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Étude des relations entre conscience réglementaire et contextes de pratique sportive auprès d'adolescents sportifs

Pages 43 à 58

Citer cet article


  • Long, T.
  • et Pantaléon, N.
(2007). Étude des relations entre conscience réglementaire et contextes de pratique sportive auprès d'adolescents sportifs. Staps, no75(1), 43-58. https://doi.org/10.3917/sta.075.0043.

  • Long, Thierry.
  • et al.
« Étude des relations entre conscience réglementaire et contextes de pratique sportive auprès d'adolescents sportifs ». Staps, 2007/1 no75, 2007. p.43-58. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2007-1-page-43?lang=fr.

  • LONG, Thierry
  • et PANTALÉON, Nathalie,
2007. Étude des relations entre conscience réglementaire et contextes de pratique sportive auprès d'adolescents sportifs. Staps, 2007/1 no75, p.43-58. DOI : 10.3917/sta.075.0043. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2007-1-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.075.0043


Notes

  • [1]
    Cette étude a été financée par des fonds de l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Les auteurs remercient les adolescents sportifs pour leur participation.
  • [2]
    Chaque classe comprend un vocabulaire spécifique sous formes réduites. Une forme réduite est une forme transformée à l’aide d’un module du programme. Plusieurs types de réductions sont opérées : par reconnaissance de la racine, les formes se terminent par <, si plusieurs formes commencent par une racine identique les formes se terminent par + (Reinert, 1990).

Introduction

1Le sport est considéré comme l’instance de socialisation et de contrôle de la jeunesse par excellence, en particulier des jeunes en difficulté. Il est censé faciliter l’acquisition et le respect des règles, aussi bien des règles du jeu que des règles interpersonnelles et des lois. Dans cette perspective, les instances politiques utilisent souvent le sport afin de former de bons citoyens, responsables de l’avenir de leur société. L’illustration la plus récente de cette idée transparaît à travers la proclamation, sous l’impulsion de la Commission européenne, de l’année 2004 comme l’année européenne de l’éducation par le sport.

2Or la conception du sport comme « modèle social » est parfois bafouée. Si l’on ne s’en tient qu’aux faits avérés, des affaires de corruption (rencontres truquées et joueurs corrompus dans le championnat de football français) et d’importants problèmes de dopage (cyclisme, athlétisme, etc.) ternissent l’image positive du sport, surtout dans le sport de haut niveau qui se présente pourtant comme un modèle vers lequel il faut tendre et dans lequel les jeunes peuvent s’identifier aux champions. Sur les stades ont lieu de nombreuses violences et incivilités, illustrées par exemple par le crachat que vient d’adresser le gardien de but national, Fabien Barthez, à un arbitre marocain lors d’un match amical (saison 2004 / 2005). Les tricheries et autres conduites transgressives (fautes volontaires, simulations de fautes en football, etc.) sont monnaie courante. Au niveau scientifique, la socialisation par le sport fait également l’objet de controverses, en particulier du point de vue moral (Aquatias, 2000 ; Lefevre, 1997 ; Pantaléon, 1997). L’étude présente tentera, en se focalisant sur les rapports des jeunes aux règles sportives, de préciser les effets de la forme des pratiques sportives sur la socialisation réglementaire et ainsi de dépasser les stéréotypes dont elle fait encore aujourd’hui l’objet.

1 – Cadre conceptuel de la recherche

1.1 – Le raisonnement moral des sportifs

3En psychologie morale du sport, Shields et Bredemeier (2001) ont établi une théorie du raisonnement du jeu qui met en avant le rapport particulier qu’ont les jeunes sportifs en situation compétitive à l’égard des règles du jeu. Cette théorie souligne que le contexte du sport entraîne un raisonnement moral centré sur l’égocentrisme. Le respect ou les transgressions de règles ne sont en effet abordés qu’en relation avec l’avantage ou le désavantage qu’ils présentent pour l’équipe. Parallèlement à ce positionnement instrumental à l’égard de la règle du jeu, les sportifs défendent l’idée d’un sport pur basé sur le fair-play, la passion et la solidarité. Cette ambiguïté les conduit à tenir un raisonnement moral cynique par rapport à leurs comportements transgressifs sur le terrain (Long, Pantaléon & Bruant, 2003). Le contexte sportif semble décalé par rapport aux situations de la vie quotidienne, aussi bien sur les plans spatial, temporel, réglementaire que symbolique (Travert & Griffet, 1998). Il modifie les structures de raisonnement moral des individus et aboutit à une structure cognitive spécifique au sport. Shields et Bredemeier (1984) montrent que les athlètes et non-athlètes utilisent un niveau de raisonnement moral plus élevé dans les situations de la vie courante que dans les situations sportives. De plus, la différence des niveaux de raisonnement entre sport et vie courante est plus importante chez les athlètes que chez les non-athlètes. Il apparaît donc un manque de maturité morale des sportifs dans un contexte qui leur est pourtant connu et familier.

