1926 : la bataille de la Manche à la nage
- Par Claude Fouret
Pages 43 à 61
Citer cet article
- FOURET, Claude,
- Fouret, Claude.
- Fouret, C.
https://doi.org/10.3917/sta.066.0043
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- FOURET, Claude,
https://doi.org/10.3917/sta.066.0043
Notes
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[1]
Il ne m’a pas été possible de retrouver les prises de vues Marconi. Par contre, la cinémathèque Gaumont conserve et a numérisé ces séquences sous le numéro de référence 2633GJ 00007, 1926
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[2]
cinémathèque Gaumont, n° de référence : 2638GJ 00006, 1926
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[3]
cinémathèque Gaumont, n° de référence : 2710GJ 00008, 1927
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[4]
Il n’est malheureusement pas possible de visionner ce film.
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[5]
Le Grand Écho du Nord de la France, 3 juillet 1922.
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[6]
cinémathèque Gaumont, n° de référence : 2037GJ 00006, 1920.
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[7]
cinémathèque Gaumont, n° de référence : 2637GJ 00007, 1926. Voir aussi La traversée de la Manche, L’Illustration, 4 septembre 1926, p. 236.
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[8]
cinémathèque Gaumont, n° de référence : 2638GJ 00006, 1926.
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[9]
Il y aurait beaucoup à écrire sur ce désintérêt français, qui remonte à loin.
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[10]
titre du film de Clarence Badger ; Gertrude Ederle est conseillère technique.
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[11]
Women in Chicago being arrested for wearing one piece bathing suits, Topical Press Agency, 1922.
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[12]
Joan Miró, Baigneuse, hiver 1924, Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne.
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[13]
Pablo Picasso, La nageuse, 1929, Paris, Musée Picasso.
INTRODUCTION
1 Il est 21 heures 33 le vendredi 6 août 1926, lorsque la nageuse américaine Gertrude Ederle touche terre sur la plage de Kingsdown près de Deal en Angleterre. Partie du Cap Gris-Nez, elle est la première femme à traverser la Manche à la nage en 14 heures et 32 minutes, près de 2 heures de moins que le précédent record détenu par l’Argentin Sebastian Tiraboschi. Elle vient d’accomplir l’un des plus formidables exploits sportifs de l’après-guerre.
2 « À peine sortie de l’eau, elle retire son bonnet de bain, secoue la tête et sourit avec bonheur en direction de la foule alors que monte un tonnerre d’applaudissements. » (NYHT, 7 août 1926). « Quand je suis sortie de l’eau, alors j’ai pensé ‘Mon Dieu, est-ce que je l’ai vraiment accompli ? » (NYT, 30 avril 2001). La presse américaine s’extasie devant l’aisance de la jeune nageuse. « Étant donné les conditions difficiles qu’elle a eues à affronter, c’est probablement le plus grand défi de natation jamais réalisé » (NYHT, 7 août 1926). « Ma fille est la meilleure nageuse du monde, toute catégorie homme et femme » (NYHT, 8 août 1926), s’exclame sa mère. Le retour à New York de la sirène américaine – the American mermaid- est digne de l’accueil réservé aux plus grands de Joffre à Pershing. Deux millions de New-yorkais sont là nageant dans un océan de confettis le 27 août 1926.
3 Si Gertrude Ederle est encore populaire aux États-Unis, la traversée de la Manche à la nage n’attire plus aujourd’hui que quelques isolés à la recherche d’un mythe contemporain un peu oublié et suranné. La vogue du marathon de nage est passée, donnant plus de relief et de profondeur historique à l’exploit de 1926, dont le retentissement fut au moins aussi important que celui du capitaine Webb, premier homme à traverser en 1875.
4 Pourtant, dès le mois d’août 1926, les journaux anglais puis français mettent en cause le record. La polémique s’enfle ; on interroge les uns et les autres –marins, nageurs, experts, témoins… Photographies à l’appui, on suspecte les bateaux d’escorte puis l’équipe du bord et enfin une corde qui aurait traîné la nageuse. Certes la querelle a quelque chose de convenu ; il faut vendre des journaux. Beaucoup de marathoniens de la Manche en furent les victimes à commencer par Matthews Webb. Mais celle qui atteint Gertrude Ederle a probablement une portée plus grande. D’une part, dans le contexte de l’après-guerre, la rivalité sportive prend une dimension nationale et idéologique. D’autre part, l’aventure de la sirène américaine fait frissonner les préjugés sur les possibilités humaines.
5 Au-delà de l’exploit américain, la traversée de la Manche à la nage est un défi à la nature où le corps, par le mouvement, gagne une liberté nouvelle.
L’EXPLOIT AMÉRICAIN
6 La traversée de la Manche s’est déroulée dans des conditions assez difficiles. Heureusement, l’opération a été organisée de façon méticuleuse par la presse américaine et par l’équipe qui accompagne et soutient Gertrude Ederle. Son exploit a par ailleurs été rendu possible par les tentatives précédentes.
7 Le 6 août 1926, les conditions sont jugées favorables pour la traversée. À 5 heures, dans un garage à proximité du cap, les soigneurs s’emparent d’elle et l’oignent d’huile d’olive. Quelques minutes avant d’entrer dans l’eau, elle reçoit une quadruple couche de graisse. Elle est revêtue d’un maillot sur lequel se détache le drapeau des États-Unis, surmonté de l’aigle. Une légère brume masque encore le soleil levant, comme c’est souvent le cas lorsque la nuit a été froide et que la journée risque d’être ensoleillée. Un public nombreux pour une heure aussi matinale est venu en casquette et chapeau fouler la grève du Gris-Nez et lui souhaiter bonne chance. Gertrude Ederle serre la main de son amie et rivale, Lilian Cannon. William Burgess l’embrasse affectueusement. Elle avance rapidement et accomplit trois milles et demi pendant les trois premières heures. Le brouillard se lève et les conditions climatiques semblent idéales. À 10 h 30, la nageuse a couvert 4 milles. À 11 h 30, elle était déjà à sept milles et demi du Cap Gris-Nez. À 14 h 45, elle se trouvait à 6 milles du rivage anglais, en face de la baie de Sainte-Marguerite. La presse américaine insiste sur le mauvais temps, que rencontre la nageuse en fin de soirée vers 18 heures. Le détroit est agité par des vagues d’un mètre à un mètre cinquante. La pluie rend les conditions encore plus difficiles. Il devient impossible de se tenir debout sur le pont des bateaux d’escorte. Les nageurs qui se sont mis à l’eau pour soutenir Gertrude Ederle, sont obligés de regagner le bord ; sur les navires comme dans l’eau, beaucoup doivent affronter le mal de mer. À 20 h 30, elle n’est plus qu’à 2 milles de terre. Mais, la marée l’entraîne au large. À 21 heures, elle se trouve devant Kingsdown. Redoublant d’efforts, elle met pied à terre à 21 heures 40
8 Le moment le plus critique de la traversée a eu lieu à la 12e heure. À ce moment, le bateau-phare du South Godwin Light est en vue mais les courants rejettent les nageurs vers le nord. « Pendant 12 heures, nous n’avons pas cru au succès – déclare le nageur égyptien Ishaq Helmi présent à bord du second bateau d’escorte - surtout quand vers le Godwin, nous avons commencé à revenir en arrière ».
9 « - Elle(Gertrude Ederle) est d’abord revenue en sens inverse, refaisant la route qu’elle venait de faire. C’était vers la 12e heure du voyage. Nous avons pensé : la traversée est manquée. Nous n’avions plus d’espoir. Le vent était à ce moment très fort et en direction contraire. Je suppose donc qu’il a neutralisé le courant. » (GENF, 29 août 1926). Rien n’a été épargné à la nageuse, qui a vaincu des conditions de mer extrêmes.
10 Le récit de la traversée s’accompagne de détails sur la préparation, l’alimentation ou l’équipement. Gertrude Ederle est habillée d’un maillot deux pièces révolutionnaire « d’abord et avant tout conçu pour l’action » (NYHT, 7 août 1926) et porte des lunettes de nage enveloppante, spécialement dessinée pour elle. Elle est toujours restée favorable au maillot de bain. En effet, la tradition de la traversée de la Manche pour les hommes est d’évoluer nu, sans aucun effet pour éviter les frottements. Ainsi en 1905 six nageurs s’élancent nus dans le détroit. Annette Kellerman, la championne de natation australienne, retire son maillot pendant la course. Le débat est aussi posé en 1927 lors du Wrigley Ocean marathon, épreuve organisée en Californie par le magnat du chewing-gum William Wrigley J.-R. Charlotte Schoemmell revendique le droit de concourir nue. Trois autres concurrentes se rangent au même avis. Les ligues de vertu s’en mêlent et Gertrude Ederle se prononce contre la nudité : « Personnellement je pense que nager exige de la modestie comme pour beaucoup d’autres choses et je n’ai même pas songé à nager dévêtue. Je porte la culotte de sport des hommes et une brassière. Je pense que c’est la tenue idéale » (Lee Dean, 1996).
