Légitimité vs illégitimité du dopage chez les sportifs de haut niveau. Comment se définissent les limites du non acceptable ?
- Par Éric de Léséleuc
- et Anne Marcellini
Pages 33 à 47
Citer cet article
- DE LÉSÉLEUC, Éric
- et MARCELLINI, Anne,
- De Léséleuc, Éric.
- et al.
- De Léséleuc, É.
- et Marcellini, A.
https://doi.org/10.3917/sta.070.0033
Citer cet article
- De Léséleuc, É.
- et Marcellini, A.
- De Léséleuc, Éric.
- et al.
- DE LÉSÉLEUC, Éric
- et MARCELLINI, Anne,
https://doi.org/10.3917/sta.070.0033
Notes
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[1]
Article référé au programme de recherche franco-québécois « Dopage et performance sportive : réflexion éthique sur une double-contrainte », Financement interministériel du Gouvernement du Québec (ministères de la Jeunesse, du Tourisme, du Loisir et du Sport, des Relations internationales, de l’Education), dirigé par S. Laberge, E. de Léséleuc et Y. Boisvert (2002-2005).
-
[2]
La consigne d’entretien était : « Pouvez-vous me parler de votre parcours sportif en m’expliquant comment vous en êtes arrivé à votre meilleur niveau de pratique ? » Le guide d’entretien portait sur les thèmes de la connaissance d’autres moyens non mentionnés directement dans la partie non directive de l’interview, puis des questions directes étaient posées sur le thème du dopage dans le sport, de l’autotransfusion sanguine, enfin de l’utilisation de techniques de pointe (chirurgie réparatrice avec matériaux synthétique et intervention génétique).
-
[3]
Des athlètes handicapés ont été retenus ici pour plusieurs raisons : le peu d’argent circulant dans le monde du sport handicapé fait que l’argumentation classique de la détermination « financière » du dopage est mise à mal, les athlètes handicapés semblent se doper « comme les autres » si l’on en croit le nombre de cas positifs aux Jeux paralympiques de Sydney, alors même qu’ils ont à gérer des questions de santé parfois délicates, ils ont parfois recours à des « techniques dopantes » qui leur sont propres, et considérées comme particulièrement « violentes » (boosting, blessures volontaires, etc.) et, pour finir, ils utilisent des technologies très avancées dans le cadre de l’optimisation de la performance sportive et sont, en outre, des usagers habituels de l’aide technologique et médicamenteuse dans la vie quotidienne.
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[4]
Qu’il s’agisse des parents ou des sportifs, les discours sur l’usage de la fameuse « liste » officielle de produits réglementairement dits « dopants » méritent analyse, et ce sera l’objet d’un prochain développement.
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[5]
Tyler Hamilton, cycliste, semble être en passe de devenir le premier coureur contrôlé pour transfusion sanguine au cours du Tour d’Espagne 2005, la Vuelta. Des suspicions très fortes le stigmatisaient déjà aux Jeux d’Athènes 2004 comme utilisateur de cette technique ergogénique.
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[6]
Comme par exemple les interventions chirurgicales portant sur les artères, et décrites comme des opérations « d’élargissement » artériel supposées améliorer l’apport sanguin.
1Depuis quelques années, le développement du dopage sportif donne lieu à de multiples débats, en même temps que s’intensifient et se structurent les procédures de dépistage et de sanction à l’encontre des athlètes. Malgré cela, les pratiques de dopage ne semblent pas reculer, au contraire une « course de vitesse » est en cours entre les capacités de dépistage des systèmes de contrôle et l’innovation pharmacologique.
2 Aujourd’hui, les athlètes mobilisent différentes ressources pour atteindre la plus haute performance : entraînement physique, technique, stratégique, psychologique, etc., mais aussi optimisation du matériel sportif, suivi médical et diététique, gestion des déséquilibres divers liés à l’entraînement intensif. Dans ce cadre, le recours à d’éventuels produits dopants n’est qu’un des éléments visant à l’amélioration de la performance. Toutes ces aides dites « ergogéniques » (permettant l’optimisation de la performance humaine) liées au développement des sciences et des techniques sont (et seront demain) de plus en plus nombreuses (en particulier les biotechnologies et la génétique). Le recours à certaines de ces aides entre en conflit avec la morale sportive traditionnelle et génère une situation de double contrainte (C. Louveau et al., 1995) entre l’obligation de réussite et l’interdiction d’user de certains moyens permettant d’accéder à celle-ci.
3Parce que cette étude porte sur des actes de déviance très stigmatisés par la société actuelle, les premières considérations ont porté sur la dimension définitionnelle du dopage. En effet, cette notion est portée par une définition par la négative qui pose énormément de problèmes pour son étude. Elle est définie par la négative dans la mesure où le terme regroupe toutes les procédures, tous les procédés, les manipulations, les produits dont l’utilisation ou la mise en place sont interdites par la loi (loi interne au sport, externe par la suite). C’est-à-dire que devient dopage tout procédé qui, franchissant une frontière, passe du permis à l’interdit ou du licite à l’illicite, cette frontière édictée par la loi n’étant absolument pas fixe et inamovible dans l’histoire du sport. Cette définition par la négative renvoie les pratiques de dopage, bien entendu, dans l’illicite, mais aussi dans le non-droit, le non-sport, et très sûrement dans le non-dit.