1.2 – La conscience réglementaire

4Pour aller plus loin dans l’étude de la morale sportive, il nous semble intéressant de s’appuyer sur une approche structurale afin d’appréhender la globalité de la « conscience de la règle ». Comme l’a défini Piaget (2000, 2), la « conscience de la règle renvoie à la manière dont les enfants des différents âges se représentent le caractère obligatoire, sacré ou décisoire, l’hétéronomie ou l’autonomie propre aux règles du jeu ». La conscience de la règle ne se borne pas qu’au respect et aux transgressions. Elle aborde les différents moments de la dynamique réglementaire : l’origine et la fabrication des règles, et leurs modalités d’application et d’évolution. Piaget envisageait ainsi une étroite relation entre la nature des règles du jeu des enfants (du jeu de billes en particulier) et le droit en général. Kohlberg (1976) a alors repris la théorie du développement moral de Piaget pour la décliner sur le plan juridique. Cela a donné lieu à l’élaboration d’une théorie cognitive du développement juridique (Tapp & Kohlberg, 1971), renommée par la suite « modèle de développement juridique » (Tapp & Levine, 1977). Ce « modèle de développement juridique » considère trois stades de développement des représentations de la loi et de la justice. Le premier stade est nommé le stade pré-conventionnel : l’individu se soumet d’une manière inconditionnelle à l’autorité, indispensable au fonctionnement social. Les lois sont essentiellement perçues comme des interdictions ; elles sont garantes de la sécurité des individus qui s’y soumettent par peur de la sanction ; elles sont permanentes et fixes. Le second renvoie au stade conventionnel : la loi est perçue comme une prescription engendrant et permettant le maintien de l’ordre ; elle pose des limites et donc un cadre, jugé indispensable pour la vie en société. Les individus la respectent par conformité sociale ; elle peut cependant évoluer pour le « bien de tous » et être transgressée dans le cadre d’une situation de survie. Le troisième stade est le stade postconventionnel : l’obéissance à la loi est raisonnée et mise en perspective avec le principe universel de justice. L’individu se guide par des principes moraux qui visent le bien-être personnel et social. Il envisage ainsi clairement de la modifier ou de la transgresser s’il la juge injuste.

5Dans ce cadre et de la même manière que Piaget avait parlé de « conscience de la règle», Kourilsky (1991, 248) définit la conscience juridique d’un individu comme « sa connaissance du droit et des institutions, mais surtout comme ses représentations et ses attitudes à l’égard de la loi et de la justice et à ses jugements de valeur sur le droit, les institutions légales ou des lois particulières ».

1.3 – Conscience réglementaire et contexte de pratique sportive

6L’intérêt d’appliquer le cadre théorique du développement juridique à la pratique sportive se justifie par la problématique posée. Il s’agit de mettre en exergue la qualité de la conscience réglementaire avec des facteurs contextuels. Dans notre étude, c’est moins la connaissance du règlement en tant que tel qui nous intéresse que les représentations que ce dernier génère chez l’individu par l’intermédiaire de sa socialisation sportive. Par analogie, nous parlerons ici de « conscience réglementaire », en relation avec les règles sportives et leur support institutionnel. Enfin, comme le précisait également Piaget (2000), avant d’analyser la conscience des règles, il est nécessaire d’établir le contenu de ces règles et les données sociales et structurelles de la pratique. L’étude présente se focalise sur deux formes de pratique sportive : la pratique sportive institutionnelle (« sport de club ») et la pratique sportive auto-organisée (« sport de rue »). Chacun de ces deux contextes de pratique, à l’instar de la société globale, propose ses propres règles (explicites ou implicites), ses propres modalités de fonctionnement (hétéronomie versus autonomie) et ses propres valeurs. Ils sont ainsi caractérisés par des modes de socialisation distincts.

7Tout d’abord, le processus de socialisation entamé par la pratique fédérale poursuit une perspective normative (Griffet, 1997) et renvoie à l’apprentissage par l’individu des données sociales, et notamment du fonctionnement (et des valeurs sous-jacentes à ce fonctionnement) des institutions. Elles relaient l’État en ce qui concerne la transmission des valeurs qu’il souhaite divulguer ainsi que la division des tâches nécessaire dans un but d’efficacité (Defrance, 1995). Cela illustre davantage un fonctionnement oligarchique que démocratique. De plus, le cadre de pratique est rigide. Les joueurs sont soumis à l’entraîneur et aux arbitres mais également aux dirigeants (Soto & Travert, 1997). Ce processus de soumission, dû à l’existence d’une hiérarchie, rappelle celui discuté par Beauvois et Joule (1981) à l’égard de tout système social basé sur cette organisation. Il a pour conséquence l’intériorisation, de la part des acteurs, de la place qu’ils occupent dans la structure sociale. En sport, cela se traduit par le fait que les joueurs se contentent de jouer. D’autre part, « jouer » n’est pas ici entendu d’un point de vue ludique mais compétitif (Fodimbi, 2000). En effet, la logique du jeu est tournée vers l’efficacité en matière de performance et de victoire. Tout doit alors être mis en place pour y parvenir (Arnold, 1997), en particulier une attitude fonctionnelle à l’égard de la règle. Celle-ci n’est en effet pas appréhendée comme un guide moral (vis-à-vis de la relation à autrui par exemple) mais plutôt comme une contrainte qu’il faut maîtriser, voire détourner pour en tirer des avantages (Long et al., 2003).

