Article de revue

Motivation des élèves de lycée professionnel

Entre réalité et illusion

Pages 13 à 25

Citer cet article


  • Desombre, C.,
  • Bailleul, M.,
  • Baeza, C.
  • et Brasselet, C.
(2017). Motivation des élèves de lycée professionnel Entre réalité et illusion. Spirale - Revue de recherches en éducation, 59(1), 13-25. https://doi.org/10.3917/spir.059.0013.

  • Desombre, Caroline.,
  • et al.
« Motivation des élèves de lycée professionnel : Entre réalité et illusion ». Spirale - Revue de recherches en éducation, 2017/1 N° 59, 2017. p.13-25. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-revue-de-recherches-en-education-2017-1-page-13?lang=fr.

  • DESOMBRE, Caroline,
  • BAILLEUL, Michaël,
  • BAEZA, Carole
  • et BRASSELET, Célénie,
2017. Motivation des élèves de lycée professionnel Entre réalité et illusion. Spirale - Revue de recherches en éducation, 2017/1 N° 59, p.13-25. DOI : 10.3917/spir.059.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-revue-de-recherches-en-education-2017-1-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spir.059.0013


Notes

  • [1]
    La consistance interne d’une échelle (ou d’une sous-échelle) renvoie au fait que les items mesurent bien la dimension évaluée. Pour cela, il est possible de calculer l’indice Alpha de Cronbach. Plus cet indice s’approche de 1, plus les items mesurent un seul et même construit (Nunnally, 1978).
  • [2]
    Pour tout test de comparaison de deux moyennes ou plus, on pose deux hypothèses, l’hypothèse nulle (H0) pour laquelle on suppose aucune différence entre les groupes étudiés et l’hypothèse alternative (H1) pour laquelle on suppose une différence entre les moyennes des groupes. Afin de déterminer le rejet de H0, le seuil de signification (p) du test doit être inférieur à 0.05. Dans ce cas, il y a 5% de risque de se tromper en rejetant H0 alors qu’elle est vraie. Le rejet de H0 amène à accepter l’hypothèse alternative.
  • [3]
    Le t de Student permet de comparer deux échantillons à partir de leurs moyennes respectives et de leurs variances.
  • [4]
    M correspond à la moyenne obtenue par les participants sur l’échelle et ET à l’écart-type.
  • [5]
    Nous remercions le service des archives de l’ESPE Lille Nord de France et en particulier Coraline Panaroni pour l’aide dans la recherche des mémoires.
  • [6]
    Le 2CA-SH vise à former les enseignants du second degré aux adaptations pédagogiques à destination des élèves à besoins éducatifs particuliers et à la prévention des difficultés d’apprentissage.
  • [7]
    Périodes de formation en milieu professionnel.

1La motivation scolaire est régulièrement évoquée par les acteurs de l’éducation pour décrire et prédire la réussite scolaire (Bourgeois & Galand, 2006 ; Fenouillet, 2011). Elle permet en effet d’expliquer les comportements et les résultats scolaires des élèves. L’intérêt porté à la motivation est centré essentiellement sur une question : comment favoriser la motivation des élèves pour l’école ? Pour tenter de répondre à cette question, des courants issus de la psychologie, de la sociologie ou encore des sciences de l’éducation ont cherché à définir et comprendre le processus motivationnel et plus particulièrement les facteurs permettant de décrire et d’expliquer les motifs d’engagement, de persistance des élèves dans les activités scolaires. La motivation scolaire est définie comme « un construit hypothétique permettant de décrire les forces internes et/ou externes produisant le déclenchement, la direction, l’intensité et la persistance du comportement » (Vallerand & Thill, 1993 : 18). Cette définition a l’intérêt d’appréhender la motivation à partir des différentes raisons pour lesquelles les élèves initient et persistent dans les activités scolaires. De nombreux travaux ont mis en évidence le rôle de la motivation scolaire dans l’engagement, la persévérance et la réussite scolaires, et plus largement dans le bien-être des élèves (Meuret & Marivain, 1997 ; pour une revue voir Paquet, Carbonneau & Vallerand, 2016). Par ailleurs, les élèves en difficulté sont perçus comme moins motivés que les élèves en réussite (Desombre et al., 2008). C’est probablement une des raisons pour lesquelles les élèves de lycée professionnel (désormais LP) sont considérés comme étant peu impliqués et peu investis. Dans cette recherche, nous explorerons d’éventuelles différences de motivation entre des élèves de LP préparant un certificat d’aptitude professionnelle (CAP) et des élèves de lycée d’enseignement général et technologique (LEGT). Nous confronterons également le spectre motivationnel des élèves de LP aux perceptions que les enseignants s’en font. Nous compléterons ces résultats quantitatifs avec une analyse thématique de mémoires professionnels.

