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Article de revue

Le sport à la cure : le corps médical face à la diffusion des pratiques sportives dans la station thermale de Vichy. 1875-1914

Pages 39 à 52

Citer cet article


  • Dutheil, F.
(2003). Le sport à la cure : le corps médical face à la diffusion des pratiques sportives dans la station thermale de Vichy. 1875-1914. Staps, no 61(2), 39-52. https://doi.org/10.3917/sta.061.0039.

  • Dutheil, Frédéric.
« Le sport à la cure : le corps médical face à la diffusion des pratiques sportives dans la station thermale de Vichy. 1875-1914 ». Staps, 2003/2 no 61, 2003. p.39-52. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2003-2-page-39?lang=fr.

  • DUTHEIL, Frédéric,
2003. Le sport à la cure : le corps médical face à la diffusion des pratiques sportives dans la station thermale de Vichy. 1875-1914. Staps, 2003/2 no 61, p.39-52. DOI : 10.3917/sta.061.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2003-2-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.061.0039


Notes

  • [*]
  • [1]
    Inauguration des Courses de Vichy. Affiche à la population, Vichy : Imprimerie Wallon, 1875.
  • [2]
    Rapport Général à son Excellence M. le Ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics sur le service médical des eaux minérales de la France pendant l’année 1865, Paris : Baillière et fils, 1868. Plombières, Contrexéville, Vittel dans les Vosges, Les Eaux-Bonnes, Luchon, Les Eaux-Chaudes, Saint-Sauveur dans les Pyrénées ou Aix-les-Bains dans les Alpes figurent parmi les stations thermales françaises réputées, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.
  • [3]
    Société anonyme des Courses de Vichy, Statuts, Vichy : C. Bougarel imprimeur-éditeur, 1889.
  • [4]
    La cure d’exercice pendant la saison thermale. L’exercice sans fatigue par la mécanothérapie. Vichy, La Compagnie Fermière de Vichy, 1904.
  • [5]
    Vichy-Sport, 8 et 9 août 1908. Pour les Courses de Vichy, la Cie Fermière offre un prix de 1 000 F  : prix de l’Etablissement thermal. Pour les courses vélocipédiques internationales du 15 et 16 août 1908, la Cie Fermière offre un prix de 1 050 F.

Introduction

1 A la fin du XIXe siècle, outre leur vocation thermale, les villes d’eaux françaises sont plus que jamais des lieux de réjouissances et d’amusements (Wallon, 1984). La contrainte médicale de la cure se transforme progressivement en plaisir de la villégiature. Partout, on s’efforce de rendre la liste des distractions toujours plus complète et exhaustive. Les salles de jeux, les casinos s’ouvrent malgré les tracasseries administratives (Gerbod, 1983). Les représentations théâtrales, les concerts, les bals, les fêtes agrémentent agréablement le séjour des baigneurs. Grenier et Duboy (1984) soulignent l’importance de la dimension ludique dans la construction de ces villes idéales. Chaque station doit briller en la matière : il faut être en phase, voire en avance sur son temps pour divertir, attirer et retenir la clientèle. Les toutes dernières mondanités ne peuvent être ignorées si l’on souhaite rester dans la course des endroits à la mode.

2 Dans cet éventail éclectique de distractions, les pratiques sportives occupent une place apparemment non négligeable. Gerbod (1983, 202) cite l’exemple de Luchon où « l’on raffole du croquet, à la fin du Second Empire. Il y a aussi les passionnés des boules, du tir au pistolet et du billard ». Dans certaines villes d’eaux réputées, Mangin (1993) signale la présence d’épreuves hippiques organisées par les membres du Jockey-Club. C’est le cas à Aix-les-Bains, mais aussi à Vichy : la station phare du centre de la France organise ses premières courses de chevaux en 1875 (Dutheil, 2000). Question sportive, Wallon (1984) situe « la Reine des villes d’eaux » dans le peloton de tête des stations thermales. La bonne société qui vient prendre les eaux ne tarde pas à se passionner pour cette nouvelle cause. Diverses activités s’implantent et prennent leur essor entre 1875 et 1914 : les sports hippiques, le tir aux pigeons, la bicyclette, le skating, le lawn-tennis, le golf, etc. Le sport fait littéralement tourner la tête à toute une clientèle en mal de distractions et d’émotions. Il mobilise les passions, nourrit les commentaires et pousse irrésistiblement les baigneurs vers les lieux de pratiques ou de spectacles sportifs. Pourtant, Chambriard (1999, 129) regrette que le sport à Vichy ait été jusqu’à présent un thème trop souvent sous-estimé et peu étudié : « au-delà d’une pratique individuelle, l’organisation d’évènements sportifs intéresse la station thermale par l’effet d’annonce, immédiatement relayé par la presse spécialisée ou les réseaux sportifs ».

3 C’est dire l’ampleur du phénomène qui secoue la station à partir des années 1870-1880. Une mode et vague sportive semblent prendre forme et déferler sur la ville d’eaux. Certes, les amusements ne manquaient pas jusque là, mais les distractions sportives offrent de nouvelles perspectives. En un mot, on ne jure plus que par le sport ! D’un passe-temps distingué réservé à une clientèle thermale à la recherche d’une sociabilité festive, ludique, voire transgressive, le sport devient progressivement un élément déterminant dans l’argumentation de la station. La municipalité, très vite relayée par des acteurs privés, contribue à l’essor, la diffusion et la mise en scène des pratiques sportives. La recherche d’une rentabilité de la ville d’eaux, face à la concurrence évidente, explique qu’à la fin du XIXe et début XXe siècle, l’offre en matière de loisirs rattrape voire dépasse les arguments thérapeutiques en faveur de la médecine thermale.