8D’un autre côté, les pratiques sportives auto-organisées proposent un type de socialisation interactionniste. Du point de vue structurel, tout d’abord, aucune instance officielle et fédératrice n’existe. Il n’y a pas d’individus qui se consacrent exclusivement à des tâches telles que l’arbitrage ou l’évolution de la discipline. Tous y participent. La pratique sportive auto-organisée ne présente ainsi aucune hiérarchie a priori au sein des participants. Le fonctionnement du groupe, en perpétuelle recomposition, se base sur le principe d’une démocratie directe (Chantelat, Fodimbi & Camy, 1998). Le pouvoir est en cela informel et fluctue d’une main à l’autre au gré des circonstances et des individus. Cela dit, il est vrai que certains joueurs, de par leur niveau, leur ancienneté sur le terrain ou leur trajectoire sociale ascendante (scolaire, professionnelle ou sportive), détiennent parfois un capital symbolique supérieur aux autres joueurs. Ces derniers font appel à eux en cas de litige. À part ces cas extrêmes (où les joueurs confient le pouvoir exécutif à un « leader » éphémère), l’abus de pouvoir est jugé d’une manière suspecte et toute attitude coercitive paraît douteuse (Vieille-Marchiset, 1998 ; 2001), même si certains individus peuvent exercer un pouvoir que l’on peut retrouver chez certains entraîneurs et dirigeants. Là, tous ont droit de parole. La tolérance est assez grande par rapport aux habiletés de chacun. Le but n’est pas la victoire. Les pratiques sportives auto-organisées sont motivées par le seul plaisir de jouer entre copains c’est-à-dire l’amusement et le jeu pour ce qu’il est ; ces formes de pratiques sont qualifiées d’autotéliques (Fodimbi, 2000). L’accent est mis sur le défi, la moquerie « bon enfant », le superflu et le spectacle (Soto & Travert, 1997). Les pratiques auto-organisées sont de plus des activités ouvertes (au sens spatial et temporel). Cette ouverture participe au développement de la citoyenneté des individus qui s’avère une « habileté » sociopolitique active. Elle est ainsi intégratrice au plan local surtout avec la mise en œuvre d’une « citoyenneté de proximité » novatrice (Chantelat, Fodimbi & Camy, 1996). Les règles sont négociées depuis leur élaboration jusqu’à leur application (l’arbitrage) en passant par leurs adaptations éventuelles (Griffet & Roussel, 1999). Soto et Travert (1997, 53) mettent en lumière cette dynamique réglementaire : « le jeu ne se résume pas à la règle, c’est la règle qui devient le jeu ». De plus, au cours des matches, les joueurs ont recours à l’auto-arbitrage (Vieille-Marchiset, 1998 ; Augustini & Duret, 1999). Pour Vieille-Marchiset (1998, 209), « cette marge de négociation n’est possible que si le règlement est relativement souple ». Basson et Smith (1998) montrent qu’une faute qui peut paraître stratégique dans un contexte compétitif (comme un tacle volontaire et non réglementaire en football) est inappropriée dans un contexte auto-organisé.

1.4 – Problématique

9Peu d’études ont été réalisées sur l’influence de ces deux types de contextes sur les conduites réglementaires (respect, transgression, élaboration de règles, etc.). Dans le milieu de la vie étudiante, Cohn et White (1991) ont réalisé une observation sur deux cités universitaires, l’une étant autogérée et l’autre « hétéro-gérée ». Dans le contexte d’autogestion apparaissent un meilleur respect des règles et une plus grande implication collective et individuelle de la part des étudiants dans le maintien et l’élaboration de règles, c’est-à-dire une plus grande maturité juridique.

10Deux points contradictoires ressortent de cette revue de littérature. D’une part, sur le plan des croyances, il s’avère que la pratique fédérale est considérée comme la pratique sportive légitime du point de vue de la socialisation juridique. Les pratiques auto-organisées, elles, sont souvent stigmatisées et associées au désordre et à l’anomie, donc jugées négativement sur le plan du développement moral. D’autre part, les recherches font ressortir des impacts tout autres. Notre étude a pour but d’analyser les relations entre contextes de socialisation et conscience réglementaire, c’est-à-dire de faire ressortir les éléments du contexte qui sont déterminants pour le développement de la conscience des individus. L’hypothèse que nous mettons à l’épreuve est la suivante : la conscience réglementaire diffère chez les sportifs fédéraux et les sportifs auto-organisés. Le contexte auto-organisé permet de développer une conscience réglementaire plus avancée, selon la théorie du développement juridique (Tapp & Levine, 1977), que le contexte institutionnalisé.

2 – Méthode

2.1 – Participants

11Vingt adolescents sportifs de sexe masculin ont pris part à l’étude. Dix d’entre eux pratiquaient le sport (3 du basket-ball et 7 du football) en milieu fédéral et sous forme compétitive. Ils étaient insérés dans cette pratique en moyenne depuis 7 années et ne pratiquaient que rarement de manière auto-organisée lors de l’intersaison. L’âge moyen de ce premier groupe était de 15,75 ans (SD = 0,79). Le deuxième groupe était composé des dix autres participants. Ceux-ci pratiquaient le sport (3 du basket-ball et 7 du football) d’une manière auto-organisée, également depuis 7 années et n’avaient jamais pratiqué en club ou seulement une année, à leur début. L’âge moyen de ce groupe était de 15,5 ans (SD = 0,84). Le choix de ces participants s’est réalisé afin d’essayer de ne mettre en exergue que le contexte de pratique comme facteur déterminant de la socialisation réglementaire. Les variables déterminantes de la conscience juridique telles que la provenance sociale, économique et culturelle (en particulier religieuse) des participants étaient contrôlées grâce à une distribution équilibrée dans chacun des deux groupes. D’autre part, la prise en compte exclusive de garçons pour cette étude s’explique par la culture des pratiques sportives auto-organisées, qui ne reçoivent pratiquement que des garçons comme participants. Enfin, le choix des pratiques sportives, le football et le basket-ball, se justifie par le fait que les règles élémentaires étaient maintenues quel que soit le contexte ; seule, la régulation réglementaire variait.

