Article de revue

La peau culturelle chinoise

Pages 67 à 76

Citer cet article


  • Feldman, B.
(2019). La peau culturelle chinoise. Spirale - La grande aventure de bébé, 89(1), 67-76. https://doi.org/10.3917/spi.089.0067.

  • Feldman, Brian.
« La peau culturelle chinoise ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/1 N° 89, 2019. p.67-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2019-1-page-67?lang=fr.

  • FELDMAN, Brian,
2019. La peau culturelle chinoise. Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/1 N° 89, p.67-76. DOI : 10.3917/spi.089.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2019-1-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.089.0067


Notes

  • [1]
    Communication personnelle.

Préambule

1 Je voudrais présenter l’idée que la culture fournit une forme de contenant social, une peau culturelle dans laquelle nous sommes capables de créer des significations partagées fournissant un échafaudage et une structure pour notre vie à la fois individuelle et collective. La peau culturelle médiatise les expériences entre le domaine subjectif et symbolique des images et les dialogues intersubjectifs qui se déroulent dans les espaces sociaux entre soi et l’autre. Je voudrais explorer la peau culturelle qui se dégage des observations de nourrissons auxquelles j’ai participé en Chine, en Russie et en Amérique latine, avec des groupes d’observateurs ayant utilisé la méthode d’observation d’Esther Bick (1964), à l’occasion d’observations hebdomadaires et de séminaires de discussion hebdomadaires.

2 Je me suis intéressé au concept de peau culturelle lorsque, en tant qu’étudiant diplômé, j’ai assisté à des séminaires du psychanalyste Erik Erikson. Erikson a basé son travail sur l’observation attentive des nourrissons et des enfants dans différents contextes culturels. Dans ses séminaires, il a expliqué que la culture se transmet d’une génération à l’autre principalement par le biais des premières interactions sensuelles/corporelles et les nourrissons. Pour Erikson [1], le contact corporel sensuel était le fondement des transmissions culturelles et il a étudié cette question dans ses observations sur les nourrissons au sein de différents groupes autochtones aux États-Unis. J’ai été intrigué par le concept d’Erikson de la transmission précoce de la culture par l’interaction corporelle, et ai décidé de l’étudier moi-même en utilisant la méthode d’observation infantile à laquelle Mary Ainsworth, d’abord, m’a initié. Le nourrisson humain est par nature non seulement un être psychobiologique mais, dès le début, un être social influencé par la culture dans laquelle il est intégré (Vygotski, 1978).

3 Au cours des six dernières années, j’ai participé à la planification, à l’organisation et à la supervision de groupes d’observation infantile en Chine. Les observateurs chinois sont allés dans les maisons des familles participantes pour observer les interactions entre le nourrisson et ses soignants dès la naissance jusqu’à la deuxième année de vie. L’observation infantile en Chine nous fournit une méthode pour mieux comprendre la transmission de la culture et des traumatismes, l’émergence de styles d’attachement dans les relations primaires du nourrisson avec son aidant, ainsi que l’émergence de soi et de l’identité.

L’émergence de soi en Chine

4 Le soi dans le contexte culturel chinois émerge avec des types et des qualités d’interactions différents de ce que l’on observe dans les pays occidentaux. Le moi est plus socialement contextualisé, à mesure que le nourrisson se développe dans un système social complexe comprenant un large cercle de soignants : parents et grands-parents. Nous avons constaté que la famille communique dès son plus jeune âge au nourrisson la nécessité de s’adapter aux normes sociales de la famille et d’accepter les interdictions sociales. L’accent mis sur l’individuation, l’autonomie et l’expression de soi est moins souligné que dans la culture occidentale. Le sens de soi et de l’identité du nourrisson est une expression de la culture dans laquelle il est intégré. Le moi et l’identité sont influencés par les interactions qui se produisent sur les plans interpersonnel et intersubjectif. Le moi dans la culture occidentale émerge à travers notre concept d’actions du moi (auto-émergence) et naît, selon Winnicott (1971), dans le reflet et la réceptivité, de la part du caregiver, des gestes spontanés et des vocalisations du nourrisson. L’émergence de soi en Chine se fait différemment, car l’adaptation aux souhaits et aux besoins des autres est considérée comme une tâche de développement primordiale pour le nourrisson. Nous devons être prudents dans nos observations chez les nourrissons, non pas pour superposer les valeurs occidentales aux familles chinoises mais plutôt pour observer soigneusement l’impact des interactions interpersonnelles et intersubjectives sur le développement du nourrisson.