La motivation scolaire

2La Théorie de l’AutoDétermination (TAD, Deci & Ryan, 1985, 2002) propose une approche qualitative de la motivation. Différents types de motivation sont définis en fonction des raisons pour lesquelles les individus s’engagent dans les comportements et les activités.

3Tout d’abord, la motivation intrinsèque correspond à l’engagement dans une activité pour elle-même, pour sa réalisation, et non en raison de ses conséquences. Un élève s’engageant dans les activités scolaires pour le plaisir d’apprendre, de se surpasser dans ses études est motivé intrinsèquement.

4Mais ce ne sont pas là les uniques raisons de l’engagement des élèves dans les activités scolaires. En effet, il est aussi fréquent que ces derniers invoquent des raisons externes à leur engagement. Cette forme de motivation est extrinsèque. Le but de la réalisation d’une activité n’est plus ici l’activité en elle-même, mais bien une ou plusieurs de ses conséquences. La nature de ces conséquences étant variée, les auteurs ont défini quatre régulations de la motivation extrinsèque. Ainsi, lorsque le comportement ou l’activité est réalisé en raison de pressions externes, la régulation est dite externe. Cette régulation externe est généralement assimilée à l’obtention de récompenses ou l’évitement de punitions. Dans le cas de la régulation introjectée, l’activité est réalisée en raison de pressions internes. Tel est le cas d’un élève qui réalise les exercices demandés pour éviter un sentiment de culpabilité et/ou de l’anxiété, ou encore pour se prouver à soi et aux autres qu’il est capable de réussir. La régulation identifiée est, quant à elle, associée à un engagement dans une activité jugée et évaluée importante pour l’individu (diplôme, insertion professionnelle, etc.). Un élève choisit de réaliser les activités proposées par l’enseignant parce qu’il juge ces activités importantes pour son avenir. La motivation extrinsèque peut prendre la forme d’une régulation intégrée. Celle-ci renvoie aux comportements et activités qui sont effectués en raison de l’importance qui leur est accordée et dont les valeurs sociales sont congruentes avec une partie des valeurs et des buts de l’individu. Les activités sont effectuées en vue d’une contingence externe prenant le dessus par rapport à l’intérêt et au plaisir inhérents à l’activité même. Cette forme de motivation ne se retrouve que chez les étudiants (Guay, Morin, Litalien, Valois & Vallerand, 2015). Elle est de ce fait absente des échelles de motivation scolaire élaborées pour le primaire et le secondaire.

5Enfin, dans certains cas, les élèves ne parviennent pas à définir les raisons pour lesquelles ils vont à l’école. Ces comportements sont dits amotivés. Il n’y a ni motivation intrinsèque, ni motivation extrinsèque.

6Ces différentes formes de motivation peuvent être regroupées en deux catégories (Deci & Ryan, 2002) : la motivation autodéterminée qui inclut la motivation intrinsèque et les régulations intégrée et identifiée et la motivation contrôlée qui correspond à une synthèse des régulations introjectée et externe.

7De nombreux travaux ont étudié le rôle de la motivation autodéterminée dans le cadre scolaire. Notamment, il a été montré qu’une motivation autodéterminée a un impact non négligeable sur les différents processus en jeu dans les apprentissages scolaires comme le maintien attentionnel (Guerrien & Mansy-Dannay, 2003) et l’apprentissage conceptuel (Grolnick & Ryan, 1987). De plus, elle est associée à la réussite et à la persévérance dans les études (Alivernini & Lucidi, 2011). Dans le même ordre d’idées, des travaux ont mis en évidence un lien négatif entre, d’une part, la motivation autodéterminée dans les apprentissages et d’autre part, l’abandon scolaire (Ricard & Pelletier, 2016) et l’anxiété scolaire (Ratelle, Guay, Vallerand, Larose & Senécal, 2007).