2.2 – Outil

12La méthode utilisée pour cette étude qualitative a été l’entretien semi-directif. Le guide d’entretien s’inscrit dans la continuité de ceux utilisés dans les travaux antérieurs. Il précise tout d’abord le guide utilisé par Long et al. (2003) qui vise une mise en relief du raisonnement moral de jeunes sportifs de haut niveau en contexte compétitif. Il reprend ensuite les sept questions analysées par Tapp et Kohlberg (1971) ayant servi à l’établissement du modèle de développement juridique. Afin de circonscrire la conscience réglementaire des adolescents sportifs, le guide d’entretien regroupe ainsi des questions dans les domaines suivants : définition et caractéristiques des règles du jeu (telles que Quelles sont les règles les plus importantes ? et Pourquoi le sont-elles ?), modalités et motifs du respect des règles (telles que Pourquoi respecte-t-on les règles ou encore Est-il toujours nécessaire de les respecter ?), modalités d’arbitrage (Qui fait respecter les règles du jeu ? et Annonces-tu une faute que tu fais ?), évaluation morale des transgressions de règles (Qu’est-ce qu’une faute grave ? Pourquoi ?), caractéristiques et évaluations des sanctions (Les sanctions sont-elles indispensables ? Pourquoi ? ou Les sanctions sont-elles justes ?), modalités d’apprentissage des règles (Est-ce important d’expliquer le « pourquoi » des règles ? ou Est-ce important de bien connaître les règles et pourquoi ?), modalités d’évolution et d’élaboration des règles (Comment les règles du jeu sont-elles faites ? ou encore Les joueurs y participent-ils ? Est-ce juste ?).

2.3 – Procédure

13Tous les entretiens ont eu lieu au sein d’institutions scolaires et duraient environ 45 minutes. Chaque entretien se déroulait de manière individuelle. Il débutait par une présentation du cadre de l’enquête et du thème de la recherche. Celle-ci était décrite comme une étude sur les opinions des adolescents sportifs sur les règles sportives. Il était expliqué à chaque adolescent que l’entretien était anonyme, qu’il n’y avait ni bonnes, ni mauvaises réponses, que c’était leur opinion qui était attendue et que les informations dont ils disposaient étaient importantes. Nous demandions ensuite au participant son accord pour pouvoir enregistrer son discours et le retranscrire. Après obtention de cet accord, l’entretien débutait. Les questions et les relances ont été élaborées afin de faire parler les participants sur leur vécu en situation de jeu. Les entretiens ont par la suite été retranscrits dans leur intégralité.

2.4 – Méthode d’exploitation des données

14Une double analyse a été effectuée sur le corpus.

2.4.1 – Logiciel ALCESTE

15Dans un premier temps, le corpus des entretiens a été traité par le logiciel d’Analyse de Lexèmes Co-occurrents dans les Énoncés simples d’un Texte (ALCESTE), logiciel d’analyse de corpus textuel (Reinert, 1990). Le corpus a été codé (comme spécifié en légende de la figure 1) selon le langage de ce logiciel et les variables de notre étude. L’objectif était d’obtenir un premier classement statistique des phrases du corpus en fonction de la distribution des mots afin d’en dégager les principaux thèmes lexicaux. La première opération a consisté en une Classification Descendante Hiérarchique (CDH) qui différenciait les classes auxquelles étaient associées ou non les populations de notre étude. Par la suite, une Analyse Factorielle des Correspondances (AFC) a permis de cerner les principes organisateurs des représentations des deux groupes d’adolescents.

2.4.2 – Analyse thématique

16Dans un second temps, nous avons complété l’analyse lexicale par une analyse thématique. Elle a consisté en un « comptage d’un ou de plusieurs thèmes ou items de significations dans une unité de codage préalablement déterminée » (Bardin, 1996, 77). Cette analyse thématique a donné accès à des contenus plus organisés que des co-occurrences de mots, comme peut le faire l’analyse lexicale. Elle a permis d’identifier des composantes (ou unités de sens) abordées par le participant dans chaque réponse. Les composantes ont été regroupées en catégories et sous-catégories indépendantes et construites en fonction de la problématique et des hypothèses de départ, dans un souci d’exhaustivité.

17Enfin, une deuxième phase de catégorisation, plus globalisante, a été effectuée. Elle a consisté à placer les sous-catégories obtenues dans l’un ou l’autre des trois stades du raisonnement juridique (Tapp & Kohlberg, 1971) afin d’avoir une vision synthétique de la conscience des deux groupes.

2.4.3 – Crédibilité de l’analyse des données

18Le travail de codage a été contrôlé par trois chercheurs dans un objectif de crédibilité. La triangulation a consisté en premier lieu en un codage indépendant des données, puis en une comparaison, et enfin en une discussion de la codification effectuée jusqu’à ce qu’un consensus soit atteint (Lincoln & Guba, 1985). Elle a été effectuée lors de chacune des deux étapes de l’analyse thématique.

3 – Résultats

3.1 – Logiciel ALCESTE

3.1.1 – La Classification Descendante Hiérarchique

19La Classification Descendante Hiérarchique a permis d’isoler trois classes terminales. Le profil des différentes classes est abordé au travers des mots significativement présents (par rapport au test du chi 2) ainsi que l’analyse des unités de contexte élémentaire (u.c.e.) les plus représentatives de cette classe.

20La distribution du vocabulaire est présentée dans le tableau 1.