4 Eu égard à cette difficulté, il a été décidé de travailler avec un environnement lexical d’ordre positif (dans sa définition et non dans l’acceptation de ses usages) qui replace le dopage dans un processus qui va du permis à l’interdit, dans la mesure où chacun des procédés, des procédures, des manipulations, des produits, etc. peut être, à un moment donné, autorisé. Par exemple, ingérer des produits pour aider à la production de performance est autorisé (vitamines, sel minéraux, sous forme de boissons énergétiques ou de pilules, voire d’injections), mais certains produits sont interdits. Pourtant, ces mêmes produits interdits dans la seule logique de la production de la performance peuvent être autorisés dans la logique curative ou réparatrice. De la même façon, se faire greffer un tendon en matière synthétique issue de la très haute technologie innovante afin de réparer celui qui a été irrémédiablement abîmé par la pratique sportive ou au cours d’un accident de match, par exemple, est autorisé. Qu’en est-il de la même opération lorsque le tendon est valide et qu’il n’est changé que pour avoir la possibilité d’utiliser les prouesses techniques rendues possibles grâce à l’usage d’un produit nouveau qui peut être plus fiable que le matériau humain ? Voire de la même opération réalisée à la suite d’une automutilation du sportif pour bénéficier de cette nouvelle technologie ?
5Cela signifie que pour chaque produit, procédé, procédure, etc. il existe des critères qui définissent des frontières qui, une fois celles-ci dépassées, les intègrent dans la catégorie dopage, mais qui, si elles ne sont pas dépassées, les cantonnent dans la catégorie des aides « ergogéniques ». Ce terme, peu utilisé en France et beaucoup plus au Canada, regroupe toutes les procédures, tous les procédés, les manipulations, et les produits dont l’utilisation ou la mise en place permet l’amélioration de la performance (c’est-à-dire ce qui est logiquement demandé aux sportifs). Dès lors, il a été considéré, dans ce travail, que le dopage prend ses origines dans le recours de tout sportif à des aides ergogéniques, et qu’il est défini de manière supplémentaire par le fait qu’il franchit les frontières d’un système de régulation sociale : celui de la loi (Y. Boisvert, 2003).
6 Le dopage n’est donc pas ici défini exclusivement par la négative (ce qu’on n’a pas le droit de faire), mais resitué au sein de pratiques définies de manière positive : c’est une aide ergogénique interdite par un système de régulation sociale. Ce choix définitionnel a largement structuré le point de vue théorique de ce travail de recherche, et donc ses résultats, qui valorise la compréhension de la construction des frontières, leurs placements – déplacements, les jeux de contournement de ces limites, voire, de leur légitimation dans d’autres systèmes de régulation que celui de la loi, etc. par les acteurs du sport de haut niveau en France.
7Cet article a pour objectif la mise en évidence de quelques-uns des systèmes argumentaires sous-tendant la définition de la légitimité ou de l’illégitimité des différentes pratiques et aides ergogéniques chez les athlètes de haut niveau. Ceux-ci participent au jeu de construction et de mobilité des frontières de l’acceptable et du non acceptable qui fondent leurs usages des différentes aides ergogéniques, lesquels, par ailleurs, peuvent être, ou non, définis comme des actes de dopage selon la loi.
8Cette posture de recherche, éminemment emic, selon le terme consacré en ethnologie, est fondée sur la mise en évidence des systèmes de représentations et des systèmes symboliques qui structurent le sujet dans sa relation au monde, systèmes de représentations individuels et collectifs qui se construisent dans l’interaction sujet – environnement. Pour ce faire, la recherche a été développée au travers d’une enquête par entretiens individuels de type semi-directifs en face à face, enregistrés et intégralement retranscrits [2].
9 L’échantillon d’étude a été défini dans le respect du principe de diversité et clos par le principe de saturation des discours (J.P. Pourtois & H. Desmet, 1997). Les athlètes interrogés répondaient tous au critère de sélection suivant : un engagement (actuel ou préalable) dans une pratique sportive compétitive intensive et de haut niveau. Le critère de diversité de la situation des athlètes en termes de phases d’accès et de sortie du sport d’élite a été retenu pour assurer une hétérogénéité à la fois des générations interviewées et des expériences de pratique. Ce choix repose sur le postulat selon lequel la période historique de pratique au plus haut niveau, le fait d’être impliqué dans le sport de haut niveau au moment de l’étude ou d’en être dégagé, la réussite avérée ou non encore confirmée, voire l’échec dans l’accès au plus haut niveau sont des facteurs qui permettent de comprendre et d’expliquer les variations de positionnement éthique vis-à-vis de l’usage des aides ergogéniques. Nous avons donc construit trois groupes cibles : les jeunes espoirs (Pôle Espoir), les athlètes actuellement en activité (Pôle France), les athlètes ayant terminé une carrière sportive internationale, ou ayant quitté le sport d’élite prématurément. Parmi cette population, des athlètes handicapés ont également été retenus [3].
Échantillon d’étude
Échantillon d’étude
10En outre, des critères de diversité classiques ont été retenus, principalement le sexe, l’âge, le type de sport (individuel ou collectif).
11Les retranscriptions des entretiens ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique simple, puis d’une analyse des relations par opposition (ARO, A. Blanchet & A. Gotman, 1992). Bien entendu, cette procédure de recherche se heurte aux stratégies de masquage d’une réalité prohibée de la part des acteurs qui peuvent être eux-mêmes concernés et qui ne désirent pas divulguer leurs propres relations au dopage. Cependant, même s’ils ne parlent pas de leur propre implication dans ces procédures, les différents acteurs donnent ainsi accès à des réalités qu’ils connaissent et côtoient régulièrement.