5 À partir de nos recherches sur l’observation des nourrissons, nous nous intéressons à l’expérience de l’autoémergence depuis le début de la vie du bébé. Au fur et à mesure que le sens de soi et l’identité émergent et se transforment, nous pouvons observer les états les plus précoces et les plus primitifs de cohésion physique et psychologique, qui consistent à être contenu dans une peau qui constitue une enveloppe pour des expériences sensorielles. Sur un plan intersubjectif, le bébé et ses figures d’attachement sculptent et façonnent leurs expériences mutuellement créées à travers la profondeur et le souffle de leurs communications affectives et inconscientes. Stern (2010) appelle ces formes des formes de vitalité. Les formes de vitalité de Stern fournissent une enveloppe temporelle pour une expérience émotionnelle, intersubjective et interpersonnelle, et mènent à l’expérience vécue du nourrisson.

6 Nous devons faire preuve de prudence lorsque nous utilisons les concepts du moi en Chine, car l’expérience intersubjective du nourrisson avec l’autre est plus subtile et nuancée qu’en Occident, et le soi émerge souvent dans un espace plus interne, plus privé. Les épisodes suivants illustrent cet aspect de la rencontre du bébé chinois avec les interdictions liées au corps et la recherche du confort, de la sécurité et de la sécurité avec la mère, ce qui facilite l’émergence de soi.

Observation

7 Quand, en qualité d’observateur, je me rends à la maison de bébé, une mère et une grand-mère se trouvent dans le salon de leur petit appartement. Le bébé, une fille, a 3 mois et 3 jours au moment de l'observation. Mère et grand-mère me saluent et je m’assois sur une chaise dans le salon, qui m’offre un endroit sûr et confortable pour observer. Le bébé a été nourri au sein pendant deux mois, mais sa mère s’inquiète à propos de l’allaitement et craint de ne pas avoir assez de lait pour nourrir son bébé. Elle a donc complété l’allaitement. La grand-mère fait la préparation pour le nourrisson à partir d’un biberon et quand elle suce le biberon, les yeux du bébé sont fermés et sa grand-mère n’essaie pas d’établir un contact verbal ou visuel avec le bébé, qui semble avoir du mal à contrôler le flux du biberon. Réalisant que le bébé se débat avec le biberon, elle l’enlève et bébé commence alors à bouger ses mains, ses bras et ses jambes, comme si elle voulait exprimer ses sentiments à propos de l’alimentation. Bébé lui touche la bouche avec son doigt et sa grand-mère lui retire le doigt en disant que c’est sale et qu’elle ne doit pas mettre son doigt dans sa bouche. Après que sa grand-mère lui a retiré le doigt de la bouche, bébé essaie de le remettre, et sa grand-mère lui dit que c’est sale et mauvais de le faire. Cette interaction se poursuit alors que bébé explore son visage et sa bouche avec son doigt. Il est également interdit aux bébés de toucher leurs organes génitaux. Bébé semble de plus en plus frustré par la prohibition de sa grand-mère et commence à pleurer. La mère vient alors à bébé, la prend et essaie de la consoler. Bébé se calme alors et s’endort dans les bras de sa mère. La mère a été en mesure de comprendre la détresse de son bébé et d’affirmer son besoin de retenue et d’expérience, ce qui favorise l’émergence de soi.

8 À 4 mois et 15 jours, je viens à la maison et suis accueilli par grand-mère et bébé. La grand-mère se plaint que bébé est méchant en refusant de boire son biberon. Elle tente de nourrir bébé mais elle ne veut pas boire. La mère entre alors dans la pièce et donne à bébé un jouet avec lequel bébé commence à téter. Bébé commence alors à lécher le jouet et maman le remplace rapidement par le biberon en disant qu’elle doit maintenant avoir faim. Bébé recrache le lait et commence à pleurer. La mère remet le jouet dans la bouche du bébé puis rapidement le remplace par le biberon quand bébé commence à sucer le jouet. Je commence à ressentir de la frustration et de la colère alors que bébé se débat avec le biberon. Après quelques minutes, bébé devient somnolent et est placé dans un panier par terre tandis que, alors qu’il est dans un demi-sommeil, la mère met le biberon dans la bouche de son bébé. Elle commence à sucer et boit la plus grande partie de la préparation. J’ai l’impression que bébé a besoin de s’adapter aux désirs de ceux qui la soignent et ne peut pas affirmer son autonomie et son indépendance.