Tableau 1

Distribution des UCE par classes[2]

Tableau avec trois classes d'UCE et vocabulaire spécifique pour chaque classe.
CLASSE 1 CLASSE 2 CLASSE 3 119 UCE 171 UCE 411 UCE Vocabulaire spécifique Basket Respect+er Faute+ Règle+ Règle+ Tacle+ Zone+ Appliqu+er Énerv+er Base+ Injuste+ Arriv+er Dribble+ Oblig+er Grave+ Retour+ Sport+ Attaqu+er Connaître. Continu+er Carton< Expliqu+er Rouge< Pourquoi Coup+ Apprendre Franc+ Comprendre Compliqu+er Début+er Demand+er Dépendre Variables associées Reg Evo Fau Evo G_1 Arb G_2

Distribution des UCE par classes[2]

21La classe 1 comprend 119 UCE et est associée au discours des sportifs auto-organisés (G_2). Celui-ci s’attache aux caractéristiques et aux fonctions des règles du jeu (Reg). Elles apparaissent à la fois indispensables au déroulement du jeu (« on ne peut pas se placer dans un sport qu’on ne comprend pas ») et peu « compliquées ». Il est ainsi fait référence aux « règles de base » qui suffisent pour participer à la pratique libre. Ces règles sont « apprises » par les « débutants » grâce aux « explications » des joueurs plus expérimentés. Les « explications » semblent en effet nécessaires pour les « connaître », pour savoir le « pourquoi » de leur existence et pour les faire évoluer si nécessaire. La perpétuelle adaptation des règles aux joueurs en présence fait partie du lot des pratiques auto-organisées et transparaît par le mot « dépendre » et l’expression : « c’est relatif ».

22La classe 2 comprend 171 UCE et se réfère au discours des sportifs institutionnalisés (G_1) et plus particulièrement aux processus qui concernent l’évolution des règles du jeu. Les sportifs semblent en être éloignés puisque ce sont « les instances du foot […] ou ceux qui ont créé le jeu qui disent comment il faut faire ». Les sportifs et les arbitres ont juste à les « appliquer » et les « respecter ». Cette attitude de soumission permet tout simplement la pérennisation du jeu (« continuer »). De toute manière, les règles paraissent justes aux sportifs puisqu’elles sont « nettes », « pareilles pour tout le monde » et « qu’ils sont obligés de les appliquer ».

23La classe 3 contient 411 UCE et regroupe un vocabulaire qui fait essentiellement référence aux fautes commises en jeu et à l’arbitrage. Tout d’abord, les « fautes » sont attribuées à deux facteurs principaux : la recherche de la victoire et la vengeance. Leurs risques semblent exacerbés en cas de derby : « c’était un derby et ceux qui gagnaient passaient premiers ; c’est parti en bagarre » ou encore « à chaque fois que tu vas marquer, il te coupe ». D’autre part, la vengeance fait « un peu partie du jeu ». En cas d’injustice par rapport à une décision d’arbitrage, le joueur se fait justice lui-même : « pour se venger, ils vont faire encore un plus gros tacle et ils vont encore plus le blesser ». Face à ces fautes, l’arbitrage a exclusivement recours aux sanctions pour dissuader les joueurs (« coup franc », « carton », etc.). Bien que ce discours semble correspondre au contexte sportif institutionnalisé, la classe 3 n’est pas significativement associée à ce groupe. Ce constat surprenant provient du fait que les discours des sportifs auto-organisés à propos des fautes commises et de l’arbitrage s’orientent spontanément vers le modèle fédéral, ce qui prouve sa prégnance et son emprise sur la société d’un point de vue général. En effet, leur argumentation débute très fréquemment par ce qui se passe au niveau des matchs fédéraux. C’est à partir du moment où nous leur faisons remarquer qu’il n’y a pas d’arbitre quand eux jouent qu’ils commencent leur argumentation par rapport à leur propre pratique sportive.

3.1.2 – L’Analyse factorielle des correspondances

24L’Analyse factorielle des correspondances propose le graphique suivant.

25Les 2 premiers facteurs expliquent 100 % de l’inertie.

26Le « facteur horizontal » rend compte de 60,45 %. Il oppose le discours lié à la nature et aux modalités d’évolution des règles du jeu à celui lié aux fautes et à l’arbitrage. Il semble ainsi que la nature et la gestion des fautes ne soient pas la cause principale de l’évolution du règlement. Ce dernier est plus entendu comme les caractéristiques définissant l’activité sportive considérée ou, autrement dit, les sportifs auraient plus tendance à décrire leur activité par ce qui est autorisé que par ce qui est interdit (en particulier pour le Gr_1 et la classe #02).

27Le deuxième facteur, qui rend compte de 39,55 % de l’inertie, discrimine nettement les deux groupes. Il oppose principalement les discours tenus par ces deux groupes à propos des modalités d’évolution des règles du jeu (classes #01 et #02). Pour le groupe des sportifs institutionnalisés (Gr_1), se prononcer sur ce thème n’est pas leur affaire mais celle des instances décisionnelles. De leur côté, ils ont juste à les « appliquer ». C’est un processus « obligatoire » garantissant la pérennité du jeu. À l’opposé, pour les sportifs auto-organisés, la pérennité du jeu passe par la négociation entre les joueurs et l’adaptation des règles. Les explications sous-jacentes à ces processus garantissent le respect des décisions prises d’une manière démocratique.

Figure 1

Analyse factorielle des correspondances

Table quadrillée avec des annotations et des codes dans chaque case.

