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Article de revue

L'influence du tourisme balnéaire dans la diffusion du tennis. Le cas de la France de 1875 à 1914

Pages 73 à 91

Citer cet article


  • Peter, J.-M.
  • et Tétart, P.
(2003). L'influence du tourisme balnéaire dans la diffusion du tennis. Le cas de la France de 1875 à 1914. Staps, no 61(2), 73-91. https://doi.org/10.3917/sta.061.0073.

  • Peter, Jean-Michel.
  • et al.
« L'influence du tourisme balnéaire dans la diffusion du tennis. Le cas de la France de 1875 à 1914 ». Staps, 2003/2 no 61, 2003. p.73-91. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2003-2-page-73?lang=fr.

  • PETER, Jean-Michel
  • et TÉTART, Philippe,
2003. L'influence du tourisme balnéaire dans la diffusion du tennis. Le cas de la France de 1875 à 1914. Staps, 2003/2 no 61, p.73-91. DOI : 10.3917/sta.061.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2003-2-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.061.0073


Notes

  • [*]
  • [1]
    Le tennis moderne se fonde en partie sur la tradition ancienne de jeux duels et de raquettes, tel le jeu de paume. Mais notre propos n’est pas ici de retracer cette généalogie par ailleurs largement commentée et étudiée. Voir Guy Bonhomme ou Gillmeister notamment (cf. bibliographie).
  • [2]
    Inventée en Autriche en 1869, la carte postale n’est pas aussitôt acceptée en France. On lui reproche son manque de discrétion dû à l’absence d’enveloppe. Finalement, le 20 décembre 1872, la loi française officialise la carte postale. Celle-ci connaît un succès fulgurant après qu’en 1875 sa production privée est autorisée, au moment même où les premières cartes touristiques arrivent dans l’hexagone depuis l’étranger. Les cartes postales vivent un véritable âge d’or durant les années 1890-1910. De ce succès témoigne la progression de la production annuelle en France : 400 millions en 1909 et le double en 1914 ! Voir notamment Ripert Aline, Claude Frère, La Carte postale, son histoire, sa fonction sociale. Lyon : Presses Universitaires de Lyon / édition du CNRS, 1983.
  • [3]
    La Bernerie : « Stations de bains de mer », commune située au Sud de Pornic ainsi définie dans le Dictionnaire des communes de Loire-Inférieure, 1901.
  • [4]
    Emile Zola, écrivit pour la revue Le Messager de l’Europe, entre 1875 et 1880, de petites nouvelles pour décrire aux lecteurs russes les us et coutumes de la Belle Epoque en France. Les éditions Hachette ont réédité quatre de ces nouvelles en 2000, dont Bains de mer.
  • [5]
    D’ailleurs, à la fin du XIXe siècle, il y a parfois de houleux débats sur la réglementation. « La manière de pratiquer le nouveau jeu variait à l’infini » et « [l’] absence de règles constituait un [des] plus grands charmes » du tennis (Waser, 1996-102).

1 Fin 1874, les Anglais découvrent le kit portatif de tennis que le major Walter Clopton Wingfield a fait breveter en février de la même année, trois mois après avoir édicté ses règles originales du lawn tennis. Tous les historiens s’entendent pour situer la naissance du tennis moderne à cette période clef. Toutefois, il serait simplificateur de s’en remettre à la seule ingéniosité et à l’imagination de l’inventeur pour définir de façon anecdotique et déterministe la rythmique sociale et spatiale dans laquelle le tennis moderne effectue ses premiers pas. En effet, si ce prêt-à-monter, à partir de la fin des années 1870, favorise l’essor tennistique, ce n’est pas ex nihilo[1]. S’il fait rapidement le bonheur des amateurs de sport, c’est qu’il répond, techniquement et pratiquement, au besoin préexistant d’un personnage qui s’affirme à la fin du siècle : le sportsman touriste, qui veut pouvoir aisément disposer du matériel permettant l’apprentissage ou la pratique d’un jeu (jeu de raquette, croquet), quand il le veut, lorsqu’il le veut. La nature portative du kit Wingfield renvoie donc directement à l’idée d’une pratique sportive vagabonde, vacancière. Une pratique que seules les élites peuvent alors se permettre ; que ce soit sur la Riviera, bientôt rebaptisée Côte d’Azur (1877), ou sur les côtes normande et bretonne. Ces remarques renvoient donc d’emblée à l’idée d’un tennis se développant avec le tourisme balnéaire. La nature de l’invention de Wingfield n’est donc pas insignifiante et elle incite à étudier l’histoire des lieux et des conditions socio-historiques du développement de la pratique tennistique moderne, particulièrement dans l’espace balnéaire.

2 *

3 Les craintes d’un Lichtenberg se demandant en 1913 dans l’Illustration si la « vogue » du tennis serait aussi « éphémère que l‘Empire d’Alexandre » sont depuis longtemps apaisées par la bonne fortune que ce sport connaît en France. Ce succès, la FFT – qui est aujourd’hui la plus importante fédération en sport individuel – le doit notamment à de lointaines racines anglo-saxonnes, puisque le tennis gagna la France par ses côtes et ses plages, à l’instigation des touristes anglais, grands exportateurs de modes sportives. Les cartes postales de la Belle Époque témoignent de cette période pionnière ; le tennis est d’abord un tennis de plage, avant de conquérir l’ensemble de l’espace balnéaire. De Dieppe à Dinard en passant par Cabourg, Etretat ou Paramée sur les côtes de la Manche ; de Cannes à Nice et Menton sur la Côte d’Azur ; de La Baule et des Sables d’Olonnes jusqu’à Arcachon, Pornichet, Royan ou Biarritz pour la côte Atlantique, nombre de cartes montrent la percée tennistique. Elles soulignent le rôle clef du développement balnéaire et touristique dans l’implantation du tennis en France. Grâce soit donc rendue à l’invention de la carte postale [2] et à l’engouement qu’elle suscita à la charnière des XIXe et XXe siècles (en particulier pour les vues touristiques) ; car ceci permet aujourd’hui d’observer certains aspects de la diffusion tennistique dans les stations et d’illustrer, au sens propre, l’arrivée des tennisseurs dans l’univers balnéaire.

1 – L’invention du jeu de tennis et son succès dans les nouvelles pratiques de loisirs

4 Fin 1874, les Anglais découvrent dans les journaux l’invention d’un kit portatif d’un jeu de balle, dont la firme londonienne French & Cie (sic) détient le monopole de fabrication. Le Major Wingfieldd orchestre une campagne de publicité dans la presse cependant que paraissent des règles confuses permettant une adaptation personnelle du jeu (Gillmeister, 1998). Ces règles sont un mélange de celles de la paume (décompte des points), du badminton (avec alors un filet d’une hauteur de 1.52 m sur les côtés) et du « racket » (ancêtre du squash, pour la forme des raquettes et la façon de remporter une partie à la volée). Avec ces règles souples et nouvelles, le tennis fait très vite des adeptes. Il essaime dans les lieux de villégiature à la mode, en Angleterre, puis en France. On le voit d’abord sur les plages, à l’instigation des touristes anglais, puis il conquiert les pelouses des hôtels, les jardins des villas. En 1885, une des chroniques mondaines de la Riviera parue dans l’Illustration en atteste.