4 Dans ces conditions, quelle est la position du corps médical exerçant dans la station ? Comment réagit-il face à cette passion soudaine et enflammée des baigneurs ? On a l’habitude de dire que la vie quotidienne dans les villes d’eaux est sous le contrôle des médecins (Daumas, 1861). La pratique ou le spectacle sportif font-ils partie de leurs recommandations ? Manifestement ces nouvelles distractions ne suscitent guère l’approbation des praticiens. Ces derniers trouvent de multiples raisons pour les discréditer : leur expansion incontrôlable, ainsi que les risques encourus sont autant d’arguments avancés. Pourtant, la profession comprend rapidement que la santé et la réputation de Vichy dépendent de son attractivité. Le sport représente un élément publicitaire de premier choix. S’il n’entre pas directement dans une problématique de santé, il sert le thermalisme local en attirant une clientèle toujours plus nombreuse et sensible aux efforts touristiques entrepris par la station. En conséquence, nous verrons que le corps médical exerçant à Vichy passe d’une hostilité affichée à une bienveillance discrète en faveur des pratiques sportives. Conscients de leur intérêt médiatique pour la station, influencés par la mode, mieux informés en matière de physiologie des exercices du corps, les médecins consultants ne peuvent se montrer plus longtemps hostiles à ces distractions qui indirectement participent à leur réussite professionnelle.

1 – Le sport à la cure: naissance et diffusion d'un phénomène de la « Bonne société »

5 Le baigneur séjournant dans une ville d’eaux « doit abandonner ses soucis dès son arrivée » (Wallon, 1981, 21). Si le traitement prescrit est déterminant, la villégiature et les loisirs sont aussi considérés comme indispensables pour recouvrer une bonne santé. Mais on est loin d’être d’accord sur leur nature et leur importance dans une cure bien conduite. Une « vie de plaisirs » effrénée ne peut être recommandée pour qui se déplace dans une ville thermale. Le corps médical ne ménage pas ses efforts et les déclarations pour prévenir les excès en tout genre :

6 « Un mot à ceux qui, mal portants, viennent à Vichy pour se soigner, et qui croient pouvoir ajouter à la cure thermale des plaisirs moins sûrs et peu avouables. Je leur dirai franchement que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de retourner au plus tôt chez eux : non seulement ils ne guériront pas chez nous, mais ils s’exposent à repartir plus malades. A bon entendeur, salut » (Dubois, 1860, 110).

7 Pourtant, il faut bien reconnaître que la clientèle se passe la plupart du temps de l’avis des médecins en matière d’amusements (Grenier et Dubois, 1984). Le désir impérieux de distractions, voire la transgression de certaines règles l’emporte pour la circonstance. Les baigneurs jouent, sortent, mangent souvent au-delà du raisonnable de l’avis des médecins.

8 Cette « morale du dépaysement » (Rauch, 1988) et de l’inhabituel détonne évidemment avec la représentation classique de la cure aux temps et rythmes imposés par les traitements. Mais cette représentation est-elle fondée ? Pour ceux qui suivent effectivement un traitement thérapeutique, la majorité des soins ont lieu dans la matinée. La médication thermale laisse donc de nombreux loisirs. Tout l’après midi reste libre, excepté quelques passages obligés à la buvette pour ingérer sa ration quotidienne. Un temps pour soi, affranchi des contraintes et pesanteurs médicales, succède à une vie soigneusement réglée. Quant aux accompagnateurs ou touristes de passage, la journée entière peut se résumer à une succession d’occupations, bien souvent mondaines. On comprend qu’un bon usage de cet espace de liberté non seulement se développe, mais surtout soit de rigueur. Pour nombre de baigneurs, la ville thermale constitue un espace d’expressions et de rencontres mondaines, avec ses endroits obligés où l’on se montre en société.

9 Dans un tel contexte, les pratiques sportives entrent de plain-pied dans l’existence quotidienne des buveurs d’eaux et des touristes en villégiature. Le sport à la cure fait partie intégrante des occupations à la mode. Mais de quel sport s’agit-il ? Situer ce qui apparaît comme une distraction élégante dans la ville d’eaux est un préalable indispensable. Le sport à la cure recouvre en effet des réalités distinctes. Il peut être appréhendé comme une pratique effective, un ensemble d’expériences individuelles. Les baigneurs découvrent ainsi de nouvelles activités ou bien amènent avec eux un savoir-faire cultivé ailleurs. La diffusion du sport touche en effet l’ensemble du pays. A ce titre, la situation vichyssoise n’est pas exemplaire. On retrouve les mêmes aspirations pour les sports anglais dans les grands centres urbains : à Paris, Lyon, Bordeaux, etc., les classes aristocratiques et bourgeoises s’intéressent à ces nouvelles pratiques (Hubscher, 1992). En revanche, ce qui distingue les activités sportives qui se développent dans la station des pratiques associatives usuelles, c’est leur caractère spécifiquement saisonnier dans la mesure où elles ne sont proposées que le temps d’une cure ou d’un séjour. Les pratiquants ne sont donc pas nécessairement astreints à une logique associative. Le sport à la cure entre pleinement dans ce que les baigneurs de l’époque appellent « les amusements aux eaux ». Loisir distingué, distraction élitiste et ponctuelle, il enrichit la vie de société dans la ville d’eaux sans pour autant reproduire les modèles habituels et parfois contraignants de la sociabilité sportive associative (Arnaud & Camy, 1986). Mais « le sport à la cure » présente une autre facette complémentaire : il est aussi un spectacle prisé par les baigneurs. Véritable instrument promotionnel et objet de consommation, il offre à la clientèle des représentations spectaculaires et renouvelées pendant la saison thermale. Le programme sportif de Vichy s’étoffe au fil des années et s’impose à la fin du XIXe siècle comme une institution incontournable. La succession de festivités sportives, savamment orchestrées par le Comité des fêtes local, constitue l’expression d’une stratégie publicitaire pour conquérir et attirer une clientèle dans la station, voie alors inédite en France selon les monographies connues.

10 A l’image des premières Courses de Vichy [1], inaugurées pendant la saison 1875, les spectacles hippiques font partie intégrante des occupations des curistes et semblent ainsi, en partie, motiver leur venue dans la station :

11 « Une fête sportive comme celle là ne peut manquer de donner de l’animation à la ville. Buveurs d’eau et sportsmen ne sont souvent qu’une seule et même personne. On va aux courses, et l’on est de retour, près des sources, pour son verre d’eau. A table d’hôte, on s’entretient des incidents de la journée, de l’adresse des cavaliers, de l’affluence des spectateurs, des toilettes des spectatrices, etc. La gentry ne s’est jamais autant occupée de chevaux qu’aujourd’hui » (Le Journal de Vichy, 25 août 1875).

