Article de revue

Le temps du tâtonnement

Bébé et parents apprennent à faire connaissance

Pages 23 à 30

Citer cet article


  • Vamos, J.
(2012). Le temps du tâtonnement Bébé et parents apprennent à faire connaissance. Spirale - La grande aventure de bébé, 63(3), 23-30. https://doi.org/10.3917/spi.063.0023.

  • Vamos, Julianna.
« Le temps du tâtonnement : Bébé et parents apprennent à faire connaissance ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2012/3 n° 63, 2012. p.23-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2012-3-page-23?lang=fr.

  • VAMOS, Julianna,
2012. Le temps du tâtonnement Bébé et parents apprennent à faire connaissance. Spirale - La grande aventure de bébé, 2012/3 n° 63, p.23-30. DOI : 10.3917/spi.063.0023. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2012-3-page-23?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.063.0023


Notes

  • [1]
    Support de la recherche « Delivery Self Attachement », publiée dans le Lancet en 1993.
  • [2]
    En référence aux travaux d’Emmi Pikler.

1À la maternité des Bluets (maternité de niveau 1), malgré un récent déménagement et une augmentation de l’activité suite aux modifications actuelles des politiques de santé (1800 accouchements en 2006, 2800 en 2011), perdure le constant souci clinique de préserver l’espace et le temps nécessaires à l’accompagnement et au soutien du lien parents/bébé. L’établissement de ce lien commence bien en amont, durant la période prénatale, et continue dès la naissance avec la participation active du nouveau-né.

2Ce que les soignants proposent autour de la naissance est très diversifié. Mais tout est là pour contribuer à ce que les futurs, les immanents ou les tout nouveaux accouchés-parents puissent partir à la découverte de leur bébé, de leurs nouvelles responsabilités et identités inhérentes à l’inévitable ébranlement causé par la naissance de leur bébé, réactivant plus au moins le vécu de la leur. La mobilisation des soignants autour de la nouvelle famille est alors essentielle.

3Pour le nouveau-né, enfant réel, et ses parents, faire connaissance commence à la maternité. C’est un long processus plein de questions, de doutes et de trouvailles. C’est une source de découvertes passionnantes mais aussi pleine d’inconnus et d’inévitables angoisses. Au cours de l’allaitement, par exemple, mère et bébé peuvent parfois installer facilement un accordage relativement simple, où le lien se met en place plutôt dans l’harmonie. Il arrive par contre, souvent avec un premier bébé, que des difficultés surgissent autour de la mise au sein, dissimulant des conflits dont les origines peuvent être multiples.

4Quand des sentiments d’impuissance, d’incompétence envahissent la mère, le bébé a alors du mal à lui montrer le chemin.

5Dans cette rencontre, il y a une période de tâtonnements plus ou moins longue. L’art de l’accompagnement est de mettre en lumière la vertu de cet espace de rencontre, de ce temps de questionnement, de tentatives pour chercher à comprendre, à se comprendre, le temps de se perdre, de se redresser, de rebondir. L’accompagnement de ce chemin est l’ambition de notre projet aux Bluets.

6À partir de deux exemples cliniques, je voudrais montrer l’importance de ce temps constitué de rêveries, de maladresses, d’inévitables moments de désespoir. C’est un temps qui est redouté, mais qui peut pourtant connaître un dénouement heureux s’il est bien accompagné.

Nicolas et ses parents : de l’effet d’une assistance bienveillante

7Je rencontre un couple d’une trentaine d’années. Les deux parents sont très conscients que ce qui se joue pour eux est d’une importance capitale. Envoyés par une autre maternité, ils sont engagés également dans un travail psychologique avec une de mes collègues qui m’a prévenue qu’ils venaient d’avoir leur bébé et qu’ils m’attendaient, d’autant plus que notre rencontre prénatale n’avait pas pu avoir lieu en raison de l’arrivée précipitée du bébé, Nicolas, quelques jours trop tôt.

8On se découvre dans la nursery : les parents sont avec l’auxiliaire et donnent un soin à leur bébé. Je propose de venir les voir dans leur chambre lorsque le soin sera terminé.

9Dès cette première prise de contact, les parents ne me semblent pas enthousiastes. Ils me paraissent fatigués, sur le versant de la dépression, et très accablés que les choses n’aillent pas comme ils l’espéraient. L’allaitement est en effet difficile à mettre en place et occupe entièrement les pensées de la mère.