« J’ouvris la fenêtre de ma chambre, dans cet hôtel (…). Je vis le ciel pur, la Méditerranée toute bleue avec les tâches claires des voiles blanches, et tout en bas, verdoyait le jardin semé d’orangers. Sur la pelouse rayée de lignes blanches un filet se trouvait tendu, et des jeunes gens, en costume de flanelle, jouaient paisiblement au lawn-tennis. C’étaient des Anglais en voyage, traînant avec eux, comme ils font toujours, le détail de leurs habitudes anglaises. »
Kit pratique, règles souples et mimétisme des pratiques anglaises à la mode favorisent une greffe rapide sur les côtes françaises.

1.1 – Ce tennis qui vint par la mer…

5 Cette implantation du tennis de plage – et par extension du tennis balnéaire – est donc au premier chef déterminée par le développement des sports et des loisirs touristiques.

6 Au cœur du XIXe siècle, à l’intersection de l’essor industriel britannique, de la tradition insulaire d’activités de plein air liées à la nature et de l’appétit des classes aisées pour les pratiques physiques, récréatives et hygiéniques, se crée un nouveau marché. De nouveaux jeux sportifs émergent. Ils concurrencent les jeux traditionnels. Le tennis prend place dans cet élan. Il en profite pleinement. Puis il s’organise. Il se dote de ses premières structures et calendrier avec les clubs, les tournois, les championnats nationaux (1889 en France), les rencontres internationales comme Wimbledon (1877) et la Coupe Davis (1900), la naissance des fédérations. Ces étapes lui permettent de se construire en institution, d’essaimer, de « polariser », selon le mot de Georges Vigarello (1995), et ainsi de développer sa première assise. En France, ce premier essaimage débute sur les plages ou leurs abords. Aux heures fastes du PLM et de la Compagnie de l’Ouest, l’acculturation tennistique des élites vacancières, des rentiers qui rejoignent Biarritz, Hyères ou Dinard aux belles saisons est en effet favorisée par la rencontre avec les touristes anglais et la naissance de cette nouvelle activité qu’est le tennis de plage. Instructives sont, à cet égard, certaines affiches du PLM. vantant les mérites de Menton par exemple, où sur fond azuréen, de palmiers et de Méditerranée, des vacanciers raquettes sous le bras se promènent sur le front de mer (Musée du Sport).

Photo 1
Description de l'image par IA : Partie de tennis sur la plage de Berck en 1908. Joueurs en tenue d'époque, boîte de matériel au premier plan.
1908- Berck, Le Tennis sur la Plage (noter la boîte comportant le kit au premier plan). Aqua Photo, L.V et Cie, Paris.

7 Avec leur rôle connu d’ambassadeurs de la diffusion du sport moderne, les Anglais expatriés ou touristes sont donc les premiers exportateurs de cette nouvelle activité sportive et ludique. Dès 1875, à Dinard, les touristes anglais possesseurs d’un kit jouent sur le sable avant d’installer des courts au cœur d’une de leurs stations fétiches (Sarge, 1993). En 1881, à Cannes, autre lieu prisé, l’Hôtel Beau-Rivage construit un des premiers courts pour satisfaire sa clientèle anglaise. Toujours à Cannes et la même année, les jumeaux Renshaw, plusieurs fois vainqueurs de Wimbledon, installent leur camp d’entraînement hivernal à l’hôtel Beau Site. Ce dernier comprend un terrain de tennis dès 1875 (Clerici, 1976). Mais les Renshaw font aussi bâtir deux nouveaux courts à l’hôtel Gallia en 1881 (Rollan, 1998). En Italie, ce sont encore des Anglais qui apportent le tennis à Bordighera (1878). Puis, celui-ci élit domicile à Monte-Carlo (1886), Nice (1890), Menton (1901-1902)… Cette trajectoire, des côtes de la Manche vers la Suisse, puis vers la Côte d’Azur et l’Italie, correspond précisément à l’axe sur lequel se développe la transhumance touristique des Anglais aisés du XIXe siècle (Boyer, 2000). On ne saurait mieux souligner le lien entre développement tennistique et tourisme.

8 Dans le même élan, dans la plupart des stations à la renommée montante, d’Hyères à Biarritz, La Baule… les premiers clubs apparaissent ; là encore souvent à l’instigation des colonies ou des touristes anglais. C’est notamment le cas à Dinard en 1877, avec le Tennis-Club (Rollan, 1998). Comme l’ont démontré les analyses cartographiques de J. Bales et F. Rollan (Bales, 1989 ; Rollan, 1997), la présence touristique des Anglais sur les côtes françaises s’avère capital. La presse française en rend d’ailleurs compte. En septembre 1887, pour le journal Gil Blas, Maupassant dépeint cette mode importée à Étretat. Non sans quelque ironie.

« Autrefois, on allait à la mer pour prendre des bains et nager. Aujourd’hui, on vient sur les plages pour se livrer à un exercice d’une nature toute différente… du matin jusqu’au soir, on rencontre dans les rues du village marin et sur les routes avoisinantes, dans les près, par les champs, au bord des bois, partout des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des vierges, des mères de famille déformées par cinq ou six accidents de reproduction ; les hommes vêtus de complet en flanelle blanche, les femmes d’un petit uniforme à jupe courte et tous portant à la main une raquette […] On les voit, par troupes s’agiter éperdument, courir, sauter, bondir en avant, en arrière, avec des cris, des contorsions, des grimaces affreuses, des gestes désordonnés, pendant plusieurs heures de suite, maintenus par un filet qui arrête leurs emportements… C’est ainsi que l’on s’amuse […] qu’on vient aux bains de mer en l’an 1887. »

1.2 – De l’art de dresser aisément un court

9 Grâce à cette exportation anglaise, le tennis est en vogue sur les plages françaises dès le tournant des années 1880. Sa mode est déterminée par l’aisance avec laquelle se dresse un court. Le brevet du game of sphairistike ou lawn-tennis protège en effet du plagiat un prêt-à-monter élémentaire faisant penser aux actuels kits de badminton pour la plage : quatre raquettes légères, une réserve de balles creuses en caoutchouc, un filet avec ses piquets et des bandes pour tracer le terrain. Le kit Wingfield rend enfantin l’art de délimiter un espace de jeu. Sa commodité, renforcée par la possibilité de dresser le terrain à peu près n’importe où (dès lors que l’on dispose d’un terrain plat), permet d’expliquer la rapidité de l’imprégnation tennistique, particulièrement sur la plage. Nombre de cartes en témoignent. À Arromanches (photo 2), Coutainville, Sainte-Adresse, Cayeux-sur-Mer, Pornichet, à Royan, sur les îles de Ré ou d’Oléron, les terrains fleurissent à même le sable, dans un contexte naturel et vierge. Parfois on les découvre en léger retrait de la plage, comme au Havre (photo 3). Ailleurs, à Pornichet ou à Merlimont-Plage (Pas-de-Calais), on observe des mises en place à peine moins rudimentaires, comprenant des protections sommaires autour du court vite dressé.