12 Temps fort de la mondanité locale, les courses de chevaux attirent une foule considérable. On se presse à l’hippodrome de Bellerive, situé sur la rive gauche de l’Allier. Les paris vont bon train sous l’action conjuguée des bookmakers. Le spectacle est non seulement de qualité sur la piste, mais il a aussi lieu dans les tribunes : les toilettes rivalisent d’élégance et les personnalités se montrent sur le devant de la scène (La Saison élégante à Vichy, 7 août 1879). Beaucoup plus qu’une simple distraction collective, les courses mobilisent les passions, servent d’exutoire et de passe-temps distingué à des touristes en mal de nouveauté.

13 Plus sélect encore, à la fois pratique et spectacle sportifs, le tir aux pigeons installé près des bains Lardy est le rendez-vous des tireurs émérites. « Ce divertissement cynégétique s’implante de plus en plus dans les mœurs du high life » (Vichy-Splendid Guide, 1880), et trouble momentanément le calme voluptueux de la cité, par les détonations inévitables. Evidemment, ce cercle très fermé ne se préoccupe pas d’un tel détail. Au contraire, le claquement des coups de feu rappelle au plus grand nombre la présence de ces amateurs, voire suscite jalousies et convoitises. La ville d’eaux est aussi un lieu où l’on envie son voisin plus fortuné, mieux introduit dans la place. Un élément remarquable est la participation féminine dans ce genre de manifestation. Si cette pratique reste majoritairement masculine et territoire réservé, de nombreuses élégantes viennent s’adonner au plaisir d’un beau coup de fusil. Les femmes du monde n’hésitent pas à bouleverser l’ordre établi :

14 « Une des grandes attractions à la mode, dans les villes d’eaux, comme partout où il y a agglomération de personnes de distinction, c’est le tir aux pigeons. A Vichy, les massacres ont lieu en juillet. Ce genre de sport n’est pas spécial aux hommes, car nombre de femmes, jeunes et élégantes, sont de force à rendre des points à certains messieurs » (Vichy-Guide, saison 1899).

15 De la même manière, la bicyclette ne tarde pas à conquérir la station à partir de 1890. D’abord adoptée par les élites, elle est ensuite pratiquée par un public plus large, soucieux d’imiter un modèle jusqu’ici inaccessible. Une forme renouvelée d’excursion autour de Vichy s’offre alors aux baigneurs. Mais ce qui intéresse en premier lieu les pratiquants, c’est bien le caractère innovant, original de ce sport. Le vélo permet de conquérir les environs de manière active et personnelle. La route macadamisée, large et ombragée de marronniers, qui suit, dans toute son étendue, le sommet de la digue bordant l’Allier, est par exemple « le rendez vous des fervents de la bicyclette » (Guide de l’étranger à Vichy, saison 1893). Mais l’usage de la bicyclette ne s’arrête pas en si bon chemin. La pratique se spécifie en effet, avec la construction d’un vélodrome en 1894, sur l’hippodrome du concours hippique. Outre l’organisation de spectaculaires courses vélocipédiques, la piste est aussi mise à la disposition des amateurs qui « voudront aller s’y promener ou s’y entraîner » (Le Réveil de Vichy, 8 juillet 1894). La location de machines, l’entretien et des leçons sont proposés sur les lieux. L’usage de la bicyclette à Vichy se diversifie selon un principe d’exemplarité : dès qu’une expression ou modalité de pratique se banalise, une forme plus originale, plus distinctive apparaît. L’excursion est quelque peu délaissée par les uns, au profit de la piste, plus grisante et surtout loisir plus gratifiant et démonstratif.

16 La pratique du skating, du lawn-tennis, du rowing ou du golf obtient elle aussi un franc succès dans la station à la fin du siècle. Pour la saison 1897, le Guide de l’étranger à Vichy utilise avantageusement de tels supports publicitaires  :

17 « Le Garden tennis établi dans un agréable parc ombragé (…) est un cercle dont les membres trouvent pour se livrer à leur sport favori, quatre grands courts admirablement disposés. Le tennis club est un cercle fermé où l’on est assuré de trouver la société la plus choisie, la plus aristocratique, la plus honorable et le succès qu’a accueilli cette nouvelle création témoigne hautement de son utilité  ».

18 En l’espace de quelques années, les pratiques et spectacles sportifs s’insèrent dans la vie quotidienne des baigneurs, pour leur plus grand plaisir. Le sport à la cure devient une réalité incontournable et s’impose comme un loisir qui classe auprès d’un public à la recherche des derniers signes distinctifs de cette fin de siècle. Au passage, les baigneurs distingués ont-ils la possibilité de pas être attirés par ces nouvelles distractions à la mode ou « fashionable » ? Ne se met-on pas au ban de la société, lorsque de tels amusements ne parviennent pas à conquérir son cœur ?

2 – Hygiène des malades et pratiques sportives: une autorité médicale contestée

19 A Vichy, comme dans toutes les stations de renom [2], force est de constater la place et le pouvoir de plus en plus importants du médecin thermal au cours du siècle (Gontard, 1998). L’ensemble de cette profession se bat pour conquérir une reconnaissance scientifique et technique. Elle multiplie les recherches et observations cliniques, les soins deviennent de plus en plus rigoureux et efficaces. La médication par les eaux ne doit donc plus être « ordonnée à l’abandon » (Lucas, 1825) comme cela a pu être le cas au XVIIIe siècle. Le médecin « doit surveiller votre état général qu’il faut revigorer. Dans cette lutte, il peut utiliser des moyens excitants ou calmants plus ou moins énergiques, et il faut qu’il ait continuellement son malade en main pour employer ces moyens au moment le plus opportun » (Salignat, 1902). La surveillance devient emprise permanente et doit régler les moindres faits et gestes des curistes. En définitive, ce qui caractérise cette profession, c’est une volonté permanente de diriger, organiser la vie quotidienne des baigneurs. Il est évident que la progressive transformation de Vichy en ville de plaisirs ne lui convient guère. Un pan entier de l’emploi du temps des baigneurs échappe à leurs recommandations.

