La philo au berceau
La stratégie de l’enfance
- Par Laurent Bachler
Pages 272 à 273
Citer cet article
- BACHLER, Laurent,
- Bachler, Laurent.
- Bachler, L.
https://doi.org/10.3917/spi.080.0272
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- Bachler, L.
- Bachler, Laurent.
- BACHLER, Laurent,
https://doi.org/10.3917/spi.080.0272
Notes
-
[1]
J. Baudrillard, La transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes, Paris, éd. Galilée, 1990.
« Si les adultes font croire aux enfants qu’eux-mêmes sont des adultes, les enfants, eux, “laissent” croire aux adultes qu’eux-mêmes sont des enfants. Des deux stratégies, la dernière est la plus subtile, car si les adultes croient qu’ils sont des adultes, les enfants, eux, ne croient pas qu’ils sont des enfants. Ils le sont, mais ils n’y croient pas. Ils naviguent sous le pavillon de l’enfance comme sous un pavillon de complaisance [1]. »
Jean Baudrillard
1 « Les enfants naviguent sous le pavillon de l’enfance comme sous un pavillon de complaisance. » Par cette formule saisissante, le philosophe Jean Baudrillard pointe ce qu’il nomme une stratégie « lascive ». Nous construisons notre identité en laissant les autres nous mettre dans une position ou une posture, en laissant les autres nous dire qui nous sommes. Nous subtilisons ainsi aux autres une part d’énergie, une « énergie volée », pour découvrir ce que nous sommes.
2 Pour autant, cela ne fait pas de notre identité quelque chose de figé et d’aliénant. Le risque que nous courons à vivre sous le regard de l’autre et dans les relations à l’autre serait finalement de dépendre de ces relations et de ce regard. Prisonnier de ce jeu de regard, nous serions alors soumis à l’autre. Finalement, j’ai besoin de l’autre pour qu’il me dise ce que je suis, ce que je dois être, et même ce que je veux être. Je n’existe que dans le regard de l’autre. Je suis donc totalement dépendant de lui, soumis à l’autre, contrôlé par l’autre.
3 C’est pourquoi Jean Baudrillard défend cette idée paradoxale : il vaut mieux être contrôlé par quelqu’un d’autre que par soi-même. Comment comprendre ce paradoxe ? Cela tient au fait que dans la soumission à l’autre, au moins nous avons quelque chose à quoi nous opposer, un point sur lequel exercer notre résistance et notre contestation. Cela implique donc que, certes, nous prenons appui sur le regard de l’autre pour définir ce que nous sommes, mais nous gardons la liberté de refuser, à tout moment, cette identité, cette image, ce rôle. Nous gardons la liberté de ne pas nous réduire à ce que l’autre pense de nous. Nous gardons la liberté de laisser croire à l’autre que nous sommes tels qu’il nous veut, sans l’être véritablement.
4 C’est très exactement cela qu’ont compris les enfants. Ils laissent en quelque sorte les adultes leur dire ce que doit être l’enfance. Et ils suivent ce plan. Mais ils savent en eux-mêmes qu’ils ne sont enfants que pour ces adultes, et qu’ils sont aussi autre chose, et qu’ils seront bien autre chose que cela. Ils acceptent finalement, par un acte de complaisance envers les adultes, de jouer les enfants. Cela permet aux adultes de se dire qu’ils sont bien des adultes. Mais les adultes sont dupes de cette stratégie qui consiste à laisser l’autre nous dire ce que nous sommes ; alors que les enfants ne le sont probablement pas. « Celui qui laisse croire est toujours supérieur à celui qui croit », nous dit encore J. Baudrillard.
5 Ne soyons toutefois pas naïfs. Il peut arriver à tous, adultes comme enfants, d’être dupes de cette stratégie et de croire que nous nous confondons alors avec cette identité d’emprunt. Cela arrive souvent lorsque nous croyons en notre propre essence. Lorsque nous oublions que nous jouons aux adultes et que nous nous croyons vraiment adultes, en pensant même que c’est là notre essence, ou notre finalité, alors nous perdons notre liberté. « L’ironie supérieure de la communauté est perdue. » La liberté donc est l’enjeu de cette stratégie lascive. Cette stratégie de l’enfance, par laquelle l’enfant laisse croire à l’adulte qu’il est l’enfant que l’adulte veut, est en réalité la liberté de l’enfance.