1 – Résultats
1.1 – La place de l’entraînement physique
12 Les moyens utilisés par les sportifs pour être performants peuvent être divers. Depuis ceux qui se fondent sur les rapports physiques à la performance (l’entraînement, la diététique, les apports vitaminiques, etc.) et ceux qui mettent en scène la dimension psychologique (préparation psychologique, sophrologie, gestion du stress, etc.), il était attendu des discours mêlant savamment ces différents ingrédients en de mélanges subtils, constituant, pour chacun des athlètes interviewés, le secret de leur « forme ». Cette complexité, sorte d’alchimie du record, n’est absolument pas apparue dans l’analyse des discours et à l’inverse une unique réponse ressort à l’unanimité. Pour chacun d’entre eux, en effet, le chemin menant vers les records est bordé par un même leitmotiv : l’entraînement physique. Bien entendu, ils connaissent l’ensemble de la panoplie des aides ergogéniques à leur disposition, en utilisent certaines, mais lorsqu’on leur demande ce qui leur a permis de devenir des athlètes d’un niveau international, chacun évoque la dimension physique du corps performant (et non pas psychologique) et surtout évoque la nécessaire contrainte de l’entraînement du corps. Les discours des athlètes sur les aides ergogéniques sont ainsi saturés par l’évocation de « l’entraînement », pratique intrinsèque au sport, au point d’apparaître comme l’essence même du sport de haut niveau.
13Par ailleurs, l’entraînement physique est constamment relié à la nécessité d’avoir une base biologique antérieure (un donné), affirmée comme point de départ indispensable à un engagement dans le sport de haut niveau. C’est-à-dire que ces qualités, « qu’il faut avoir au départ », fonctionnent comme base légitime à partir de laquelle l’entraînement ouvrira les portes des « mondes » de la performance.
1.1.1 – « Faut avoir les qualités »
14 L’utilisation d’aides ergogéniques « quand on n’a pas les qualités » ou « quand on a les qualités » n’a pas du tout le même sens et l’on peut dire qu’avant même de parler d’aides ergogéniques, l’engagement dans le sport de haut niveau est généralement considéré comme légitime uniquement pour « ceux qui ont les qualités ». L’importance unanime accordée au « don », aux qualités de la structure physique de celui qui s’engage vers la haute performance sportive mérite un approfondissement. Être « doué », « avoir les qualités », « avoir le potentiel », « être prédisposé », ou encore « avoir des aptitudes physiques au départ » est le plus souvent associé à la notion de nature, mais avec des nuances intéressantes. Pour les personnes interviewées, la nature, le naturel, c’est d’abord le biologique, l’héréditaire, le génétique. À ce titre, les « qualités sportives » sont contenues dans l’identité biologique du sujet, et également donc dans ses organes, ou encore dans son sang. Mais c’est aussi l’environnement naturel de vie (comme l’altitude par exemple) et le fait de vivre dans la nature, voire dans l’état de nature (devoir marcher ou courir pour se déplacer) qui donnent « des qualités ». Ces « qualités naturelles » sont en fait définies en opposition radicale aux moyens mis en œuvre pour optimiser la performance dans le cadre sportif, elles sont donc ce qui est un « préalable » en quelque sorte aux stratégies que le sportif va mettre en œuvre pour optimiser sa performance. Les qualités, c’est ce qui produit la performance « naturelle », avant qu’on ait fait quoi que ce soit de volontaire pour l’améliorer, y compris s’entraîner. Avant toute intervention ergogénique en fait.
15 Les formes d’évocation varient selon les interviewés. Une mère de handballeuse de niveau international évoque, à propos de sa fille, « celles qui ont le gabarit physique en arrivant et celles qui ne l’ont pas », une triathlète parle de « ceux qui sont prédisposés physiquement » versus ceux qui ne le sont pas, ou encore, un champion du monde d’escalade évoque à son propos et celui d’un vice champion du monde de la même activité « Y et moi, on avait ces qualités physiques là au départ ». Différentes façon de dire, mais dans lesquelles, à chaque fois, les qualités du corps, préalables à tout entraînement dans l’activité, renvoient au sujet dans sa singularité, son exceptionnalité, son identité personnelle et biologique.
16Ici se construit le premier axe de légitimité du champion et de sa performance : le champion est avant tout un individu singulier qui sort de la masse au regard de ses qualités particulières. Si l’entraînement et l’ensemble des aides ergogéniques sont accessibles à tous, la définition du champion est fondamentalement liée à ses qualités individuelles premières, qui le distinguent des autres.
17Une deuxième « capacité » est largement évoquée par la population interrogée, qui articule à la fois l’entraînement et le fait d’avoir des qualités au départ. Il s’agit de la capacité à supporter des charges extrêmes d’entraînement physique. En gros, le discours peut être résumé ainsi : « on a pu devenir des champions [ou ils peuvent devenir des champions] parce qu’on a une capacité hors du commun à supporter les charges de travail (et de souffrance) liées aux entraînements extrêmement intenses ». Sans que l’on puisse dire clairement si ces capacités sont, pour eux, au même titre que les « qualités », de l’ordre du « naturel », ou encore de l’inné, elles sont toujours un préalable à la performance et aux pratiques ergogéniques et elles conditionnent l’usage de ceux-ci : « Il y a le potentiel de départ, et puis après faut avoir la capacité d’entraînement, mentale et physique, pour pouvoir supporter des charges d’entraînement et surtout pour pouvoir maintenir un entraînement à long terme. Ça demande un mental qui est très exigeant. Parce que s’entraîner à fond pendant des années, c’est pas facile » (ancien champion du monde d’escalade).