20 Quelle attitude adopte le corps médical de la station face à cet engouement pour le sport ? Est-il favorable, indifférent ou franchement hostile à ces activités qui attirent une clientèle sans cesse élargie au fil des ans ? Il est un fait que le sport à la cure ne reste que très peu de temps un espace réservé. Dès les années 1880-1890, la bourgeoisie et toute la classe moyenne s’engouffre dans ce qu’elle reconnaît être un moyen d’accession au loisir et à la mode. On se doute que les sports, nouvellement promus à Vichy, ne suscitent guère l’approbation des médecins. D’ailleurs, comment pourraient-ils soutenir une pratique qui s’est imposée malgré leurs mises en garde ?

21 « L’exercice, pour être salutaire, doit être opportun, gradué, non exagéré, progressif et toujours proportionné aux forces du sujet ; l’exercice poussé jusqu’à la fatigue, jusqu’à la courbature, l’exercice excessif devient une cause de débilitation et d’épuisement. Ce précepte est trop souvent méconnu » (Fleury, 1875).

22 Peu en rapport avec une conception classique de la santé en France, les pratiques sportives ne peuvent avoir de valeurs thérapeutiques. Elles représentent l’excès, la passion et l’émotion déraisonnables, et surtout une mode fugace et mondaine qu’il s’agit de combattre. Le corps médical fait preuve d’un certain conservatisme en la matière. Les praticiens sont unanimes : ces nouvelles activités possèdent tout au plus quelques vertus distractives, mais n’ont pas d’intérêt dans la médication thermale. La pratique et le spectacle sportifs sont tous deux régulièrement visées par les critiques. Le Docteur Fleury (1875, 92) dénonce ainsi, pèle mêle cette habitude qu’ont certains baigneurs distingués de s’adonner à « l’équitation après le repas », de ne pas se méfier assez de « l’abus et l’excès d’exercice », de multiplier les séances de « danse trop répétée » ou «d’aller régulièrement au spectacle éprouvant des courses ». De multiples raisons sont évoquées ou inventées de manière à discréditer cette nouvelle expression sportive et mondaine. Le corps médical n’a pas de difficulté à mettre en avant les éventuels dangers et nuisances de ces sports. Le bruit, l’excitation occasionnée, les attroupements, l’énervement collectif, les paris et jeux d’argent, les dangers physiques, les atteintes à la moralité sont autant d’arguments utilisés pour enrayer le phénomène. Aucune activité sportive n’échappe à la critique et au scepticisme.

23 Il est vrai que le corps médical dans la station recommande une vie calme et reposante dans un cadre harmonieux et sédatif. La « modération » (Dubois, 1860) semble être la clé d’un séjour bénéfique. Les multiples traités médicaux de l’époque consacrent un chapitre systématique à l’Hygiène des curistes. On pourrait assimiler cette volonté à un cri d’urgence et un rappel à l’ordre en direction des baigneurs face aux multiples dérives. Les médecins seraient-ils de moins en moins entendus en dépit de leur apparente autorité ? Ils ne ménagent pas, en tous cas, leurs efforts. « Une vie saine et hygiénique » (Dubois, 1860, 74) passe par différentes prescriptions. En premier lieu, l’usage des eaux, en boissons et en bains, doit être dosé, contrôlé et adapté à l’affection soignée. Ensuite, le régime alimentaire doit être strict : « Règle générale, on mange trop à Vichy » (Dubois, 1860, 81). L’air, le soleil, la nature sont autant d’éléments reconstituants et régénérateurs dont il faut profiter :

24 « A Vichy, l’air est d’une pureté remarquable. La vallée de l’Allier étant ouverte du sud au nord, et abritée à l’est et à l’ouest par des collines peu élevées, l’air s’y trouve renouvelé sans cesse par un courant peu actif, mais suffisant, et par des orages assez fréquents dus au voisinage des hautes montagnes de l’Auvergne » (Dubois, 1860, 76).

25 Le sommeil doit lui aussi être réparateur. Il faut donc éviter « les réunions du soir qui commencent à l’heure où il serait bon de se coucher. Ce régime de vie destructeur de la santé est forcément à changer » (Dubois, 1860, 112). Enfin, l’exercice est un des meilleurs moyens de favoriser l’effet des eaux. Mais, les médecins, craignant peut être les concurrences, s’empressent d’ajouter que n’importe quel exercice n’est pas recommandable : « Quand on vient pour se traiter, croire qu’on retirera quelque profit d’une cure faite même consciencieusement, en allant danser par une température énervante de 40 degrés au moins, en vérité ce n’est pas faire acte de raison » (Dubois, 1860, 107). La promenade, au contraire, est largement suggérée. Les médecins ont d’ailleurs une expression choisie et imagée pour la circonstance : ils recommandent aux baigneurs de « promener leurs eaux » dans le parc thermal afin de profiter pleinement de leurs vertus minérales.

26 A lire ces quelques recommandations, on est loin d’une vie passionnée et des fameux « amusements aux eaux » (Engerand, 1936). Les distractions sont à peine envisagées. Fidèles à leurs principes et à leur vocation thérapeutique, les médecins semblent vouloir rester insensibles aux demandes de nombreux baigneurs. Modération, dosage, soins, contrôle, rigueur restent leur seul credo. On comprend ainsi aisément pourquoi, dans les années 1870-1880, le corps médical affiche une certaine hostilité face à l’implantation et la diffusion des pratiques sportives. Garants d’une image rigoureuse et médicale de la station, leur position exclue toute affinité avec ce type de pratiques extravagantes, ludiques et mondaines. A la fois dépassés par l’événement et non initiés à cette nouvelle mode, ils ne peuvent qu’afficher un franc mépris. Au sein de la Société des courses de Vichy[3], on ne trouve par exemple aucun médecin de la station, membre adhérent ou dirigeant. Ils ne semblent pas faire partie du cercle des sportsmen.

27 En définitive, loin d’être indifférents à l’implantation des pratiques sportives, les médecins adoptent une attitude critique dans un premier temps. Le sport est un danger pour la ville d’eaux : son avenir est directement hypothéqué si elle se laisse berner et séduire par ce type d’amusements. Il est évident pour l’ensemble de la profession que l’attraction de la station réside dans sa réputation thérapeutique et la rigueur des soins dispensés. Ce qui importe aux yeux des responsables de l’établissement thermal, c’est avant tout le sérieux des traitements et beaucoup moins la bagatelle  :

28 « La réputation d’une ville d’eau doit se faire sur des critères scientifiques et médicaux et non sur la présence d’amusements douteux, parfois à la limite de la bienséance. Les charlatans du plaisir et de la frivolité ne sont pas les bienvenus à Vichy » (Grellety, 1888).

