Est-ce si difficile de faire exister la musique auprès des jeunes enfants ?
Pages 141 à 145
Citer cet article
- BOUTELOUP, Philippe,
- Bouteloup, Philippe.
- Bouteloup, P.
https://doi.org/10.3917/spi.079.0141
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- Bouteloup, P.
- Bouteloup, Philippe.
- BOUTELOUP, Philippe,
https://doi.org/10.3917/spi.079.0141
Notes
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[1]
« Ce remède me paraît fort sévère et il sera bon de donner du temps au temps. »
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[2]
Cité dans J. Clouzet, Jacques Brel, Paris, Éd. Seghers, coll. « Poésie et chansons », 1964, p. 46.
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[3]
B. Vian, En avant la zizique… et par ici les gros sous, Paris, Le livre de poche, 1997.
-
[4]
F. Wolff, Pourquoi la musique ?, Paris, Fayard, 2015, p. 14.
-
[5]
A. Sauvagnargues, « Art mineur, art majeur : Gilles Deleuze », Espaces temps, Les cahiers, n° 78-79, 2002, p. 120-132.
-
[6]
L. Cukierman, « Musique et théâtre jeune public : amis ou ennemis ? », table ronde organisée par les Jeunesses musicales de France et l’Adami, 2008, http://www.irma.asso.fr/MUSIQUES-ET-JEUNES-PUBLICSQuand
-
[7]
C. Thorel, directeur de la librairie « Ombres blanches » à Toulouse, Libération, le 27 mars 2012.
« La culture est, dans toutes ses dimensions, une composante essentielle du développement durable. En tant que domaine d’activité, elle contribue puissamment – par le biais du patrimoine matériel et immatériel, des industries créatives et des divers moyens d’expression artistique – au développement économique, à la stabilité sociale et à la protection de l’environnement. En tant que dépositaire du savoir, des significations et des valeurs qui imprègnent tous les aspects de notre vie, la culture détermine aussi la façon de vivre des êtres humains et les relations qu’ils ont les uns avec les autres aux niveaux local et mondial. »
Unesco, Le pouvoir de la culture pour le développement, 2011
Autour de la naissance
1 La personne avec qui je m’entretiens au téléphone souhaite des renseignements sur la formation de musicien intervenant dans les domaines de la santé et du handicap, organisée par l’association Musique et Santé. Elle est sophrologue et musicienne, et veut croiser ces deux compétences pour s’impliquer dans le domaine de la santé.
2 Au fil de notre conversation, j’évoque notre travail en néonatologie, notamment celui mené depuis de nombreuses années à l’hôpital pédiatrique Robert-Debré (Paris). À ce moment là, ce n’est plus la future stagiaire qui parle mais la maman qui prend la parole : « Ma fille est née prématurée, et je me souviens très bien de la musicienne qui venait chanter pour nous, en 2004, à Robert-Debré. C’était un moment incroyable, j’étais dans une situation très difficile, ayant perdu le jumeau de ma fille hospitalisée. Malgré cela, ces moments de musique étaient pleins d’espoir et de réconfort. Nous chantions ensemble pour mon bébé et je voyais alors ses yeux s’entrouvrir. Aujourd’hui, ma fille, qui a traversé beaucoup de difficultés motrices et psychologiques, est dans une classe à horaires aménagés musique [cham] et elle est vraiment heureuse. Je la sens épanouie, à cet endroit, elle a trouvé sa place. »
3 Bien souvent, à la question « À quoi sert-il de faire de la musique en néonatologie ? », j’ai pris l’habitude de répondre : « À rien. » Bien évidemment, c’est de manière provocatrice, peut-être parce que la question l’est également. Une façon d’ouvrir le débat.