Photo 2
Description de l'image par IA : Plage d'Arromanches avec terrain de tennis tracé à marée basse, maisons et mer en arrière-plan.
1908- Arromanches, vue générale montrant un terrain de tennis tracé sur la plage à marée basse dans une nature vierge. LL.
Photo 3
Description de l'image par IA : Partie de tennis près de la plage avec des joueurs et des spectateurs.
1909- Le Havre, le tennis sous la Hève. Joueurs de tennis sur un court près de la plage avec des protections rudimentaires. Collection AL.

1.3 – Le tennis détrône le croquet

10 Outre l’attrait de la nouveauté, l’aisance avec laquelle on installe un court aide sans doute le tennis à damer le pion au croquet dès 1875, sur les gazons du Devonshire, puis sur les plages de la Côte d’Opale et du Cotentin. L’Illustration, à l’affût des nouvelles modes pour sa rubrique « High-life » créée en 1869, le souligne. Le 6 novembre 1880, son chroniqueur Bertall écrit :

« Les femmes n’ont point voulu se faire distancier par les hommes sur le turf de la fashion, et elles ont accepté avec ardeur, toutes les inventions, les excentricités nées de la haute fantaisie des young ladies de la vieille Angleterre. (…)Depuis quelques années, elles se sont plu à jouer au crocket, et à se distribuer généreusement des coups de maillet sur leurs jolis petits orteils : c’était la mode en Angleterre, english fashion. Maintenant le crocket a fait son temps de l’autre côté du détroit, les maillets, les boules de bois, les petits arceaux de fer, ont été relégués au grenier. C’est le lawn-tennis qui l’a remplacé (…) Le lawn-tennis, lisez jeu de paume sur le gazon, vient de déborder cette année, sur toutes les plages affectionnées par les Anglais et sur toutes les falaises gazonnées(…). Ils plantent leurs filets, destinés à arrêter l’essor des balles et à limiter le jeu, jusque sur le sable des plages, à défaut des pelouses couvertes de gazon. »
En contrepoint iconographique de ce court récit, la vogue tennistique balnéaire est illustrée par l’ordre de parution de certaines cartes postales. Ainsi peut-on comparer deux cartes de la « station de bains de mer » Bernerie-en-Retz (sud de Pornic [3]). En 1902, les éditions Royer et Cie publient un « Jeu de croquet sur la plage de Le Bernerie ». Trois ans plus tard, les voyageurs peuvent acheter, chez le même éditeur, un « Jeu de tennis sur la plage à La Bernerie ».

Photo 4
Description de l'image par IA : Huit personnes jouent au croquet sur une plage, avec une maison en arrière-plan.
1902- La Bernerie- la partie de croquet sur la petite plage. Collection G.I.D Nantes, Royer et Cie, imp.phot, Nancy.
Photo 5
Description de l'image par IA : Joueurs de tennis sur une plage, avec des spectateurs et des drapeaux sur une colline rocheuse.
1906-La Bernerie - les joueurs de tennis sur la plage. Collection G.I.D de Nantes.

11 Cohabitation ? Concurrence ? La vérité se tient sans doute à l’équerre entre ces deux termes. Mais à l’évidence, le tennis est devenu, au tournant du XXe siècle, un phénomène de la mode balnéaire si prégnant que les éditeurs se doivent de l’offrir en photographie. Des photos attractives qui voyagent et participent alors au développement du « grand bonjour avec l’envoi sur le champ de nombreuses cartes aux familiers » (Rioux, Sirinelli, 1998). Chez les destinataires, selon le principe de « remémoration » qui est au cœur même de la construction de la culture vacancière (Rioux, 1999), elles favorisent l’acculturation tennistique au-delà des couches immédiatement concernées par sa pratique, tout en associant étroitement l’idée de ce sport (jeu) moderne au tourisme, à la mer, à l’affirmation de l’univers balnéaire.

12 À l’heure de l’essor du tourisme balnéaire, le concept de Wingfield n’est rien d’autre qu’un coup de marketing génial. En quelques années, le kit fait partie de l’attirail du parfait touriste. D’autant qu’il débarque à l’heure où « l’organisation saisonnière » du tourisme se met en place, renforçant par là son identité, sa lisibilité sociale et les convoitises qu’il suscite (Boyer, 2000).

1.4 – Le moteur touristique et l’appropriation du tennis de plage

13 Quoiqu’elle conquière les catégories sociales qui en ont les temps et les moyens, la pratique du lawn-tennis fait quelques grincheux. D’abord par incompréhension. Parfois par naïveté. Sans doute est-ce ainsi qu’il faut analyser le regard que porte Anne-Marie Robion sur l’arrivée du tennis sur « sa » plage. Se rappelant sa prime jeunesse dans une autobiographie diffusée sur Internet, cette fille d’un officier de marine lorientais se souvient de l’irruption de ce « drôle » de jeu dans son univers enfantin, au cœur des années 1890-1900.

« Le temps passait et on arrivait aux grandes vacances. C’était la grande joie et pourtant ce n’était guère varié. Presque tous les jours, nous prenions le bateau pour traverser la rade et débarquions sur la plage de Port-Louis. Nous avions chacun notre petit sac en toile cirée contenant notre costume de bain, chacun notre pelle. Maman portait un grand sac en moleskine noire, qui contenait le goûter, la bouteille d’abondance et la timbale. Elle n’oubliait pas son ombrelle (…). Le long de la route, il y avait un tennis, où 4 joueurs placés aux 4 coins d’un rectangle, munis de raquettes, se lançaient des balles, par-dessus un filet, en criant des mots anglais. Toutes les fois, nous nous arrêtions et nous disions en chœur, même maman : “On n’y comprend rien à ce jeu-là”. Et nous arrivions à la plage. Là on se précipitait en courant. »
Surprise, relatif désintérêt d’une partie de la population, voire peut-être un zest d’une anglophobie récurrente de l’opinion française, qui oscille au rythme des relations franco-britanniques, entre l’« intime » et l’« orageux » (Morris, 1992). Pour juger de ce regard critique, il faut également évoquer le poids de la perception commune du touriste en France. L’indispensable et savoureux Larousse de 1876 définit en effet le touriste comme une « personne qui voyage par curiosité et par désœuvrement, pour le plaisir de voyager ». Une telle définition ne donne pas la part belle à ces privilégiés, même si le tabou de l’oisiveté est sérieusement battu en brèche par l’air du temps de la Belle Époque (Winock, 2001).

