Article de revue

Vivement la fête des Mères, des Familles et tutti quanti !

Pages 7 à 12

Citer cet article


(2016). Vivement la fête des Mères, des Familles et tutti quanti ! Spirale - La grande aventure de bébé, 77(1), 7-12. https://doi.org/10.3917/spi.077.0007.

« Vivement la fête des Mères, des Familles et tutti quanti ! ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2016/1 N° 77, 2016. p.7-12. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2016-1-page-7?lang=fr.

2016. Vivement la fête des Mères, des Familles et tutti quanti ! Spirale - La grande aventure de bébé, 2016/1 N° 77, p.7-12. DOI : 10.3917/spi.077.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2016-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.077.0007


Notes

  • [1]
    Elle, 4 mars 2016, p. 180.
« Pourquoi laisserions-nous aux conservateurs ce thème de la famille dans ce qu’il a de plus beau : la possibilité de faire des enfants ou d’en adopter, puis de les éduquer ? »
François Hollande[1]

1 Notre président est féministe. Il l’affirme dans une interview récente au magazine Elle, présentée en page de couverture sous l’aguichant : « Exclusif, “les femmes et moi”, François Hollande se confie. » Raté ! Si vous baviez d’avance à l’idée de quelques détails croustillants sur la vie intime et amoureuse de notre premier magistrat, faudra repasser, c’est de vision qu’il est question ici, sa vision de la place des femmes dans la société. Mois de mars oblige – non, pas le mars bleu, mois de la mobilisation contre le cancer colorectal, ni le mars où, dit-on, le printemps chante ; l’autre mars, celui de la Journée internationale des droits des femmes. Une journée par an, ça suffit, n’est-ce pas ! La Journée de la femme annonçait d’ailleurs l’onu cette année sur son site francophone ! En gros, une journée dédiée au bien-être et au plaisir des femmes… Où est passée cette cause bien plus fondamentale : se battre pour ses droits, car la parité et l’égalité des sexes ne sont toujours pas d’actualité aujourd’hui, et il y a encore de quoi se révolter. Non, préférons fêter la femme, comme on fête les mères, les grands-mères, les secrétaires, offrons-leur des roses ou des cadeaux. C’est parti pour le grand shopping : « Ce mardi 8 mars, Journée de la femme, fêtée partout dans le monde et surtout chez Nocibé, 25 % sur tout le site » ; « Marionnaud célèbre toutes les femmes, 20 % sur tout, en magasin et sur le site » ; « Journée de la femme. Un soutien-gorge acheté = une culotte offerte ! » propose Etam ; « Offre exceptionnelle pour la Journée de la femme. Institut Adam & Ève – 35 % sur toutes les cures minceur » ; « Mardi 8 mars, Journée de la femme, pour toute commande aujourd’hui une dose “Exciting Lady” offerte, cette huile qui s’utilise sur le clitoris créera une sensation surprenante absolument extatique pendant vos rapports » ; « Mardi 8 mars, Journée internationale de la femme, entrée gratuite pour les dames au musée Peugeot de Sochaux » ; « Venez vibrer [je vous fais grâce du petit canard noir style sextoy qui illustre la promo] 5 Ä la place pour toutes les femmes, sfrc/Saint-Étienne, à l’occasion de la journée de la femme »… Lamentable ! On aurait pu ajouter, pourquoi pas : « Promotion spéciale Journée de la femme, 8 mars 2016 – exceptionnellement valable aussi le reste de l’année et les années suivantes – 20 % de rabais sur les salaires. » Et, tiens, tant qu’on y est : « Bonification spéciale Journée de la femme, 20 % de temps de tâches domestiques offertes en plus ! »

2 Depuis quelques années la Journée de la femme devient une vraie fête commerciale mondialisée. Ajoutez le 8 mars à la liste des grandes opérations marchandes, fête des mères, Halloween, Saint-Valentin et autre Noël.

3 Le pompon reviendrait-il à Marseille, ma tendre et chère ville d’adoption ? L’an dernier déjà, la mairie s’était piquée d’une proposition à en perdre l’accent. Jetez un œil à l’invitation adressée aux Marseillais :

4 Aux réactions très nombreuses et très critiques dénonçant cette bien curieuse invitation, la mairie rétorquait que ce spectacle « convivial et humoristique affiche d’ores et déjà complet avec plus de 750 réservations », la preuve selon elle du « succès de cette initiative »… Euh ! Combien de femmes dans le public, au fait ? Bel élan commémoratif, vous en conviendrez, une vraie revue de cabaret, paillettes, boas, string, plumes dans le cul, sourires gominés et musique de cirque…

5 En 2016, on s’attendait à quelque recadrage politico-stratégique… Que nenni ! Après l’épisode du spectacle « Plaisir’s », voici le grand « lâcher de salopes ». En effet, cette année, c’est le grand humoriste ami des femmes, Monsieur Jean-Marie Bigard, celui qui dans un de ses sketchs avait eu cette renversante formule, qui a été l’invité en guest star, le soir du 8 mars, du festival Festi’femmes, « scène célébrant les femmes et leur créativité »… Ma foi, comme on dit par ici, les femmes furent à la fête…