29 Ce type de déclaration intransigeante est pourtant le témoignage d’un changement important dans la station. L’autorité du corps médical paraît contestée, son pouvoir s’amenuise au fur et à mesure que les loisirs et la villégiature progressent. Fautes d’arguments suffisamment convaincants, une forme de condamnation morale est alors bien souvent portée contre l’introduction de toutes sortes de plaisirs et amusements jugés décadents (Carol, 1995). Les pratiques sportives deviennent dans ce contexte une cible emblématique. Les ouvrages médicaux gardent la trace de nombreuses récriminations souvent exagérées ou injustifiées. « Le grand air, l’exercice, l’usage des eaux » (Dubois, 1860, 82) sont pourtant recommandés par les médecins et entrent dans les règles thermales de base. La bicyclette, l’équitation, le skating, le rowing ou la natation ne peuvent-ils être pratiqués dans cet esprit  ?

3 – Face au sport: la médication physique ou la mise en forme de l'exercice physique

30 Le corps médical à Vichy ne peut rester longtemps insensible à son temps. Si la cure thermale n’intègre pas le sport à proprement parler, en revanche, elle accorde progressivement une place à un type de pratiques plus contrôlées, rationalisées pour des visées thérapeutiques. L’hygiénisme et l’aérisme en vigueur à partir des années 1880-1890 (Murard et Zylberman, 1996), ainsi que la diversification des techniques de soins thermaux (Craplet, 1984) rendent possible l’utilisation d’une médication physique. Cette coïncidence entre l’essor des distractions sportives et le recours à l’exercice curatif interroge : elle ne peut être fortuite. Le corps médical décide-t-il de mettre en forme l’exercice physique après avoir constaté qu’il ne peut avoir de prise sur la diffusion des nouveaux sports ? C’est une hypothèse qui semble plausible à un moment où la profession essaie encore de s’opposer vainement à un thermalisme mondain, festif et artificiel. En tentant d’imposer un modèle légitime de pratiques corporelles médicalisées, elle entend afficher clairement sa position sur la question sportive et surtout éviter une position « hors-jeu  ». Cette seconde stratégie se met donc en place dans les années 1880-1890. La première basée sur le dénigrement ayant échoué, les propositions concrètes suivent les critiques jusqu’ici formulées.

31 Aux pratiques sportives « désordonnées, imprévisibles et parfois néfastes à la santé » (Grellety, 1888, 55), les médecins préfèrent conseiller la promenade dans la douceur du parc thermal. Pratique indispensable, elle doit faciliter l’ingestion et la digestion des eaux minérales. Si elle peut occasionner parfois l’expression de mondanités et sociabilités peu profitables, cette déambulation caractéristique des curistes possède une fonction médicale reconnue. En cette fin de siècle, le discours n’a pas changé : le docteur Grellety (1888, 51), médecin consultant de la station, n’hésite pas à affirmer que « la promenade avant et après les repas fait en quelque sorte partie de la cure ». En revanche, signe des temps, les méthodes évoluent. Aménagée en fonction des préceptes aéristes de l’époque, la ville-parc offre un nombre infini d’itinéraires (Pathault, s.d). A ce titre, le docteur Salignat (1902, 119) précise que « la cure de terrain n’est autre chose que la marche appliquée d’une façon méthodique à la cure des maladies. Exercice excellent, pouvant être pratiqué par la plupart des malades, il augmente la circulation générale, stimule les fonctions de nutrition et tonifie le système nerveux ». Une progression est proposée selon la déclivité des allées et routes aux alentours de Vichy. Chaque patient peut avoir un parcours et un plan de traitement appropriés. Avec nombre de détails concernant l’allure, le temps d’exercice, l’amplitude et la fréquence des mouvements, la cure de terrain, qualifiée aussi de marche entraînée illustre l’effort déployé par le corps médical pour diversifier les soins mais aussi étendre son emprise sur la vie quotidienne des baigneurs. Les traitements n’ont plus lieu uniquement dans l’établissement thermal, mais s’expriment aussi à l’extérieur. Présentée comme une pratique dosée, contrôlée et légitimée par la science physiologique, paradoxalement cette marche thérapeutique n’est pourtant pas insensible au modèle sportif. Les patients doivent en effet se livrer à un réel entraînement, défier leur maladie, se dépasser dans l’effort et la souffrance. « Coach » invisible mais néanmoins omniprésent pendant l’exercice, le médecin conseille et surveille les progrès à distance comme le fait un entraîneur. Le modèle sportif honni devient volontairement ou non source d’inspiration.