La filière professionnelle : une voie stigmatisée

8La filière professionnelle est une filière dominée dans la hiérarchie scolaire (Jellab, 2005) et plus globalement stigmatisée dans la sphère éducative en véhiculant une imagerie de « non-excellence » liée à l’étiquetage (Becker, 1985) de l’école des classes populaires voire des « quartiers sensibles » (Van Zanten, 2012). Elle est généralement caractérisée par un certain manque de motivation des élèves puisque ces derniers ont rarement choisi leur orientation (Brasselet & Guerrien, 2015 ; Charlot, 1999 ; Jellab, 2001, 2003). Les élèves de LP ont été, le plus souvent, orientés dans cette filière sur la base de leurs (faibles) résultats scolaires au collège (Duru-Bellat, 2007). Ils devraient donc présenter une motivation scolaire plus faible que des élèves de filière générale pour laquelle l’orientation est vécue davantage comme choisie.

9Ces difficultés motivationnelles – imaginées ou réelles – sont perçues par les enseignants (Périer, 2008) qui se saisissent de cette question dans les situations de classe. Ils proposent en effet des pratiques pédagogiques pour pallier les besoins motivationnels. Ces pratiques peuvent être contre-productives sur les apprentissages des élèves et leur motivation (Cèbe & Goigoux, 1999). Il s’agit ici d’un réel paradoxe : les enseignants en s’emparant des problèmes motivationnels sont susceptibles de les accentuer et de limiter les apprentissages des élèves. Dans cette recherche, nous interrogerons deux aspects de ce paradoxe en explorant deux hypothèses complémentaires. À savoir, d’une part que les élèves de LP présentent des niveaux de motivation plus faibles que les élèves de LEGT. La question sera de savoir s’il existe des tensions remarquables de motivation entre les élèves de LP et ceux de LEGT. D’autre part, nous posons l’hypothèse complémentaire que les enseignants de LP surestiment les besoins motivationnels de leurs élèves ce qui a des répercussions sur leurs pratiques pédagogiques.

10Ces hypothèses feront l’objet d’une analyse quantitative et qualitative. L’analyse quantitative vise à comparer la motivation des élèves de LP d’une part, à celle des élèves de LEGT et d’autre part, aux perceptions que les enseignants en ont. D’un point de vue qualitatif, nous analyserons, à partir de mémoires professionnels d’enseignants de LP, leurs conceptions de la motivation des élèves de LP et leurs pratiques pédagogiques afférentes.

Analyse quantitative étude sur la motivation des élèves de LP : méthode et résultats

Participants

11Pour réaliser cette étude, nous avons interrogé, par le biais d’un questionnaire de motivation, cinquante-cinq élèves âgés en moyenne de 16 ans (écart-type =69) : 26 élèves (6 garçons et 20 filles) de CAP et 29 (5 garçons et 24 filles) de seconde générale et technologique (désormais : 2GT). En vue de l’analyse quantitative et de comparaison, dix-huit professeurs de LP (6 hommes et 12 femmes) ont également renseigné le questionnaire de motivation.

Matériel

12Nous avons utilisé l’Échelle de Motivation en Éducation - Études Secondaires (EME-S 28, Vallerand, Blais, Brière & Pelletier, 1989, pour une dernière version voir Guay et al., 2015). Cette échelle mesure les raisons pour lesquelles les élèves vont à l’école. Elle comporte 28 items (4 items par dimensions) évaluant les différents types de motivation décrits dans la TAD (Deci & Ryan, 1985, 2002). Les items ont été contextualisés à la formation suivie par les élèves, à savoir l’enseignement général et technologique ou le CAP. La consigne était d’indiquer le degré d’accord avec chacun des items (sur une échelle de Likert en 5 points ; 1 = pas du tout en accord, 5 = tout à fait d’accord), qui étaient des propositions de réponses à la question suivante : « Pourquoi vas-tu au lycée ? ».

13L’échelle permet de mesurer trois formes de motivation intrinsèque : la MI à la connaissance (Mic) (exemple : « parce que j’éprouve du plaisir et de la satisfaction à apprendre de nouvelles choses »), la MI à l’accomplissement (Mia) (exemple : « pour le plaisir que je ressens à me surpasser dans mes études »), la MI à la stimulation (Mis) (exemple : « parce que j’aime vraiment ça aller au lycée »). Par souci de clarté et parce que la distinction des trois types de MI n’implique pas d’hypothèse particulière, nous présenterons dans les analyses statistiques les résultats pour la variable « motivation intrinsèque » qui correspond à la moyenne des scores à ces trois sous-échelles.

14De même, les différentes régulations de la motivation extrinsèque sont évaluées à partir d’items du type « parce que selon moi des études secondaires / en CAP vont m’aider à mieux me préparer à la carrière que j’ai choisie » pour la régulation identifiée (Rid) ; « pour me prouver à moi-même que je suis capable de réussir au lycée » pour la régulation introjectée (Rin) ; et « parce qu’il me faut avoir le baccalauréat / le CAP si je veux trouver un emploi avec un salaire satisfaisant » pour la régulation externe (Rex). Rappelons que la régulation intégrée ne peut être mesurée ici puisque cette forme de motivation n’est pas retrouvée chez les plus jeunes élèves (Guay, et al. 2015).