11 Le graissage du corps est une autre condition du parcours. Trudy est particulièrement soignée. Dans le garage adjacent à l’hôtel de la Sirène et avant d’enfiler son maillot, elle est enduite par les préparateurs d’une couche d’huile d’olive puis de trois couches de graisse, généralement un mélange de vaseline et de lanoline. C’est le vétéran de la Manche Bill Burgess qui lui applique la dernière couche sur la plage avant le départ. Sur cette question, les avis des nageurs sont aussi partagés. Pour le Wrigley Ocean marathon, un fabricant a même offert gratuitement à titre publicitaire de la graisse automobile. Pour la championne américaine, « la graisse ne résiste pas longtemps. La graisse permet de supporter le choc thermique en entrant dans l’eau, mais elle se dissout rapidement » (Lee Dean, 1996).
12 L’alimentation pendant la compétition demeure frugale. Les premiers nageurs de la Manche n’hésitaient pas à recourir aux alcools forts, surtout le whisky pour se donner du courage. Mais la jeune américaine se contente de bouillon de poulet, de chocolat chaud et de tranches d’ananas. Surtout il ne faut pas avaler d’eau de mer qui rend malade et donc bien respirer.
13 La préparation physique et l’entraînement de l’Américaine sont mal connus. Gertrude Ederle est une habituée des compétitions de natation. Alors que la traversée de la Manche attire généralement des nageurs endurants mais assez lents comme le Français Georges Michel, peu de compétiteurs de premier plan se sont présentés. Dans le cas de Trudy, c’est tout l’inverse. La championne a commencé la natation très jeune, sous l’instigation de sa sœur Margaret, qui a joué un rôle déterminant tout au long de sa carrière et qui était elle-même une nageuse entraînée. Elle a débuté à Manhattan. Les athlètes américains avaient alors l’habitude de s’entraîner fréquemment dans l’eau froide. Fanny Durack et les autres nageuses de l’équipe australienne en font les frais en 1919. Arrivées aux États-Unis pour démontrer la supériorité du crawl australien, elles sont confrontées à différents contretemps et aléas dus à l’hostilité de la fédération américaine d’athlétisme (A.A.U.) mais aussi à des compétitions organisées dans des bassins de natation ouverts (Jobling, Lucas, 1993).
14 En dépit des péripéties de la traversée, l’exploit de 1926 avait été minutieusement préparé et orchestré à partir des États-Unis. La traversée est avant tout l’affaire des journaux anglais. Le Daily Sketch offre tous les ans une prime de 1 000 £ aux nageurs qui réussissent. Mais les Américains ont décidé de relever le défi. La Chicago Tribune finance l’expédition en totalité, en a l’exclusivité éditoriale et espère ainsi en recevoir les bénéfices publicitaires, en s’appuyant sur la popularité grandissante de la natation dans l’Illinois. Johnny Weissmuller, le nageur de Chicago, est déjà le premier homme à descendre en dessous de la minute aux 100 mètres nage libre. Mais le défi de la Manche est suffisamment sérieux pour que la Women’s swimming Association of New York désigne dans un premier temps Helen Wainwright, 2e aux 400 mètres nage libre des jeux Olympiques de Paris en 1924. Mais elle se blesse en descendant d’un tramway. Le choix du club se porte alors sur Gertrude Ederle.
15 La nageuse est née le 23 octobre 1906 à New York d’une famille immigrée d’Allemagne. Son père tient une pâtisserie à Manhattan. La famille passe ses vacances au bord de la mer dans le New Jersey où elle apprend à nager en imitant les garçons qui nagent le crawl. À 13 ans, elle participe à sa première compétition avant de rejoindre la Women’s swimming Association of New York, l’American Athletic Association et la Metropolitan Athletic Association. Elle multiplie les succès établissant 29 records nationaux sur différentes distances. Elle a détenu les records du monde des 100, 200 et 400 mètres. En 1923, Trudy bat 7 records mondiaux en un après midi à Long Beach dans l’état de New York. Aux jeux Olympiques de Paris en 1924, elle obtient deux médailles de bronze aux 100 et 400 mètres nage libre, et une médaille d’or avec l’équipe américaine aux 4 x 100 mètres nage libre. Mais Gertrude Ederle ajoute à sa carrière de nageuse en bassin des performances en eau libre. En 1925, elle nage les 21 miles qui séparent the Battery à New York de Sandy Hook en 7 heures 11 minutes et 30 secondes, soit 6 minutes de moins que le record masculin.
16 L’exploit de 1926 est d’ailleurs la seconde tentative dans la Manche de Trudy. En 1925, une première expérience s’est soldée par un échec. Arrivée début juillet sur les côtes françaises, la nageuse s’est entraîné sévèrement pendant tout le mois. Le 18 août, elle se met à la mer à 7 heures 13, entraînée par deux autres marathoniennes : la Française Jane Sion et la Britannique Harisson et par deux hommes : le Suisse Denneville et l’Egyptien Helmi. Elle nage 9 heures avant d’abandonner (GENF, 20 août 1925). Les raisons d’un tel abandon sont encore mystérieuses et viennent alimenter la polémique en 1926. Il semble que son entraîneur, craignant qu’elle ne coule, l’ait attrapée par le bras, ce qui, de toute façon, la disqualifiait.
17 Quoi qu’il en soit, c’est avec une équipe inchangée que l’expédition de 1926 est montée. Les Américains se sont adressés aux meilleurs spécialistes. D’un côté, Joe Costa, qualifié par la presse de magnat de la nage (NYHT, 7 août 1926), a organisé matériellement plusieurs traversées : celle ratée de Wolf en 1912 et celle réussie de Toth en 1923. C’est l’homme de la logistique. De l’autre, Thomas William Burgess dit Old Bill – il a alors 53 ans – est l’âme du Channel. Il est le deuxième homme à avoir vaincu la Manche. Après avoir effectué onze tentatives entre 1904 et 1911, il réussit le 6 juillet 1911 en 22 heures. Il a nagé 95 kilomètres pour franchir le détroit. Désormais, il se consacre à la traversée dans le sens France – Angleterre. En 1920, il est l’un des premiers à se remettre à l’eau après la guerre et le déminage pour tenter encore une fois l’exploit. À partir de ce moment, il décide d’entraîner les candidats. Installé en France depuis le début du siècle et au Gris-Nez après la guerre (MS, 26 août 1925), il reçoit les nageurs et leur transmet le savoir accumulé sur le détroit. Il est ainsi l’entraîneur des nageurs les plus prestigieux de la Manche : Temme, Ederle, Cannon, Helmi. Dans les années vingt, son obsession est d’établir de nouveaux records par une série de premières. Pour la première femme, il entraîne successivement et simultanément Lilian Cannon, Jane Sion et Gertrude Ederle. Après Trudy, il suit les sœurs jumelles Bérénice et Phyllis Zitenfield, qui échouent le 4 septembre 1927. En 1928, il fait réussir après des années d’efforts l’Egyptien Ishaq Helmi.
18 Ses relations avec Gertrude Ederle sont très paternelles. Le 6 septembre 1926, il participe au dernier graissage de la championne. Puis « Old Bill, joyeusement, accompagne Gertrude sur une courte distance dans l’eau, lui souhaite une vitesse de Dieu et l’embrasse tendrement sur le front » (NYHT, 7 août 1926). À l’arrivée, il est l’un des premiers à la féliciter.
19 Il faut dire que la traversée réunit un petit monde de nageurs, d’entraîneurs et de supporteurs, qui se connaissent bien et partagent généralement avec enthousiasme les aléas de la course. Ainsi en 1925, Gertrude Ederle est accompagnée par Jane Sion, qui vient d’échouer dans sa 4e tentative. En 1926, Lilian Cannon et Ishaq Helmi sont à bord d’un des bateaux d’escorte et n’hésitent à se mettre à l’eau pour aider la championne. Margaret Ederle est aussi de celles que les Anglo-Saxons désignent sous le nom de « pacemaker », qui nage un moment aux côtés de la championne. Les concurrents partagent généralement les mêmes hôtels, le même garage où a lieu le graissage avant la mise à l’eau. En 1927, la municipalité de Calais finit par acheter le chalet des Algues à proximité de la plage du Cap Gris-Nez, qui devient l’Etat-Major de la compétition.
20 Néanmoins, un homme occupe une place à part parmi les concurrents. Sebastian Tiraboschi, après deux tentatives infructueuses, est devenu le 12 août 1923, le premier homme à avoir traversé de France en Angleterre. Italien installé en Argentine, il ne fait pas partie du sérail des marathoniens de la Manche. Ses rapports avec Bill Burgess sont notoirement médiocres car, dans la course aux premières, il lui a soufflé la nouvelle direction et a réalisé l’exploit en 16 heures 25 minutes soit 7 heures 40 minutes de moins que l’Anglais, établissant un record qui paraît alors incroyable. Bill Burgess n’eut ensuite de cesse de reprendre la marche vers une nouvelle première. La victoire de Trudy est pour lui une revanche sur 1923. la rivalité Burgess – Tiraboschi est l’un des moteurs de l’engouement pour la Manche dans les années vingt.