10Dans la chambre, la mère est assise dans le fauteuil et cherche à mettre son bébé au sein. On est au troisième jour. Le père me raconte son vécu et sa douleur de se sentir si démuni malgré la meilleure volonté du monde à aider. J’écoute et j’explore un peu avec eux leur expérience. J’observe le bébé se détourner un peu et ne pas se raccrocher au sein. Il pleure. Le changement de position que sa mère adopte ne l’apaise que quelques secondes.

11Forte de l’expérience et de ma conviction que ce moment de détournement peut aussi être un moment initiatique, je propose qu’on prenne notre temps pour que le bébé se désencombre de ses réactions défensives. J’essaye de l’encourager. Et, avec les parents, on réfléchit sur ces moments d’impuissance, comment les tolérer, comment mettre de la force pour abandonner leur désir de contrôle sur le déroulement des événements.

12Je sens que les parents sont peu confiants, mais je suis persuadée que c’est de leur ressort de trouver le chemin. Sur le moment, je me dis que les conditions ne sont pas optimales pour réussir l’allaitement, mais je ne comprends que plus tard que leur désir de faire résoudre par quelqu’un d’autre leur problème nous parasite.

13La veille, ils ont eu la chance d’avoir été bien aidés par Lora, auxiliaire de puériculture. Je joue une seconde avec l’idée de l’appeler, mais ne la retiens pas car je sais pertinemment que c’est à eux de chercher et qu’eux seuls peuvent tâtonner vers la rencontre. Cependant, le hasard du destin en suite de couches fait que Lora arrive à ce moment dans la chambre et propose un bain pour Nicolas. Voyant les difficultés que rencontrent Nicolas et sa mère dans la recherche d’accrochage pour que le bébé tète, elle s’arrête et donne quelques indications à la mère. Comme cela n’aboutit pas immédiatement, elle s’approche et colle le bébé sur le sein : il l’accroche et commence à téter vigoureusement. Ce dénouement – je le ressens tout de suite – permet aux parents et au bébé de relâcher leur tension. Nicolas ne geint plus, les parents sont instantanément rassurés.

14Le bébé tète, boit ; la mère peut se sentir capable de le garder en vie. Durant trente secondes je me sens mal et inutile avec mes idées sur le temps nécessaire pour la rencontre, mon quasi-militantisme pour le tâtonnement qui semble me jouer des tours. Mais je suis là, avec mon attention, mon écoute, peu de paroles. Moi aussi, je tâtonne, car c’est le seul rythme possible en ce début de vie et si l’on veut respecter tous les protagonistes. C’est du moins ma conviction profonde.

15Je reste encore trois minutes avec eux, dans cette atmosphère plus apaisée, et je les laisse dans leur intimité, le couple nourrissant son bébé, le bébé au sein de sa mère, le père autour de sa femme et de son bébé… Jubilation.

16Deux jours après, juste avant leur sortie, je rends visite à Nicolas et au couple. L’ambiance est calme, le bébé est dans les bras de sa mère, assise en tailleur, habillée sur le lit fait, tous prêts à partir à l’issue de notre entrevue.

17La mère me parle et décrit avec finesse tous les apprentissages qu’ils ont faits avec leur bébé. Elle est contente de son séjour et de notre accompagnement.

18Je contemple une certaine harmonie que je ressens dans leur trio…, mais aussi une tristesse nouvelle, comme une déception quand, présenté comme un dernier détail, la mère me dit avoir arrêté d’allaiter Nicolas. Ils sont passés au biberon.

« Faire à nouveau connaissance
De la fureur et du bruit
Du désir qui recommence
Que jamais rien n’assouvit
De joies en désespérances
Et d’enfer en paradis
Faire à nouveau connaissance
N’en avoir jamais fini »
Diane Tell, Faire à nouveau connaissance

19En sortant de leur chambre, je m’en veux de ne pas avoir saisi qu’il fallait rester beaucoup plus de temps avec eux, après l’intervention de Lora, l’auxiliaire, afin de rectifier l’idée d’une solution assistée qui risquait de dévaloriser le chemin de recherche qu’ils avaient pris. Il aurait fallu soutenir leur démarche, en valorisant l’authenticité de leurs efforts et de ceux du bébé.

20J’aurais dû anticiper que le vécu d’une aide instantanée avec un résultat immédiat prendrait le dessus sur la démarche difficile de tâtonnements dont nous avions longuement discuté avant l’arrivée de Lora.