15Enfin, quatre items permettent d’estimer le degré d’amotivation (AM) des élèves (exemple : « Honnêtement, je ne le sais pas ; j’ai l’impression de perdre mon temps au lycée). Pour chaque item, les élèves devaient indiquer leur degré d’accord sur une échelle allant de 1 (pas du tout d’accord) à 5 (tout à fait d’accord). La consistance interne [1] de l’échelle a été vérifiée pour notre recueil de données. Les alphas de Cronbach issus des analyses de fiabilité indiquent une cohérence interne satisfaisante pour chacune des sous-échelles : 0.87 pour la motivation intrinsèque, 0.84 pour la régulation identifiée, 0.87 pour la régulation introjectée, 0.80 pour la régulation externe et 0.81 pour l’amotivation.

16Ce questionnaire était présenté de manière collective. Les élèves devaient répondre le plus sincèrement possible au questionnaire. Les enseignants, quant à eux, avaient pour consigne de remplir le questionnaire en se mettant à la place d’un élève de LP typique. Ce paradigme correspond au paradigme d’identification en psychologie sociale et permet de comparer puis de mettre en tension les perceptions de la motivation des élèves par les enseignants et les déclarations des élèves. Le choix de cette méthodologie différente entre élèves et enseignants a été motivé par l’objectif de la recherche. En effet, notre intérêt se situe, non pas dans la motivation réelle des élèves mais dans les perceptions que les enseignants s’en font. Les participants étaient assurés du respect de l’anonymat et de la confidentialité des réponses. Les passations se terminaient par un retour sur l’étude reprenant les objectifs de la recherche.

Résultats

17Analyse préliminaire

18Nous avons vérifié que le sexe n’avait pas d’effet sur les niveaux de motivation. Les résultats indiquent qu’il n’y a pas de différence sur les multiples formes de motivation en fonction du sexe (p > .10 pour toutes les comparaisons) [2].

19Comparaison entre élèves de LP

20et élèves de LEGT

21Afin de comparer les scores de motivation des élèves de CAP à ceux de 2GT, des analyses de comparaison de moyennes (t de Student) [3] ont été réalisées. Les analyses indiquent des différences entre les élèves de CAP et de 2GT pour les variables « régulation identifiée » et « amotivation ». Ainsi, les élèves de 2GT ont des scores plus élevés en régulation identifiée, t = -2.81, p <.01. Autrement dit, les élèves de 2GT (M = 4.46, ET = 0.67) [4] estiment davantage aller au lycée dans l’objectif d’accéder à un métier qu’ils ont choisi que ne le font les élèves de CAP (M = 3.72, ET = 1.22). De plus, les élèves de 2GT (M = 1.52, ET = 0.81) présentent des scores d’amotivation moins élevés que ceux de CAP (M = 2.21, ET = 1), t = 2,84, p <.01. Les analyses n’indiquent pas de différences significatives pour les autres types de motivation. En d’autres termes, les lycéens de CAP et de 2GT ont des scores équivalents en motivation intrinsèque, en régulation introjectée et en régulation externe ; les différences constatées étant le fruit du hasard.

22Comparaison entre les réponses des élèves de LP

23et de l’estimation des enseignants

24Concernant la comparaison entre les estimations de motivation de la part des enseignants et les reports des élèves, les analyses indiquent des différences significatives pour l’ensemble des variables. Ainsi, les enseignants estiment chez les élèves de CAP une motivation autodéterminée (motivation intrinsèque : t = 3.26, p <.01 ; régulation identifiée : t = 2.09, p <.05) et une motivation contrôlée (régulation introjectée : t = 2.76, p <.01 ; régulation externe : t = 3.44 p <.01) plus faibles que ne le reportent les élèves eux-mêmes. De plus, les scores d’amotivation reportés par les enseignants sont plus élevés (M = 2.92, ET = 1.17) que ceux des élèves (M = 2.21, ET = 1), t = -214, p <.05.

25Les résultats indiquent ainsi que les élèves préparant un CAP, comparativement à des élèves du même âge de filière générale, sont moins motivés. Par ailleurs, les enseignants sous-estiment la motivation des élèves préparant un CAP. Cette sous-estimation est susceptible de modifier la représentation que se font les enseignants de LP de leurs pratiques pédagogiques. C’est ce que nous questionnerons dans l’analyse qualitative.