9 Dans mon travail analytique en Chine, j'ai été frappé par les récits personnels de mes analysants qui décrivent la nécessité de respecter l’autorité des aînés, des parents et des enseignants ; et les besoins de l’ordre social élargi. Les analyses décrivent cela comme le contrat social chinois : la famille prend en charge et prend soin du bébé et, à mesure que l’enfant grandit et se développe, il doit garder à l’esprit les besoins de la famille et des ancêtres et éviter la honte ou la déception. Ce que j’ai trouvé en Chine, c’est que les actions du moi, tout en étant présentes, doivent être contenues et contrôlées au sein de l’individu pour pouvoir vivre en accord avec le monde extérieur. Le contrat social chinois a aidé la société à évoluer. Nous devons être prudents quant à la manière dont nous appliquons les concepts d’action du moi et l’individuation à notre compréhension clinique, car le moi est plus socialement contextualisé qu’en Occident. C’est peut-être une chose que ce bébé nous apprend.

Peau et psyché

10 Le concept de la peau psychique est utilisé dans les recherches d’observation des nourrissons car la peau est le premier contenant d’expérience émotionnelle et symbolique et, à mesure que le développement progresse, la peau devient intériorisée et symbolisée comme une peau psychique. La transmission de la culture se fait par des interactions corporelles et affectives entre le nourrisson et le soignant, souvent à la surface de la peau et par des interactions peau-à-peau. Le toucher et la sensualité sont intimement liés au développement de la sécurité de l’attachement lorsque l’enfant en sécurité explore sa propre image corporelle à travers l’interaction avec le corps de l’autre. Les interactions entre bébé et ses caregivers qui touchent la surface du corps, la peau, sont essentielles à l’évolution de la perception par le nourrisson d’un espace interne limité, séparé du monde extérieur par une frontière vécue comme peau. Lorsque l’expérience de la peau en tant que frontière entre les domaines interne et externe a évolué, l’individu est capable de vivre sa propre peau séparée, mais interconnectée avec les autres. L’attachement sécure est facilité par l’évolution d’une fonction cutanée primaire (Feldman, 2004) qui peut servir de contenant à une expérience psychologique et émotionnelle. La capacité du cargiver à tolérer, à négocier, à apaiser, et à transformer les états mentaux souvent terrifiants du bébé en expériences plus faciles à gérer et à digérer, est un autre facteur important dans l’évolution d’une relation d’attachement sécurisée et de l’évolution d’une peau primaire.

11 Grâce à l’observation attentive des nourrissons, nous avons pu constater que, au fur et à mesure du développement, la peau devient un contenant de plus en plus important d’expériences psychologiques, émotionnelles et érotiques/sensuelles pour le nourrisson. La transformation de la peau somatique en une peau psychique intériorisée est facilitée par des séquences inter-actionnelles complexes entre bébé et autrui : les échanges émotionnels qui procurent au bébé la nourriture psychologique liée au toucher qui, expérimenté avec sensibilité, fournit une base pour l’évolution de la fonction cutanée primaire (ibid.). Les expériences interpersonnelles précoces chez le nourrisson qui entravent le développement de la peau, les troubles du sommeil et les comportements autosensuels peuvent empêcher à la fois la croissance psychologique et le développement des processus d’individuation. Ces troubles peuvent être liés à l’émergence d’une fonction cutanée secondaire qui empêche le développement psychologique et émotionnel, par le recours excessif aux défenses corporelles. Lorsque les défenses corporelles sont dominantes dans la personnalité, le développement émotionnel peut être sévèrement affecté et mener au développement de défenses autistiques ou de défenses de soi.