14 Nonobstant, la pratique du tennis sur la plage et ses abords, dans l’enceinte des hôtels, se confirme au tournant du siècle. C’est le moment où, sur le plan sportif, le tennis a cessé d’être « en tant que sport de compétition, une affaire tout à fait anglaise » (Albarran, Cochet, 1960). C’est le moment où l’effort d’aménagement des stations devient remarquable (Rauch, 1995-87). C’est aussi l’époque où le nombre de touristes français issus de la moyenne bourgeoisie croît considérablement. Certes, les gens concernés par le tourisme sont « [peu] nombreux par rapport à aujourd’hui », mais ils représentent « un phénomène très important selon les normes de l’époque » (Weber, 1986-234). Ce phénomène est amplifié par la révolution et la popularisation des transports propres aux années 1880-1890. La conquête de la vitesse permet à la fois un « éclatement des lieux » (Studeny, 1995) et une forte reconversion de la perception de la distance. Ce sont des points cruciaux dans le développement et la première banalisation du fait touristique et, indirectement, du tennis. Les « trains de plaisir » à prix réduit s’ouvrent alors à une population croissante comprenant une fraction des couches sociales urbaines nouvelles (classes moyennes montantes) et de la petite bourgeoisie, deux catégories soucieuses de s’approprier le contenu socioculturel du tourisme d’élite (Boyer, 1990). Le loisir balbutie et la population fait ses gammes vacancières. Elle apprend à rejoindre en quelques heures une station thermale, un lieu d’excursion, de pèlerinage, une foire, une exposition universelle. Elle prend un « train de plage » pour aller de Paris en Normandie (Caron, 1997 ; Zola, 2000 [4]). En somme, entre la fin du XIXe siècle et les années 1910, tout s’agence pour que puisse « naître socialement, à usage des premiers bataillons de privilégiés des villes, une pratique nouvelle, les vacances » (Rioux, Sirinelli, 1998-84) ; vacances durant lesquelles le tennis continue de creuser son sillon.

1.5 – Le rôle clef des tournois de plage

15 Comme on l’a vu, c’est également à partir de la fin des années 1880 que les hôtels ourlés aux côtes françaises décident de construire des terrains. Plus, encouragés par l’accueil fait à cette initiative, ils organisent en collaboration avec les colonies britanniques leurs propres tournois. En 1900-1910, ceux-ci ont lieu sur la Côte d’Azur, de Monte-Carlo jusqu’à Menton, Nice (considéré comme le championnat du Midi de la France à partir de 1899) et Cannes, où le père de Suzanne Lenglen possédait une villa (Bonhomme, 1991-72). Il existe aussi des tournois en Bretagne, comme à Pornic. Ils sont autant de prétextes pour faire du sport, pour participer à une compétition, pour profiter d’un cadre naturel agréable. C’est ce que souligne en 1912 un collaborateur dans La Vie au Grand Air.

« Un « court » encadré de pins dont le murmure se marie au murmure lointain de la mer, pourtant proche… Quelques douzaines de spectateurs religieusement attentifs… L’événement n’a cependant pas une importance nationale, à peine régionale : c’est le championnat de Pornic. Le spectacle que j’ai sous les yeux, vous pouvez le multiplier par le nombre des stations balnéaires, petites ou grandes, qui bordent notre littoral, d’Ostende à Biarritz. L’intérêt qu’il excite n’en est que plus significatif. En vérité, le tennis, qui a modifié la physionomie de nos plages et la vie des vacances, le tennis, jeu joli, sociable et fin… »
Comme le souligne Reddelsperger dans Je sais tout en 1907, ces tournois sont utilisés à des fins promotionnelles. Ils pérennisent l’existence de courts venus peu à peu en renfort ou en remplacement des prêts-à-monter.
« Chaque pays breton ou bien normand vous promet simplement le tennis le plus confortable, le plus beau du département, avec courts cimentés et saupoudrés de sable, engagement des meilleurs champions, douches, chalets et consommations, enfin prix de toute nature offerts par la mairie et la sous-préfecture »
Autre point important : le système de comptage des points par handicap permet aux touristes amateurs d’affronter les joueurs de renom ou plus chevronnés. Les hôtels encouragent ces confrontations. Ils hébergent et défraient des champions appâtés par les récompenses. En 1910, dans la Revue Olympique, Pierre de Coubertin constate le succès de ces rencontres et s’en émeut.
« Les tournois se multiplient, très faciles à arranger aussi bien qu’à fréquenter. Les organisateurs pullulent et les joueurs aussi. On a commencé par donner des raquettes (…). On a versé dans l’objet usuel. Toute l’argenterie de ménage y a passé, puis la cristallerie (…). Aujourd’hui on distribue couramment dans maints tournois des bons d’argent. (…) Où est le remède à la chose ? (…) C’est un sport dont les adeptes sont non seulement devenus très nombreux mais n’appartiennent à aucune catégorie spéciale. Jeunes garçons et hommes âgés, femmes mariées et jeunes filles, gens oisifs et occupés, le lawn-tennis a fait des conquêtes dans tous les milieux sociaux et dans toutes les périodes de la vie. C’est une très heureuse circonstance. Voilà ce qu’il faudrait précisément aux autres sports. Mais par là même, un tel exercice n’a plus besoin des encouragements du dehors. »
La vigilance de l’USFSA quant au strict respect de l’amateurisme lors des tournois des plages et des hôtels au début du XXe siècle atteste que le lawn-tennis d’agrément sorti de la mallette du Major Wingfield cède alors sa place au tennis sportif de compétition et à son institutionnalisation. Mais c’est bien à partir des stations balnéaires que s’est constitué le succès du tennis et sa diffusion sur les lieux proches des zones de villégiature. Françoise Rollan (1998) le souligne en dressant avec Martine Reneaud une cartographie de l’implantation des courts de tennis en France (1995).

16 Finalement, à la fin du siècle, dans le calendrier des élites, le tournoi de plage ou balnéaire a déjà rejoint les courses hippiques, les régates, le concours du tir aux pigeons, la chasse au renard, le concours de golf. Et il y tient rapidement une place centrale et dynamique, comme à Biarritz (Suteau, 1998).