18 Cette capacité à supporter les charges d’entraînement est envisagée par les interviewés dans sa dimension physique (capacité du corps à supporter la douleur) et dans sa dimension psychique, et elle fait en quelque sorte l’articulation entre d’un côté les « qualités » et de l’autre les aides ergogéniques classiques mises en œuvre dans tout projet d’optimisation de la performance sportive et les pratiques considérées comme du dopage.
19Ainsi, à partir de leur discours, on se rend compte de la prégnance de l’entraînement physique dans l’imaginaire de la production de la performance pour les sportifs interrogés. Il s’agit en effet pour eux de l’unique aide ergogénique qu’ils associent directement à la production de la performance. Cependant, on l’a vu, l’entraînement n’est pas la condition première, puisqu’il doit être associé à la préexistence, chez un sujet, d’une double condition : avoir des qualités physiques et une capacité à supporter les entraînements hors du commun. Deux points qui constituent les frontières du sport de haute performance, distinguant d’un côté un sport considéré comme « normal » et d’un autre un sport de « haut niveau ».
1.2 – Les procédés ergogéniques légitimes et classiques : une définition du sport de haut niveau
20Pour les athlètes, parler des techniques ergogéniques qu’ils considèrent comme légitimes, c’est finalement définir ce qu’est le sport de haut niveau dans sa quotidienneté.
21 L’entraînement, comme procédé ergogénique, est retracé dans son évolution au cours du temps, dans sa montée en puissance, en fréquence et en intensité avec l’âge, les catégories sportives, les institutions sportives fréquentées et le niveau de performance. La description de l’entraînement fait émerger un premier axe qui met en opposition le simple sport (désigné parfois comme « amateur ») et le sport de haut niveau, ou encore la « fausse compétition sportive » et la « vraie », qui sont présentés comme deux mondes (voir tableau 1) bien distincts, habités par des normes différentes, que les sujets respectent dans leurs différences. Cela signifie que le jugement éthique au regard de telle ou telle pratique ergogénique va varier selon le monde dans lequel elle s’observe et qu’elle pourra passer d’inacceptable dans un monde à acceptable dans un autre.
Les deux mondes du sport et les images qui y sont associées
Les deux mondes du sport et les images qui y sont associées
22 Le sport de haut niveau est reconnaissable en premier lieu par l’augmentation des charges d’entraînement qui, pour beaucoup, est associée à des atteintes du corps (blessures, usures, etc.). En effet, les interviewés ont tous une connaissance très précise des quantités d’entraînement actuellement assumées par les sportifs de haut niveau et associent celles-ci à une augmentation des traumatismes, construisant ainsi une opposition entre le « sport santé » et le « sport de haut niveau ».
23Une autre opposition décrit les deux mondes dont on parle : celle du « sport plaisir » et du « sport rigueur », ou du « sport souffrance » selon les interlocuteurs. Le monde du sport santé, du sport « normal », est celui de la compétition ludique ou même jugée « factice » dans lequel on retrouve des associations au plaisir, à la liberté ; c’est un monde sympathique, disent-ils, on pourrait dire « bon enfant ». À l’autre bout se situe le monde de la vraie compétition de haut niveau, de la professionnalisation dans les sports où celle-ci existe de façon officielle, duquel le plaisir est éloigné. La recherche de la performance et du dépassement qui caractérise ce monde s’articule sur la souffrance et la rigueur dans des entraînements toujours plus intensifs et fréquents. Bien sûr, le sport de haut niveau n’est pas exempt de plaisir pour ces athlètes, mais dans son positionnement comparatif par rapport au sport « normal », il est caractérisé par une perte du plaisir.
24 Être un athlète de haut niveau doit ainsi être compris comme signifiant que, d’une part, « on a les qualités » et que, d’autre part, on entre dans un monde spécifique marqué par le travail, la contrainte, le physique, dans lequel le risque d’atteinte à la santé et la perte de plaisir sont reconnus et acceptés. Il y a donc une articulation fondamentale entre le « naturel » des qualités premières et le « construit » par les aides ergogéniques. Ceci est essentiel pour comprendre comment sont envisagées les différentes aides ergogéniques que peut utiliser un athlète de haut niveau, et les jugements posés sur celles-ci.
25De la même manière, la douleur et la blessure doivent être dépassées par l’athlète qui ne peut se laisser aller, il doit « se forcer », « apprendre à aller au-delà de la douleur », « se forger le caractère », car c’est « faire le métier ». Cette distanciation vis-à-vis de la douleur est intimement reliée à une problématique temporelle du « métier » : prendre le temps de se soigner vraiment, c’est arrêter l’entraînement ; choisir une médication rapide et soutenir la douleur, c’est continuer l’entraînement.