La peau et son importance dans l’observation

12 Bébé, âgé de 3 mois et 14 jours, semble heureux quand j’arrive dans l’appartement. Il est allongé dans un petit berceau, dans la grande pièce de la cuisine. Quand j’entre, bébé me regarde et je me sens accueilli par lui dans l’espace d’observation. Lorsque je m’assieds, sa mère semble inquiète et me dit que bébé ne veut pas manger et qu’il a développé un eczéma sévère sur tout le corps. Il a déjà eu de l’eczéma, mais maintenant il apparaît plus grave et difficile à contrôler. Je peux voir que de grandes taches rouges couvrent sa peau. Soucieuse, la mère me dit qu’elle et son mari l’ont emmené chez le dermatologue et que le médecin lui a dit qu’elle devait lui mettre des lotions spéciales, et qu’il lui faudrait des bains spéciaux pour qu’il soit plus à l’aise. Je vois bébé essayer de frotter et de gratter sa peau. Le trouble de la peau est apparu au cours des deux derniers mois d’observation, à partir du moment où la mère a repris son travail à plein temps et qu’une fille au pair, qui ne parle pas chinois, prend soin de lui. La mère me fait savoir qu’il dort avec la personne qui s’occupe de lui et que son père n’est pas souvent à la maison, maintenant que son emploi du temps et son horaire de travail se sont intensifiés. Je m’interroge sur la séparation d’avec la mère et sur l’impact que cela peut avoir sur le bébé. Je n’observe pas que le bébé soit bien tenu par sa mère, et quand il est contrarié, sa mère continue de paraître très nerveuse et s’approche de bébé, puis le touche en lui adressant quelques mots de réconfort : « Oh, mon pauvre bébé, comme tu souffres ! » Elle pose alors la main sur le ventre de son bébé et continue de le calmer, tenu dans les bras du soignant. La mère dit que le bébé ne dort pas bien à cause des problèmes de peau qui se sont aggravés, et que le bébé et la fille au pair ne dorment pas toute la nuit. La mère semble très triste et déprimée par les problèmes de peau. Elle essaie de jouer avec son bébé mais il ne réagit pas, il semble somnolent et léthargique. Elle essaie alors de le nourrir, mais il semble indifférent au biberon qu’elle lui présente. Je pense que bébé rejette sa mère et qu’il exprime peut-être par là ses sentiments de rejet et d’abandon ressentis quand elle est retournée travailler à temps plein. J’éprouve un sentiment de dépression lorsque je quitte l’observation.

13 Dans notre groupe d’observation de nourrissons chinois, l’apparition de troubles cutanés a été un phénomène courant survenu chez plus de la moitié des nourrissons observés. Les troubles de la peau peuvent être fréquents dans la petite enfance, et il existe des problèmes immunologiques qui sont influencés par l'interaction de la psyché et du soma. Dans le cas de ce bébé, il développait un attachement anxieux/évitant avec sa mère, et la mère était incapable de se synchroniser avec son bébé après les séparations prolongées en raison de son travail. La jeune fille au pair ne semblait pas non plus lui offrir un sentiment de sécurité et de confort, et peut-être le bébé essayait-il de se maintenir par l’émergence de son eczéma. Les recherches sur l’eczéma dans une perspective analytique indiquent que lorsque les personnes se sentent mal contenues, elles peuvent développer des troubles cutanés, et le frottement et le grattage de la peau aident à obtenir des sensations momentanées de calme et de confort, et constituent la forme primitive d’une fonction de soin de soi. L’eczéma est devenu une expression de la fonction de la peau secondaire qui aide à retenir le psychisme/soma fragile de l’enfant. L’eczéma ce bébé était peut-être aussi une forme de communication à ses aidants, à propos de son besoin d’être mieux contenu.

Transmission intergénérationnelle des traumatismes

14 La transmission intergénérationnelle des traumatismes liés aux événements historiques de l’ère maoïste, tels que la révolution culturelle et d’autres traumatismes historiques et collectifs, est un thème important dans nos observations. Pendant les années de la révolution culturelle (1962-1976), entre 1,5 et 2 millions de personnes ont été tuées, des vies ont souvent été ruinées par des dénonciations sans fin, de fausses confessions, des réunions de lutte et des campagnes de persécution (Dikotter, 2016). La révolution culturelle a été caractérisée par la perte, à de nombreux niveaux de la société chinoise. La peau culturelle chinoise s’est déchirée alors que les temples et les sanctuaires historiques étaient détruits, et les valeurs spirituelles traditionnelles telles que les idées de Confucius et de Lao-tzu étaient considérées comme dépassées. Beaucoup ont perdu leur statut social et économique, et nombreux également furent ceux qui durent abandonner leur carrière d’intellectuels et d’enseignants afin d’aller à la campagne pour travailler dans les champs, les universités et les écoles étant fermées. Les étudiants se sont retournés contre les enseignants et les professeurs soupçonnés d’être contre l’idéologie de Mao. Cette perte de sécurité et de confiance, généralement apportées par la peau culturelle, a créé la peur et la méfiance qui ont provoqué des blessures dans la peau de la culture chinoise, difficiles à guérir. Ces déchirures dans la peau culturelle ne peuvent cicatrisées que par des processus de dialogue ouvert et d’expiation culturelle. En Chine, ce processus de réparation n’a pas abouti.

