Du côté de chez nounou
Être parent, c’est grandir. Être accueillant, c’est grandir aussi
- Par Patricia Denat
Pages 226 à 227
Citer cet article
- DENAT, Patricia,
- Denat, Patricia.
- Denat, P.
https://doi.org/10.3917/spi.079.0226
Citer cet article
- Denat, P.
- Denat, Patricia.
- DENAT, Patricia,
https://doi.org/10.3917/spi.079.0226
Notes
-
[1]
Rapport du groupe de travail pour les jeunes : « Un Québec fou de ses enfants », ministère de la Santé et des Services sociaux du gouvernement du Québec, 1991.
1 « Ah, ces enfants d’aujourd’hui ! Turbulents, effrontés, capricieux… Les parents ne sont plus ce qu’ils étaient, ils démissionnent, délèguent, sont vite débordés… Et voilà que l’éducation s’en va à vau-l’eau, plus de valeurs, plus d’idéal, des bébés tyranniques, des ados sans repères… »
2 Voilà bien une quinzaine d’années que j’entends cette litanie : des accueillants découragés, débordés eux-mêmes, il faut bien le dire, une société qui multiplie dans ses écrits, par les médias et dans ses actes, l’assurance de ce mal-être et la nécessité d’assister pour aider à devenir « le bon parent ». Et des parents angoissés par cet avenir qui leur promet bien des difficultés et un défi incroyable !
3 Et pourtant, les bébés que j’accueille aujourd’hui ne sont fondamentalement pas différents de ceux que j’accueillais autrefois, pas plus que leurs parents d’ailleurs. Qu’est-ce qui a changé alors ? La société, à n’en pas douter : il se trouve que les choses changent, évoluent, il en a toujours été ainsi, et tant mieux, au risque c’est sûr d’avoir des parents plus attentifs, plus « amoureux » de leur enfant, et peut-être alors plus fragiles à l’égard de cette crainte de mal faire. Au risque sans doute d’avoir des enfants plus éveillés au monde qui les entoure, plus gourmands de faire, de savoirs, et qu’il faut donc nourrir en conséquence. Au risque finalement d’avoir à s’adapter, nous les accueillants, eux les politiques, avec tout ce que nous savons de ce qui se joue dans les étapes du développement de l’enfant, de ses besoins fondamentaux.
4 Nous parlons beaucoup aujourd’hui de bienveillance et attendons bien sûr que les parents soient bienveillants avec leurs enfants. Cela suppose qu’ils soient aptes à être attentifs toujours, à éduquer dans la non-violence, en expliquant, en accompagnant pas à pas, à essuyer les revers avec calme et diplomatie… Mission impossible s’il en est ! La vie est faite de hauts et de bas, le quotidien les bouscule aujourd’hui plus qu’hier, et n’oublie-t-on pas un peu trop souvent de leur dire que le parent parfait n’existe pas, et qu’il ne s’agit pas là de faire toujours bien mais plutôt de faire de son mieux ?
5 Une famille ne se construit pas toute seule. Tout comme un enfant a besoin de ses parents et de tiers pour grandir, la famille a besoin d’un environnement adapté pour se construire ; je l’ai vu, vécu, défendu, tout au long de ces années. Les jeunes parents s’engagent dans cette formidable aventure sans se douter de ce qu’ils vont vivre d’émotions, de doutes, de folles joies, de déceptions et de souffrance parfois. Ils découvrent leur bébé, se découvrent autres, et « découvrent » l’enfant qu’ils ont été dans les gestes et les mots qu’ils adresseront à ce tout-petit. Ils ont besoin de leurs propres parents dans ce défi-là, et d’accompagnants tout autour.
6 Qu’en est-il de la bienveillance de notre société ? Qu’est-ce que nos énarques ont mis en place pour favoriser l’épanouissement de ces familles ? Des structures d’accueil toujours insuffisantes, des assistantes maternelles certes formées depuis…, et pourtant insuffisamment accompagnées dans leurs professionnalisation, des enseignants surchargés, « délestés » de leur rôle d’éducateurs au sein de leur établissement, et pléthore de lieux où ces jeunes parents peuvent être reçus pour mieux comprendre pourquoi ils « échouent » dans leur mission d’éducation, et comment ils peuvent être « assistés ».
7 Elles ont bien sûr le mérite d’exister, ces structures, mais elles ne sont qu’une conséquence, qu’une réaction à un état de fait… Et la prévention alors ? Car on ne peut nier le malaise de ces jeunes parents, l’agitation des enfants dès le plus jeune âge, les difficultés générées par extension chez les professionnels de l’enfance. Ne s’agit-il pas là avant tout d’une inertie, voire d’un manque de volonté de nos gouvernants pour donner les moyens nécessaires à l’accompagnement des familles afin de leur assurer un mieux vivre dans la société d’aujourd’hui ? N’y a-t-il pas, par manque de personnel, de formations, des manques importants à l’accueil pérenne des enfants et de leurs parents, au sein des maternités, sur les premiers pas de la parentalité, dans les crèches, auprès des accueillants, dans les écoles… ? Aurait-on autant besoin de littérature et d’interventions pour « réparer » et finalement accueillir des familles en souffrance ? « Il est important d’aider les parents à se sentir “fous” de leurs enfants dès la grossesse et dès la naissance […] ce sont toutes les localités, toutes les communautés, tous les voisinages, les familles et les individus qui sont appelés à réserver une vraie place à leurs enfants […] c’est l’ensemble des organisations patronales, syndicales et gouvernementales qui est convié à un effort concerté pour assurer à tous les enfants les conditions indispensables à leur épanouissement [1]… »
8 Les enfants sont l’avenir, nous avons une responsabilité à leur égard, et il n’est finalement pas si difficile de les élever, pourvu que l’on sache se recentrer sur leur intérêt premier, dans la simplicité, en se faisant et en leur faisant confiance. Nous leur avons donné une place centrale, nous les considérons comme des « enfants rois », mais rois de quoi ? Rois d’une société de consommation, rois despotes, où petits princes appelés à régner sur un monde meilleur ?