Analyse qualitative perception de la motivation des élèves et pratiques pédagogiques

26L’objectif est d’identifier chez des enseignants en formation, leurs conceptions de la motivation des élèves préparant un CAP et de leurs conséquences sur les pratiques pédagogiques. Une recherche par mots-clés (motivation, lycée professionnel, CAP, situations éducatives, et/ou sentiment de compétence) a permis d’identifier une série de mémoires comme relevant de notre problématique de recherche. Sur un corpus de 75 mémoires professionnels [5], nous en avons retenu 6 (rédigés par trois enseignants et trois enseignantes) traitant spécifiquement des perceptions que ceux-ci se font de la motivation des élèves et de leurs pratiques pédagogiques. Ces mémoires professionnels ont été rédigés dans le cadre de la formation 2CA-SH (Certificat complémentaire pour l’adaptation scolaire et la scolarisation des élèves handicapés ; en option F) [6] durant les périodes scolaires 2012-2015. Les disciplines d’enseignement des enquêtés correspondent aux sciences et techniques médico-sociales, à l’économie et la gestion, à la carrosserie automobile, au français et l’histoire-géographie ainsi qu’à l’histoire et l’éducation civique. Les problématiques et thématiques traitées dans les mémoires s’orientent autour du sentiment de compétence des élèves, des adaptations pédagogiques en lien avec la dyslexie ou les TICE, de la place du jeu pédagogique et éducatif, de la gestion des comportements perturbateurs et enfin de la prise en considération des élèves à besoins éducatifs particuliers.

27La démarche méthodologique a impliqué l’analyse thématique de mémoires, documents que nous avons exploités à partir d’une lecture fine des perceptions de la motivation des élèves et des adaptations que les enseignants déclarent mettre en place pour favoriser les apprentissages. Pour cet aspect, nous avons anonymé les citations afin de garantir la confidentialité des cas décrits. L’enjeu n’est pas seulement ici de vérifier l’utilisation de procédures et d’outils favorisant la motivation mais aussi d’étudier les démarches déployées par les enseignants pour évaluer et tester l’état motivationnel des élèves.

28Dans un premier temps, nous nous sommes intéressés à la manière dont les enseignants identifient les difficultés motivationnelles de leurs élèves préparant un CAP. Nos résultats montrent une gradation des initiatives d’évaluation des professeurs de l’enquête : de la plus étayée à la désignation brute. Pour autant, les analysés peuvent rassembler des points de convergence dans leur mode d’analyse de la motivation. Autrement dit, il s’agit ici d’y dégager des tendances de perception de la motivation des élèves chez les enseignants. En ce sens, deux typologies d’enseignants peuvent être dégagées en fonction de la mobilisation ou non d’outils de mesure pour évaluer ledit spectre motivationnel des élèves. Une première typologie regroupe des enseignants qui déconstruisent les mécanismes d’étiquetage liés aux élèves de CAP. Une seconde typologie renvoie à des enseignants qui font un lien systématique entre démotivation et élèves de CAP sans forcément vérifier cette assertion.

La démotivation en LP, une donnée à interroger

29La moitié des mémoires (3/6) de notre corpus propose une analyse du degré de motivation des élèves en mobilisant des outils de mesure tels que l’évaluation et l’observation systématiques. Soulignons néanmoins que tous les enseignants de l’enquête interrogent la motivation des élèves, et ce même sans signe apparent de démotivation. La mission des enseignants est de permettre aux élèves d’accéder aux apprentissages et d’identifier les obstacles pour y accéder. Pour les caractériser, les enseignants observent le comportement des élèves et évaluent leurs compétences disciplinaires et transversales. C’est sur la base de ces observations que les enseignants identifient les éléments facilitant ou entravant les apprentissages. Or, pour la motivation, son investigation se fait généralement sans observation préalable. Malgré ce constat, cette catégorie d’enseignants cible l’objectivation des états d’implication de leurs élèves en se distanciant des stéréotypes liés à l’imagerie de carence de motivation des élèves. Autrement dit, ils dépassent l’idée que les problèmes de motivation des élèves sont la (seule) source de leurs difficultés.

