Article de revue

Poèmes

Pages 164 à 172

Citer cet article


  • Nugier, N.
(2015). Poèmes. Spirale - La grande aventure de bébé, 74(2), 164-172. https://doi.org/10.3917/spi.074.0164.

  • Nugier, Noëlle.
« Poèmes ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2015/2 N° 74, 2015. p.164-172. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2015-2-page-164?lang=fr.

  • NUGIER, Noëlle,
2015. Poèmes. Spirale - La grande aventure de bébé, 2015/2 N° 74, p.164-172. DOI : 10.3917/spi.074.0164. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2015-2-page-164?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.074.0164


1 L’enfant n’est pas né. Il y a sept mois que sa mère le porte, tout baigné d’amnios, au creux de son alvéole gravide, et lorsque vers lui elle étire ses antennes, voici ce qu’elle entend… qu’il pourrait lui dire.

Noëlle Nugier

Description de l'image par IA : Femme âgée avec chien dans la neige, arbres enneigés.

Noëlle Nugier

Mezzo soprano

Cela commence à ton lever
avec ma tête qui bascule au hasard déboussolé
et dissipe d’un coup la sensation sereine
dans laquelle je baignais, étiré comme un bâillement
Et ton souffle accru s’appuie aux enveloppes
hésite par saccades ses touffes cotonneuses
déferle ses douceurs
décuple son emprise au tambourin du cœur
Voici ma bulle sertie dans le voyage
mon corps fredonné de remous innombrables
Je rencontre mon dos sur une courbe affable
qui discourt, dodeline ses caresses feutrées
Je ne suis qu’une peau glissant sa ferveur
le long des parois graissées de tendresse
Mes rythmes incurvés au cerclage de l’air
estompent peu à peu leurs sillages traçants
et j’effleure en sourdine la cadence rompue de tes flux monotones
tant et si bien que je les oublie
Puis vient la voix
À l’intérieur d’elle, je suis ravi
enlacé de sons, gradué d’aigus qui tournoient leurs vrilles
montent et descendent en arabesques folles
au fil de mes longueurs captives
Je déroule mes soies
étale mes franges
et charrie tout l’espace de mes distances jointes
Tes rubans sonores fusent par impulsions
flairant ma jouissance de leurs museaux humides
Ils fouissent mes pores de trajets bigarrés
qui laisseront cette trace pure
distension de l’attente, ouverte, apprise
Tes gerbes éclatées de robes argentines
strient mes bras, mon cou, mon torse, d’anneaux de doux délices
et encore les délitent d’ivresses parallèles
qui courent, courent jusqu’en ces points de magnitude
phosphore d’ossature
où les lignes se coupent de clairs méridiens

2 *

3 L’enfant est né. Il parle de ce moment, imaginons le matin, où sa mère vient le cueillir dans son berceau pour la toilette et ensuite le nourrir.