32 La « médication physique » (Lagrange, 1894) prend une forme encore plus rigoureuse et spectaculaire avec l’aménagement d’une salle de mécanothérapie dans le Grand Etablissement thermal de Vichy construit entre 1899 et 1903. Le Docteur Vermeulen, appelé à la direction de ce « palais du mouvement » (Vermeulen, 1905), règne en maître pour le rétablissement des patients. Inspirée de la gymnastique médicale suédoise, la mécanothérapie est « l’art d’appliquer à la thérapie et à l’hygiène certaines machines imaginées pour proposer des mouvements corporels méthodiques, dont on a réglé d’avance la forme, l’étendue et l’énergie » (Lagrange, 1899, 1). Gymnastique rationnelle, systématique, appareillée, elle répond à tous les critères de recevabilité pour une profession éprise de scientificité. Mais elle est surtout à l’opposé des méthodes d’exercices qui procèdent par synthèse, telles que le sport. La mécanothérapie requiert en effet la décomposition infinie du geste. Son principal attrait est son caractère analytique qui permet un fractionnement du travail et une atténuation de l’effort rendant possible l’application aux sujets les plus faibles et même aux malades. La méthode empruntée au Suédois Zander « vise essentiellement à décomposer le mouvement et à le doser » (Lagrange, 1899, 2). La doctrine rejoint et respecte les principes de la gymnastique suédoise. Les mouvements méthodiques sont rois. Le patient, véritable machine humaine se trouve morcelé en autant d’articulations isolées qu’il s’agit de redresser, reconstruire au moyen d’un système complexe d’appareils aux noms effrayants : « bicyclette orthopédique, grand vibrateur de Zander, banc d’extension, appareil de détorsion » (Lagrange, 1899, 2). Tout l’art d’administrer ce type d’exercice réside en une parfaite connaissance anatomique et physiologique du corps humain et surtout dans un dosage subtil des efforts. Doser est le maître mot de la méthode et une garantie de rationalisation scientifique et technique de l’exercice. L’intensité de l’effort produit par le malade doit être soigneusement calculée, avec précision et tact pour ne pas dépasser l’effort utile. « L’exercice sans fatigue » [4] devient alors possible et permet à des sujets affaiblis de suivre une thérapie par le mouvement, idée inimaginable jusqu’à présent faute d’appareillage adapté. Il faut bien reconnaître que la proposition apparaît séduisante et novatrice. Les affections traitées peuvent être multiples : « problèmes de l’appareil digestif, troubles de la circulation, maladies de la nutrition, raideurs articulaires » (Vermeulen, 1905, 7). Cette médication par le mouvement, pratiquement inconnue du corps médical en France avant 1890, a été introduite par le docteur Fernand Lagrange (Andrieu, 1992). L’influence de ce dernier apparaît évidente. Installé à Vichy depuis 1889, Lagrange s’emploie à faire connaître et reconnaître ses travaux. Ardent promoteur des exercices du corps, il n’a pas de mal à convaincre les responsables de l’établissement thermal de l’utilité d’une telle pratique. Pourtant, trop occupé en raison de ses multiples fonctions et travaux expérimentaux, il laisse à son confrère le docteur Vermeulen le soin de diriger ce nouvel institut. Mais nul doute que la contribution théorique de Lagrange est déterminante dans la réalisation de la salle de mécanothérapie.

33 Ces deux exemples de médication physique, cure de terrain et mécanothérapie, se développent dans la station à un moment où pourtant la médecine traditionnelle dans son ensemble a du mal à accepter qu’une gymnastique puisse être imposée à des corps débilitants (Lagrange, 1899). L’idée est même franchement contestée : l’exercice, violent par nature, ne peut être conçu que pour des organes solides. Certains ironisent franchement et n’hésitent pas à comparer les instituts de mécanothérapie à des « salles de tortures » (Maupassant, 1887). Pourquoi l’établissement thermal de Vichy prend-il un tel risque de discrédit ? Il faut croire que la médecine thermale aime s’inscrire en marge des pratiques thérapeutiques usuelles. L’enjeu commercial est important, par conséquent la station doit être à la pointe, voire en avance sur son temps : la clientèle attend un service et des traitements innovants. Mais ces remarques n’épuisent pas les motivations profondes du corps médical. La médication physique a une autre fonction. Elle permet d’afficher un désaccord avec la diffusion des pratiques sportives et de justifier un point de vue doctrinal et théorique opposé. La stratégie est beaucoup plus offensive que la précédente basée sur la dénégation. Il s’agit au contraire de reprendre l’initiative et de reconquérir un espace dans le champ des pratiques physiques au moyen de gymnastiques curatives. A l’heure des nouvelles pratiques fonctionnelles, au grand air, sans retenue, cette gymnastique mécanique semble pourtant faire pâle figure. L’enfermement et la sujétion qu’impose la mécanothérapie, par exemple, est-il au goût des baigneurs ? Les pratiques sportives tendent progressivement à imposer leur modèle en matière d’hygiène, de sociabilité et d’usage du grand air. La médication physique arrive peut-être un peu tard pour contraindre cette nouvelle aspiration des classes supérieure et moyenne en villégiature de santé à Vichy.

4 – La fête permanente dans la station: où le spectacle sportif rejoint la médecine

34 « Dans toutes les classes sociales de la société, sous des formes différentes, le sport pénètre. Dans notre cité thermale, en particulier, il a pris un admirable développement. Des sociétés nombreuses, pleines d’activités et d’ardeur groupent la jeunesse et poursuivent le noble but de la fortifier, de la protéger et même de l’assainir. Pas une n’oublie qu’elle doit à nos hôtes des spectacles intéressants qui puissent leur rendre plus agréable encore leur séjour parmi nous. Toutes, dans la limite de leurs moyens et dans le cadre où les enferme leur but spécial n’ont qu’un désir : rehausser par de belles manifestations sportives l’éclat de la saison thermale et la renommée de notre grande station » (Vichy Sport, 29 mai 1909).

35 Les critiques émises par le corps médical n’ont freiné en rien la diffusion des pratiques sportives à Vichy. Au contraire, il semble que la station vit au rythme des manifestations organisées en ce début de siècle. Concours hippiques, régates internationales, concours de tirs aux pigeons, tournois d’escrime, joutes nautiques, courses vélocipédiques, rallyes automobiles, meetings d’aviation se succèdent pendant la saison. Le programme ne fait que s’allonger d’année en année. Le sport gagne ainsi définitivement sa légitimité et s’impose comme un élément touristique indispensable. De nombreux journaux locaux l’ont d’ailleurs intégré dans leurs rubriques : Le Réveil de Vichy devient en 1901, Vichy-Season, journal littéraire, artistique, sportif, mondain, Le Furet vichyssois suit une démarche identique en 1907, Vichy-Sport paraît en 1908 et justifie sa création par le préambule suivant : « A une époque où le sport subissant une évolution prodigieuse, étend chaque jour davantage son champ d’action déjà bien vaste, la nécessité d’un organe exclusivement sportif se faisait sentir depuis longtemps dans notre belle cité où tous les sports se sont faits un jour heureux et dont les réunions sont autant de triomphes » (Vichy Sport, 19 juillet 1908). La presse prend rapidement conscience de l’intérêt médiatique du sport et l’utilise afin de démontrer la vitalité de la station. Logiquement, le discours change de tonalité : le sport entre à présent dans le champ des pratiques roboratives et hygiéniques après avoir été suspecté et accusé de mille maux.