30Un parent d’élève cité dans un mémoire souligne par exemple l’intérêt des investigations diagnostiques en faveur de sa fille « on m’a toujours dit que mon enfant était fainéant, c’est la première fois que l’on me dit que mon enfant a des compétences ». Cette posture ouvre aussi la possibilité d’infirmer le lien entre difficulté d’apprentissage et démotivation. Une professeure en histoire et éducation civique rapporte par exemple la motivation d’une de ses élèves malgré les difficultés rencontrées : « Au premier trimestre, je me suis vite rendue compte que l’élève était en difficulté, même si j’avais l’impression qu’en classe, elle suivait, prenait la parole pour poser des questions. (…). Une chose était établie pour moi, l’élève apprenait ses leçons mais n’arrivait pas à restituer ses connaissances ».

31Cette conception de la motivation fait écho à celles de plusieurs courants théoriques selon lesquelles la motivation résulte de l’interaction entre des facteurs dispositionnels et des facteurs contextuels (Bourgeois & Galand, 2006 ; Cèbe & Goigoux, 1999 ; Deci & Ryan, 2002). Elle amène ces enseignants à penser une pédagogie adaptée au besoin motivationnel, en proposant des situations pédagogiques et des activités adaptées en tenant compte des caractéristiques personnelles des élèves. Une professeure en sciences et techniques médico-sociales rejoint cette idée lorsqu’elle décrit le cas d’une élève atteinte de dyslexie : « Au début de chaque cours, je reprends le contexte général de l’apprentissage. (…). J’utilise beaucoup l’évaluation formative à l’oral en fin de séance. (…). Les problèmes qu’avait l’élève au collège venaient également du fait qu’elle ne percevait pas l’intérêt d’avoir des enseignements n’ayant aucun lien entre eux. Elle était un peu perdue dans toutes les matières enseignées alors qu’elle entrait très facilement dans les démarches de projets interdisciplinaires et était particulièrement active dans ceux-ci ». L’enseignante propose ici des activités représentant un défi pour ses élèves.

32De même, l’utilisation de la pédagogie de projets tend à favoriser un engagement actif de l’élève dans les apprentissages dans le sens où elle peut être un moyen de répondre à la fois aux besoins de motivation mais aussi de clarté cognitive (Downing & Fijalkow, 1984). Un enseignant explique aussi mobiliser le jeu pédagogique afin de susciter la motivation en accordant une valeur ludique à l’activité et ainsi évaluer les savoirs acquis : « C’est donc un test pour savoir s’il a compris la leçon sur les châteaux au point où il peut le reproduire ». Les apprentissages en tant que tels sont pour cette catégorie d’enseignants, générateurs de motivation autodéterminée. Des objectifs ambitieux sont ainsi des moyens de soutenir les élèves par la construction réelle de savoirs scolaires et en les motivant.

33Dans cette catégorie, la motivation, notamment dans le parcours d’orientation des élèves, prend aussi forme en donnant du sens aux apprentissages par le lien entre la classe et les ateliers professionnels ou les autres disciplines. En ce sens, le mémoire de ce professeur d’histoire et géographie expose la manière dont il mobilise le partenariat interdisciplinaire (à travers le jeu) afin de montrer l’intérêt des différentes matières pour le futur métier des élèves : « C’est transversal avec d’autres matières. L’élève m’a proposé de fabriquer des pions en atelier menuiserie. Pour ma part, je me suis rendu compte que je pouvais doubler ce jeu avec d’autres matières comme l’anglais ou les mathématiques. (…). Je me suis alors tourné vers mes collègues de mathématiques et d’anglais pour voir quelle partie de leur programme ils pouvaient utiliser et mettre en valeur au moment où j’allais mettre en place cette séance ». Ces pratiques visent à soutenir la motivation autodéterminée, c’est-à-dire l’engagement dans une activité par choix pour laquelle les élèves se perçoivent acteurs (Deci & Ryan, 2002), indépendamment des raisons externes et internes liées à sa réalisation (notes, récompenses, punitions, etc.). Ce résultat vient confirmer des recherches antérieures qui montrent que les enseignants de LP déclarent accorder une attention toute particulière à bâtir des cours intéressants, des supports concrets et pragmatiques pour répondre au besoin de clarté cognitive des élèves (Jellab, 2005).