21 Or, la performance de 1923 marque un tournant dans l’histoire de la traversée, car elle résulte d’une étude patiente et minutieuse du détroit. Selon le Grand Echo du Nord de la France, Sebastian Tiraboschi a passé des heures à étudier les courants marins dans le détroit, aidé en cela par un spécialiste de la mer. Une telle science a été déterminante pour les autres tentatives et en particulier celle de 1926. Le nageur, avec Tiraboschi, cesse d’être uniquement une machine bien huilée ; il met ses forces au service d’une stratégie intelligente d’adaptation au milieu naturel. La connaissance de la Manche est aussi importante que la pure résistance physique. La Manche devient le territoire d’un nouvel art du corps et de l’esprit.
22 Lorsque l’Américaine débarque en 1926, elle est forte des expériences antérieures, de sa tentative de 1925 et de toute une équipe prête à l’épauler. Elle est par ailleurs entourée par une logistique médiatique importante. Gertrude Ederle est l’une des premières sportives à bénéficier d’une telle présence à ses côtés. D’une part la traversée est retransmise par radio en temps réel et au fur et à mesure de l’exploit. Une telle méthode est reproduite et amplifiée l’année suivante lors du Wrigley Ocean marathon en Californie. La radio s’impose alors aux États-Unis comme un objet de consommation alors qu’elle reste rare en Europe avant les années 1930. D’autre part, l’aventure est suivie par une équipe d’opérateurs cinéma de la société Marconi. La société Gaumont a par ailleurs affrété un second navire avec pour mission de filmer l’exploit. Il en reste aujourd’hui 1 minute 36 secondes qui faisaient l’objet d’un journal d’actualités cinématographiques [1]. Si Bill Burgess et Stearne ont tous les deux fait l’objet de sujet d’actualité avant la guerre, seule Gertrude Ederle a été filmée pendant la traversée. Georges Michel, le premier Français à franchir le détroit, n’a pas été suivi par une équipe des actualités Gaumont.
23 Une série d’objets souvenirs ont été fabriqués à Boulogne-sur-Mer avant la traversée de l’Américaine pour commémorer son exploit au grand étonnement de la presse française, qui témoigne d’une certaine incrédulité. « En même temps, on commandait d’avance dans les bonnes maisons de Boulogne, des souvenirs gravés, qui se trouvèrent en effet avoir tous leur emploi » (GENF, 22 août 1926).
24 Mais l’apothéose d’une semblable mise en scène est certainement le retour triomphal de Gertrude Ederle à New York. Après avoir rendu visite à sa grand-mère en Allemagne et être repassée par Paris, elle embarque à Cherbourg avec son père et sa sœur sur le paquebot le Berengaria et accoste à New York le 27 août. Avec sa sœur Margaret, elle quitte le paquebot pour emprunter le remorqueur, qui l’a accompagnée dans la Manche. Des avions survolent le Berengaria puis tournent autour des remorqueurs ; des centaines de navires sifflent pendant que l’eau jaillit de bateaux d’incendie. De la Battery jusqu’à l’hôtel de ville, le cortège chemine difficilement le long de Broadway à travers la foule. Sur les images, on voit la police à cheval de New York ouvrir la foule pour laisser passer le cortège [2]. Des pluies de confettis s’écoulent par tonnes entières. À l’hôtel de ville, le maire remet à la nageuse les clés de la cité. « Je crois qu’aucun mot ne peut exprimer combien je suis émue de cette merveilleuse réception – déclare Trudy – Je suis très fier de rapporter de tels honneurs à mon pays et à ma ville. Je savais que je le ferais ; j’y avais préparé mon esprit » (NYHT, 28 août 1926). La « reine des mers » effectue ensuite un parcours triomphal dans les rues de Manhattan jusque chez elle.
25 Aux États-Unis, le mythe Ederle est né. La sirène – terme qui désigne généralement les nageuses- devient l’icône d’une Amérique conquérante. Elle est la première d’une longue série de championnes d’ Esther Williams à Florence Chadwick. Gertrude Ederle est engagée pour une tournée dans l’ensemble des États-Unis. Elle effectue des démonstrations de crawl dans un aquarium spécialement conçu pour l’occasion. Les actualités la montrent en 1927 à Chicago [3], dans une suite d’allers-retours qui paraissent monotones, plongeant parfois sous l’eau. Un tel type de spectacle était déjà en vogue en Angleterre dès la fin du xixe siècle. Annette Kellerman, la nageuse australienne, s’en était fait une spécialité, améliorant le spectacle en créant une vraie chorégraphie à l’origine de la natation synchronisée (Lucas, 1998).
26 Une chanson lui est dédiée attribuée à Irving Berlin, mais en fait composé par Charles Tobias et Al Sherman. Les studios de la Paramount entreprennent un film sur la natation : « Swim, girl, Swim » [4], réalisé par Clarence Badger (1880 -1964), où Virginia Daniels alias Bebe Daniels incarne une nageuse héroïque. Gertrude Ederle est engagée dans la production comme consultante. Bebe Daniels et son mari Ben Lyon incarnent le couple idéal du cinéma des années vingt, souvent photographiés face à la mer dans leur maison californienne.
27 Le mythe se poursuit jusqu’à aujourd’hui. David Adler et Terry Widener consacrent un numéro de leur série de livres pour enfants America’s champion swimmer à Gertrude Ederle. Selon Susan Bandy, « les femmes mises en scène par Cynthia Cooper dans sa pièce en un acte « How she played the game » sont six athlètes, Sonja Henie, Greta Bergmann, Babe Didrikson, Eleonora Sears, Altheé Gibson et Gertrude Ederle. Toutes ces femmes occupent une place marquante dans l’histoire internationale du sport féminin et le thème rassembleur que l’on retrouve tout au long de la pièce concerne les barrières sociales dues au sexisme, au racisme et aux différences de classe que leur rôle dans le sport fait apparaître » (Bandy, 1980).
28 L’aventure de Gertrude Ederle en 1926 présente déjà toutes les caractéristiques du sport moderne. Alors que les précédentes tentatives de traversée résultent pour la plupart de l’entêtement de quelques athlètes isolés, les Américains ont choisi leur championne parmi les nageuses les plus rapides du monde et ont organisé avec méthode les deux tentatives de 1925 et 1926. La médiatisation de l’événement avait elle-même été élaboré pour que rien n’échappe aux journaux, à la radio et aux cinémas. Finalement, la traversée de 1926 est une opération quasi militaire, qui visait à obtenir l’un des trophées les plus convoités du monde, l’Everest de la natation. Dans le monde de l’après-guerre, l’assurance voire la morgue des Américains suscitent des remous et des embruns aussi révélateurs que la performance sportive elle-même.
L’EXPLOIT CONTESTÉ
29 L’exploit de Gertrude Ederle a paru si extraordinaire et si improbable que rapidement les journaux se font le relais de l’incrédulité de certains. Mais la contestation est aussi physique. En août et en septembre, les nageurs se mettent à l’eau pour reprendre le record de la traversée. L’Allemand Vierkotter le 31 août traverse en 12 heures et 35 minutes ; le Français Georges Michel le 10 septembre cette fois en 10 heures 50 minutes, record qui tient jusqu’en 1950. Orgueil masculin et fierté nationale ont alimenté la polémique puis le défi dans une véritable bataille de la Manche.
30 C’est à la mi-août que les journaux anglais lancent la querelle, relayée ensuite par les journaux français : le Matin, l’Auto. L’Écho du Nord prend le relais dans le nord de la France : « L’Américaine miss Gertrude Ederle, […], n’aurait peut-être pas traversé la Manche dans les conditions fantastiques que la presse germano-américaine lui a prêtées le 6 août dernier ? Nous devons dire que toute la côte française, de Boulogne à Calais, partage cette inquiétude, et que cette inquiétude est celle aussi des gens de mer de Douvres, de Folkestone, de Deal, de Kingsdom… Précisément nous-mêmes, qui avions entendu parler de cela, nous faisions une enquête depuis plusieurs jours dans le voisinage de Gris-Nez, point classique des aventures. Nous sommes heureux de l’affirmation des journaux anglais, – étayée certainement d’une documentation moins complète que celle que nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs tous ces jours-ci, – nous ait précédé » (GENF, 18 août 1926).
