut s’ils étaient laissés à eux-mêmes » (Rapport présenté au nom de la 4e section par M. Gaston Grandgeorge, 1910, 151). À l’inquiétude des couturiers et maisons de couture s’ajoute le désarroi des professionnels de l’industrie textile. « Les robes, entravées outre mesure, diminuent considérablement le métrage, et là où il fallait 7 et 8 mètres de tissu pour faire une jupe, 3 mètres suffisent amplement aujourd’hui » (Chronique mensuelle de l’Association générale des chimistes de l’Industrie textile, 1911, 159). Moins de tissus, moins de passementerie, disparition progressive des jupons et fins corsages au profit de jaquettes et bonnets en laine tricotés, la profession constate avec amertume les transformations des silhouettes féminines, désormais fortement influencées par la bonneterie. « L’entrave ne permet plus le flot de jupons ; on a remplacé jupons et fines culottes en batiste ou belle cretonne par des sous-vêtements et combinaisons en tricots, très élastiques et sur l’hygiène desquels je ne donnerai une opinion, ni pour, ni contre. […] Ces genres ne seront jamais “habillés” dans le sens élégant que l’on applique au mot, mais la vogue se constate, au détriment de Roubaix, Reims, Elbeuf, et des tissus proprement dits ». En d’autres termes, il semblerait que les simplifications du costume féminin mettent en danger l’ensemble de la filière textile. Ceci peut expliquer en partie la frilosité des fabricants et commerçants à proposer des costumes rationnels pour femmes, y compris pour le sport.
27Les modifications du costume de sport sont le reflet de la mutation de la mode féminine. Au-delà des débats idéologiques, réformer le costume des femmes a aussi des conséquences économiques que la société française de la Belle Époque n’est pas prête à supporter. Car à l’heure où l’industrie de la confection pour femme est « le principal moteur et […] le levain de l’industrie textile presque tout entière » (Ministère du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes, Commission permanente des valeurs de douane, 1908, 140), l’attirance des femmes pour les vêtements masculins rend l’avenir de l’industrie incertain.
5 – Conclusion
28À la Belle Époque, le sport est à l’origine d’un nouveau – mais timide – marché économique. Les magasins anglais, implantés depuis peu en France, ont de l’avance sur les commerces français, avant que tailleurs, fabricants puis grands magasins ne se lancent à leur tour dans l’aventure pour créer et diffuser des costumes de sport. Mais ce marché est embryonnaire. Si une mode sportive voit le jour, elle est en fait triplement pénalisée. D’une part, le faible nombre de pratiquants, leur concentration géographique et leurs origines sociales constituent autant de limites à son développement. D’autre part, la logique d’élégance prime encore sur les exigences fonctionnelles de la pratique et ne répond donc qu’imparfaitement aux demandes des sportifs. Cela est tout particulièrement visible pour les costumes pour femmes qui, absents des commerces spécialisés, trouvent une place dans les grands magasins ou chez les couturiers, en s’inspirant largement de la mode civile. Enfin, plus particulièrement pour les femmes également, les normes de genre s’imposent aux fabricants qui hésitent à se lancer dans la production de culottes de sport, par exemple, quand bien même celles-ci seraient plus efficaces dans la pratique. En ce sens, le marché est un véritable vecteur de diffusion et de reproduction des normes sociales. Dans le domaine du costume de sport comme dans la mode civile existe une « production industrielle de la différence » (Baudrillard, 1970). À travers les modèles qu’ils proposent, les magasins « enferment » chacun des sexes dans les limites circonscrites par les prérogatives du genre. Au tournant du siècle, c’est sans doute du côté des petits tailleurs, ou des couturières que pourraient s’imaginer des innovations en matière de costume de sport, mais celles-ci ne semblent pas avoir fait recette. Le costume des sportswomen est « une question qui intéresse au plus haut point le monde des sports », confirme Willy dans L’Auto en 1907, mais il se heurte aux limites de la production et au danger d’une « masculinisation de la mode féminine » (Green, 2004).
Sources
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Mots-clés éditeurs : économie, genre, histoire, publicité, vêtement
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Date de mise en ligne : 18/03/2009
https://doi.org/10.3917/sta.083.0055