4 À quoi peut bien servir la culture ? À quoi peut donc bien servir la musique ? Est-ce une manière de vivre ensemble, de dire à l’autre ce que je ne peux raconter avec des mots ? Cette histoire de rencontre fortuite en néonatologie donne à penser que chanter pour le bébé, c’est semer des petites graines. Des petites graines de vie. Vont-elles grandir ? Il faudra assurément les arroser, les entretenir. Chanter pour le bébé et sa maman, chanter pour le bébé avec sa maman (et le papa).
Être touché
5 Justine est diagnostiquée ted (troubles envahissants du développement). Syndrome autistique, tsa (troubles du spectre autistique, avec autisme)… ou tout simplement autiste, autant de dénominations pour classer cet enfant de 3 ans. Ce que l’on peut traduire par : altération des interactions sociales réciproques, anomalies de la communication verbale, perturbation des systèmes d’expression, caractère restreint et répétitif des comportements, des activités et des pôles d’interêt, perturbations sensorielles ou réactions sensorielles paradoxales, pauvreté du jeu et de l’imagination dans les activités, qui sont souvent stéréotypées et ritualisées…
6 Et pourtant. Après plusieurs ateliers de musique, elle tend la main vers les cordes de la guitare, mais ne peut les toucher. Encore quelques ateliers, et cette fois, elle effleure les cordes. Son excitation est à son comble. Elle gigote dans tous les sens, esquisse un sourire. Quelques ateliers encore, et elle me signifie par ces gestes et son regard qu’elle veut toucher les cordes de la guitare. Combien de séances aura-t-il fallu pour que ce désir trouve un espace pour s’exprimer ?
7 Être à l’écoute. « Me parece muy áspera esta medicina y será bien dar tiempo al tiempo [1] », fera dire Cervantès à Don Quichotte (et aussi à Mitterand). Non pas que la guitare ou la musique soit un remède sévère, mais plutôt que la patience reste une humble vertu. S’apprivoiser, disait le petit prince.
Chanter, quand les grands jouent pour les petits
8 « Je ne sais pas chanter », « je chante faux », « il va pleuvoir », « je ne connais pas de chanson », ou, beaucoup plus rarement : « J’aime pas chanter ! » Combien de fois avons-nous entendu ces phrases et commentaires à propos de la chanson ? Malgré une école « républicaine » où la musique fait partie intégrante de l’enseignement, il règne encore une forme d’illettrisme musical qui devrait nous inquiéter.
9 Intervenant dans une école de formation initiale pour auxiliaires de puériculture et puéricultrices, le programme enseigné est justement d’aborder la voix chantée et de se construire un répertoire de base à mettre en pratique auprès de jeunes enfants.
10 « J’aime pas cette chanson, elle est trop triste… » « Moi, je l’aime bien parce la mélodie est belle… » « On pourrait pas chanter des choses plus modernes ? » « C’est quoi, une chanson à accumulation ? » En écho, le jeune musicien en formation face à son jeune public : « Je vais vous chanter une “petite chanson”. » Pourquoi cette réduction de la chanson « pour enfants » à une « petite » chanson ? Le répertoire pour enfants n’est-il pas sérieux ?
11 La chanson jeune public a longtemps souffert de cette vision « mineure » (ou « art mineur pour mineurs », pour citer Gainsbourg). Anne Sylvestre, Steve Waring, Henri Dès, et beaucoup d’autres ont pourtant écrit des textes entrés dans le patrimoine. « La chanson n’est ni un art majeur ni un art mineur. Ce n’est pas un art. C’est un domaine très pauvre parce que bridé par toute une série de disciplines. Je vous mets au défi d’exprimer clairement la moindre idée en trois couplets et trois refrains [2] », se contredisait Jacques Brel, lui qui s’y connaissait pour nous conter des histoires. « Tu fais un art mineur, mon petit gars. Et tu prends du pognon aux salauds de pauvres » : sur le plateau de Bernard Pivot, Gainbourg (encore lui) s’en prend à Guy Béart.