36 La municipalité joue intelligemment avec cet argument promotionnel de premier choix. Elle semble vouloir accentuer la dimension publicitaire en favorisant les pratiques spectaculaires et les rassemblements. En conséquence, la construction d’espaces sportifs spécifiques bat son plein : bassin sur l’Allier, vélodrome, courts de tennis, golf, aérodrome, etc. Les « marchands de sport » se pressent dans ce lieu de villégiature : « Habile manager, M. Moreau va installer aux arènes du Boulevard du Sichon, un Américan Skating Palace où les nombreux adeptes du patin à roulettes pourront évoluer à leur aise, sur une piste vaste et merveilleusement agencée. Eh oui, Vichy qui n’est jamais restée en arrière au point de vue sportif ajoutera ce sport à la liste déjà bien complète de ceux qui s’y sont acclimatés avec succès » (Vichy Sport, 19 juin 1910).

37 Rien ne peut arrêter cette vague sportive. Pour étendre son influence, Vichy pense même à une réalisation symbolique de grande envergure  :

38 « Maintenant que Vichy porte crânement le diadème de Reine des villes d’eaux, il se doit à lui-même de ne pas vivre de sa réputation et d’étendre au contraire sa renommée mondiale. Dans cet ordre d’idées, je suis tout naturellement amené à plaider la cause du spectacle le plus grandiose à l’heure actuelle, je veux parler des Jeux Olympiques » (Vichy Sport, 26 juin 1912).

39 Les projets les plus fous échauffent les esprits. L’organisation d’un tel événement n’est qu’évoquée mais démontre à quel point le sport devient un atout publicitaire fondamental. Plébiscité par la clientèle thermale, encouragé par la municipalité, mis en scène par de nouveaux entrepreneurs privés, le sport anime les saisons de Vichy.

40 Le corps médical ne peut, dans ces conditions, se montrer plus longtemps hostile à l’intrusion de ces nouvelles pratiques. La profession a bien conscience que le succès de la station dépend de son rayonnement médical mais aussi culturel, mondain et sportif. La concurrence est féroce depuis quelques années : certains baigneurs se sont déjà tournés vers d’autres lieux de villégiature à la mode. Les séjours sur le littoral, au bord de la Méditerranée ou à la montagne remettent en effet en cause les classiques cures thermales (Corbin, 1995). C’est donc contrainte et forcée qu’elle révise la position adoptée jusqu’à présent. Les médecins auraient pu garder une certaine réserve ou bien afficher une prudente indifférence à l’égard des pratiques sportives. En fait, l’attitude choisie est plus volontariste. Animés certainement par le souci de ne pas être en reste, certains praticiens n’hésitent pas à se montrer lors des spectacles sportifs. Leur présence parmi les notables de la ville d’eaux est régulièrement mentionnée par les gazettes locales. Devenue l’égale d’une obligation sociale, la venue aux courses de chevaux, aux meetings aériens, aux démonstrations de gymnastique est sensée témoigner de l’intérêt porté au développement de la station. Si le motif premier est nettement intéressé, certains médecins vont pourtant se piquer au jeu. Le sport devient envoûtement, source de plaisirs et d’émotion. Les déclarations de principe soutenues publiquement il y a quelques années seulement volent en éclat. On s’appuie d’ailleurs sur les travaux récents du même Fernand Lagrange pour envisager une utilisation curative du sport  :

41 « Les exercices de sport, les jeux de plein air et les exercices naturels de toute sorte peuvent avoir leur emploi en thérapeutique, bien qu’ils ne soient pas aussi méthodiquement réglés que les mouvements de la gymnastique proprement dite. Ils peuvent rendre surtout des services dans le traitement de certaines maladies générales où la forme des mouvements a moins d’importance que la quantité de travail, comme les maladies de la nutrition, l’obésité, le diabète, la goutte, les états d’appauvrissements du sang » (Lagrange, 1894, 16).

42 Les louanges ont remplacé les dénigrements systématiques même si les propos conservent une certaine prudence de circonstance. On ne connaît pas encore très bien les effets physiologiques des activités sportives mais la question devient digne d’intérêt. Les médecins viennent régulièrement applaudir les prouesses et démonstrations des jeunes sportifs pendant les journées de régates sur le bassin de l’Allier ou lors des courses vélocipédiques au vélodrome. Traversées par un idéal soucieux de restaurer la santé et l’hygiène publique, ces démonstrations collectives de force, de jeunesse, d’adresse et d’audace ne les laissent pas insensibles. Régulièrement, ils prodiguent officiellement leurs encouragements aux jeunes sociétés sportives de la station ou participent activement à leur fonctionnement.

43 Signe des temps, l’établissement thermal organise à son tour des tournois d’épée disputés dans sa propre salle :

44 « Parmi les attractions les plus suivies, ce sont les assauts d’escrime dans la salle d’armes, admirablement aménagée, et dirigée par deux de nos maîtres du fleuret et de l’épée. Cette saison sera particulièrement brillante au point de vue de l’escrime. En effet, du 7 au 12 juillet 1910, aura lieu à Vichy le Tournoi international d’Epée organisé par la Société l’Epée et par la revue Les armes » (Le Figaro, 31 mai 1910).

45 Le modèle sportif fait manifestement des émules dans ce « temple de la santé ». Les plus audacieux ont même déjà intégré l’escrime dans le traitement thermal : « Un de nos plus distingués confrères de la province, grand amateur d’escrime et un des meilleurs tireurs de la région du Midi, vient depuis plus de dix ans à Vichy. Il joint au traitement par les eaux deux longues séances d’escrime chaque jour, l’une le matin, l’autre l’après-midi » (Lagrange, 1900, 214). Froidement accueilli à ces débuts, le sport est finalement accepté par la médecine locale. A cet égard, La Compagnie Fermière de l’établissement thermal de Vichy est très représentative de cette nouvelle position de la corporation. Au fil des années, elle participe largement au financement des diverses manifestations sportives de la saison. Son action ne se cantonne pas à la simple administration du complexe thermal : les loisirs deviennent une préoccupation complémentaire aux soins (Chambriard, 1999). Après avoir doté les courses de chevaux de prix conséquents, c’est au tour des courses vélocipédiques, des meetings de natation, des concours hippiques de recevoir des dons substantiels [5]. Le mépris exprimé lors des balbutiements du sport à Vichy s’est transformé en bienveillance discrète et intéressée. De toute évidence, l’excellence thérapeutique a partie liée avec l’ensemble des distractions proposées dans la ville d’eaux.