17 Les rencontres, tournois et divers championnats dans les stations balnéaires enracinent ces nouvelles habitudes. Ils jouent un fort rôle d’acculturation. On assiste alors à ce que Norbert Elias désigne sous le terme de sportification, une évolution au cours de laquelle des passe-temps ou des affrontements traditionnels, sans règles fixes à l’origine, se métamorphosent progressivement en « loisirs civilisés » et codifiés. Le journaliste Fabens le souligne in fine, dès 1895, en parlant de l’émulation tennistique dans la très sérieuse Nouvelle Revue.

« Le lawn-tennis triomphe dans toutes les villégiatures. Pas de villa qui n’ait son cours. Mais, jusqu’ici, Dinard [était] un centre important où nos meilleures raquettes françaises allaient prendre des leçons des bons joueurs anglais. Cette année, Etretat, où le tennis fût toujours d’ailleurs fort en honneur s’est haussé au niveau de la plage bretonne, tout au moins en ce qui concerne l’aménagement du terrain et le fonctionnement du club. Comme à Dinard, tournois, handicaps, championnats vont s’y succéder. Une coupe de défi vient d’être fondée ; elle a été disputée, le 31 août, par les délégués de dix colonies balnéaires »

2 – Les recettes d'un succès de la belle époque

2.1 – Des usages sociaux en mutation

18 Dans une société du loisir en développement, la pratique tennistique s’inscrit donc dans un processus de « sportification des passe-temps » (Elias, 1994). Ce processus civilisateur ne se limite ni à l’introduction de règles et règlements nouveaux, ni à l’institutionnalisation [5]. Il se déploie aussi à travers l’évolution des sensibilités et des mentalités, des normes et des valeurs intériorisées par les pratiquants et les spectateurs. Il touche en profondeur aux usages sociaux.

19 Le sport moderne s’introduit en France au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, d’abord dans les milieux aristocratiques perméables à l’influence anglaise. Sont alors importées, imitées et promues des pratiques rompant avec les usages culturels anciens des élites. Cette métamorphose comportementale intègre la conquête d’un nouveau territoire : le bord de mer, l’espace balnéaire où se déploient de nouvelles pratiques (dont le tennis) et s’expriment de nouvelles sensations dont la liberté du corps. Cette métamorphose se fait au rythme où s’affirme la valeur loisir. Ainsi les valeurs liées au temps libre, au loisir, préfigurant le temps du sport, sont centrales dans l’enracinement du tennis (Vigarello, 1995 et 2000, Rioux-Sirinelli, 1998).

20 Le tennis se pare d’une valeur sociale et culturelle propre à son temps. Outre qu’il peut symboliser l’espace et le temps du tourisme, il aide au développement d’un imaginaire balnéaire attractif. Au travers de ces différentes valeurs pratiques et symboliques, au sens sociologique du terme (Weber, Durkheim), se construisent les conditions d’une appropriation par le corps social qui intéresse les promoteurs de la pratique et les spectateurs peu à peu familiarisés avec les règles (sportives et de représentation) du tennis, avec ses lieux d’élection et son calendrier. Du simple et ludique tennis de plage à son développement compétitif balnéaire, de nouvelles sociabilités actives (joueurs) et passives (spectateurs) se développent dans le cadre de la montée en puissance d’une culture de loisir portée vers l’avenir. Le tennis profite de l’esprit du temps de la Belle Époque, préoccupé de nouveauté, de défi technologique, scientifique, humain, artistique. Un esprit du temps conquérant, soucieux de repousser les frontières des savoirs, des libertés et des perceptions, des sensations.

21 L’introduction du tennis en France se heurte cependant à la méfiance des patrons de l’univers sportif. Si Coubertin ne dédaigne pas le tennis, lui et les chefs de file des sports athlétiques ne le « considère[nt] pas comme un sport ». Le tennis « reste d’abord hors de l’espace sportif », car il fait appel à une symbolique plus ludique ou de détente, que sportive, ce qui explique le dilemme des athlètes (Waser, 1996). Au reste, l’adoption sera finalement franche. Dans son analyse de l’histoire des clubs de plage, M. Rainis souligne d’ailleurs qu’à la Belle Époque se développe dans la société bourgeoise un courant hygiéniste favorable à l’essor d’une culture physique sur les stades et les clubs de plage (Rainis, 2000) ; et que cette installation est suivie par une diversification des pratiques. De la cure thérapie en bord de mer, on passe vite à l’idée d’une thérapie ludique transformé en « divertissement pur et simple » comprenant la pratique des sports nouveaux, dont le tennis (Weber, 1986-237, Corbin, 1988). Les cartes postales éditées dans la Manche attestent à cet égard d’une pratique régulière du tennis et du croquet (Rainis, 1998-245, et 2001).

22 Grâce aux efforts prosélytes des hôtels et des syndicats d’initiative et Offices du tourisme naissants (années 1880), les pratiques sportives, hygiéniques, et l’acculturation touristique sont également encouragées. Les guides touristiques relaient eux les modes anglaises et le « mode d’emploi du loisir » (Rauch, 2001-60). Ainsi, renforçant le constat fait par cartes postales interposées, les guides Joanne de la seconde moitié du XIXe siècle consacrés à Cannes et Biarritz promeuvent l’idée d’un mode de vie anglais qui, sur la plage et ses abords, inclut ou implique la pratique du yachting, du cricket, du golf et du lawn-tennis (Toulier, 2001-24). Être tennisseur en bord de mer, c’est dès lors entrer dans une catégorie reconnue dans laquelle la bourgeoisie française peut vouloir se reconnaître, et c’est aussi, comme il a été souligné plus haut, découvrir de nouveaux agréments liés aux plaisirs du corps, à la recherche de nouvelles sensations, de la liberté (Rauch, 1986-23).

2.2 – La plage, le tennis et le goût des apparences

23 Le succès du tennis de plage se traduit vite par un double processus d’enracinement : naissance des clubs, développement des infrastructures dans les stations balnéaires. En dehors des grandes métropoles urbaines, les premiers clubs voient le jour à Biarritz (1876), Dinard (1877) ou Dieppe (1888). À la même époque, les terrains privés sortent de terre dans les villas du bord de mer, dans les châteaux ; dans un environnement naturel et agréable le plus souvent. De ceci aussi, en illustration de l’analyse qu’en a proposé A-M. Waser (1991), les cartes postales de Dieppe, Le Touquet, Etretat, Pornichet, Saint-Malo, La Baule, etc., témoignent. Elles illustrent le développement d’enceintes privatives (hôtels, clubs, casinos) derrière les grilles desquelles se forment des grappes de spectateurs, de curieux, comme à Wimereux, dans le Pas-de-Calais, vers 1900 (photo 6).

Photo 6
Description de l'image par IA : Un groupe de personnes vêtues de tenues anciennes joue au tennis sur un court en terre. À droite, un petit bâtiment avec un drapeau.
1907 - Wimereux (Pas-de-Calais) - Olympic tennis Club. Stévenin ed., Boulogne sur Mer.