34Les adaptations sont aussi réalisées à travers les conditions pédagogiques d’apprentissage. C’est ce qu’on peut lire dans le mémoire de ce professeur en économie et gestion lorsqu’il revisite le travail de groupe réservé plutôt aux travaux pratiques et en l’expérimentant en classe complète. Il constate des changements positifs d’attitudes des élèves :

35« Après avoir déterminé les BEP (Besoins éducatifs particuliers) de mes élèves en grandes difficultés, je suis conscient de devoir adapter mes supports, ma pédagogie. Je dois également différencier. (…). Je décide de répartir les élèves par groupes de trois ou quatre par rapport à leur niveau en lecture et en compréhension de documents. (…). J’ai constaté des changements d’attitudes lors de cette séance : l’élève s’est mis au travail et a échangé avec ses camarades de groupe. (…). Un autre élève s’est laissé “entraîner” dans l’activité par deux autres membres de ce groupe. (…). Un troisième élève a eu beaucoup moins besoin de perturber pour attirer l’attention. (…). Un quatrième élève qui habituellement a un comportement individualiste lorsqu’il est en réussite a dû composer avec le groupe. (…). Ce sont donc des changements positifs ».

36In fine, le travail d’inventivité méthodologique fournit par ces enseignants, témoigne d’une certaine innovation pédagogique illustrant les moyens pour créer du lien entre les élèves et les savoirs scolaires par la production d’outils et/ou de situations pédagogiques.

La démotivation en LP : une caractéristique récurrente

37Dans les mémoires professionnels de cette seconde catégorie d’enseignants, la démotivation des élèves préparant un CAP a tendance à être perçue comme « allant de soi ». L’écrit de cette professeure en sciences et techniques médico-sociales illustre bien cette idée : « Les élèves arrivant en lycée professionnel sont, pour la majorité d’entre eux des élèves ayant des résultats plutôt moyens à l’école primaire et ayant assez mal vécu leur scolarité au collège ». Ces élèves sont ainsi perçus comme étant potentiellement en souffrance dans les apprentissages scolaires et en conséquence, moins motivés. Les indices et comportements associés à la démotivation sont moins vérifiés que dans la première catégorie.

38Majoritairement les difficultés motivationnelles sont interprétées au prisme hégémonique des comportements scolaires inadaptés ou déviants. Des extraits du mémoire d’une professeure en économie et gestion illustrent cette idée : « L’élève est très peu investi dans les activités que je peux proposer, il se place souvent en position d’attente. Il effectue son travail avec distance et désintérêt et ses devoirs en dilettante (…). Quand il le souhaite, il effectue son travail aisément et a de réelles capacités. On a pu l’entendre dire lors de la mise en place de [un dispositif contre le décrochage] : « Oui mais les CCF [contrôles en cours de formation] c’est trop facile ! » ou encore « L’élève fait de réels efforts lorsque bon lui semble. (…) Il est très appliqué mais son manque de travail et de volonté face à la tâche l’handicapent ».

39Pour cette seconde catégorie, c’est l’observation directe qui prévaut, assignant les outils de mesures au second plan. Le mémoire d’un enseignant d’histoire et géographie renforce cette donne : « L’élève est en grande difficulté que ce soit en classe ou lors des PFMP[7] car il semble toujours “dans la lune” ». Les avis quant à la motivation des élèves, sont en ce sens avancés sans ou avec peu d’étayage et souvent inscrits dans des mécanismes d’étiquetage (involontaires). Une professeure de français conforte ces dimensions dans son écrit : « Le public dans les classes de CAP est généralement conforme à l’idée que l’on s’en fait : sur le plan social, familles déstructurées, élèves qui ont des problèmes au sein de leur famille et avec la justice (…) Les élèves de CAP sont attachants ».

40Dans leurs mémoires, ces enseignants déclarent proposer des adaptations qui ne visent que peu les problématiques de motivation. Il s’agit davantage pour les enseignants de proposer des contenus simples et compréhensibles, accessibles à un public perçu comme peu intéressé. L’enjeu principal est ici que les enseignements ne soient pas trop difficiles afin d’éviter la perte de la motivation. Or, la simplification des activités peut amener l’effet inverse dans la mesure où elles ne représentent pas un défi cognitif pour les élèves et qu’elles sont en deçà de leurs compétences réelles (Cèbe & Goigoux, 1999). Les trois strates des enjeux des savoirs ne sont pas toujours appréhendées ; à savoir l’utilité des savoirs de la question scolaire (à long terme), l’importance des savoirs, savoir-faire et des représentations (à moyen terme) et l’utilité de comprendre ce qui doit être appris. C’est cette dernière strate à court terme qui semble être favorisée par les enseignants. Autrement dit, c’est davantage l’aspect cognitif des savoirs qui est travaillé que l’appropriation et l’automatisation de ceux-ci, utiles pour se sentir compétents et par conséquent motivés pour soi-même afin de développer l’envie d’apprendre. Un enseignant en carrosserie automobile présente sa pratique pédagogique de la manière suivante : « Je dois donc adapter mon discours, les consignes que je donne sont simples et uniquement à l’oral. (…). De même je dois diviser les travaux pour les rendre accessibles. (…) Je me propose donc de travailler à partir d’exemples concrets le plus possible, sur des supports réels ». Ces pédagogies participent à un certain tarissement des apports culturels adossés aux contenus d’apprentissages et présentent le risque d’une faible théorisation des savoirs.

