« Votre enfant fait des mathématiques ! »
Pages 66 à 68
Citer cet article
- APPELL, Jean-Robert,
- Appell, Jean-Robert.
- Appell, J.-R.
https://doi.org/10.3917/spi.063.0066
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- Appell, J.-R.
- Appell, Jean-Robert.
- APPELL, Jean-Robert,
https://doi.org/10.3917/spi.063.0066
1Je me souviens, au siècle dernier, travaillant comme éducateur de jeunes enfants en crèche, d’avoir été confronté à la demande de parents qui souhaitaient que leur enfant produise quelque chose : un dessin, une peinture, quelque chose, quoi… Lorsque d’un ton doctement professionnel, nous évoquions l’importance de l’activité libre et spontanée de leur enfant, la réaction était souvent : « Il n’a rien fait, quoi ! » Le résultat : le produit fini si cher à notre société.
2Comment transmettre aux adultes que, chez l’enfant, le développement ne se fait pas dans le résultat mais dans le processus, et que le résultat est en quelque sorte la validation de ce processus ?
3Aussi, afin de répondre à l’attente des parents, nous avons développé cette idée à travers une affiche : « Votre enfant fait des mathématiques ! » Ce n’est pas à l’école que l’enfant découvre les mathématiques, ni la physique, c’est bien avant, à travers ses expériences motrices (motricité fine et motricité large). Par exemple :
- Lorsqu’il fait des jeux d’eau, qu’il transvase le contenu d’un grand gobelet dans un petit gobelet, ça déborde et quand il transvase du petit dans le grand, ça ne déborde pas. Les enfants passent un temps fou à faire cet exercice. Dans la deuxième année, ils font beaucoup de transvasements. Nous sommes bien en lien avec des notions de quantités et de volumes, de « plus petit que » ou « plus grand que », « du plus large au plus étroit », « du vide et du plein ».
- Lorsque l’enfant joue avec les Duplo et qu’il met d’un côté les bleus et de l’autre les rouges, ou bien quand il fait du tri par forme, nous sommes bien en lien avec des notions d’ensembles et de sous-ensembles, comme avec des mécanismes de classification. L’enfant organise le monde, s’organise psychiquement en lien avec le monde extérieur. J’ai le souvenir d’un enfant de 15-18 mois qui, face à une grande boîte remplie de pots de Petits Suisses de couleurs différentes, les regardait attentivement, prenait systématiquement les violets et les jetait hors du contenant.
- Lorsque l’enfant plus grand prend les animaux de la ferme et les aligne du plus grand au plus petit, ou du plus petit au plus grand, il aborde à la fois les notions d’alignements mais aussi d’ordres croissant et décroissant. Il peut les organiser par pairs mais aussi par paires.
4La physique est au travail, nous l’avons vu à travers les transvasements mais aussi avec le développement moteur vers la verticalité : se mettre debout, en équilibre, demande à l’enfant un vrai travail de contrôle des lois physiques comme celle de l’attraction terrestre. Nous sommes tous attirés par le centre de la terre, c’est sans doute pour cela que nous ressentons le besoin de nous élever. Pour l’enfant, c’est un grand travail d’organisation psychomotrice. Il va rencontrer des « forces » souvent contradictoires. Les enfants libres de leurs mouvements gèrent parfaitement bien leur centre de gravité quand ils sont en déséquilibre : ils se baissent et ainsi gardent de la stabilité en abaissant leur centre de gravité. Les enfants qui grimpent respectent la règle des trois points d’appui qui garantit leur équilibre.
5La physique, c’est aussi certainement pour l’enfant s’organiser avec son environnement physique, « on ne s’appuie bien que sur ce qui résiste » nous dit la sagesse populaire, l’enfant va devoir repérer, intégrer les différentes structures, formes, qualités physiques des objets qui l’entourent. C’est dans cet environnement qu’il va se mouvoir, et cela en sécurité.
6L’enfant qui fait des mathématiques ou de la physique n’est pas dans une compréhension intellectuelle, il ne conceptualise pas ce qu’il fait – je ne crois pas que l’enfant qui emboîte un bouchon sur un tube se dise « le diamètre du bouchon est légèrement supérieur à celui du tube et c’est pour ça que je peux l’emboîter » – et pourtant il intègre et mémorise ces expériences ; c’est la mémoire du corps et, pour l’enfant, son corps, c’est son psychisme. Le développement intellectuel se fait à partir du corps. Un enfant qui grimpe, saute, court est en plein travail intellectuel et développe son intelligence. Cela s’inscrit dans un processus nommé du corporel au psychique ou du corporel au symbolique. C’est à travers ses expériences corporelles que l’enfant va pouvoir accéder à des représentations symboliques et à l’abstraction. C’est parce qu’il a pu expérimenter avec son corps les notions de « plus grand que », « plus petit que », qu’il pourra utiliser une représentation symbolique, avec les signes mathématiques, lorsqu’il sera à l’école en situation d’apprentissage.
7Les enfants sont des chercheurs scientifiques : ils observent un effet, cherchent à le reproduire, font des hypothèses sur ce qui le produit, modifient les paramètres…, et acquièrent des savoirs, par expérimentation, par tâtonnement, par essai et erreur. En appui sur leurs expériences antérieures intégrées et sur la maturation progressive de leur système neuro-sensori-moteur, ils complexifient leurs activités et organisent leurs connaissances.
8Je ne sais pas pour vous, mais je ne dérange jamais un chercheur dans son travail. Je trouve.
9La différence avec l’école, c’est que pour l’apprentissage des mathématiques chez les jeunes enfants, les adultes n’ont « rien à faire », ni exercice, ni notes à donner, l’enfant fait ce travail tout seul, spontanément et en plus avec beaucoup de plaisir, ce qui développe chez lui un sentiment de compétence.
10Par la suite, les parents nous demandaient : « Est-ce qu’il a fait des activités libres aujourd’hui ? »
11Pour la chimie, je ne sais pas, il faut que je réfléchisse…