21Restant persuadée qu’apporter une solution à court terme, même ardemment souhaitée, peut avoir des conséquences dommageables sur le long terme, j’aurais aimé partager avec eux le fait que le véritable apprentissage s’acquiert par l’expérience propre et ne résulte pas d’un enseignement. Ce processus d’acquisition génère de la confiance dans les capacités du bébé, de ses parents, de leurs interactions, et possède une valeur intégrative dans le devenir parent.

Erouan, les effets d’une présence

22Une jeune mère comblée par sa grossesse et son accouchement souhaite donner le sein à son bébé qui, lui, ne le prend pas. Erouan a 5 jours.

23Les sages-femmes et les auxiliaires de puériculture interviennent à chaque tétée pour aider la mise au sein de la jeune mère maintenant en pleurs, qui finit après des moments de lutte avec son bébé par lui donner des biberons de complément. Père et mère se désespèrent de cette situation qu’ils ne s’expliquent pas : le bébé détourne systématiquement la tête du sein. L’équipe me demande d’aller les voir. Quand j’arrive dans la chambre, la mère est entourée par son mari et ses beaux-parents ; l’ambiance est paisible. Fièrement, elle me fait part du bon déroulement de sa grossesse et de son accouchement, mais est bouleversée par l’agitation de son enfant qui entrave l’allaitement. Elle le trouve impatient, même nerveux, quand elle le prend dans ses bras pour le nourrir.

24Le bébé dort dans son berceau. Je reste un moment à le regarder, et lorsqu’il s’étire, je propose à la mère de le prendre pour qu’il soit déjà près d’elle avant d’être tout à fait éveillé. Elle est soulagée de pouvoir le prendre contre elle alors qu’il est encore endormi. Elle le pose sur son ventre nu.

25Quelques instants plus tard, le bébé fait quelques mouvements de tête de droite à gauche, que la mère interprète avec inquiétude comme l’impatience et la nervosité qu’elle craint chez son nouveau-né. J’interprète pour ma part ces mouvements comme le signe de sa compétence dans la recherche du sein (réflexe de fouissement), ce qui la détend immédiatement et transforme son regard. Il n’est plus un bébé « énervé », il devient un être en communication. Sortie de sa projection, il est désormais plus facile pour cette mère d’être réceptive au comportement de son bébé.

26Sur le corps de sa mère, le bébé se rendort et je laisse la famille dans son intimité. Le père vient me chercher quand le bébé se réveille. Je me rends près d’eux avec une auxiliaire, accompagnatrice d’allaitement maternel. Nous retrouvons mère et bébé dans la situation décrite par l’équipe et par la mère : le bébé détourne la tête, refuse de prendre le sein, il le boxe. Mais « il semble qu’il est moins en colère », me dit la mère. Je vois qu’elle cherche la position juste au sein, mais que dans son désarroi elle ne parvient pas à proposer au bébé une position dans laquelle il soit bien tenu. L’auxiliaire la soutient verbalement dans sa recherche, et encourage aussi le bébé.

27Soudain Erouan se met à pleurer : la mère le dresse face à elle, et le regarde sans parole, dépassée et impuissante. Je propose au bébé de nous raconter ses soucis. La mère me réplique, vexée, qu’il ne peut pas avoir de soucis car ils font « tout pour lui ». Je lui dis avec humour que tout le monde a le droit d’en avoir et je rassure le bébé qui cesse peu à peu de pleurer.

28Remis sur le sein, il prend de plus en plus le mamelon dans sa bouche, mais ne peut pas le garder. L’auxiliaire encourage le bébé, sans le toucher… On avance, mais le mamelon glisse toujours de sa bouche. J’entoure de mes bras ceux de la mère, et le bébé accroche cette fois le mamelon et ne le lâche pas. Nous restons quelques minutes, elle dans mes bras, le bébé au sein.

29Elle n’en revient pas : « Il tète, il tète », dit-elle à son mari. Elle le regarde : il est souriant et encourageant. Elle intègre ce regard du père du bébé. Je demande à l’auxiliaire d’apporter à la mère un Corpomed (ce grand coussin long ajustable), qu’elle positionnera autour de son corps : cela lui donne un bon appui. Je lâche le contact physique avec la mère, avec la même progression que celle que je mettrais pour poser un nouveau-né dans son berceau, millimètre par millimètre.

30Elle reste longuement penchée sur le petit garçon, elle lui dit quelques mots en chuchotant. Le bébé rose, déridé, les yeux fermés, tire, déglutit, on entend le rythme de sa succion, ses mains sur le sein, les doigts ouverts.