Conclusion

41Cette recherche en deux temps a permis de montrer que les élèves de LP ont des niveaux de motivation plus bas que les élèves de LEGT. De plus, la motivation des élèves de CAP est sous-estimée par les enseignants de LP. Ces résultats doivent néanmoins être appréhendés avec prudence. En effet, la méthodologie employée dans notre recherche ne nous permet pas de conclure que cette sous-estimation est spécifique aux LP. Il est possible en effet que les enseignants, quel que soit leur lieu d’exercice, sous-estiment la motivation des élèves et en particulier des adolescents. Par ailleurs, une nouvelle étude serait à conduire auprès d’un échantillon plus important et avec une composition genrée plus équilibrée. Le faible nombre de garçons rend en effet difficilement interprétable l’analyse des résultats en fonction du sexe des participants. Or, généralement, les filles reportent une motivation scolaire plus importante que les garçons (Ryan, 2001). Dans le même ordre d’idées, les résultats devront être confortés en tenant compte de la composition genrée des filières en raison de son influence sur la motivation (Lemarchant & Tudoux, 2008).

42Quoiqu’il en soit, la description que les enseignants font de leurs pratiques pédagogiques semble impactée par leurs conceptions de la motivation des élèves de CAP. L’analyse des mémoires professionnels indique que l’ensemble des enseignants de notre corpus explore la motivation de leurs élèves de CAP. Cela signifie que, sans signe de démotivation qui pourrait expliquer les difficultés d’apprentissage, les enseignants interrogent systématiquement cette donnée. Cette investigation, probablement liée aux représentations des élèves de CAP, prend deux formes. La moitié des enseignants utilise des outils d’évaluation alors que l’autre ne les mobilise que de façon réduite. Pour une part non négligeable, la démotivation des élèves en CAP constitue donc un élément récurrent dans leur parcours scolaire.

43Ces postures face à la démotivation mènent à des discours différenciés sur les pratiques pédagogiques. Certaines pratiques apparaissent comme cherchant à favoriser la motivation autodéterminée (connaissance et accomplissement) en rendant l’élève acteur de ses apprentissages et en proposant des apprentissages ambitieux en lien entre autres avec l’orientation des élèves. D’autres pratiques semblent viser la motivation contrôlée et notamment la recherche de valorisation artificiellement obtenue par la simplification des savoirs et des activités proposées. Nous souhaiterions donc aller plus loin dans l’analyse en confrontant nos résultats par des observations dans la classe. En effet, notre recherche se base, non pas sur des pratiques effectives, mais sur les perceptions que les enseignants ont de leur pratique voire des « bonnes pratiques » puisque le mémoire est destiné à être évalué. Ce type d’écrit peut donc être biaisé et empreint de rationalisation.

44La réduction des exigences envers les élèves est probablement à mettre en lien avec la volonté des enseignants de reconstruire l’identité personnelle des élèves de LP suite à des échecs répétés (Vandelle, 2015). C’est d’ailleurs selon Gaillard et Kerner (2005) le premier défi des LP. Selon Vandelle (2011), la remobilisation scolaire en LP pose la question de la place à donner d’une part au savoir et d’autre part à la personne de l’élève. Cette auteure souligne l’importance de la prise en compte de l’individu et de son développement social et affectif. Les pratiques pédagogiques proposées pour favoriser l’estime de soi visent « à créer un climat de sécurité, de confiance, de compétence scolaire, de valorisation, de compétence sociale, de tolérance, d’intérêt pour ce que sont les élèves, de persévérance et de dépassement de soi » (Vandelle, 2015 : 339). Ces stratégies de valorisation scolaire ne sont efficaces qu’à partir du moment où elles permettent aux élèves de développer leurs apprentissages. Réconcilier un élève avec l’institution scolaire est avant tout lui permettre de se réaliser dans l’acquisition des compétences. Tel est un des enjeux de la formation des enseignants sur ces questions.

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Mots-clés éditeurs : Élèves, Lycée professionnel, Motivation, Perception sociale, Pratiques enseignantes

Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/spir.059.0013