6 Mais vous avez raison, ne soyons pas trop chauvins, il y a d’autres villes que Marseille en France – vraiment ? –, et l’on pourrait donner la palme du 8 mars à la ville d’Angoulême par exemple, qui, à son Salon de la femme, organisait cette année un concours de… repassage et de pole dance… Ou, tiens, à Paris, où la mairie du 7e – bonjour, Madame Dati, ex-garde des Sceaux – organisait pour la Journée internationale de la femme des ateliers de dégustation, de mise en beauté et des débats avec des personnalités féminines très engagées… Sarah Lavoine, designer d’intérieur et Cristina Cordula, conseillère en image. L’affiche donnait le ton : une jeune femme hyper fine, aux jambes de mannequin, juchée sur des escarpins noirs, talons aiguilles bien entendu, cheveux au vent, court sur un fond bleu, yeux mi-clos, donnant d’une main le biberon à bébé qu’elle porte au bras…

7 Depuis 1982, la Journée internationale des droits des femmes est célébrée chaque 8 mars en France. Proclamée par les Nations Unies en 1977, elle est censée commémorer les manifestations des femmes du début du xxe siècle réclamant le droit de vote, de meilleures conditions de travail et l’égalité entre les sexes. C’est à la deuxième conférence internationale des femmes socialistes, à Copenhague, en 1910, que la proposition d’une « Journée internationale des femmes » fut adoptée.

8 Annie Kenney naît dans le Yorkshire, en Angleterre, fin 1879. Elle est la quatrième fille d’une famille de douze enfants. La famille est pauvre et Annie doit travailler à l’usine de filature de coton dès ses 10 ans, de 6 heures à 18 heures. Elle est « assistante tisseuse », remplit les bobines et répare les fils cassés. Elle laissera un de ses doigts dans la machine qu’elle conduira pendant plus de quinze ans, s’impliquant dans des activités syndicales et incitant ses collègues à étudier… la littérature. En 1905, avec Christabel Pankhurst, une autre activiste du mouvement des femmes, elle est arrêtée pour avoir déployé une banderole « Vote pour les femmes » et crié des slogans féministes lors d’une réunion politique du Parti libéral, devant Winston Churchill. Elle choisit d’être incarcérée plutôt que de payer une amende, et se lance dans toute une série d’actions militantes qui, par leur provocation, secouent l’establishment de la puritaine Albion et lui valent plus d’une douzaine d’arrestations. Elle fait des grèves de la faim, et de la soif, elle subit plusieurs gavages forcés lors de ses passages en prison, elle se fait tabasser, insulter, elle tombe malade, mais toujours, déterminée, elle recommence et recommence encore, se confrontant aux autorités et mettant sa vie en danger.

9 À ses côtés, d’autres femmes qui militent, revendiquent – on les nommera les « suffragettes » –, en une longue et parfois violente bataille, pour obtenir l’égalité des droits entre hommes et femmes. Jusqu’à ce que les femmes britanniques obtiennent le droit de voter, en 1918, à partir de 30 ans (les hommes pouvaient, eux, voter dès l’âge de 21 ans). L’égalité ne fut établie que dix ans plus tard, lorsqu’elles furent enfin autorisées à voter dès 21 ans. En France, elles attendront 1944, pour accéder aux mêmes droits… Au Danemark et en Islande, dès 1915, les femmes pouvaient voter, l’année suivante en Allemagne, en 1918, en Autriche, Russie et Irlande, en 1920, l’ensemble des États-Unis (notons que le Wyoming, en plein cœur du Far West, avait été le premier État au monde à accorder le droit de vote aux femmes, en 1869)…

10 En 1918, Annie, épuisée physiquement et mentalement, se retire presque entièrement de la vie politique, se marie, a un enfant, écrit ses mémoires (qui ne seront sans doute jamais traduites en français), s’installe à Letchworth, une incroyable cité-jardin, prototype de l’idéal de vie de l’époque, fondée en 1903 dans le nord de Londres, par Ebenezer Howard (ce grand urbaniste britannique qui exerce encore aujourd’hui une influence notable sur notre conception des villes, a élaboré les principes du human design dans les banlieues et les habitats sociaux, pour résister à la marée citadine et offrir des îlots de campagne dans la ville) où elle coulera des jours tranquilles jusqu’à sa fin, à 73 ans, en 1953.

11 Avouez qu’il y a là, derrière cette date du 8 mars, autre chose que la fête chez Nocibé, Etam ou M. Bigard ! Avouez qu’il y a de la grandeur, de l’exemple, de l’honneur que ces inconnues de l’Histoire ont montrés. Qu’être femme est un combat. Jamais vraiment conquis.

12 Alors, M. le président, merci pour ce nouveau ministère des Droits des Femmes, de l’Enfance et de la Famille. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit très judicieux de faire en sorte que la Journée des droits des femmes se déroule le même jour que la fête des Mères… Notre pauvre Simone (de Beauvoir, dont on commémorera cette année le 30e anniversaire de sa mort, le 13 avril 1986) se retourne dans sa tombe… Associer ainsi femmes, enfance et famille (au singulier), c’est vraiment moderne, ça ? Ça ne fait pas un peu, comment vous dites, « conservateur » ?

13 Vive toutes les mères de famille et vivement la fête de la Famille…

14 Rassurez-moi, nous parlions bien des droits des femmes ?


Date de mise en ligne : 02/05/2016

https://doi.org/10.3917/spi.077.0007