Analyse factorielle des correspondances

Codification :
*G_1 = adolescents sportifs fédéraux ; *G_2 = adolescents sportifs auto-organisés.
*E_1, *E_2, *E_3, …, *E_10 : sujets du *G_1.
*E_11, *E_12, *E_13, …, *E_20 : sujets du *G_2.
Les réponses ont été codées selon les 2 thèmes soulevés par le guide d’entretien :
*reg = discours tenu à l’égard des caractéristiques et des fonctions des règles du jeu.
*fau = discours tenu à l’égard des fautes commises sur le terrain.
*arb = discours tenu à l’égard de l’arbitrage.
*js = discours tenu à l’égard de la justice sportive.
*evo = discours tenu à l’égard de l’évolution des règles du jeu.
Les classes issues de la Classification Descendante Hiérarchique figurent comme ceci sur le graphe :
# 01 = classe 1 ; # 02 = classe 2 ; # 03 = classe 3.
Axe horizontal : 1er facteur : V.P. =.2631 ( 60.45 % de l’inertie)
Axe vertical : 2e facteur : V.P. =.1721 ( 39.55 % de l’inertie)

3.2 – Analyse thématique

28Les résultats de l’analyse thématique complètent d’une manière qualitative ceux de l’analyse lexicale. Comme illustré dans le tableau suivant, la catégorisation reprend la plupart des catégories liées aux différents domaines de la dynamique réglementaire (recensé dans le guide d’entretien) et fait ressortir une catégorie supplémentaire liée aux représentations de la justice (la justice étant envisagée du point de vue de l’évaluation morale de la part des individus de ce qu’ils trouvent juste ou injuste).

Tableau 2

Catégories et sous-catégories discriminant les deux groupes au sujet des règles

Tableau comparant les catégories et sous-catégories discriminant les règles entre sportifs institutionnalisés et auto-organisés.
Sportifs institutionnalisés Sportifs auto-organisés CATÉGORIES SOUS-CATÉGORIES Fonctions des règles – le spectacle – l’arbitrage ; – l’amusement –le défi ; Arbitrage – attributs de l’arbitre – attributs des joueurs Causes des fautes – – la recherche de l’efficacité ; les réactions émotionnelles – – – les maladresses techniques la nature humaine ; l’amusement ; Respect des règles – par peur de la sanction ; – pour une bonne image du sport – par l’absence d’enjeux –par éthique ; Représentations de la justice sportive – – l’égalité devant les règles et l’arbitrage la normalité ; – la justice rétributive –l’équité; –le fair-play

Catégories et sous-catégories discriminant les deux groupes au sujet des règles

29Cinq catégories principales discriminent les deux groupes de sportifs, chacune d’entre elles comprenant des représentations (« sous-catégories ») spécifiques à chaque groupe.

30Tout d’abord, il apparaît des différences entre les deux groupes sur le plan des fonctions assignées aux règles sportives. Tandis qu’elles ont pour objectif de développer le côté spectaculaire et arbitral du sport pour les sportifs institutionnalisés, elles visent l’amusement et la mise en place de défis pour les sportifs auto-organisés. Ces représentations peuvent s’expliquer par le contexte idéologique dans lequel ces sportifs pratiquent : les premiers participent à une activité reconnue qui doit être la plus lisible et précise possible dans un but de comparaison sociale sur des critères identiques ; les seconds, par contre, pratiquent pour l’activité en elle-même et ce qu’ils peuvent en retirer comme plaisir.

31Ensuite, une différence très marquée concerne l’arbitrage. Pour les sportifs institutionnalisés, l’efficacité de l’arbitrage provient exclusivement des qualités individuelles de l’arbitre : il doit être impartial, stable émotionnellement, expérimenté, autoritaire et avoir une bonne connaissance du règlement. Les joueurs, de leur côté, profitent de ses fautes puisqu’elles sont reconnues comme faisant partie du jeu : « les joueurs jouent ainsi au sifflet ». Par conséquent, tout ce qui n’est pas sifflé est autorisé. La reconnaissance de la faute par le joueur peut intervenir mais uniquement si l’arbitre siffle. Elle tient lieu de repentance et vise une sanction plus douce : « faute avouée à moitié pardonnée ». Tous ces éléments font que l’arbitrage représente une tâche difficile pour la quasi-totalité des joueurs institutionnalisés, d’autant plus difficile que les fautes sont nombreuses et les enjeux importants. Pour les sportifs auto-organisés, l’arbitrage se base sur l’honnêteté des joueurs. Un point caractéristique des pratiques auto-organisées est en effet la participation active de l’ensemble des joueurs à la discussion sur les règles ainsi qu’à leur application. Dans ce sens, l’autoaccusation fait partie de l’arbitrage qui reste très modulable : par exemple, les joueurs tolèrent les petites fautes qui ne déséquilibrent pas le jeu, en particulier si elles sont faites par quelqu’un qui débute.

32Dans ce contexte, l’absence d’enjeux dispense les joueurs de sévérité et explique le nombre peu élevé de fautes. Les fautes reflètent des maladresses techniques, la nature humaine (transfert des conduites de détournement des lois dans le milieu sportif) et la recherche de l’amusement (soit pour « taquiner les copains », soit pour réaliser un geste technique et esthétique intéressant qui nécessite d’outrepasser momentanément les règles collectivement fixées). Quoi qu’il en soit, elles n’ont pas une vocation instrumentale, comme c’est le cas dans la pratique institutionnalisée. Là, certaines fautes sont volontairement réalisées dans un but d’efficacité ; ce sont les fautes dites « intelligentes » qui regroupent les simulations et les fautes « stratégiques » (pour gagner du temps en fin de match, pour éviter un but ou un panier, etc.). Elles s’accompagnent de fautes dues à des réactions émotionnelles qui peuvent provenir de la frustration par rapport à la tournure que prend le match ou à une décision d’arbitrage que le joueur trouve injuste. N’ayant pas les moyens réglementaires de contester ou de négocier (l’arbitre ayant plein pouvoir), le joueur a recours à ce type de fautes pour se faire justice soi-même. Malgré cela, il ne perd pas de vue que le sport a valeur d’exemple. Aussi, il est important de donner une bonne image du sport. C’est d’ailleurs une des motivations des sportifs fédéraux pour respecter les règles. Cela dit, le facteur premier favorisant le respect des règles reste la peur de la sanction, pas en tant que blâme moral mais au regard du désavantage que le fautif peut occasionner pour son équipe. Quoi qu’il en soit, les règles, « ça doit se respecter » en quelque sorte de manière inconditionnelle.