31 Deux reproches sont faits à la nageuse et aux organisateurs de la traversée. « Le correspondant de Folkestone de la ‘Westminster Gazette’, patron de navire, qui a vu la nageuse dans sa tentative pendant une partie de la traversée, remarque que celle-ci a nagé en étant protégée du vent par un des remorqueurs de haute mer qui l’accompagnait, tandis que le deuxième bâtiment convoyeur naviguait de façon à écarter les hautes vagues et les courants. Miss Ederle nagea ainsi en eau calme et put fournir une vitesse double de celle qu’elle pouvait espérer atteindre dans des conditions normales. De plus, le correspondant fait remarquer qu’en se tenant près du remorqueur, elle était naturellement aidée par la ‘succion’ de ce dernier, et que, si elle n’avait pas été protégée des vagues et des courants par le plus grand des remorqueurs, elle aurait été dérivée et aurait atterri vraisemblablement à Ramsgate » (GENF, 18 août 1926). Certains commentateurs supposent même qu’une corde fixée à l’un des bateaux a pu traîner la concurrente pendant une partie du périple. La polémique autour d’un exploit sportif est un genre journalistique, surtout lorsqu’il s’agit de la traversée de la Manche. Déjà en 1875, le capitaine Webb vit sa performance contestée. Mais c’est le cas aussi de Bill Burgess en 1911 et de Sebastian Tiraboschi en 1923. C’est que les ventes augmentent lorsque l’exploit est mis en cause.
32 Dans le cas de Gertrude Ederle, les éditorialistes mettent en cause la présence de deux remorqueurs, alors que l’usage a consacré un seul navire. Margaret Deusche, sœur de Gertrude, dans un entretien au journal l’Auto, revient sur la question : « Le journal américain The Chicago Tribune ayant acquis tous les droits de priorité pour le récit de la traversée, ainsi que pour tout ce qui l’entoure, n’avait autorisé à bord du remorqueur officiel que très peu de personnages. Vous comprenez qu’il n’allait tout de même pas faciliter la tâche à ses rivaux de la presse, par exemple. Les seuls officiels à bord étaient pour l’Angleterre, M.Haywood du Daily Sketch de Londres et pour la France, le populaire Burgess. Pas besoin d’autres, puisque la traversée s’effectuait entre ces deux pays. Or cela ne faisait nullement l’affaire des concurrents, qui tenaient à surveiller de près la tentative. Que firent-ils ?… Ils filmèrent le départ des nôtres et se précipitèrent à leur poursuite dans un autre remorqueur, portant à bord Miss Lilian Cannon, ses partisans, divers journalistes, etc.
33 « - C’était le fameux second bateau ?…
34 - Parfaitement ! Loin de nous servir à abriter ma sœur, il était là pour la tenir constamment en vue et veiller à la régularité de la tentative. La mer est à tout le monde et nous n’avions pas le droit de les chasser » (GENF, 24 août 1926). La présence du second remorqueur n’a pas créé de zone calme : « Légende !… La mer au contraire, était furieusement agitée, au point que l’on dut interrompre le service d’entraînement après quelques heures » (GENF, 26 août 1926).
35 Mais les arguments de la critique succombent à la solidarité des nageurs eux-mêmes. Les concurrents de Gertrude Ederle prennent fait et cause pour elle, en particulier Lilian Cannon, qui convoitait le titre de première femme à traverser le détroit. Réunis au « Folkeston hotel » à Boulogne, les principaux concurrents et adversaires de Gertrude Ederle témoignent en sa faveur, y compris la Française Jane Sion, qui a échoué plusieurs fois. Le nageur Égyptien Helmi, surnommé Helmi-Pacha déclare : « - Je certifie qu’Ederle a traversé, commence-t-il. Moi-même, je me suis mis à l’eau, comme l’horaire en fait foi. Non seulement, j’ai entraîné l’Américaine, mais je puis dire que nageant entre ‘l’Alsace’ et elle, j’ai été à même de constater que rien ne la rattachait au remorqueur, comme on a l’air de l’insinuer. Miss Cannon aussi a nagé ‘entre’ le remorqueur d’Ederle » (GENF, 26 août 1926). Quelques jours plus tard, Lilian Cannon, par l’intermédiaire de son ami Day, vient soutenir Gertrude Ederle : « Miss Cannon m’a autorisé à vous répéter ceci : qu’elle n’a jamais vu plus joli événement de sa vie et tout ce qu’elle demande c’est de faire aussi bien elle-même. Elle a ajouté : la polémique est ridicule » (GENF, 29 août 1926). Le 28 août 1926, Mille Carde Corson, une autre Américaine, traverse la Manche à la nage. La polémique s’arrête faute d’arguments. Les attaques contre Gertrude Ederle sont cependant révélatrices d’un climat et d’un état d’esprit dans la France des années vingt. L’exploit de la nageuse américaine est difficile à accepter, d’une part parce que c’est une femme et, d’autre part, parce qu’elle est étrangère.
36 Ce qui est mis en cause c’est d’abord la capacité de résistance d’une femme. La question d’un journaliste de l’Écho du Nord est significative : « A ce sujet (le miracle de la douzième heure), nous avons demandé à l’entourage de l’Américaine : - Mais enfin pourquoi, l’an dernier, n’a-t-elle pu faire que neuf heures, après lesquelles on la retira de l’eau à bout de forces ? Alors que cette année, d’un seul trait, elle fait 14 heures, sans fatigue… et avec la tempête ? » (GENF, 29 août 1926). Tout ce que la Manche compte de vieux loups de mer est convoqué pour manifester son incrédulité. Le capitaine Lelong, qui a convoyé trois fois le nageur Canadien Omer Perrault témoigne : « Si à Boulogne, les gens observent une réserve prudente sur l’exploit de l’Américaine, on ne se gênait pas à Calais pour rire à gorge déployée… À ce moment-là, les vagues atteignaient bien au-delà d’un mètre de hauteur, près d’un mètre cinquante » (GENF, 20 août 1926). Le 23 août, le nageur français Joseph Le Driant, plusieurs fois vainqueur de la traversée de Paris et de la traversée de Lille à la nage « affirme qu’il n’est pas possible de tenir longtemps le crawl » (GENF, 23 août 1926).
37 Le féminisme est alors un mouvement très contesté en France. Le Grand Echo du Nord fait paraître régulièrement des articles contre l’émancipation de la femme. L’humoriste Simons, qui débute alors une longue carrière dans le Nord, publie des caricatures contre le vote des femmes sous le titre « la semaine humoristique : quand les femmes voteront » [5]. La question du vote des femmes avait été débattue après la guerre. Alors que le Royaume-Uni l’accordait en 1918, la France reste à la traîne des grandes nations démocratiques. Plusieurs chroniqueurs dénoncent la mode des cheveux courts pour les femmes.
38 Le scandale est donc d’autant plus grand que c’est une femme qui a réalisé l’exploit de traverser la Manche en 14 heures et 30 minutes. Mais c’est la question nationale qui domine les débats. Gertrude Ederle devient vite la nageuse germano-américaine, « l’Américaine… de Stuttgard (sic) entre parenthèses.. ». Qui plus est Gertrude Ederle quitte la France pour se rendre en Allemagne chez sa grand-mère, indisposant l’opinion publique française. Frédéric Abbott, patron de l’agence de presse International News finit par poser la question clairement : « Vos doutes ? C’est une question politique. Si Ederle n’était pas Allemande ou de souche allemande, vous n’auriez pas discuté ce qu’elle a fait ». La réponse de Jean Gayet, chroniqueur sportif, ne tarde pas : « La guerre est finie, croyez-le ! La nationalité d’un athlète, – même allemand, – n’a rien avoir avec ses performances. Dans le passé, le palmarès du sport a été partagé entre tous les peuples. Je ne vois pas pourquoi les Allemands cesseraient d’y avoir leur place comme précédemment. Il ne serait pas ‘sportif’ d’exclure une nation quelconque. […] Mais, tout de même, les Français sont en France chez eux. Ils ont le droit qu’on ne se réserve pas des mers qui baignent leurs côtes, comme d’un bassin facile de promenades, de records et de propagande étrangère. On vient chez eux, on s’installe. On ne les met même pas au courant de ce qui va se faire. On les traite comme si la côte du Pas-de-Calais était occupée exclusivement par des étrangers et comme s’il n’y avait pas là … de Français ! On ne les invite à aucun titre. On les ignore à tous les titres » (GENF, 28 août 1926).
39 La colère du chroniqueur mêle à la fois des sentiments anti-allemands et une exaspération contre les procédés américains. Les athlètes d’outre-rhin avaient été exclus des jeux Olympiques de 1920 et 1924, pour n’être réintégrés qu’en 1928 aux jeux d’Amsterdam. Il est vrai que dès la fin des hostilités, le baron de Pierre de Coubertin s’était montré favorable à la participation allemande aux compétitions sportives. Le sport et les jeux devaient demeurer au-dessus des querelles. Mais le sentiment anti-allemand avait prévalu y compris en France.
