J'ai rêvé d'une ville
- Par Marcel Rufo
Pages 15 à 16
Citer cet article
- RUFO, Marcel,
- Rufo, Marcel.
- Rufo, M.
https://doi.org/10.3917/spi.068.0015
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- Rufo, M.
- Rufo, Marcel.
- RUFO, Marcel,
https://doi.org/10.3917/spi.068.0015
Marcel Rufo
Marcel Rufo
1Qui n’aime pas les places italiennes ? Celles de Rome, avec une préférence pour la Piazza Spagna, ou celle du Transtevere. Comment résister à celle du paglio de Sienne, celle des merveilles de Pise ou celle de l’amphithéâtre romain de Lucca ? Mais aussi, Paris avec la Concorde, au mois d’août, sans voiture, ou la place Dauphine avec les fantômes de Signoret et de Montand. Albi, Conques et le Capitole. La première place des bébés, ce sont les bras, tendres et contenants de sa mère. L’espace est d’abord intime, fusionnel, puis on ne marche pas sur les traits dans les rues de nos villes, et on arrive soudain, pris de vertige, dans l’espace plus grand, plus clair et venteux de la place. L’enfant va partir à la conquête de sa ville, du méandre du fleuve ou de la ruine sur la colline. Son regard s’habitue, se répète, entraînant chez lui une sensation de familiarité.
2Le village rassure, on est de cet endroit comme de son enfance. Un détail, non dit, devient privé. On sait l’importance de l’incorporation de l’objet, incorporer une ville, sa ville, est la propédeutique de la spatialité. La perte est alors un dommage, la retrouvaille, un pansement psychique. Venez vous promener avec moi, on se fait une passegiata ?
3Une critique apparaît : les enfants des banlieues uniformes auraient alors moins de chance ? Sans passé, avec comme avenir la maladie du béton, les cités peuvent-elles permettre une accroche sensible ? Pas vraiment, si on écoute Morin, dans le « ghetto des banlieues ». En effet, dès que l’un d’entre eux obtient un emploi, sa première démarche consiste en un déménagement pour donner plus de possibilité à ses futurs enfants. Pourtant, on peut, on doit écouter les histoires des personnes de son quartier. Qui niera que la boulangère, avec « belle journée », est un socle indispensable de socialisation ? Restons au stade oral, les odeurs de cuisine du voisinage fondent, en partie, notre goût. Le marché est l’exotisme, il fait peur avec ses dépouilles de lapins espillés, mais il autorise aussi l’environnement chaleureux, musical des marchandes des quatre saisons ou des tragulini corses. Et puis, un fruit repéré, choisi est une anticipation réussie. La mairie arbore le drapeau, les voitures officielles et pas très loin, la gare est une porte d’avenir. Pour les villes qui ont la chance d’être au bord de la mer, voilà les garçons qui pêchent et les filles qui vont et viennent en se moquant d’eux. Imaginez, une ville avec des arcades, à l’adolescence on saisit un regard que l’on perd et qu’on retrouve après chaque pilier. Les battements de cœur attestent des désirs amoureux. Tiens, le grand-père de L’arbre aux sabots qui, par l’utilisation du fumier de poules, récolte le premier les tomates : un héros ! Les voisins deviennent (encore les Corses) nos cousins. L’espace de la ville précède et organise notre temps vécu. Sur la colline repose nos anciens, encore là. Une confidence de Pierre Sansot, qui développait les propos de Philippe Ariès sur la sauvagerie des morts techniques d’aujourd’hui : il voulait être porté en terre, son cercueil tiré à pas lents par des chevaux. Avec son sourire malicieux, pétillant mais aussi carnassier, il justifiait ce choix par le fait que l’on parlerait plus longtemps de lui, le chantre de la lenteur. Non, je ne m’égare pas, les cloches sonnent toujours pareil aux clochers des églises et l’on reste pour toujours l’enfant qui, parti à la conquête de sa ville, garde dans ses pensées l’envie d’y retourner pour y revenir encore.