24 Au-delà du plaisir procuré par une pratique sportive et ludique (point essentiel souligné par bien des chroniqueurs de l’époque) les conditions et lieux de ce développement structurel et infrastructurel ramènent à la question de l’étiquette. De la même façon que, comme le souligne Marc Boyer (1990), la « dépense ostentatoire (…) du loisir et du tourisme » participe d’une recherche de la différenciation sociale, le tennis et sa culture permettent d’affirmer que l’on répond aux normes du high-life. Ce style de vie définit encore, dans les années 1880-1900, dans certains journaux comme l’Illustration, les rubriques sportives. Il impose de tenir un rang et de s’exhiber de façon appropriée sur la plage, qui a enfilé son costume de théâtre social près d’un siècle auparavant, dans le sud de l’Angleterre (Corbin, 1988-289).

25 Force est de penser qu’à l’aube de l’essor tennistique, le désir et la nécessité conjoints de paraître l’emportent sur l’exhibition sportive, sur l’engagement sportif au sens moderne du terme ; et cohabitent avec cet appétit de novation évoqué plus haut. La recherche de la « distinction sociale » par le public industriel et négociant de l’agglomération de Lille, qui fréquente les courts permanents ou temporaires des stations proches – Malo-les-Bains, Wimereux, Hardelot ou Le Touquet-Paris-plage (L’Échappée sportive, 2000) – le montre. Dans le monde des lettres et des arts, on pense à Georges Duhamel se targuant de savoir ramer, nager, rouler et « tenir une raquette » (Scènes de la vie future, cité par Zeldin, 1979).

26 Si la greffe du tennis prend, c’est donc aussi que sa pratique est un outil de représentation et de reconnaissance propre aux élites.

27 Relions ce point à la question du bain et de sa représentation. Les pratiques balnéaires fin de siècle contribuent elles aussi à cet exhibitionnisme mondain, dont l’usage, d’abord interne, finit par représenter un modèle de comportement social (Urbain, 1996-118). On va au bain « pour la forme », certes. Néanmoins, on s’y rend « surtout pour faire apprécier ses manières élégantes au moment de sa sortie de l’eau » (Desert, 1983-180). Il s’agit de se montrer, délibérément, loin de la prohibition qui prévalait encore une quarantaine d’années auparavant, lorsque Michelet affirmait que toute pratique de plage imposait de se cacher du commun des mortels, de se protéger de « l’odieux regard des foules » (1863). Il y a du reste ici un paradoxe entre l’exhibitionnisme mondain et la force durable des pudeurs qui imposent un corps « camouflé » (Urbain, 1996-127), par peur, notamment du contact social – ne serait-ce que par le biais visuel (Corbin, 1988). Le prude recours aux bathing machines roulantes et aux cabines de plage le montre bien (voir Darrieussecq, 2000). La tenue très couvrante du tennisseur en témoigne aussi à sa façon, tout en renvoyant aux canons de l’élégance et du bien-paraître.

28 Jouer au tennis, dresser un court temporaire ou disposer d’un court, surtout en zone balnéaire, c’est donc affirmer l’appartenance à une catégorie sociale, à un mode de vie et de paraître. Ceci vaut jusqu’aux années 1920 (Waser, 1996). Nous sommes loin alors de l’iconoclasme des Trente Glorieuses, quand le tennis d’origine mondaine s’apprête à courtiser les classes moyennes, permettant au savoureux et néanmoins critique Jacques Tati de filmer un Monsieur Hulot – un Monsieur tout le monde – débarquant à l’Hôtel Beau Rivage, dans un anti-cérémonial plutôt bancal, mais raquette sous l’aisselle. A contrario, à la fin du XIXe siècle, dans le cadre du Cercle des Sports de l’Île de Puteaux (deux courts sont créés en 1886 sur cette sorte de plage urbaine), à la recherche d’un peu d’air dans la vie parisienne, les amateurs choisis de tennis (ils sont 200 dès la première année) cherchent avant tout, au mépris parfois de leur bien-être, à séduire leurs semblables. Il s’agit de se montrer, entre élus. Antoine « Coco » Gentien dans ses mémoires en témoigne :

« On jouait surtout au tennis dans l’île de Puteaux entre deux parties de canotage. C’était le lieu sélect (…). En dehors des épreuves officielles, on y disputait surtout des « prix » dans lesquels les joueurs ne partaient pas à égalité (…)Les rivalités étaient surtout d’ordre vestimentaire. Les femmes portaient de grands chapeaux qu’elles retenaient d’une main, leurs jupes qui balayaient le court se relevaient parfois et laissaient apparaître une haute bottine de cuir blanc. Mme Girod, qui fut championne de France en 1901, mettait des gants de peau pour ne pas se hâler les mains. Les hommes avaient des cols empesés et auraient jugé malséant de jouer nu-tête. Quelques-uns portaient la barbe »
(Gentien, 1953-9)
Les cartes postales montrent ce goût pour une pratique sportive associée à l’idée de rang. Au départ, le tennis balnéaire, jeu mondain, ne souffre pas l’approximation des tenues et du comportement. Les joueuses de tennis portent robe longue et chapeau, sur la plage, dans les stations balnéaires et dans les clubs, du Nord au Sud de la France.

Photo 7
Description de l'image par IA : Terrain de tennis avec plusieurs courts, filets et joueurs en tenue d'époque. Arrière-plan boisé avec des structures en bois.
1906 - Lawn Tennis Club d'Etretat Collections ND Photos

29 L’iconographie fournie du tennis de compétition des années 1900-1920 regorge elle aussi d’images soulignant l’attachement des joueuses et des joueurs au standing vestimentaire. Idée du rang et phénomène de mode (Waser, 1996-104) se conjuguent ici. Les tennisseurs eux-mêmes défendent, au-delà du vêtement et de l’étiquette, l’idée d’une esthétique du tennis, quoique certains reconnaissent que sa précision, la mesure des gestes qu’il impose, rivalisent difficilement avec « l’élasticité de la pelote » ou la « furie truculente et poignante du football » (Lichtenberger, 1913).

2.3 – Plaisir, loisir et souci de soi

30 Sous les costumes : la sensibilité. Le tennis est une distraction, un jeu, un sport… Mais il relève aussi d’un jugement de goût, associant l’entendement à la sensibilité. Comme le soulignent André Rauch (1988) ou de Jean Didier Urbain (2002), les vacances, d’hier à aujourd’hui, marquent l’introduction de nouveaux arts de et dans l’existence. « Se rendre aux bains de mer revient à entrer dans un décor qui fait de la nature une réalité de contact et de perspective (…) Avec ces nouveaux repères, l’expérience de soi dépasse la simple ambition curative. Elle signale l’éclosion d’un nouvel idéal du moi si l’on considère l’image dans laquelle se reconnaît la catégorie fashionable » (Rauch, 1988-171).