40 Les sentiments français à l’égard des Américains sont alors très mélangés. Au lendemain de la guerre, les Américains apportent une aide importante à l’Europe et à la France, en particulier dans les départements sinistrés comme le Nord et le Pas-de-Calais. L’intervention de la Croix-Rouge américaine (Fouret, 2001) s’accompagne d’actions sanitaires en direction des populations qui ont eu à souffrir des combats, voire de l’occupation allemande. Le gouvernement des États-Unis offre des vivres, des vêtements et des baraquements pour reloger au moins provisoirement les populations sinistrées. Des camps de vacances sont organisés à l’initiative des autorités locales avec le soutien américain. Il existe donc un sentiment de reconnaissance pour l’intervention militaire et pour l’aide d’urgence, mais une telle reconnaissance peut masquer une certaine gêne voire un complexe de nation assistée.
41 La question du sport prend alors une dimension qu’elle ne connaissait pas jusque-là. Depuis les débuts difficiles de la IIIe République, la gymnastique est destinée à forger une nation combattante ; le sport demeure plus un loisir qui certes s’est étendu socialement des élites vers les ouvriers, mais dont l’enjeu est sous-estimé. Au sortir du premier conflit mondial et en partie sous l’impulsion américaine, le sport et l’éducation physique acquièrent une importance inconnue jusque-là. Qui plus est, l’inquiétude face à la saignée démographique impose l’idée d’une reconstruction de la nation. À l’exposition des œuvres sociales du Nord, en 1922, le sport et l’éducation physique sont présentés comme l’un des éléments majeurs d’une telle reconstruction nationale (Capra, 1922). Des médecins ont, pendant la guerre, élaboré la théorie de l’élevage humain (Boigey, 1917). Quant à Georges Hébert, il s’intéresse au corps de la femme, car c’est elle qui met au monde la future nation (Hébert, 1921).
42 Les Américains ont par ailleurs fait du sport l’un des vecteurs de la propagande nationale. Pendant la guerre, les États-Unis ont dépensé des millions de dollars pour créer des équipements sportifs. Un article de la National Geographic célèbre les vertus combatives du soldat américain, vertus qui sont celles du sport. Le sport a gagné la guerre (Hildebrand, 1919). En 1919, des jeux Olympiques militaires sont organisés à Paris, qui prennent le nom de jeux Interalliés. Un stade est construit dans le bois de Vincennes qui prit le nom du général Pershing. Les athlètes américains écrasent les jeux en athlétisme avec Charles Paddock et en natation avec Norman Ross (Dyreson, 1999). De tels résultats sont confirmés aux jeux Olympiques d’Anvers la même année. Les actualités cinématographiques Gaumont montrent les nageurs américains, qui donnent des démonstrations à l’île des Cygnes [6]. Les succès américains se confirment aux jeux de Paris en 1924, pendant lesquels Gertrude Ederle fut médaillée. Les victoires américaines et la propagande qui les accompagnent sont ressenties comme de l’arrogance sur le vieux continent qui peine à effacer les traces de la guerre. Le cas de Gertrude Ederle est ici très significatif.
43 Cependant, la vraie riposte à l’exploit féminin de la nageuse vient dans l’été 1926 même. Les nageurs se mettent à l’eau. Le 28 août Mille Carde Corson, une mère de deux enfants, d’origine danoise, réussit elle aussi la traversée de la Manche en 15 heures et 30 minutes environ. Monitrice de natation dans une école militaire américaine, elle arrive épuisée à Douvres et manque de s’évanouir [7]. Une telle performance a pour effet de libérer Gertrude Ederle des soupçons qui pesaient sur sa propre traversée. Le 1er septembre, le nageur allemand Hans Vierkotter traverse la Manche. Bénéficiant de conditions idéales, « par une mer dont les eaux étaient aussi calmes que celles d’un lac » (GENF, 1er septembre 1926), il bat le record de l’Américaine d’une heure et 39 minutes. Et surtout, le 10 septembre, le Français Georges Michel s’élance dans le détroit. « Quand j’ai quitté le Cap Gris-Nez, les conditions étaient certainement très favorables. La brise était légère et la mer calme. J’avais échoué dix fois – ajoute Georges Michel lui-même – et j’étais d’autant plus résolu à réussir. […] Vers une heure du matin, j’eus le mal de mer, mais mon premier obstacle sérieux fut une sévère attaque de crampes, qui commença à trois heures du matin. J’étais vraiment inquiet, en raison de la douleur aiguë que je ressentais, et je commençais à me demander si je n’allais pas être obligé d’abandonner. Je me mis à me masser moi-même, n’avançant qu’au moyen des jambes que j’agitais violemment, et à la longue, les crampes disparurent. Ce n’est vraiment qu’à l’aube, que je me rendis compte que je pouvais vraiment réussir et qu’il me fallait un effort suprême » (GENF, 11 septembre 1926). Georges Michel traverse en 10 heures 50 minutes, record absolu qu’il détient jusqu'en 1950. L’honneur français est sauf. Les femmes sont reléguées à plus de 3 heures et les Allemands à plus d’une heure, même si on peut penser que l’expérience des nageurs et celle de Gertrude Ederle ont joué un rôle déterminant dans la victoire sur la Manche. Georges Michel était d’ailleurs entraîné par Bill Burgess, l’entraîneur de Trudy et le second héros de l’été 1926.
44 La comparaison entre les deux traversées – de Gertrude Ederle et de Georges Michel – est riche d’enseignements. Georges Michel est présenté par la presse comme le héros français par excellence. Ouvrier boulanger à Levallois-Perret, il a gagné deux fois la traversée de Paris à la nage en 1918 et 1924. Second au marathon nautique Corbeil – Paris en 1925, il l’emporte devant Joseph le Driant en 1926. Georges Michel n’est pas membre de la Fédération française de natation et concourt en indépendant. Pour traverser le détroit, il a utilisé « l’over arm stroke » et surtout la brasse, la nage des sauveteurs qui tient tant aux Français.
45 Pendant sa performance, le nageur s’alimente aux meilleures sources du génie national : « Michel ne prit que du sucre trempé dans du cognac et but une coupe de champagne ». Une fois arrivé, il doit sacrifier aux alcools locaux : « Une fois à terre, il se rendit directement à l’auberge de Saint-Magaret. Il but un double wisky (sic), avant même d’enlever la graisse dont il était enduit. Ayant mangé son breakfast et fumé une cigarette, il tint audience dans la salle à manger, signant avec complaisance les albums des amateurs d’autographes. » (12 septembre 1926). La solidarité franco-anglaise renaît à l’occasion de l’exploit. « Portant un drapeau tricolore, il sortit pour se rendre en automobile à Folkestone où il devait voir le consul de France en raison des formalités de passeport.
46 - Je suis presque un prisonnier de guerre, dit philosophiquement Michel, en montant dans la voiture.
47 Peut-être, lui cria une vieille Anglaise, mais je suis heureuse que vous ayez battu l’Allemand » (GENF, 12 septembre 1926).
48 Pourtant, l’accueil réservé au héros n’est pas à la hauteur des fastes américains. Le nageur n’a pas été filmé au cours de sa traversée. Les actualités Gaumont montrent quelques brefs instants le nageur, avant de diffuser les images du triomphe de Gertrude Ederle à New York [8] Le contraste est saisissant. À Boulogne et à Calais, il est accueilli avec les honneurs. C’est à Lille que la réception est la plus chaleureuse. « La population lilloise accueille triomphalement le nageur Michel - titre le Grand Écho. C’est ensuite le maire de Lille (Gustave Delory) qui note l’accueil cordial de toute la population venue même des faubourgs pour fêter le vainqueur de la Manche, et il se fait l’interprète de la population en félicitant Michel enfant du peuple, fils de ses œuvres. Il dit que Lille, capitale des Flandres, a voulu faire mieux que ses sœurs : Boulogne et Calais en fêtant le champion de natation et afin de consacrer cette journée, il remet à Michel la médaille vermeil que la ville de Lille réserve habituellement à ses enfants qui ont accompli de grandes choses, et ce faisant il donne lui aussi, l’accolade au nageur, cependant que l’assistance applaudit à tout rompre » (GENF, 20 septembre 1926) Lorsque Georges Michel débarque sur le quai de la gare du Nord à Paris, seuls quelques amis sont venus l’accueillir. Un député demande pour lui la légion d’honneur, mais l’idée reste lettre morte.