26 Un « ancien » footballeur professionnel explique clairement comment le monde du sport de haut niveau constitue un référentiel particulier pour l’évaluation des aides ergogéniques : dès lors que l’on veut faire du « vrai » sport de haut niveau, dit-il, il s’agit tout d’abord d’apprendre (« on a fait notre éducation sportive ») et ensuite de « faire le métier ». Et l’on comprend que c’est dans « le milieu » (comme disent les cyclistes) que ce métier s’apprend. « Faire le métier », c’est s’engager « totalement » dans ce monde, et donc dans la mise en œuvre de toutes les aides complémentaires disponibles. Pour beaucoup d’athlètes, cela s’exprime par la mise en tension de deux positions de vie bien distinctes : l’une consistant à « consacrer toute sa vie au sport », à utiliser « tous les moyens », et l’autre à « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». Cette tension, toujours forte, est entretenue par le système sportif, et associée par de nombreux athlètes à la vulnérabilité au dopage, ce que Karl Bette (1994) avait souligné en développant à ce sujet la notion de « cercle vicieux ».
27Cette facette assez noire du sport de haut niveau (rigueur, contrainte, souffrance, intensité, atteinte à la santé) nous sera utile pour comprendre les positionnements des sujets au regard des aides ergogéniques et du dopage puisque c’est bien lorsqu’on passe la frontière entre le sport « normal » pour « faire le métier » du « vrai sport » que deviennent pensables les usages des aides ergogéniques non autorisées par la loi.
1.3 – Le dopage, c’est-à-dire ?
28Mais de quoi parlent les athlètes lorsqu’ils parlent de dopage ? Les résultats montrent très clairement qu’au-delà de la définition réglementaire du dopage, se résumant pour eux à l’évocation de « la liste » [4], certaines aides ergogéniques sont considérées par certains comme du « vrai » dopage, alors que d’autres hésitent à les qualifier ainsi, pendant que d’autres encore trouvent totalement ridicule de penser qu’il s’agit là de dopage (par exemple l’usage de la caféine, du Guronzan, ou, comme on le verra plus loin, de la technique de l’autotransfusion sanguine). Le positionnement éthique individuel, au-delà du règlement, s’exprime ainsi par la mise en place d’une distinction entre le « vrai dopage » (celui qu’on ne pourrait accepter) et un autre dopage qui serait faux ou, pour dire selon leur vocable, « bidon ». En tout cas, représentant des actes non condamnables, que selon leur évidence il conviendrait d’accepter.
29 Cette expression très riche des sujets sur le « vrai » et le « faux » dopage a permis l’évocation et le positionnement éthiques non pas seulement à propos des aides ergogéniques actuellement disponibles ou connues par les sujets, mais aussi à propos des aides techniques potentielles, et envisageables dans le futur au regard des progrès biomédicaux et biotechnologiques largement diffusés par les médias. À partir de cela, les principes sous-jacents de définition du « vrai » dopage sont apparus de façon récurrente au travers d’un certain nombre d’oppositions que nous allons ici exposer en nous référant, en premier lieu, au cas exemplaire de l’autotransfusion sanguine.
1.3.1 – Le jeu des critères : le cas exemplaire de l’autotransfusion sanguine
30L’autotransfusion sanguine comme technique de dopage sportif a été récemment exposée de façon massive par les médias à propos de l’émergence de nouvelles techniques de détection du dopage sanguin [5]. Mais cette technique ergogénique a été mise au point dès les années 1970 et est vraisemblablement utilisée en athlétisme et en cyclisme en particulier depuis plusieurs décennies. Si elle paraît exemplaire, ce n’est pas par son histoire, mais bien plus par les jugements extrêmement variés qu’elle suscite et par la diversité des critères qui sont retenus, qui se croisent et s’entrecroisent pour produire in fine le jugement éthique sur ce procédé. À partir de l’exemple de cette aide ergogénique, nous pouvons illustrer au mieux comment s’articulent des axes signifiants, pour produire le positionnement éthique permettant de dire que cette technique, utilisée en sport est acceptable ou non pour un sujet donné.
31 L’autotransfusion sanguine, en ce qu’elle est « auto- » justement, est souvent jugée comme tout à fait légitime sur différents plans. D’une part, elle ne porte pas atteinte à l’identité du sportif considéré qui utilise « son » sang, c’est-à-dire une part de lui-même, qui de ce fait lui revient de droit. À ce titre, elle est opposée à tout apport de substances externes, « étrangères » au sujet. C’est la dimension intériorité / extériorité, qui signifie aussi identité / altérité par rapport au sujet, qui est ici mise en jeu dans le positionnement éthique, comme l’illustre l’extrait suivant :
« Bon, la transfusion sanguine, moi je ne la connais que d’un athlète qui pompe son sang et qui se le réinjecte donc ça, ça me gêne pas, l’autotransfusion. Maintenant si j’apprenais que le mec il s’est fait transfuser par quelqu’un d’autre, là, ça me gênerait davantage hein… Toujours pareil hein, parce qu’il prendrait les qualités sportives de quelqu’un d’autre quoi, par le sang. »
33On comprend que c’est ici uniquement l’apport d’éléments extérieurs humains (le sang d’un autre), qui est ici refusé car il est supposé contenir les « qualités » d’un autre individu. Cet apport est perçu comme atteinte à l’identité du sujet et l’hétéro-transfusion est, à ce titre, inacceptable. À l’inverse, l’autotransfusion, en garantissant l’intériorité du « produit » n’atteint pas l’identité du sportif : elle est alors acceptable.