31 Tendu vers la recherche de passions ou d’émotions, solitaires ou partagées, le loisir tennistique entretient un dialogue ainsi étroit avec la conquête du plaisir intime qui joue alors un rôle moteur dans le cheminement social des découvertes sportives. Ceci n’exclut pas pour autant des formes de contraintes liées à son exercice : s’entraîner, se maintenir en forme deviennent des devoirs pour qui se soucie de son corps et de la valeur de sa prestation physique et technique. S’occuper de ses loisirs devient un mode d’existence avec son contenu, ses valeurs, ses rythmes, ses contraintes : une propédeutique à la conduite de soi (Rauch, 1986-24). Mais « ces loisirs semblent laisser une part plus vaste à l’initiative et au désir spontané. (…) Ils cultivent un art du présent, une vénération de l’instant, pour tenter de saisir émotions et passions éphémères… » (Rauch, 2001-287).

32 Le loisir devient un idéal avec ses valeurs, ses principes moraux ; une occupation réglée par des procédés et des objectifs. S’adonner à l’activité physique suppose l’abandon d’un certain type de confort pour s’exercer régulièrement, en opérant un perfectionnement de ses qualités propres (intellectuelles, physiques, spirituelles, de convivialité). Chacun peut à sa guise, satisfaire des désirs différenciés selon sa propre personnalité (faire de la compétition ou jouer hors de cette perspective institutionnelle), en ayant comme objectif final d’optimiser ses expériences. Le loisir tennistique balnéaire devient ainsi un moyen de changer sa manière de vivre. Il s’apparente à une conquête doublée d’une résistance à des modes de vie ou à des loisirs jugés peu satisfaisants ou médiocres. D’autre part, il ne s’agit pas seulement de profiter du loisir : il faut aussi se donner les moyens de tendre vers la réalisation de soi. Il ne s’agit pas, forcément ou essentiellement, de se livrer à des prouesses, mais de cultiver les dispositions en fonction desquelles un sujet peut trouver son identité, produire des compétences et des qualifications lui permettant de dominer les événements.

33 Si nous revenons vers la plage, prendre part à une rencontre de tennis sur le sable ou dans les dunes, en tant qu’acteur ou en tant que spectateur, c’est rechercher avec détermination les bienfaits de la conjugaison des éléments naturels environnants : la mer, le vent, le sable, le soleil et de l’exercice physique dans toute sa complexion et ses attendus sociaux et symboliques.

34 Les stations balnéaires du littoral français exploitent d’ailleurs magistralement cette représentation collective. Elle s’avère être un argument publicitaire déterminant. Le tennis est hissé au rang emblématique de ce renouveau, comme le souligne l’écrivain Paul Bourget dans l’Illustration, en 1885, notant d’ailleurs à cette occasion que la question de l’étiquette ne se suffit pas à elle-même, qu’il s’agit d’être actif, acteur.

« La plage, une grève âpre et nue sur laquelle sont tirés beaucoup de bateaux. (…) Aucun endroit commun pour se divertir. Chacun se promène pour son compte, depuis les jeunes gens en pantalon de flanelle, qui, leurs souliers à semelle de caoutchouc et leur raquette sous le bras, vont jouer à la paume, jusqu’aux jeunes filles qui marchent à grandes enjambées, pour marcher. La flânerie semble inconnue dans ce village de plaisir, car ce plaisir consiste dans un violent exercice…  »
Tout cela traduit autant la colonisation du temps et du territoire du loisir que la recherche d’émotions, de plaisir nouveaux, notamment dans la pratique sportive et l’adoption de l’esprit sportif dont le profit touche à la fois au bien-être et à l’enjeu de la représentation sociale. Le tennis balnéaire semble par là répondre à un loisir synonyme de liberté, de prise en charge personnelle (d’individuation). Réflexion à rapprocher du processus de « subjectivation » mis en évidence par Michel Foucault dans Le souci de soi (1984-58), c’est-à-dire « une intensification du rapport à soi par lequel on se constitue comme sujet de ses actes ».

35 Au-delà du souci de soi (Foucault, 1984 ; Rauch, 1990), la pratique balnéaire du tennis invite à une exploitation de soi par soi. S’adonner aux loisirs sportifs devient alors un moyen privilégié d’identifier ses limites et ses besoins, de les exploiter ou satisfaire dans le cadre du théâtre social, sur la plage notamment. La notion de plaisance, symbole de l’idéologie balnéaire de La Belle Epoque et bagage des nouveaux adeptes du sport, se définirait alors, entre autres, par le truchement du tennis, par rapport à la perspective de satisfaire l’ensemble des sens en éveil. Le tennis qui se développe sur les plages et les stations balnéaires françaises à la fin du XIXe siècle serait ainsi l’occasion pour les individus d’exprimer une partie des pulsions et des émotions que les conventions et les usages sociaux encore imprégnés des normes aristocratiques de l’Ancien Régime avaient réussi à contenir et à réprimer.

36 Le tennis de plage prolonge ou complète ainsi les mérites du bain de mer. L’expérience de soi dépasse la simple ambition curative, ludique, sportive. Des modes de vie nouveaux s’instaurent. Ils sont facilités par l’anglomanie, l’industrialisation et la modernisation des moyens de transport. Au milieu du XIXe siècle, la France change de physionomie. René Rémond (1974) attribue cette mutation à l’apparition d’une société nouvelle dont les traits constitutifs sont la ville, l’industrie et le salariat. La notion de loisir naissante prend place dans le profil encore flou de cette société nouvelle. La bourgeoisie s’en empare et le tennis de plaisance y trouve une place de choix, au nom du plaisir, du mieux-être, du souci de soi, de la liberté.

Photo 8
Description de l'image par IA : Partie de tennis sur plage, plusieurs joueurs, maison en arrière-plan.
1909 - Tennis sur la Plage de la Couarde Editions artistiques R.Bergevin, La Rochelle.