49 Le peu d’intérêt en définitive manifesté par les autorités françaises s’explique difficilement. Certes, le discours du maire socialiste de Lille trahit des arrières pensées politiques. Georges Michel est le modèle du héros populaire, le fils de ses œuvres. Il est l’archétype du sportif prolétarien que le sport ouvrier tente alors de forger aussi bien à Lille qu’à Roubaix. Les renseignements qui existent sur Georges Michel n’ont pas permis de le vérifier. L’homme nouveau dont rêvent les socialistes est bien incarné par cet ouvrier boulanger de la région parisienne. Par ailleurs, Georges Michel cadre mal avec les élégances des piscines des Tourelles et Molitor à Paris, et du Touquet. Il n’est pas membre du sérail de la Fédération française de natation. Enfin la France sportive se reconnaît davantage dans la modernité. Après l’exploit de Lindbergh en 1927, les Français espèrent être les premiers européens à traverser l’Atlantique en avion. Pour la natation, Jean Taris incarne davantage à partir de 1929 le nageur moderne, adepte du crawl, plusieurs fois champion du monde en piscine. La nage en eau libre et la traversée du détroit du Pas-de-Calais ne sont pas une spécialité française [9]. Georges Michel continue cependant sa carrière de marathonien de nage et bat Hans Vierkotter dans la traversée du lac Michigan en 1928.
50 L’indifférence française à la nage en eau libre a des causes complexes. Dans l’entre-deux-guerres, la Fédération française de natation mène une lutte difficile pour imposer la natation sportive (Terret, 1998). Elle regarde les traversées de ville et la traversée de la Manche elle-même comme des obstacles aux pratiques nouvelles ; elle en stigmatise l’archaïsme et le côté spectacle de foire. Néanmoins, les causes de ce rejet sont plus anciennes. Les rapports entre l’homme et la nature sont conçus de façon très différente dans les pays anglo-saxons et germaniques d’une part et en France d’autre part. D’un côté, nager est un moyen d’entrer en contact avec une nature respectée ; de l’autre, l’eau doit être canalisée et maîtrisée. La nage est essentiellement utilitaire et codifiée.
51 L’été 1926 n’est pas terminé. La grande aventure de la Manche connaît son premier mort. Le 28 septembre, « plusieurs personnes qui circulaient sur la grève, entre Wimereux et Ambleteuse, apercevaient vers l’estuaire de la Slacke une masse ressemblant à un corps que les lames avaient apporté sur le sable. Ces personnes réussirent à gaffer le corps. C’était celui d’un homme complètement nu et qui séjournait déjà depuis plusieurs jours dans l’eau. Il fut transporté immédiatement à la morgue de Wimereux. À proximité du cimetière de cette commune. […] On pensa immédiatement à Rodriguez de Lara, cet Espagnol qui s’était jeté à la mer au Cran-aux-Œufs, pour tenter seul la traversée de la Manche à la nage » (GENF, 29 septembre 1926).
52 Employé dans un restaurant de Boulogne, Rodriguez de Lara n’avait pas de disposition particulière pour la natation. Il « était, semble-t-il, d’après les confidences […] aux employés du restaurant l’Excelsior, un ancien officier espagnol. Son père occuperait du reste le grade de colonel dans l’armée de nos voisins. Rodriguez aurait déserté au moment où son régiment était appelé pour aller se battre au Maroc » (GENF, 29 septembre 1926).
53 L’accident de Rodriguez transforme l’aventure de la Manche en épopée avec ses héros, ses fous et ses martyrs. Outre-Manche, les assauts successifs menés contre l’Everest de la natation et la polémique qui a suivi l’exploit de Gertrude Ederle ont amené la constitution en 1927 de la Channel Swimming Association, qui est aujourd’hui encore l’association officielle qui organise et enregistre les traversées à la Manche. Aucun équivalent n’existe en France, où la traversée à partir du littoral français est interdite par la préfecture maritime de la Manche.
54 Il serait injuste d’oublier en épilogue à l’année 1926 la réussite le 31 août 1928 en 23 heures 40 minutes d’Isaqh Helmi, l’un des protagonistes de l’exploit d’Ederle, premier Egyptien et premier non européen à franchir le détroit., ce qui lui vaut avant Abdel-Latif Abu Heif le surnom de crocodile du Nil (Labib Rizk, 2001).
SWIM, GIRL, SWIM [10]
55 Dans les années vingt, la traversée de la Manche à la nage connaît un engouement inégalé. Américains, Canadiens, Allemands, Danois, Egyptiens… toutes les nationalités rivalisent dans le détroit dès l’été venu. Après la première femme, viennent les tentatives des deux jumelles Zitenfield, du premier boiteux, de la plus jeune concurrente… La passion ne se dément pas avant le milieu des années trente.
56 Gertrude Ederle essaie d’atténuer le scandale que sa performance pourrait susciter en se ralliant à la conception puritaine des activités physiques. Néanmoins, son exploit la projette au cœur des polémiques qu’alimente la pratique sportive féminine. Portée par la vogue de la natation, la nageuse devient un symbole ambigu d’émancipation ; elle est une héroïne moderne.
57 Toutes les relations de l’exploit de Gertrude Ederle témoignent de l’influence des théories religieuses puritaines. Et de celle des associations chrétiennes américaines. Ainsi, au moment du départ, Bill Burgess souhaite à Gertrude « une vitesse de Dieu » « a speed of God ». Quant aux témoins, ils s’accordent tous à parler du miracle de la 12e heure, référence évidente à l’Evangile.
58 Dieu a créé l’homme à son image. L’exploit sportif est une ode au corps humain, qui célèbre la perfection divine. Il faut remercier Dieu de toute performance. Le but de tout exploit sportif doit être de réjouir et de glorifier Dieu (Baxter, 1678) Jusqu’à sa mort, Gertrude Ederle est demeurée fidèle à son engagement chrétien et a été soignée au Christian Health Center. En 1927, Gertrude Ederle se prononce contre la nudité et pour le port du maillot, donnant apparemment raison aux ligues de vertu. Elle utilise néanmoins un maillot deux pièces spécialement créé pour elle. Elle incarne ainsi les contradictions d’une Amérique à la fois puritaine dans le domaine vestimentaire et moderne dans sa conception du sport et de la femme. De plus, les bains de mer fascinent les Occidentaux. La plage est un espace de liberté et de loisirs, qui ne cessent de conquérir de nouveaux adeptes. La tenue de bain devient une préoccupation morale.
59 La pratique du nudisme est dans les années vingt encore très limitée à quelques noyaux militants. En Allemagne, au début du xxe siècle, il se développe sous l’influence conjuguée du mouvement pour la beauté de Karl Diefenbach, du mouvement pour la santé naturelle et enfin des mouvements de jeunesse. Le bain en mer Baltique ou dans les lacs proches de Berlin se pratique généralement nu. La mode en vient aussi de Scandinavie par l’intermédiaire de la gymnastique suédoise. Par ailleurs, l’idée du mouvement naturel, libéré de toutes les entraves même celles du vêtement, trouve en Isadora Duncan son égérie. « En Angleterre, le premier groupe de nudistes s’est créé au nord de Londres en 1924. […] Aux États-Unis, il se manifeste pour la première fois en 1929. Il est introduit par l’Allemand Kurt Barthel » (Krueger, 1991).
60 Mais, le maillot de bain demeure la règle commune. Sa taille, sa longueur et sa forme sont un enjeu. Gertrude Ederle n’a pas la dimension provocatrice et l’aura de son aînée Annette Kellermann. Au début du siècle, la nageuse australienne, fut arrêtée aux États-Unis pour indécence car elle portait un maillot qui découvrait les jambes et les bras. Mais surtout, elle nage nue dans Daughter of the gods en 1915. Les arrestations se poursuivent après la guerre pour les tenues les plus audacieuses. Des photographies de presse montrent, en 1922, l’intervention des forces de police à Chicago [11]. Aussi, par ses déclarations, Gertrude Ederle essaie-t-elle de minimiser la portée du maillot deux pièces – une culotte d’hommes et une brassière -, qu’elle utilise pour la traversée de la Manche. Elle est d’ailleurs souvent photographiée avec un débardeur qui lui couvre le ventre.
61 Aux États-Unis, le puritanisme ambiant influence même le cinéma. Le code Hays dans les années 1930 définit la censure des scènes les plus osées. Des films comme Tarzan, l’homme-singe, doivent composer avec le code. Maureen O’Sullivan, qui incarne Jane, est pourtant prise à partie et conspuée. Malgré une telle levée de boucliers, les maillots ne cessent de se réduire. L’Europe, en cette matière, est plus libérale. La mode s’en empare, comme d’une pièce essentielle de la garde-robe de la femme nouvelle. Pour le spectacle Le train bleu, en 1924, Coco Chanel taille des costumes de bain dans une matière nouvelle, le jersey qui, par son élasticité, épouse les formes des danseurs. De la scène, le jersey conquiert les bords de mer. La plage est l’alibi d’un corps nouveau. Revues et music halls en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis abusent du maillot, alors qu’en France, Joséphine Baker impose des tenues plus dénudées encore. Des spectacles de gymnastique dansée préparent le grand déferlement de la natation synchronisée et des films où Esther Williams, elle aussi championne de natation, incarne l’idéal féminin. Tout concourt à diffuser le mythe et l’image d’une beauté féminine nouvelle, faite de souplesse, d’élégance et de taille affinée. La vieille conception de la femme du xixe siècle enfermée dans un corset, aux formes arrondies disparaît pour faire place au corps gracieux de la nageuse entre les années 1920 et les années 1940.