33Enfin, les représentations qu’ont les joueurs de la justice sportive illustrent leur contexte de pratique. Chez les sportifs institutionnalisés, la justice sportive est perçue par l’unicité réglementaire et des modalités égalitaires d’application. À travers cette représentation transparaît l’idéologie sportive fondée sur l’égalité des chances de l’emporter. La justice sportive est également confondue avec la notion de norme : « simuler une faute est juste car tout le monde le fait ». Chez les sportifs auto-organisés, la justice sportive fait tout d’abord référence à une justice rétributive qui renvoie à la « maxime » suivante : « rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal ». Elle s’établit implicitement lors du jeu et incarne l’adaptation aux joueurs en présence : « s’il y a beaucoup de contacts, les joueurs en mettent beaucoup et inversement ». D’une manière plus générale, les règles sont construites sur un principe d’équité (en fonction du niveau sportif de chaque joueur) afin de permettre l’épanouissement et l’amusement de chacun en gardant un rapport de force équilibré. Enfin, il apparaît que la justice dans le jeu renvoie au respect inter-individuel, à la tolérance et au fair-play. Ici, cette position ne reste pas qu’un discours puisqu’elle se traduit continuellement dans le jeu, « qui se déroule bien ».

34Les sous-catégories ont pu être codées par rapport à la théorie du développement juridique, c’est-à-dire catégorisées et placées dans chacun des trois stades de cette théorie, puis les occurrences comptabilisées. Elles se répartissent comme le montre la figure 2.

Figure 2

Conscience réglementaire et stades de développement selon les groupes

Description de l'image par IA : Graphique à barres montrant les unités de sens selon les stades de développement et les groupes.

Conscience réglementaire et stades de développement selon les groupes

35Le graphe de la figure 2 fait ressortir une conscience réglementaire majoritairement pré-conventionnelle (486 unités de sens, u. s.) chez les sportifs institutionnalisés. De plus, les deux stades de développement suivants renferment de moins en moins d’éléments (u. s.) de discours. C’est le phénomène inverse pour les sportifs auto-organisés dont le nombre d’unités de sens repérés augmente avec les stades de développement. Cela aboutit à une conscience majoritairement postconventionnelle avec 283 unités de sens. Du point de vue de la maturité réglementaire, les sportifs auto-organisés semblent donc plus avancés, selon la théorie du développement juridique, que les sportifs institutionnalisés.

4 – Discussion

36L’étude présente consiste à montrer comment la nature du règlement d’un contexte de pratique influence les individus du point de vue de leur conscience réglementaire. Elle s’est appuyée sur la comparaison entre deux groupes de sportifs pratiquant dans des contextes distincts : le contexte institutionnalisé et le contexte auto-organisé.

37En ce qui concerne le contexte institutionnalisé, l’origine lointaine du règlement sportif et de ses instances officielles entraîne une acceptation inconditionnelle des règles du jeu et écarte les acteurs sportifs de la prise en charge de l’évolution de leur discipline. Il y a ainsi une sorte de sacralisation de la règle sportive qui est acceptée. Cette distance entre institutions régulatrices (fédération, CIO, etc.) et sportifs aboutit à une représentation dichotomique entre domaine de pratique et domaine de gestion de la pratique. Ceux qui sont dans l’un, les sportifs, n’ont rien à faire dans l’autre, les institutions. Cette position sociale dans la hiérarchie sportive est intégrée par les sportifs qui ne comptent pas la remettre en question. Cela rejoint les travaux de Beauvois et Joule (1981) réalisés dans le domaine professionnel : les individus adoptent une manière de penser conforme à leur rang social dans une hiérarchie donnée, en particulier en matière de soumission. Pourtant, l’origine du développement sportif dans les « public schools » en Angleterre au XIXe siècle associaient les sportifs à la gestion de leur pratique. Mais, le modèle industriel et les enjeux grandissants du sport ont progressivement eu raison de cette autogestion et ont entraîné une sectorisation des tâches sportives (Caillat, 1992). Ce processus de soumission du sportif par rapport à la gestion de sa pratique (Fodimbi, 2000) se poursuit sur le terrain. D’une part, la régulation du jeu se trouve entre les mains d’un arbitre qui a plein pouvoir. Aussi, les joueurs adoptent une conscience pré-conventionnelle qui se traduit par des conduites conditionnées par le sifflet de l’arbitre. Ils n’interviennent pas en termes de régulation, excepté à travers des transgressions qui tiennent lieu de vengeance s’ils trouvent une décision d’arbitrage injuste. Un autre moyen d’action réside dans l’exploitation des zones d’ombre de l’arbitrage, c’est-à-dire dans les brèches du système et non sur le système lui-même, qui est inchangeable. Ce mécanisme se traduit par des fautes réalisées volontairement « dans le dos de l’arbitre » ou des simulations de fautes ayant pour but de tromper sa vigilance ou ses capacités interprétatives. Ces conduites rejoignent ce que Shore (1994) nomme le « jeu aux limites ». D’autre part, les joueurs sont également soumis aux injonctions de leur entraîneur. Très tôt, l’apprentissage des règles est orienté vers leur exploitation optimale dans un but d’efficacité. Aussi, les joueurs ont intériorisé le fait qu’il est parfois important de respecter les règles pour ne pas pénaliser l’équipe mais aussi le fait qu’il peut être efficace de commettre volontairement une faute dans certaines situations de jeu. Cette intériorisation est telle que ces conduites sont assimilées, dans le discours des sportifs, à des réflexes, donc à des comportements déconnectés de toute conscience et jugement moral. Cette absence de jugement moral se traduit également dans ce que les sportifs pensent de ce qui est juste ou injuste. Pour eux, ce qu’il est juste de faire ne renvoie pas à des considérations d’ordre moral mais à ce qu’il est normal de faire, c’est-à-dire à des considérations conventionnelles. Cette conception de la justice ne correspond à aucune des conceptions que Jakubowska (1991) a pu répertorier pour les enfants et les adolescents, tant elle est décalée au niveau de sa signification. De ces points de vue là, il est clair qu’il y a, chez les sportifs institutionnalisés, une réelle distinction entre conscience réglementaire, morale et conscience des nécessités fonctionnelles du jeu. Ces résultats viennent donner d’autant plus de consistance à l’expression « bracketted morality » (« moralité entre parenthèses ») de Bredemeier et Shields (2001).