Conclusion

46 « Suivant un développement proportionnel aux grands intérêts de la station, les attractions sportives ont pris ces dernières années une importance exceptionnelle, et sous ce rapport comme sous tous les autres, à quelques points de vue qu’on se place, Vichy tient aujourd’hui la tête de toutes les villes d’eaux. On peut juger par le programme des Courses de cette saison et par la liste des prix dont le total dépasse 250.000 francs » (Guide de Vichy, saison 1905).

47 Ce commentaire, pour la saison 1905, trop partisan pour être tout à fait objectif, résume néanmoins l’évolution de la cité thermale. Ville de santé en apparence, Vichy est devenue un lieu où l’on vient pour se distraire. La seule raison médicale ne peut expliquer la réussite de la station. Il lui fallait d’autres arguments démonstratifs et spectaculaires pour espérer devenir la « Reine des villes d’eaux ». C’est chose faite avec l’émergence et le développement de distractions culturelles, mondaines et sportives. L’administration publique et les acteurs privés comprennent rapidement que les baigneurs de l’époque ont soif de nouveautés, d’amusements, de découvertes étonnantes. Une force irrésistible pousse cette population vers les lieux où l’on peut apparaître et paraître, jouer, se divertir.

48 Dans ces conditions, l’implantation des pratiques sportives se réalise malgré les réticences affichées par le corps médical. La société des « buveurs d’eau » ne peut être dirigée docilement. Les recommandations des praticiens locaux et leur hostilité de principe ne peuvent contrecarrer cet élan. Au contraire, la transgression de l’interdit décuple les passions et pousse le public vers les lieux de pratiques, les manifestations et spectacles sportifs. Le sport à la cure, deux termes pourtant antinomiques, devient une réalité. Mais, quels arguments peuvent opposer les médecins face à des affiches aussi attractives ?

49 « On a vu par la liste des engagements pour la Semaine de Vichy quelle allait être l’importance de ce beau meeting d’aviation : Blériot, Lathan, l’appareil Wright de Tissandier, les biplans à queue de Delagrange, Paulhan, Zipfel, de Rue, tous appareils et aviateurs ayant fait leurs preuves et sachant leur métier d’oiseau, voilà de quoi donner un magnifique spectacle aux hôtes de la grande station thermale » (Vichy Sport, 18 juillet 1909).

50 En définitive, mieux vaut se rallier rapidement à ces nouvelles distractions, sources de profit et de distinction pour la ville d’eaux. Après un temps d’hésitation, la médecine locale soutient et encourage la diffusion des pratiques sportives. Le conservatisme laisse la place au réalisme et à la mode. Affaire lucrative et publicité incontestable, les sports élégants sont rapidement indispensables. L’ensemble de la station, médecins compris, ont intérêt à ce qu’ils se développent de manière exemplaire. A la fois espace rêvé et imaginaire, entreprise commerciale, lieu dévoué à la santé et au spectacle, les genres cohabitent à Vichy, jusqu’à se confondre.

Sources documentaires

51 Archives :

52 Archives communales de la ville de Vichy, Archives départementales de l’Allier, Fonds patrimoniaux et anciens de la Bibliothèque Valéry Larbaud de Vichy.

53 Journaux :

54 Le Journal de Vichy, (1870 à 1914). La Saison élégante à Vichy, (1877 à 1883). Vichy Mondain (1888-1889). Le Réveil de Vichy, (1891 à 1895). Vichy Season (1897 à 1911). Vichy Sport, (1908 à 1913). Le Figaro, supplément illustré, 31 mai 1910.

55 Guides  :

56 Vichy-1880-Splendid-Guide, Album de luxe édité par un comité de publicistes, dessinateurs, topographes éminents, 1880.

57 Guide de l’étranger à Vichy, saison 1893. Vichy, Compagnie Fermière de l’établissement thermal de Vichy, 1893.

58 Guide de l’étranger à Vichy, saison 1897. Vichy, A. Wallon imprimeur-éditeur, 1897.

59 Vichy-Guide, saison 1899. Vichy, Compagnie Fermière de l’établissement thermal de Vichy, 1899.

60 Guide de Vichy, saison 1905. Vichy, Compagnie Fermière de Vichy, 1905.

61 Ouvrages médicaux, Documents  :

62 Daumas, C. (1861). Notice scientifique et médicale sur les eaux minérales de Vichy, in A. Second (Ed.), Vichy-Sévigné, Vichy-Napoléon, ses eaux, ses environs, son histoire, Paris, Henri Plon, 41-60.

63 Dubois, A. (1860). Manuel du malade à Vichy. Paris, Baillière libraire éditeur.

64 Engerand, F. (1936). Les amusements des villes d’eaux à travers les âges. Paris, Plon et Nourrit.

65 Fleury, L. (1875). Traité thérapeutique et clinique d’hydrothérapie. De l’application de l’hydrothérapie au traitement des maladies chroniques. Paris, Asselin.

66 Grellety, L. (1888). Hygiène et régime des malades à Vichy. Conseils aux diabétiques, aux goutteux, etc. Mâcon, Protat Frères.

67 Lagrange, F. (1894). La Médication par l’exercice. Paris, Félix Alcan.

68 Lagrange, F. (1899). Les mouvements méthodiques et la mécanothérapie. Paris, Félix Alcan.

69 Lagrange, F. (1900). L’exercice chez les adultes. Paris, Félix Alcan.

70 Lucas, A. (1825). Notice médicale sur les eaux de Vichy, in L’analyse des eaux minérales et thermales de Vichy. Paris, Librairie des Sciences médicales, 117-127.

71 Maupassant, G. de. (1887). Mont-Oriol. Paris, V. Havard.

72 Pathault, G. (s.d). A propos des Parcs de Vichy. Vichy, Imprimerie A. Wallon.

73 Salignat, L. (1902). Les cures à Vichy. Indications, régimes, bains, douches, buvette, exercices. Paris, Baillière et fils.

74 Vermeulen, C. (1905). La mécanothérapie dans l’établissement thermal de Vichy. Paris, Imprimerie Moreau.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : cure, distractions, édical, pratiques sportives, station thermale

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Date de mise en ligne : 01/10/2005

https://doi.org/10.3917/sta.061.0039