15 La transmission intergénérationnelle des traumatismes est apparue dans nombre de nos observations de nourrissons, et constitue un thème majeur du traitement analytique en Chine. Nous avons observé que le traumatisme pouvait être communiqué à la fois consciemment et inconsciemment au nourrisson par son caregiver. Souvent, ce sont des blessures cachées vécues par l’individu et le collectif, et qui ne peuvent être intégrées que par une élaboration à la fois symbolique et verbale du discours. Un espace sûr est nécessaire pour définir l’impact des traumatismes individuels et collectifs, comme nous l’avons appris de notre longue expérience auprès de survivants de l’Holocauste, de leurs enfants et de leurs petits-enfants. L’observation et l’analyse des nourrissons semblent fournir un espace sûr où ce processus d’élaboration et d’intégration peut avoir lieu.

L’impact de la révolution culturelle et des traumatismes parentaux sur le bébé

16 Cela a émergé dans une observation. Au cours de la première année d’observation, il est apparu que le bébé avait développé un attachement désorganisé à sa mère. L’observateur s’inquiétait du niveau élevé de désorganisation chez le nourrisson, car le comportement de l’enfant consistait à se frapper, à frapper sa mère et sa grand-mère, et à ne pas pouvoir gérer les séparations imprévisibles et sans transition. La mère a dit à l’observatrice qu’elle avait de la difficulté à gérer son bébé et que sa grand-mère n’était pas en mesure de fournir un holding adéquat. La mère a fait une demande de psychothérapie qu’elle a par la suite appréciée et dont elle a bénéficié.

17 Mais revenons au premier temps de cette observation. À mon arrivée, le bébé alors âgé de 12 mois et 2 semaines commence à se lever et à marcher avec difficulté. Je m’inquiète car il se balance sur la table et les chaises et peut tomber à tout moment. La mère est présente mais ne fait rien pour empêcher la chute. Bébé commence à pleurer mais sa maman ne vient pas à lui et semble même l’ignorer. Je ressens de la douleur dans mon empathie avec le bébé et, après plusieurs minutes, je vais vers lui et le redresse. La mère vient alors le retenir et la grand-mère entre dans la pièce. Bébé ne porte pas de couche et on lui a appris à uriner dans le récipient qui se trouve sur le sol. Pendant l’observation, je remarque qu’il fait pipi par terre et qu’il y a des points humides sur le tapis. La mère commente qu’il n’a pas encore appris à contrôler ses sphincters. Elle demande alors si elle peut me parler et prie la grand-mère de venir dans la chambre pour s’occuper de son bébé. La mère me prend à part et commence à me dire à quel point sa vie est difficile avec son mari, comment elle a été traumatisée lorsque, enfant, elle était enchaînée à un lit quand ses parents n’étaient pas à la maison. J’ai écouté et ressenti personnellement son tourment. J’ai commencé à penser que les difficultés de séparation de son bébé pouvaient être liées au traumatisme de sa propre enfance. Elle raconte ensuite comment ses parents ont été maltraités, ostracisés et battus pendant la révolution culturelle, car ils étaient soupçonnés d’être des capitalistes. Certains membres de la famille ont été tués pendant cette période, et la famille a connu des bouleversements émotionnels, des dislocations et des pertes. Je suis resté dans une disposition empathique pour l'écouter et elle a semblé apaisée. Lorsque j’ai quitté l’observation, j’ai réalisé que je passais autant de temps avec cette mère que lorsque j’observais un bébé ; mais cela s’est avéré important car la mère s’est par la suite montrée plus capable de garder à l’esprit son bébé. Elle avait besoin de moi pour refléter et réfléchir avec elle sur son infantile. Lorsque ces parties infantiles de sa psyché ont été vues et reconnues par moi, sa rivalité pour mon attention dans l’observation a diminué.

L’ancienne politique de l’enfant unique et la relation avec la figure d’attachement

18 Dans notre groupe de bébés chinois, la plupart étaient le produit de la politique de l’enfant unique, qui a subi depuis certaines modifications. Récemment, les familles sont désormais autorisées à avoir deux enfants. Les parents qui étaient auparavant limités à un seul enfant le vivaient souvent assez mal. Ce que nous avons constaté dans nos observations, c’est qu’un haut niveau d’ambivalence est souvent exprimé verbalement par les deux parents et/ou les grands-parents, ou qu’il est généralement communiqué inconsciemment à la fillette, et de façon plus problématique encore si elle est enfant unique. Dans une autre observation, l’échange suivant a eu lieu alors que bébé, une fille, a 4 mois et 3 semaines.