38À l’opposé, chez les sportifs auto-organisés, c’est la morale qui semble être le support de leur conscience réglementaire. Ceci est induit par l’absence de structures fédératrices et d’encadrants. Aussi, les acteurs eux-mêmes doivent prendre en charge le fonctionnement réglementaire sous tous ses aspects. Cela débute par la prise en charge de la fabrication et de l’évolution des règles. Ce processus, en perpétuelle adaptation, s’organise autour de négociations entre les joueurs qui établissent équitablement les règles par rapport aux caractéristiques de chacun et au contexte matériel dans un but que l’on peut qualifier d’« hédonique » : tout le monde doit s’amuser. Cela rejoint le caractère superflu lié à ces pratiques sportives (Griffet & Roussel, 1999). À partir de là, l’apprentissage des règles par les nouveaux venus se fait par les pairs et se base sur la justification morale. Enfin, les joueurs ont recours à l’autoarbitrage lors des matches. Ainsi, étant donné qu’il est laissé aux joueurs la responsabilité de gérer leur groupe, ces pratiques favorisent les échanges, la négociation et les conflits qui ont une grande importance dans l’acquisition d’une morale de la responsabilité et d’une intériorisation des droits et des devoirs inter-individuels (Kourilsky, 1991 ; Piaget, 2000). Ils ont par exemple des effets en termes de respect et de transgressions. Le respect est tout d’abord facilité par la compréhension et la justification morale de la présence de telle ou telle règle. Respecter les règles permet la continuité du jeu et le maintien de son état d’esprit, sur lequel tous les joueurs se sont accordés implicitement au préalable. Aussi, transgresser perd de son sens à partir du moment où ce sont les joueurs eux-mêmes qui ont fixé les règles, qui plus est, peuvent évoluer sur la réclamation d’un d’entre eux. Par conséquent, peu de fautes sont commises. D’ailleurs, c’est souvent le joueur qui commet la faute qui s’autocensure et proclame sa conduite aux autres joueurs (à l’inverse du principe du « pas vu, pas pris » des pratiques institutionnalisées). Ainsi, ce contexte de pratique auto-organisé semble faire naître chez les individus une plus grande honnêteté et responsabilité vis-à-vis d’autrui que le contexte institutionnalisé. Ou, en d’autres mots, la souplesse du contexte favorise l’émergence et le développement d’une éthique.

Conclusion

39Tout en relativisant la portée de nos résultats compte tenu de l’effectif des sujets, notre hypothèse concernant la mise en évidence d’une différence entre les adolescents sportifs institutionnalisés et auto-organisés du point de vue de leur conscience réglementaire nous paraît vérifiée. Les sportifs institutionnalisés adoptent une conscience disciplinée et soumise, induite par un contexte de pratique coercitif. Du point de vue du développement moral et réglementaire, ils sont en ce sens moins avancés, selon la théorie du développement juridique (Tapp & Levine, 1977), que les sportifs auto-organisés dont le contexte de pratique favorise un type de conscience morale, autonome et ouvert à la négociation. En d’autres mots, la souplesse d’un contexte semble entraîner une régulation sociale basée sur des bases morales, d’autant plus larges que le contexte est souple. Inversement, il semblerait qu’un contexte coercitif entraîne une régulation fonctionnelle basée sur la sanction et retirant toute responsabilité morale aux individus dont les comportements nécessitent sans cesse un accroissement de cette coercition.

40Fortes de ces résultats, de plus amples études sont nécessaires. En premier lieu, il serait intéressant de prolonger notre recherche de manière plus qualitative à travers des études de cas afin de mettre en exergue l’ensemble des facteurs déterminant la socialisation juridique d’un individu (comme les stratégies éducatives, le niveau social d’origine, etc.) et sa socialisation sportive (comme le type de club où il pratique ou le type de relation entraîneur – entraîné que son « coach » privilégie). En second lieu, il serait également intéressant d’analyser les points de rupture liés au degré de coercition d’un système social. Autrement dit, à partir de quel « point » un système auto-organisé ou un système coercitif n’est-il plus viable ? Quels sont les facteurs en cause et quelles en sont les conséquences réglementaires et sociales ? Ainsi, la généralisation à d’autres domaines de la vie quotidienne semble importante pour mesurer l’influence des contextes de socialisation des individus sur leur conscience juridique à proprement parler, c’est-à-dire sur leurs rapports à la loi.

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Mots-clés éditeurs : adolescents, conscience réglementaire, pratiques sportives auto-organisées, pratiques sportives institutionnalisées

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Date de mise en ligne : 01/03/2007

https://doi.org/10.3917/sta.075.0043