34 En outre, elle ne transgresse pas non plus le principe du travail, du mérite et de l’effort (qui définissent l’appartenance au « vrai sport » tel qu’il est défini plus haut), dans le sens où le sang oxygéné réinjecté, a été oxygéné par le travail du sportif lui-même. On retrouve donc dans le sang réinjecté l’entraînement préalable, le travail fourni, le mérite et même la souffrance consentie, tous éléments qui confirment la propriété et la légitimité d’usage de ce sang par le sportif concerné. Ce critère du travail est d’autant plus fort, qu’il peut permettre de positionner l’autotransfusion du côté du naturel par opposition au chimique : rien d’extérieur, de médicamenteux ou de chimique n’a été adjoint à ce sang réinjecté, il est donc « naturel ». Ainsi, on peut dire que de ce point de vue également l’autotransfusion est légitime puisque sur le plan niveau matériel, comme sur le plan symbolique, elle n’ajoute rien et ne transforme en rien le sujet de la performance sportive ; tout vient de lui : de sa nature et de son essence, puis de son travail. C’est donc une technique ergogénique qui, en puisant dans « l’intrinsèque » du sportif, gagne sa légitimité pour beaucoup de sportifs interviewés, qui n’y voient pas véritablement une atteinte à la validité de la performance produite par le sportif, performance in fine jugée comme « méritée » par celui qui la produit.
35 À l’inverse, certains jugent que l’autotransfusion sanguine est une pratique inacceptable dans le sport, et que c’est bel et bien du dopage. Pour soutenir cette position éthique, le premier axe signifiant mobilisé est celui de la « tricherie » et de la « conduite de dopage ». Il s’agit d’une stratégie, ou encore d’un « calcul », qui est assimilée à une logique de tricherie. À ce titre, l’autotransfusion sanguine est directement assimilée à la prise de produits (« Je mets ça au même niveau que la prise d’EPO ou de n’importe quoi »), dans le sens où elle suppose une organisation à long terme considérée comme un « calcul » ou une « magouille ». C’est une conduite dopante, dans le sens où elle dénote une attitude de recherche d’un plus que l’entraînement au sens classique, pour arriver à ses fins. C’est donc ici en premier lieu au regard de la démarche du sujet que se construit le jugement éthique. Deux autres axes d’opposition sont également mobilisés pour refuser la légitimité à l’autotransfusion sanguine, c’est celui de l’ingestion / injection, puis celui de la réparation / amélioration, dont l’association stigmatise toute intervention ergogénique qui relève de l’effraction corporelle (piqûres, chirurgie) en dehors de la logique du soin.
36On comprend dès lors facilement que l’acceptation de l’autotransfusion sanguine est amenée par le jugement sur le produit « dopant » considéré (interne, identique, produit du travail, naturel), tandis que le refus de celle-ci s’appuie sur un jugement de la démarche sous-jacente qualifiée de « conduite dopante » (tricherie, calcul, détournement de la médecine) ainsi que sur le procédé utilisé, symboliquement associé à une atteinte corporelle spécifique : l’injection. On note d’ailleurs qu’il existe une articulation assez directe entre « injection » – « maladie » – « conduite dopante » dans son lien avec « conduite addictive » qui associe cette configuration à la symbolique de la maladie.
1.3.2 – Les principes récurrents de légitimation ou de stigmatisation d’une aide ergogénique
37Au-delà de cet exemple de l’autotransfusion sanguine, les analyses menées sur les discours montrent que les différentes aides ergogéniques, légales ou illégales, sont jugées par les athlètes à partir de différentes positions que l’on peut situer sur un continuum (cf. tableau 2) : du refus de toute aide ergogénique autre que l’entraînement à l’acceptation théorique de « tous les moyens disponibles » (Y. Boisvert, 2003). Ces positionnements renvoient à des imaginaires de la pureté dont les contenus sont variables.
Continuum des systèmes argumentaires utilisés par les sportifs
Continuum des systèmes argumentaires utilisés par les sportifs
38Nous pouvons ainsi tracer les lignes de significations qui structurent les discours sur différentes aides ergogéniques et qui permettent de comprendre comment les sujets évaluent la légitimité ou l’illégitimité de telle ou telle pratique.
39Par exemple, l’utilisation des connaissances en diététique et les suivis nutritionnels qui en découlent sont toujours envisagés comme procédure légitime, dans le sens où ils sont perçus comme contrainte évidente du monde du sport de haut niveau au même titre que l’entraînement. Le « régime » est décrit comme « sain », « strict », « réfléchi », « rigoureux », « documenté », « scientifique » et s’oppose à une alimentation « incontrôlée », ou « dérégulée ». Il est ainsi associé à l’entraînement dans ses caractéristiques de contrainte, de rigueur et de scientificité, celles-ci garantissant la meilleure expression des qualités premières.
40 Par contre, les procédés ergogéniques reposant sur des méthodes dites « invasives » (injections, mais aussi interventions chirurgicales [6]) sont considérées, la plupart du temps comme problématiques par les sportifs en opposition avec l’ingestion, qui ne pose pas forcément problème. C’est « l’effraction » du corps qui est rejetée, ainsi que les associations qui y sont faites (piqûres, seringues, opérations, médecine, malade), considérées comme illégitimes dans le monde sportif.