12 Il avait commencé un peu plus tôt par : « Un art majeur demande une initiation. La chanson est un art mineur ! » Il est vrai que Lucien Guinzburg se destinait à la peinture. Le douanier Rousseau était donc un peintre mineur, lui qui n’a jamais été initié. Mais Gainsbarre n’était pas à une contradiction près.
et de lieux de passage.
13 Revenons aux commentaires à propos du répertoire chanté. Ces remarques sont intéressantes car elle montrent comment une future professionnelle a du mal à envisager la place de la chanson dans son travail auprès de jeunes enfants. Quel peut être le rôle de la musique, des paroles, du chant adressé, dans le développement de l’enfant et de son rapport au monde ? Comment les enfantines vont l’aider à mieux percevoir son corps, à être en interaction ludique avec l’adulte, à enrichir son langage et tant d’autres choses… ?
Musique, « parent pauvre »
14 La musique a besoin de passeurs et de lieux de passage. « La chanson, disons-le tout de suite, n’a rien d’un genre mineur. Le mineur ne chante pas en travaillant, et Walt Disney l’a bien compris, qui fait siffler ses nains. Le mineur souffle en travaillant pour éviter que le charbon ne lui entre dans la bouche [3]. » C’est Boris Vian qui parle. Un Boris qui a beaucoup influencé le fameux Serge.
un sous-concert donné par les artistes
d’un sous-genre à de jeunes
sous-spectateurs.
15 Pourquoi chanter ? Pour faire tomber la pluie ou bien pour l’arrêter. « Pour aller à la guerre ou célébrer la paix, » comme l’écrit Francis Wolff [4]. Partout où il y a des hommes, il y a de la musique. Selon Darwin, la musique aurait précédé le langage. Les ethnologues interrogent la musique non pas du côté de l’espèce mais plutôt de la communauté sociale. Et l’on peut constater que toutes les sociétés humaines ont besoin de musique. Car elle est vecteur de cohésion sociale et au service de l’expression émotionnelle individuelle et collective. « Les signes de l’art ravissent certes la sensibilité, mais ils opèrent des effets pratiques sur le social et modifient nos manières d’être des sujets. C’est pourquoi Deleuze qualifie le grand art d’art mineur [5]. »
Une portée pour papa, une portée pour maman
16 « Un bon spectacle pour enfants intéressera les adultes, mais tous les spectacles pour adultes n’intéressent pas les enfants [6] ! »
17 La musique est devenue un spectacle. Et du côté « jeune public », nous constatons que les parents sont souvent amenés à y venir grâce ou à cause de la présence des enfants, en changeant par là même leurs critères d’appréciation des œuvres : « Quand les adultes sont dubitatifs, n’arrivant pas à se positionner parce qu’ils n’ont plus les critères pour juger, et que l’enfant sourit et s’amuse, cela convainc l’adulte. Avec les enfants, les adultes portent un autre regard », commente Michel Risse, compositeur et directeur artistique.
18 « Le concert jeune public n’est pas un sous-concert donné par les artistes d’un sous-genre à de jeunes sous-spectateurs » : Vincent Niqueux, directeur des Jeunesses musicales de France, apporte là un point de vue important. Celui du respect du jeune voire très jeune spectateur/auditeur.
19 Continuons le débat avec cet extrait d’interview de Christian Thorel : « La culture est une manière de s’abstraire temporairement du monde tel qu’il va, et de se recréer intérieurement un espace et un temps d’absolue liberté. En même temps, elle ne coupe pas du monde, au contraire, elle s’y inscrit pleinement, puisqu’elle est ancrée dans une pratique sociale. C’est ce double mouvement, d’émotion intérieure et d’échange avec l’autre, qu’il faut faire appréhender dès le plus jeune âge. Car en tant que condition de notre liberté, la culture est un droit fondamental [7]. » Une belle façon d’envisager la culture.
Mots-clés éditeurs : art mineur, chanson, chanter, culture, jeunes enfants, Musique, spectacle
Date de mise en ligne : 21/10/2016
https://doi.org/10.3917/spi.079.0141