Musicalement parlant
Arthur
Pages 167 à 169
Citer cet article
- BOUTELOUP, Philippe,
- Bouteloup, Philippe.
- Bouteloup, P.
https://doi.org/10.3917/spi.103.0167
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- Bouteloup, P.
- Bouteloup, Philippe.
- BOUTELOUP, Philippe,
https://doi.org/10.3917/spi.103.0167
Notes
-
[1]
Album 50 ans de scène, Victorie Music, 2021.
-
[2]
Il vient de sortir chez Victorie Music un nouvel album, Camille, avec sa fille Alice.
-
[3]
L’ogresse, à retrouver en médiathèque de prêt et sur Internet.
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[4]
Pouce, Label Enfance et Musique.
-
[5]
Blues, rym musique, 1998, à retrouver également en médiathèque de prêt ou sur Internet.
-
[6]
D. W. Winnicott, L’enfant et sa famille : les premières relations, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2017, p. 50.
« L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où l’on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine. »
1 Avant d’écrire cette chronique, je replonge dans de vieux articles sur Steve Waring et je constate que la question du handicap et de la différence revient souvent.
2 Piqûre de rappel pour les retardataires : Steve Waring est le plus français des chanteurs américains, ou peut-être le plus américain des chanteurs français. « Citoyen du monde » aurait dit Théodore Monod.
3 Depuis plus de cinquante ans maintenant [1], il n’a cessé de composer, jouer, chanter pour le jeune public. Il n’oublie pas non plus d’adapter en français le répertoire de son pays natal, notamment les chansons de Woody Guthrie. Et si notre chanteur s’adresse si bien aux enfants, nous pouvons affirmer que nous sommes tous de grands enfants. Il suffit de fréquenter ses spectacles pour le constater, quand petits et grands reprennent en cœur son répertoire !
4 Musicien-inventeur infatigable [2], guitariste pétri de musiques traditionnelles américaines, chercheur de sons, collectionneur d’onomatopées, joueur de mots, chatouilleur de tympans et apprivoiseur de tempo, Steve est un créateur curieux des musiques du monde, colporteur qui réussit à marier jazz et folk, musiques d’hier et d’aujourd’hui.
Moustique trisomique
5 En 1999, dans le numéro 13 de Spirale – un autre siècle – Steve avait partagé le carnet de bord qu’il tenait à propos de son fils trisomique. Extrait :
Vingt-six mois : il reproduit avec ses mains, ses doigts, ses bras les comptines. Pendant un séjour à Paris, apprend à dire « oh » sur tous les tons avec Alice, y prend beaucoup de plaisir et rigole ; se met à parler avec la tourterelle : « Abou… Abou… » Avec son orthophoniste, il commence à produire un son avec la flûte. Sur l’air de Jean Petit, il bouge les index, les mains, les bras et se touche la tête, descend tout seul de sa petite voiture pour danser sur la musique en tournant assis sur lui-même. Quand il voit le sèche-cheveux, quand la voiture démarre, il fait Bouooou…
7 Arthur était tout petit. Il a maintenant 36 ans. Il a toujours baigné dans la voix « enchantée » et la musique de sa famille, car on est tous musiciens chez les Waring ! Est-ce pour cela qu’il adore lui aussi chanter et jouer de la trompette ? Assurément. Son père a même écrit un morceau spécialement pour lui et qui porte son prénom :
Arthur, écoute-moi
Tu n’es pas tout à fait comme les autres
Mais ça n’est pas du tout de ta faute
Le moustique trisomique t’a piqué
C’est pour ça que souvent t’es moins excité
Moins rapide, moins éclair que les gens ordinaires [3]
Faire simple est bien souvent compliqué
9 Sur l’album Pouce [4], la présence de la différence, du handicap est plus discrète. Comme dans la chanson les Mimis où il s’agit de faire toutes sortes de bisous avec sa bouche. Une façon de travailler sa motricité fine… ou bien Tourterelle, chanson à geste où les roucoulades pour imiter l’oiseau ne sont pas toujours faciles à mettre en place ! Le concours de l’orthophoniste d’Arthur aura été précieux pour réaliser cet opus. Une forme de commande pour une rééducation musicale.
10 On retrouve dans ce disque – comme dans bien d’autres – le génie de Waring. Car une chanson est une « bonne » chanson quand les entrées et lectures sont multiples. On peut parler handicap avec profondeur, humour et poésie. Mettre des mots simples sans être simpliste.
Jean doucement
11 Dans un autre album, le blues Jean doucement prend une autre coloration si on y entre avec le logiciel « personne en situation de handicap » :
Par rapport à d’autres gens
Moi je suis plus lent
On me dit allonge le pas
Plus vite grouille-toi !
Braves gens, je vous entends
J’peux pas faire autrement
13 Et le refrain :
Mon cœur aime la lenteur
Et mon esprit le ralenti
Je prends le temps
Je m’appelle Jean
Doucement, doucement, doucement [5]
15 Il y a quelque temps, à l’occasion d’une résidence artistique dans un centre hospitalier pédiatrique, Steve et moi entrons dans la salle de jeu du service où jouaient deux enfants. Steve commence à chanter un de ses tubes intemporels, La baleine bleue. Les enfants se retournent : « Mais il chante nos chansons, celui-là ! »
16 Et Steve de dire après coup : « C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait, cela veut dire que mes chansons sont vraiment rentrées dans le folklore, on ne sait plus qui les a créées, c’est quelque chose qui ne m’appartient plus. »
Le colporteur
17 À propos du duo musical avec fils, Steve écrit : « Le moustique trisomique t’a piqué, mais aussi, le papillon de la musique… Bébé, tu chantes et souris si bien que tu m’inspires la chanson ”Arthur”… et maintenant tu fais sonner ta trompette, tu fais des concerts avec l’école ou avec le groupe de ta sœur : La Fanfarine. Ici, avec ton père, tu joues de la trompette, bâton de pluie, des percussions… En chantant quelques refrains aussi… »
18 Arthur est ambitieux, il veut maintenant faire des spectacles en solo, loin de son père qui prend trop la lumière.
19 Comme le raconte Marie-Anges Peronnet, sa maman : « Arthur ”le colporteur” descend à pied au village avec, dans son sac à dos, le ukulélé, le métallophone et les baguettes, la sanza et deux cuillers à soupe, dans une main le bâton de pluie et dans l’autre sa trompette. » Il s’installe tranquillement dans la salle de classe et le concert peut commencer ! « Les pieds d’un enfant n’ont pas besoin d’être tout le temps sur terre [6] », écrivait Donald W. Winnicott. Arthur l’a bien compris.
20 Arthur vit aujourd’hui dans un foyer à Lyon. Il a son « chez lui ». Cela ne l’empêche pas de retourner visiter sa famille sur les hauteurs du Pothu, dans les monts du lyonnais, pour y faire un bœuf musical avec toute sa famille et les invités de passage !