19 À l’arrivée de l’observateur, ce dernier note que bébé est tenu par la grand-mère, et qu’il semble être heureux et de bonne humeur lorsqu’il sourit, et qu’il semble y avoir un échange actif et engageant de vocalisations et un contact visuel prolongé. La mère est proche du bébé et essaie également de la contacter en lui touchant les pieds et en lui chatouillant le ventre. Grand-mère et mère commencent à se parler de manière ludique et à évoquer le bébé. Elles lui disent : « Un jour, nous pourrions t’abandonner, et comment te sentirais-tu ? » Elles rient entre elles en le disant. Je me sens très confus, mais reste dans ma position d’observateur et ne pose pas de questions. Les deux femmes continuent de converser directement avec le bébé et lui sourient, et le bébé commence également à sourire. La mère m’avait déjà dit qu’ils avaient espéré un petit garçon quand elle l’a conçue. J’ai senti qu’elle était déçue à la fois par le bébé et par elle-même, et que c’était projeté sur le bébé.

20 Les grands-parents jouent un rôle majeur dans la vie de la plupart des nourrissons en Chine. La politique de l’enfant unique fait qu’il est plus courant que les grands-parents aient un enfant et que, à leur tour, leur enfant n’ait qu’un enfant, ainsi y a-t-il peu de petits-enfants. Dans nos observations, les nourrissons ont souvent développé des liens forts avec les grands-parents et ont rapidement dû commencer à différencier la mère, le père et les grands-parents. Cela peut être difficile pour le nourrisson et les parents, en particulier la mère, qui peut éprouver de la rivalité, de la compétition, de la jalousie et de l’envie envers la grand-mère (sa mère ou, souvent, la mère du mari). Nous avons observé des conflits intergénérationnels à propos des pratiques d’élevage des nourrissons, parfois difficiles à résoudre. Souvent, la mère essaie de créer un lien avec l’observateur car elle estime que ce dernier a une approche plus « moderne » de l’éducation des enfants, et elle peut l’utiliser comme pour assurer une triangulation avec sa mère ou sa belle-mère. Les pères peuvent avoir des difficultés à soutenir émotionnellement leur mère, car leurs alliances peuvent être déchirées entre leur propre mère et leur femme. Nous avons découvert que le père chinois avait du mal à s’intégrer dans la vie du bébé. Ils ne semblent pas avoir de modèles pour l’attachement père/nourrisson, si importants dans la vie du bébé. Beaucoup de pères se sont intéressés à l’expérience d’observation et tentent d’interagir avec leur bébé lorsque l’observateur est présent. De cette manière, l’observation elle-même a un impact thérapeutique sur le développement de l’enfant.

Conclusion

21 L’observation infantile en Chine m’a appris l’humilité culturelle et l’importance d’apprécier les différents contextes culturels et les cadres psychologiques qui s’y réfèrent. Nous entrons dans l’observation concentrés sur le moment présent, et utilisons nos capacités imaginatives et intuitives pour percevoir ce qui se passe, à la fois au niveau de l’interaction de surface et sous la surface, incluant les nuances de la communication intersubjective et symbolique. De cette manière, nous sommes en mesure de réfléchir à ce qui nous est commun en tant que sens à la création de sujets et aux alliances richement tissées de nos héritages culturels divergents.

Références

  • Ainsworth, M. 2015. Patterns of Attachment, Londres, Routledge.
  • Bick, E. 1964. “Notes on infant observation in psychoanalytic training”, Int. J. of Psychoan., 45, p. 558-566.
  • Bowlby, J. 1982. Attachment and Loss, Londres, Hogarth Press.
  • Dikotter, F. 2016. The Cultural Revolution, Londres, Bloomsbury.
  • Feldman, B. 2004. “Skin for the Imaginal”, J. of Analytical Psychology, 49, 3, p. 285-311.
  • Geertz, C. 1973. The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books.
  • Klein, M. 1975. Envy and Gratitude, Londres, Hogarth Press.
  • Stern, D.N. 2010. Forms of Vitality, Londres, Oxford.
  • Vygotski, L. 1978. Mind in Society, Boston, Harvard University Press.
  • Winnicott, D.W. 1971. Playing and Reality, Londres, Tavisock Publications.

Mots-clés éditeurs : Chine, Culture, peau, peau culturelle

Date de mise en ligne : 24/05/2019

https://doi.org/10.3917/spi.089.0067