41Par ailleurs, les substances ergogéniques qui sont supposées porter atteinte à la santé, en générant des pathologies graves et/ou en provoquant des morts prématurées (évocations très fréquentes et crues « se bousiller », « se tuer », « devenir à moitié fou », « en crever ») se voient discréditées assez violemment (cependant plus par les anciens sportifs que par les jeunes).
42 Les termes de « conduite dopante » ou « conduite de dopage » sont utilisés par certains interviewés pour décrire des attitudes ou des comportements considérés par eux comme problématiques. Cet usage de la notion de « conduite de dopage » se rapproche très fortement (et est vraisemblablement dérivé) de l’expression médico-psychologique de « conduite addictive ». Le plus intéressant ici est de comprendre que, pour les athlètes, cette notion renvoie directement à quelque chose d’appris, en référence soit au « milieu » sportif, qui transmet cet « habitus », soit de façon plus profonde en référence au milieu familial qui favorise ou au contraire inhibe l’adoption d’une « conduite de dopage ». Elle renvoie à la stigmatisation d’une démarche systématique de recours à une aide extérieure, dont, pour certains, l’origine est à situer dans l’usage régulier et encouragé de compléments (nutritionnels, vitaminiques, etc.) par les jeunes athlètes. C’est l’intention avec laquelle le produit ou la technique sont utilisés qui catégorise la conduite comme « conduite de dopage » ou non, indépendamment des caractéristiques du produit ou de la technique. L’opposition fondamentale qui émerge est ici celle de la « fonction de réparation, rééquilibration / fonction d’amélioration de la performance ». Cette opposition, déjà repérée dans la population générale (Sondage de l’Équipe, 2001), est également largement répandue chez les sportifs. Il convient vraisemblablement de relier la légitimation globale des pratiques à visée réparatrice à la valorisation extrême de la santé dans les sociétés modernes occidentales qui a été analysée par L. Sfez (1995). En effet, cette opposition développée dans le contexte sportif confirme l’idée selon laquelle les biotechnologies et leurs usages humains sont d’ores et déjà acceptés sous la bannière de la réparation comme peu discutables, d’un point de vue éthique. C’est uniquement l’idée d’un usage ergogénique sportif de technologies médicales qui pose problème : c’est donc l’articulation entre biotechnologies et ergogénie sportive qui crée le conflit éthique. Et c’est ici, peut être, que notre travail peut se révéler le plus utile. Car si cette opposition entre réparation et amélioration de l’humain a déjà été repérée, ce sont ses significations profondes qui nous intéressent, et ses liens avec le social.
43Certes, historiquement, le sport a déjà donné lieu à de longues discussions concernant la légitimité ou l’illégitimité de certaines aides techniques à la performance, la plus connue étant les vitesses et le dérailleur, en cyclisme. Nous savons que le débat a été tranché en faveur de l’aide technologique pour l’amélioration de la performance, ici comme dans de nombreux cas ensuite (Vigarello, 1988).
44 Mais ici, nos données font surgir un thème quelque peu nouveau, qui est celui de la distinction entre le projet d’amélioration de la performance et/ou de l’outil technique utilisé pour produire celle-ci, et le projet d’amélioration de l’humain censé produire la performance. Et dans cette amélioration de l’humain, un point précis de résistance se dessine et émerge par la récurrence des évocations : c’est celui de « l’Être », du « Soi », du « Moi », ou de « l’identité » et de son atteinte, ou encore de sa falsification dans son essence même, l’opposition signifiante étant celle d’être ou de ne plus être soi.
45Le doute glisse de la falsification de l’épreuve, de la manipulation du matériel, ou de la « fausse » performance à l’idée de la falsification de l’humain, c’est-à-dire plus précisément de la manipulation du corps biologique. Plusieurs axes d’opposition peuvent être ramenés à ce thème, sur lesquels se cristallisent les limites éthiques construites par les sujets. Par exemple, la dépendance physique, l’addiction, associées au terme de drogue, sont liées à la folie, au suicide, à la perte de contrôle du sujet, et cette dépendance du corps à un produit extérieur est fortement refusée car elle conduit à une situation dans laquelle le sujet « n’est plus lui-même ». À l’inverse, un produit qui ne génèrerait pas de dépendance physique ou une simple dépendance psychologique (« quand tu penses que tu peux pas gagner sans le produit, c’est juste psychologique »), la plupart du temps minimisée, est beaucoup plus acceptable, dans le sens où l’individu (biologique) « reste lui-même ».
46 Cette notion de falsification est également directement liée à la dimension du « naturel » des procédés ergogéniques utilisés par les sportifs, thème qui revient très souvent dans les discours. En effet, on trouve en premier lieu une opposition entre naturel et artificiel concernant les environnements de l’entraînement. On oppose, par exemple, le lac à la piscine, ou encore la montagne aux caissons hypoxiques. Si le caractère artificiel de l’environnement est connoté négativement, il n’est cependant pas appréhendé comme posant un problème d’éthique sportive. Il est mis en correspondance avec l’opposition plaisir / contrainte, l’artificiel étant associé au technologique, à l’ennui, à la rupture avec la vie sociale, et le naturel à quelque chose de pur, d’agréable, de motivant, de vivant. Mais, en second lieu, le « naturel » se présente comme l’extrémité d’une sorte de continuum qui, en passant par le chimique, se prolonge jusqu’au surhumain (l’au-delà de la nature humaine) lorsqu’il s’agit d’interventions directes sur l’athlète. Dans ce continuum, il faut comprendre que le chimique se situe à un niveau d’acceptabilité relatif et qu’il est, contrairement à l’intervention génétique ou bionique, pensable et pensé. Sur cet axe signifiant, plus on s’éloigne du « naturel », plus on s’éloigne du légitime et de l’accepté. Si la discussion sur la légitimité ou l’illégitimité de telle ou telle substance chimique est possible et argumentée, a contrario le surhumain définit le non discutable, le « n’importe quoi ».