62 La traversée de la Manche par Gertrude Ederle marque une étape décisive dans l’évolution de la natation. Jusqu’à l’exploit du mois d’août, le crawl est considéré comme une nage sportive uniquement pour les compétitions en bassin et sur des distances courtes. Les Australiens puis les Américains - Duke Kahanamoku et Johnny Weissmuller - ont joué un rôle décisif. Avec Gertrude Ederle, le crawl s’impose comme une nage de fond à la fois la plus économique du point de vue physique et cependant la plus rapide. L’étonnante vitesse à laquelle elle a réalisé la traversée est liée à sa maîtrise du crawl et de sa technique. Sur la distance, elle effectue deux battements de pied par mouvements de bras, pour monter à quatre puis à six lorsqu’il faut dans un suprême effort vaincre les dernières résistances du courant. Certes, Hans Vierkotter et Georges Michel réussissent grâce à d’autres nages sportives – l’over arm stroke ou le trudgeon ; mais ils mènent en fait un combat d’arrière-garde du point de vue de la performance sportive.
63 Or, le crawl peine à s’imposer sur le vieux continent. Jean Vigo et Jean Taris en font leur cheval de bataille dans un film militant réalisé en 1929 sur la natation. C’est que le crawl remonte le courant de traditions ancrées dans le xixe siècle. D’une part, la brasse est la nage des sauveteurs. D’autre part, en France depuis le xviiie siècle voire plus anciennement encore, l’apprentissage de la natation est prioritairement celui de la brasse. La natation militaire s’appuie sur le Traité complet de natation du vicomte de Courtivron (Courtivron, 1836), qui propose un apprentissage méthodique de la brasse. À Tourcoing, Paul Beulque reprend les méthodes plus anciennes (Pelayo, 1991). Il y ajoute simplement un système compliqué de ceintures et de poulies.
64 À la base de toutes ces méthodes, la brasse est décomposée en quatre mouvements simples, qui sont répétés d’abord à sec sur le bord du bassin ou même dans la salle de classe. Une fois acquis, les mouvements sont enchaînés dans l’eau, la tête relevée pour garder les voies respiratoires à l’air libre. Finalement, le corps est libéré des machines et autres ceintures d’ébonite. La méthode est cartésienne : elle s’appuie sur une analyse anatomique apparemment rationnelle du mouvement en s’inspirant de la nage de la grenouille, puis elle l’applique indépendamment du milieu dans lequel évoluent les nageurs. La résistance de la brasse en France tient à des facteurs complexes : tradition du sauvetage, importance de l’hygiénisme, forte empreinte d’un enseignement qui privilégie l’apprentissage de l’écriture, forte prédominance du cartésianisme intellectuel.
65 À l’opposé, la biographie de Gertrude Ederle est ici éclairante. Elle a appris à nager vers l’âge de 9 ans en mer, seule, en imitant les garçons, lors des vacances de la famille Ederle dans le New Jersey. C’est globalement par une immersion dans le milieu aquatique que Gertrude a acquis les premiers rudiments de la nage. Il s’agit donc d’une méthode beaucoup plus empirique, composée d’ajustements et d’observations, qui donne la priorité à la perception intérieure. Certes, ultérieurement, l’entraînement dans les clubs new-yorkais a laissé sa part aux exercices systématiques et à une pratique plus analytique.
66 La surdité précoce de Gertrude Ederle a peut-être aussi joué un rôle. Les premières atteintes du mal sont dues à une rubéole mal soignée à l’âge de cinq ans. Elle perd la majorité de son audition après la traversée de la Manche, probablement parce que ses tympans en mauvais état laissent passer l’eau de mer. Un tel handicap a-t-il favorisé une approche très intériorisée de l’élément aquatique, qui l’obligeait donc à faire une part essentielle à la perception intérieure et donc à la recherche d’une fluidité plus grande du corps ? Seule Gertrude Ederle, elle-même, aurait pu y répondre, ou l’une de ses élèves, car elle a consacré une partie de sa vie à l’enseignement de la natation aux personnes malentendantes.
67 Indépendamment du cas particulier de Gertrude Ederle, l’opposition du crawl et de la brasse, et de leur méthode d’apprentissage révèle deux conceptions antinomiques du corps et de ses relations avec l’esprit. D’un côté, l’apprentissage de la brasse résulte d’une analyse du mouvement extérieure à la pratique. L’homme de science produit un modèle, qui dérive de théories anatomiques héritées du xviiie siècle. Puis le modèle est plaqué sur la réalité. Le nageur est le simple exécutant d’une technique dont la principale vertu est de permettre un apprentissage rapide et collectif. Le corps obéit à l’esprit. De l’autre, le corps et l’esprit ne font qu’un. L’esprit apprend par le corps comme le corps comprend, enregistre et perçoit le mouvement. Parfois, l’artiste perçoit plus directement les implications d’une telle révolution. Ainsi, la Baigneuse de Miró semble voguer et disparaître dans l’élément marin [12]. Mais, le tableau le plus étonnant est probablement La nageuse de Pablo Picasso [13]. « Libéré de son poids, le corps flotte dans l’eau, les membres se délient et s’étirent, jusqu’à risquer de se disloquer : une main est prête à se détacher d’un bras dangereusement aminci » (Seckel, 1996). Tête et corps finissent par ne former plus qu’un jusqu’à menacer de se dissoudre dans l’élément marin. L’image traditionnelle de la femme et celle du corps sont bouleversées. La croyance quasi magique en l’efficacité de la raison cachée derrière les apparences s’effondre. À l’opposé d’une telle conception, Henri Bergson privilégie la durée et l’intuition qui sont les fondements d’un rapport nouveau au monde.
68 L’exploit de Gertrude Ederle s’inscrit ainsi parmi les grandes remises en cause de la première moitié du xxe siècle : la peinture moderne, le jazz, les danses nouvelles, le charleston qui déferle alors sur le continent… C’est un ensemble de certitudes qui vacillent. Tout un rapport de l’homme à la nature et à son propre corps qui est en cause. Le corps swingue.
69 En fait, Gertrude Ederle cumule les défis qui étaient interdits aux femmes au début du siècle : la traversée de la Manche et le crawl, car ils allaient à l’encontre des préjugés. Ainsi, en 1912, le journal La vie au grand air s’insurge contre la traversée du détroit : « Quand comprendra-t-on qu’il est ridicule pour une femme d’essayer une telle performance et que seuls des phénomènes comme Burgess sont capables de mener à bien une telle entreprise ? » (VGA, 10 août 1912). Or, la traversée est l’aboutissement d’une longue lutte des femmes pour s’imposer dans les compétitions sportives. La grande vogue des traversées de ville à la nage débute en 1905 avec la traversée de Paris. La participation des femmes attire le public mais suscite parfois la réprobation. Les traversées de ville se multiplient : dans le Nord, Lille, Amiens, Dunkerque accueillent les nageurs et quelques nageuses intrépides.
70 « Le crawl pour la femme est une faute grave. Le corps de la femme n’est pas construit pour les mouvements violents du crawl.» déclare Henri Decoin (Decoin, s.d.). La natation doit développer le corps de la femme. C’est une gymnastique hygiénique qui doit lui permettre de mettre au monde les enfants d’une nation régénérée. La brasse est la seule capable d’atteindre un tel but, alors que le crawl est une nage sportive en contradiction avec les buts natalistes. Telle est du moins l’opinion qui prévaut chez quelques médecins hygiénistes comme Maurice Boigey encore au lendemain de la guerre, opinion qui tient plus de la pensée magique que de la pensée rationnelle.
71 Le retentissement de l’exploit de 1926 trouve un écho dans l’art et la littérature. La nageuse et la sportive apparaissent dans un certain nombre de romans comme les symboles d’une émancipation féminine en marche. Il faut y voir plus qu’une simple coïncidence chronologique. Ainsi, dans le Blé en herbe, le personnage de Vinca dépeint par Colette, peut apparaître comme secondaire. La jeune fille incarne cependant la femme des temps futurs, à l’opposé de la figure éthérée de madame Dalleray. « Vinca l’attendait sur le pré de mer et cuisait paisiblement au soleil ses hautes jambes, ses bras déliés d’un brun-roux de pain campagnard. Le bleu incomparable de ses yeux, sous le foulard bleu déteint, emplit Philippe d’une soif d’eau fraîche, d’un désir de lame salée et de brise. En même temps, il contemplait la force évidente d’un corps chaque jour féminisé, les durs genoux ciselés finement, les longs muscles des cuisses et les reins fiers. ‘Comme elle est solide !’ pensa-t-il, avec une sorte de crainte. Ils plongèrent ensemble, et tandis que Vinca battait joyeusement des jambes et des bras le flot paisible, et crachait l’eau en chantant, Philippe, pâle, luttait contre son frisson et nageait les dents serrées. » (Colette, 1923). À la fin du roman, Philippe découvre la détermination de l’adolescente : « Elle le frappa au visage d’un poing si imprévu et si garçonnier qu’il faillit tomber sur elle et se battre de bon cœur. […] Elle se tut un moment, et toussa, rouge jusqu’à la naissance de la gorge. Deux petites larmes glissèrent de ses yeux, mais elle n’était pas encore de la douceur et du silence des larmes. ‘Je n’ai donc jamais su ce qu’elle pensait ? songea Philippe. Toutes ses paroles sont aussi surprenantes que cette force que je lui ai vue souvent, quand elle nage […]’ » (Colette, 1923). Colette cherche à tracer à travers l’adolescente la figure d’une femme nouvelle, vigoureuse et indépendante dont la nageuse et la sportive lui paraissent être l’incarnation : un corps ferme et libre.