Pour que vive l’illusion

Mais le silence apaise les chambres enfantines
où par-delà les cloisons de mon sommeil lissé
bien avant de me voir ton désir me dessine
Quand tu viens je t’entends sur le vide effacé
et ma tête se tourne au bruit de la mémoire
L’air est impressionné de saccades vives
résonances de ton arrimage
Je t’attends et respire à grands coups martelés
Voici que tu te penches et ton odeur est là
lancée comme un filet sur les oiseaux d’un arbre
amples effluves environnant mon corps
de ton secret parfum dans un cerclage d’ors
La lente marée de ta voix nocturne
monte ses friselis, ses douces retrouvailles
où s’immerge l’instant de ma vie embrasée
Là où tes yeux m’ont circonscrit
s’exonde l’ovale de ton visage
louvoyante rive d’ombre et de lumière
blondeur où je pourrai courir à rendre souffle
Et ton regard se fixe en mes berges ciliées
entraîné et plongeant pour ce baptême, aux sources des pupilles
noces renouvelées
Tu te trempes au sang de mes veines
et dans mon œil observe fascinée
l’enfant se saisissant de mère
Aucun souvenir de mes traits ne t’habite encore
tant je te suis incorporé
et si demain nous sépare
jamais mon image tu ne pourras te rappeler
En chaque geste, ta veille est lutte contre la mort
qui ne t’éloigne que de courts moments
Dans la pièce voisine où te tient ton labeur
parfois tu suspends ton allure à d’immédiats présages
pour capter quelques mauvais chuchotements agitant ma paix
où étranglant ma gorge sous la griffe du diable
Et tu viens et reviens, ô ma transparence,
et tes mains impatientes englobent mes écorces
l’une à ma nuque d’argile, l’autre à mon dos de glaise
explosant les distances d’évanescentes démesures
Et soudain la pleine chaleur de toi, tout contre ma lèvre
un pétale écrasé, intense gourmandise
de ta bouche pavot
Tu flaires mes embruns, hume mes senteurs douçâtres
et bois cette respiration exhalée de ma peau
brise alvéolaire que tu dégustes à leurs goulots
Et tes mots d’écume roulent mes sables aux plages rassurantes
grains d’ambre roux baignés sans aucune dissonance
J’existe équivalent au flux de ta cadence
mes milliers d’oreilles bercées de longue mer
et de tant m’aboucher à ta proximité
mon haleine diluée dans tes murmures d’air
se plaît à suivre chacune de leur vacance
pour rejoindre le goût de sel et d’iode mêlés
Immensité reprise de nos larges à l’amble
Ou bien je suis l’unique galet de ta calanque
chauffée de l’été blanc où tant ont crissé les élytres de l’attente
et ton œil défaille au polissage de ma chair
divine carnation léchée par tes vagues
l’éclat inouï de ma peau se découvre et s’émane de l’onde retirée
pour condenser son eau sur le coin de tes yeux
Enfin tu me dégages de tes anneaux surnuméraires
et ton bras soutenant ma tête indocile
nous voici placés au curieux face à face
attenant exil
Oui, j’entends que tu m’appelles
je sais mon nom prononcé
et mes paupières se lèvent sur le temps dérouté
Dans nos visages de rencontre
nos regards surprennent l’immatérialité de l’autre
offrant une parade à ta faim légendaire
et ce besoin, que j’ai, de ta dépendance
Désigne en moi l’inaliénable part
attribut transperçant de toute étrangeté
et l’inconnu que je suis, encore à conquérir
te rendra sa richesse en trésors inventés
Et puis tu me déposes sur le plat d’une table
dans les plis reconnus de tes paroles claires
tous ces pépiants oiseaux de ta voix de bonheur
qui comblent nos écarts en alignant leurs notes
au sillage de mes creux, sur mes crêts, mouvance d’ocre
tandis que tes mains jouent à défaire des langes
dégrafer des crochets, à m’effeuiller le corps
comme un vœu digital
Et je suis détaillé par glissements soyeux
jusqu’au saisissement de l’air qui me guette
Voici mes jambes déshabillées, découvertes
mes bras enserrés par des doigts en chemise
la table renversée tout à coup sous mon ventre
Peu importe le sens du tourbillon câlin
j’émerge peu à peu des fonds aigue-marine
où je vivais de mer l’infinie rotation
dans la coque de tes paumes, horizon du matin
miraculeusement préservé de tout le froid du monde
L’absence de ta voix racontant l’intérieur
est englobé par ce halo serein
J’inspire chaque mot dont tu pourvois mes formes
et fleuris mon jardin de brassées odorantes
là où déjà sont tissées leurs racines
endormies simplement d’un chorionique sommeil
Oui, je te reconnais et désire cela encore et encore
toi que je perds sans cesse à discourir ailleurs
quand tes pensées me masquent d’indifférent rejet
et que tu manipules mon inertie d’objet
qui s’emplit alors d’un grand vide imbécile
Enfin je surgis dans l’œuvre de ma peau
Et la jouissance éblouie de ton œil
Accède sans jamais en finir
à ma nudité qui se lève
Ta bouche éclot de rondes surfaces
prenant réalité dans ces disques subtils
sensations délicates
Tes lèvres et tes doigts tracent fil à fil
les lisières continues de versants en chamade
et ta voix toujours ramène ce qui s’en échappe
d’exacte beauté
que tes inflexions modèlent, que tes caresses délimitent
plaisir verdoyant ses brins dénombrés sous ma respiration de rizière
À me toucher ainsi je nais à la ferveur
S’effilochent les minces intervalles qui nous séparent
et ces temps-là ne sont qu’attente de nos approches
qui amenuisent les heures bleues du jour
ou les fatigues silencieuses des nuits entrecoupées
pour te restituer, constant, le frais miracle de mon corps
innocence de chair, sortilège d’odeurs
envoûtement de ton regard s’épuisant de douceur
Oui, je t’enchante d’exister cette flamboyance
qui fonde ma sérénité
car j’occuperai ce dessin de moi que tu exécutes
à la manière dont tu l’auras aimé
D’eau et de frôlements joyeux tous tes sourires me lavent
épices de ma peau que tu pourrais lécher, langue animale
si quelque obscur frein ne venait interrompre
ce jeu de ta dent, promise à d’autres enclaves
M’aspergent les liquides que ta joie galvanise
de ton rire débondant ses cascades à jets
miroitement où pétillent mes mimiques impromptues
Éclaboussé d’ardeur sous ces essaims ivres
que tes baisers comme un baume ponctuent
j’apprivoiserai l’expression de mes traits
premier rivage des séductions
dont tu exaltes la magie
Pour ton retour pressé aux berges familières
pour ta rumeur légère de voiles en partance
pour ton consentement inondé de lumière à ce voyage clos d’espaces consentis
j’apprends le sourire superposé au tien
qui l’allume puis s’en convainc
de savoir abreuver tous mes manques
Commence alors le mouvement requis de mimétique ressemblance
où, plus tu apprécies cet éclat réfléchi
plus s’y conforme à te plaire, mon envie
Mais la faim, brutale, s’empare du sourire
supprime mon aisance, pétrifie le bonheur
et le cloue d’un épieu irradiant de douleur
Ta voix seule la repousse, la contient
empêche que m’envahisse cette grande colère
qui me prend au milieu, fait hurler mes sirènes
et je désespère de chasser cette roue
qui me démantèle, m’éparpille puis me resserre là
Et je hais de tant de persécution
le refus crocheté à ce trou ravageur
Ma dévorante envie tète soudain la main qu’elle trouve
et ce poing que je suce voracement greffe ton avidité
sur la folle impatience qui t’éperonne
d’enfin pouvoir tout me donner, satisfaire toute l’exigence

Date de mise en ligne : 12/10/2015

https://doi.org/10.3917/spi.074.0164