47L’ensemble de ces éléments peut être réorganisé, de façon méthodique, pour montrer comment s’articulent, au sein d’un système symbolique complexe, ces différents axes de signification pour aboutir à un positionnement éthique généralement assez cohérent comme le montre la figure 1.
48 On retrouve ici le « vrai » haut niveau (le sport professionnel, sport – spectacle), et le « faux » sport de haut niveau, le sport « santé » du côté « sain », et on voit se dessiner un lieu de prédiction du futur, dans l’articulation entre sport spectacle et surhumain qui est le lieu de l’inacceptable. La dimension temporelle structure les discours en situant l’histoire du sport, en tant qu’institution et la place des sportifs, et donc de l’humain dans celui-ci. La référence nostalgique à un « passé » positivé du sport s’oppose à une appréhension d’un « futur » perçu comme non contrôlé.
2 – Conclusion : quels systèmes de régulation chez les acteurs sportifs ? Le corps, ses qualités et la question de l’identité
49Les axes symboliques sous-jacents qui ont émergé des discours sont autant de points d’ancrage sur lesquels repose les processus d’autorégulation des pratiques ergogéniques. En effet, on peut voir que de façon dominante le « factice », le « dehors », le « déséquilibre » et « le malsain » (Douglas, 1967 ; Vigarello, 1993) participent du pôle négatif d’une représentation symbolique mobilisée pour juger du bien et du mal dans le sport.
50 Ainsi, on peut penser que toute aide ergogénique qui sera perçue comme allant dans le sens de l’illusion, de la falsification sera tenue pour du dopage et donc tenue à distance par les acteurs sportifs qui valorisent au contraire la recherche du « vrai » : présenter une aide ergogénique comme induisant quelque chose de faux serait donc de nature à la discréditer. Par exemple, un analgésique peut être décrit comme quelque chose qui « diminue la douleur créée par un surentraînement », auquel cas il est généralement perçu positivement comme une « rééquilibration », ou bien comme quelque chose qui « augmente les capacités de résistance d’un sujet à la douleur, pour pouvoir s’entraîner plus intensément », ce qui le range du côté de la falsification des « qualités » premières pour l’optimisation des performances, ce n’est plus tout à fait la même chose.
51L’archétype du « faux » en termes de pratique ergogénique est aujourd’hui l’intervention génétique, car elle est comprise comme quelque chose qui peut produire un « faux » sportif, un « faux » corps, une « fausse » identité, un « faux » homme, pour ne pas dire un « faux frère ». Nous atteignons ici le summum de la falsification d’un point de vue symbolique, la falsification de l’humain. Ceci est à relier avec les discours récurrents sur les « qualités » de départ du sportif, associées à l’inné, et à une exceptionnalité du sportif, dont nos résultats montrent qu’elle est, dans les représentations sociales des athlètes eux-mêmes, fortement définie par la qualité de son corps biologique, ce qui conforte l’hypothèse plus générale développée par B. Andrieu (2004) d’une représentation dominante du corps « vivant » comme déterminant le sujet.
52Cette recherche montre qu’une aide ergogénique sportive est d’autant plus acceptable pour un athlète, qu’elle est perçue comme ne transformant pas le sujet réel de la performance, contribuant à son équilibre, et qu’elle n’est pas considérée comme un rajout totalement « extérieur » au sujet et, in fine, qu’elle n’altère pas l’identité première du sportif.
53 Cette analyse permet de comprendre que le sport de haut niveau est un objet à double face pour les sportifs, le renversement d’une face à l’autre étant dicté par un système symbolique fortement ancré dans une vision naturaliste et utopiste de l’humain. Le dopage et ses multiples définitions et légitimations deviennent des révélateurs des idéologies qui permettent d’intégrer (ou empêchent d’intégrer) la face futuriste d’un sport du troisième millénaire. Même si la santé y prend place, on peut défendre la thèse que c’est principalement une représentation de l’humain, celle de l’individu – indivisis – déterminé par son corps biologique, qui joue le rôle de clé dans la compréhension des positionnements éthiques des sujets et donc des autorégulations éventuelles des pratiques de dopage sportif (et pas seulement sportif d’ailleurs). Si le dopage pharmacologique est discutable et discuté, l’inacceptable partagé par tous ces athlètes, c’est l’altération de l’identité du sujet, par la falsification de ses « qualités » propres. Là est, pour l’ensemble des interviewés, le « vrai » dopage.
Bibliographie
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- Berger et Luckmann (1966), La construction sociale de la réalité, Paris, A. Colin, Éd. Française 1996.
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- Vigarello, G. (1988), Une histoire culturelle du sport. Techniques d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Laffont/EPS.
- Vigarello, G. (1993), Le sain et le malsain. Santé et mieux être depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil.
Mots-clés éditeurs : aide ergogénique, analyse de discours, dopage, sport
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Date de mise en ligne : 01/03/2006
https://doi.org/10.3917/sta.070.0033