72 Gertrude Ederle se trouve à la convergence entre trois conceptions du corps et de la femme. Le corps glorifie le divin, soit parce que le corps est lui-même le refuge d’une nouvelle transcendance à connotation parfois raciale comme dans le naturisme allemand ou suisse de l’entre-deux-guerres, soit parce que seule l’intervention divine peut à la fois permettre et justifier l’exploit. Une conception de la femme-objet au corps gracieux – la sirène - est développée par la presse et le cinéma. La nageuse est une sorte d’icône et de femme idéale. Enfin, une conception du corps libéré, défendue en France par Colette, conquiert de nombreuses adeptes dans les rangs féministes, mais séduit aussi tous ceux pour qui le mouvement du corps ne doit plus être la simple reproduction d’une mécanique étriquée.
CONCLUSION
73 L’exploit de Gertrude Ederle marque une étape dans la montée du nationalisme sportif. La tentative de Gertrude Ederle est organisée : la presse, des entraîneurs, une championne de natation confirmée, des moyens financiers… tout est calculé pour la réussite de l’opération. Le sport américain a déjà une autre dimension. L’Allemand Hans Vierkotter est lui aussi entouré par une équipe, qui copie le modèle d’outre-atlantique. En regard, la traversée de Georges Michel paraît artisanal : un homme seul, sans le soutien de la Fédération française de natation, sans couverture médiatique, sans véritable écho dans le pays… Le record de Georges Michel qui a bénéficié comme Hans Vierkotter de conditions de mer exceptionnellement calmes, masque les insuffisances d’une pratique sportive encore balbutiante. La politique de la Fédération française de natation est de lutter pour multiplier le nombre des bassins fermés et pour introduire une pratique sportive renouvelée en France (Terret, 1998).
74 De la même façon, la performance de Gertrude Ederle disqualifie en fait la brasse comme nage de fond. Elle introduit une nouvelle conception du mouvement, plus fluide, plus soucieux de l’adaptation au milieu aquatique. L’histoire de la traversée elle-même démontre par ailleurs l’importance de la connaissance du milieu naturel, des courants et du parcours potentiellement le meilleur. Sans William Burgess et Sebastian Tiraboschi, les exploits de Gertrude Ederle puis de Georges Michel aurait été impossible.
75 L’aventure de 1926 pose une dernière question quant à l’évolution de la natation elle-même. Résolument, entre les deux guerres, la Fédération française de natation privilégie la compétition en bassin fermé, afin de limiter au maximum les variations des conditions de course, pour rendre comparable les performances. Dans les pays anglo-saxons, le maintien des épreuves en eau libre, à côté des rencontres plus classiques en piscine, maintient la natation comme une confrontation de l’homme non seulement avec l’eau mais aussi avec la nature.
76 Gertrude Ederle, presque centenaire, est décédée dans le New Jersey le 30 novembre 2003. Après l’exploit de 1926, elle a d’abord effectué une tournée dans l’ensemble des États-Unis, donnant des exhibitions de crawl dans une sorte d’aquarium. Elle s’est consacrée aussi à l’enseignement de la natation pour les sourds, dont elle partage le handicap. En 1933, elle dévale des escaliers chez des amis et se fracture la colonne vertébrale. Pendant quatre ans et demie, elle vit enfermer dans un corset. La douleur ne l’a pas quittée jusqu’à sa mort. En 1939, elle se produit pour la dernière fois en public au Billy Rose’s Aquacade de New York. La surdité, la douleur physique et la dépression ont été les combats d’une femme à la résistance et à la longévité exceptionnelles.
77 D’autres nageuses ont pris le relais. L’Américaine Florence Chadwick bat le record de Gertrude Ederle le 8 août 1950 en traversant la Manche en 13 heures et 23 minutes. Mais, il revient à la Danoise Greta Anderson, qui vit alors en Californie, de renouveler la victoire sur les hommes. Depuis 1950, des journaux anglais organisent le marathon de la Manche, qui oppose la plupart du temps une vingtaine de concurrents, parmi les meilleurs de la nage de fond. Le 21 août 1957, seuls deux nageurs atteignent la côte anglaise : Greta Anderson est la première en 13 heures et 53 minutes. Elle réédite l’exploit l’année suivante en 11 heures et 1 minute. Le Nantais Raphaël Morand est le premier Français en 16 heures et 22 minutes.
78 L’aventure de Gertrude Ederle, qui en fit pour quelque temps, la femme la plus connue du monde, a réuni tous les ingrédients qui font d’un exploit individuel un mythe collectif : une préparation digne d’une opération militaire, la presse et le cinéma convoqués, les éléments déchaînés, l’incrédulité et la polémique qui s’ensuivirent. Mais si la traversée a suscité un tel engouement, c’est probablement aussi qu’elle a trouvé un écho puissant dans les attentes de la société de la première moitié du siècle. Les barrières physiques qui reculent, la possibilité pour une femme de s’imposer dans une épreuve jusque-là très masculine, la plastique d’un corps nouveau modelé pour la vitesse… tout concourt à ce moment pour exalter l’exploit.
79 Aujourd’hui, alors que beaucoup de sportifs sont tombés dans l’oubli collectif après avoir connu une gloire éphémère, Gertrude Ederle demeure aux États-Unis une championne reconnue, la première à être entrée dans le Marathon Swimming hall of fame. Un livre pour enfants célèbre sa ténacité et son succès. La traversée de la Manche à la nage garde un parfum d’épopée : sans machine, par la force, l’endurance, la souplesse, l’intelligence et la volonté du corps et de l’esprit, une femme a vaincu l’Everest de la natation le 6 août 1926.
CHRONOLOGIE
80 1875 Thomas Webb est le premier homme à traverser la Manche à la nage
81 1895 premières piscines à eau chaude dans le Nord de la France
82 1904-1911 Thomas W. Burgess tente onze fois de traverser la Manche
83 1905 tentative d’Annette Kellerman
84 1906 23 octobre naissance de Gertrude Ederle à Manhattan
85 1911 6 juillet Thomas Burgess traverse la Manche en 22 heures
86 1920 Thomas Burgess reprend la compétition dans le sens France-Angleterre
87 1923 parution du Blé en herbe de Colette
88 1923 12 août Sebastian Tiraboschi est le premier homme à traverser dans le sens France-Angleterre en 16 heures et 25 minutes.
89 1923 traversée de Charles Toth
90 1924 mise en service du Train bleu entre Paris et Deauville
91 1924 création de l’opérette Le train bleu
92 1925 18 août première tentative de Gertrude Ederle
93 1926 6 août Gertrude Ederle est la première femme à traverser la Manche à la nage
94 1926 18 août début de la polémique sur la réalité de l’exploit de Gertrude Ederle
95 1926 27 août accueil triomphal de Gertrude Ederle à New York
96 1926 28 août Mille Carde Corson est la première mère de famille à traverser la Manche à la nage
97 1926 31 août/1er septembre Hans Vierkotter traverse en 12 heures et 35 minutes
98 1926 10 septembre Georges Michel est le premier Français à traverser la Manche à la nage en 10 heures et 50 minutes
99 1926 28 septembre premier mort dans une tentative de traversée à la nage de la Manche
100 1927 création du Wrigley Ocean Marathon
101 1927 création de la Channel Swimming Association
102 1927 4 septembre Bérénice et Phyllis Zitenfeld échouent dans leur traversée de la Manche
103 1928 Ishaq Helmi est le premier non européen à traverser la Manche à la nage. Il est le premier crocodile du Nil
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
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- MS : Le Miroir des Sports
- NYHT : New York Herald Tribune édition européenne
- NYT : New York Times
- VGA : La Vie au Grand Air
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- Terret T., (1998), L’institution et le nageur, Histoire de la Fédération française de natation, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
Mots-clés éditeurs : femme, libération du corps, natation, nationalisme, presse
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Date de mise en ligne : 01/10/2005
https://doi.org/10.3917/sta.066.0043