2.4 – Du contact libérateur avec la nature

37 Dans la découverte et la recherche des « ailleurs » propres à la société de la fin du XIXe siècle, la « classe des loisirs » à « l’errance cosmopolite » (Rioux, Sirinelli, 1998-83 ; Rauch, 1996-45) pose ses raquettes et ses valises sur la plage. Pourquoi ? Parce que semble pouvoir s’y développer une harmonie nourrie par la nature du lieu. Les vacances balnéaires marquent en effet l’introduction d’un nouvel art du loisir. Se rendre aux bains de mer revient à entrer – et à faire entrer le corps sollicité – dans un décor qui fait de la nature une réalité avec laquelle l’imaginaire nourri de plaisir, de sensations, de rêves établit une dialectique. Au-delà des simples apparences sociales, de l’effort physique ou des ambitions curatives, le contact corps/nature semble avoir pu jouer un rôle, malgré les masques vestimentaires. Car ce temps de la nature serait aussi celui du corps (Rauch, 1988). D’un corps dont on (re)fait la découverte ou la conquête par l’intermédiaire de l’exercice nouveau, a dessein de le décorseter (Vigarello, 1978) et de rompre, encore une fois, avec la domination rigide et propre au XIXe siècle d’un « corps spectacle modelé et passif » ; afin de ressentir des « sensations d’épanouissement et de bien-être » (A.M. Sohn, 1999) ;

38 Le jeu de tennis permet de développer ces sensations dans la nature, de profiter des plages à marée basse, des terrains des hôtels ou des « clubs » jouxtant souvent le casino et/ou le golf, mais qui restent proches de la nature, ou qui sont sertis en elle ; ceci en une époque où l’urbanisation des bords de mer n’en est qu’à sa préhistoire.

39 Les premières pratiques du tennis balnéaire se déroulaient le plus souvent dans un cadre naturel, parfois sauvage, ce qui est porteur de sens. L’ouvrage édité pour le centenaire du club de Coutainville en témoigne. Créé en 1898, le club dispose de deux courts tracés à marée basse situés au pied d’une dune, d’un petit chalet faisant office de club-house, où des matchs interclubs et des fêtes étaient organisés. Ce n’est qu’en 1913 que le TCC s’installera sur un terrain loué près de la future avenue des Tennis (sic), mais toujours sur un terrain naturel.

40 Dans les grandes stations, la notion de club fermé avec ses codes, son étiquette, ses club-houses majestueux, faisaient partie du « jeu mondain », mais toujours dans un cadre agréable (club du Touquet, d’Etretat, de Cabourg). Prenant la plume pour Le Figaro Marcel Proust évoque d’ailleurs en 1906 cette atmosphère caractéristique des clubs de tennis huppés. Il dépeint Houlgate et son Sporting, tout jeune cercle de tennis « joliment encadré par les délicates collines verdoyantes ».

41 Ici encore, une partie des pulsions, émotions, sentiments qui étaient hier contenus, limités, réprimés par les usages sociaux, les conventions, tend ainsi à s’exprimer dans les pratiques de loisirs ; au nom d’une plus grande authenticité à laquelle participe fondamentalement ce choix de l’espace naturel. Ce choix n’est pas anodin. Il offre un cadre vierge à la rénovation des pratiques culturelles de l’élite et de son cadre de vie. En conséquence, force est de croire qu’il y a, dans cette éclosion à succès du tennis de plage et par extension du tennis balnéaire, le signe de la montée d’une exigence nouvelle de l’individualité dans ses rapports à elle même (corps, statut social, nature).

42 On peut penser qu’il y a un rôle constitutif de la nature dans l’histoire du tennis qui, semble-t-il a été occulté dans la mesure même où la construction de terrains de tennis couverts et de courts dans des sites éloignés de la nature, a pu en faire perdre le souvenir. Les cartes postales anciennes le ravive utilement.

3 – Vu du large...

43 Parce qu’elle est intimement liée aux développements du tourisme et des pratiques de loisirs, l’histoire du tennis de plage offre un terrain privilégié d’observation de l’évolution des comportements physiques et des mentalités affrontés à l’effort sportif dans le cadre de l’émergence de la notion de recherche du mieux-être personnel.

44 Bien que s’inscrivant dans un système des sports plus large, le tennis mérite, à cause de cette spécificité et de son originalité, d’être observé depuis le large, afin d’en pointer les apports.

45 Parce qu’il se situait dans un espace neuf, avec des codes neufs et un appétit de défrichage, le tennis balnéaire a ouvert des brèches : ainsi, il a permis, dès l’origine, que femmes et enfants se prêtent, dans le cadre de ce développement des loisirs et sur les pelouses de villas ou sur le sable, à des parties de tennis ; il a permis dès l’origine une pratique intergénérationnelle avec une grande ductilité dans le degré de compétence requis et la nature de l’engagement (sportif, ludique, curatif, etc.).

46 D’autre part, très tôt et dans ce cadre précis, le tennis offre un espace de détente, ludique et hygiénique que, semble-t-il, ne proposent guère les autres sports en vogue alors.

47 Ce passe-temps est aussi un prétexte à défoulement et à dépassement de soi que la plage accueille sans doute avec d’autant plus d’aisance, pour les catégories sociales concernées, qu’elle reste, à cette époque, un espace relativement peu fréquenté.

48 Le tennis favorise aussi l’introduction de la compétitivité, en soi et dans l’espace des loisirs, par l’intermédiaire des tournois organisés dans les stations balnéaires. Cependant, il ne semble pas que, dans ces premières heures de l’ère tennistique et malgré ces compétitions fondées après le lancement du tennis moderne, la compétition soit le moteur fondamental de son développement, même si elle a pu en être un des principaux leviers.

49 Il apparaît en revanche que son mariage avec la conquête de la plage a joué un rôle majeur dans son implantation et dans son succès ; et au-delà, dans la dynamique générale de l’enracinement du sport en France.

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  • Weber E. (1986). Fin de siècle. La France à la fin du XIXe siècle. Paris : Arthème Fayard.
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  • Les journaux et Revues cités

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    • Je sais tout, 1907, 3e année, 1er semestre. VI n° 59 p. 748. Redelsperger, J. - « Le Tennis »
    • Le Figaro du samedi 4 août 1906, p. 2. Proust, M.
    • La nouvelle Revue, 17e année, 1895, p.204, Fabens, R. (1895) Le sport en vacances
    • La vie au Grand Air n° 729, 7 septembre 1912, p. 710 ; « Les tournois de tennis ont leurs fervents admirateurs sur les plages » in « Le carnet du sportman ».
    • L’Illustration (1880), 6 Novembre 1880. « le jeu de lawn tennis » par Bertall, in les grands dossiers de L’Illustration - Le sport – edition SEFAG, Turin, 1987, p. 144-145
    • L’Illustration n° 2187 – 24 janvier 1885 - p. 66 (San Remo)
    • L’Illustration n° 2216 – 15 août 1885-p. 116 - De Cherville G. « Le mois d’août »
    • L’Illustration n° 2216, 15 août 1885, p. 127 ; Bourget, P. « Paysages de mer »
    • L’Illustration (1913) 14 juin 1913. « Tennis et Tennisseurs » par Lichtenberger, in les grands dossiers de l’Illustration - le sport – ed. SEFAG, Turin, 1987, p. 145-147
    • Revue olympique, septembre 1910, pp 134-138, De Coubertin P.

Mots-clés éditeurs : cartes postales, loisir, plage, tennis, tourisme

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Date de mise en ligne : 01/10/2005

https://doi.org/10.3917/sta.061.0073