31L’auxiliaire et moi restons une dizaine de minutes autour d’eux, dans un silence quasi absolu, jusqu’à ce que peu à peu la mère se détende, se laisse aller, s’abandonne et se donne pleinement à son bébé dans cette tétée. Alors son visage s’illumine. Le bébé s’endort.

32Le lendemain le père me fait part de la nuit : le bébé a tété deux fois, il sent que sa femme est rassurée.

33La différence entre ces deux couples mère/bébé réside dans l’approche et la durée de présence proposées par les soignants. C’est en préservant le temps nécessaire de tâtonnements entre eux, et en donnant au bébé un espace suffisant pour qu’il puisse être acteur dans cette situation, que mère et bébé trouvent le chemin d’un ajustement mutuel pendant le nourrissage.

34Une séquence du film de Lennart Richard [1] montre de manière saisissante le fonctionnement des réflexes archaïques que le nouveau-né a à sa disposition pour être actif et acteur dans l’accrochage au sein de sa mère et pouvoir contribuer à cette rencontre mère-bébé, mamelon-bouche. Le début de l’allaitement est révélateur de la complexité de ce phénomène, à la fois biologique et psychique et porteur d’une dimension du transgénérationnel.

35

Au moment de sa naissance, le nouveau-né est mis sur le ventre de sa mère, allongée. Petit à petit, il se repousse à l’aide de ses pieds pour monter au sein. Sa tête fait des mouvements de fouissement de droite et de gauche pour pouvoir ensuite piquer vers le mamelon. Puis, il pose la tête plus proche du sein et parvient à saisir, après plusieurs tentatives, toute l’aréole du mamelon en commençant à tirer dessus.

36Ce film peut provoquer chez les soignants une expérience émotionnelle en raison de la surprenante force vitale que l’on peut y voir chez le nouveau-né, codée dans les réflexes archaïques porteurs à la fois de son instinct de survie et de ses compétences.

37La plupart des accompagnateurs sages-femmes, puéricultrices ou auxiliaires autour de ces premiers jours de la vie à la maternité connaissent ces réflexes archaïques. Mais dans la pratique, comment cette connaissance peut-elle être utilisée pour respecter l’exercice de ces réflexes ?

38Dans la formation auprès du personnel travaillant en maternité, pouvoir intérioriser ce bébé avec ses capacités puissantes entraîne un processus de maturation psychique chez les soignants. Car être capable de laisser le temps et l’espace à la mère et au bébé pour que les compétences de ce dernier puissent s’actualiser n’est pas simple, surtout si la jeune mère est inquiète et/ou si le bébé est impatient. Dans la situation d’Erouan, c’était possible, dans celle de Nicolas, il aurait fallu cheminer encore…

39La dimension transgénérationnelle des capacités maternelles de contenance et de portage psychique joue un rôle fondamental et nous entraîne, à notre insu, lorsqu’il y a trop d’angoisse, dans des gestes plus ou moins interventionnistes…

40Pourtant, le vécu d’expériences psychomotrices (mouvement de fouissement, de grimper) mises en œuvre par les réflexes contribue à contenir les angoisses archaïques. La reconnaissance de leur présence a permis de rétablir, dans les yeux de la mère d’Erouan, les capacités de son bébé, et dans l’expérience du bébé, le sentiment de compétence. L’observation piklérienne [2] du bébé, précise et sous-tendue par la conviction que toutes ses manifestations ont un sens et une raison d’être, nous engage à les prendre en compte concrètement dans nos réponses, même si on ne les comprend pas.

41L’approche psychanalytique permet de comprendre ce qui peut se jouer dans l’intrapsychique de la mère et sa traduction dans l’interrelation entre elle et son bébé, mais aussi ce qui se passe pour le bébé.

Éléments de l’accompagnement ayant permis un dénouement heureux pour Erouan

42Qu’est-ce qui a été actif dans notre intervention et a interrompu ce cercle vicieux qui s’était installé dans l’expérience de tétée ? Qu’est-ce qui a permis à Erouan de s’approprier une expérience agréable de la tétée et de l’introjecter ?

43Un des éléments décisifs se trouve dans le soutien corporel. Pour la mère avec son nouveau-né, un minimum de qualité tonique est requis dans le portage de son bébé pour contrer les forces gravitationnelles qui pèsent sur lui, expérience nouvelle dans cette écologie aérienne. L’inexpérience d’une mère face à son premier bébé et un effondrement tonique suite à la fatigue de l’accouchement nécessitent une organisation matérielle pour la mise au sein. Un appui externe est absolument nécessaire.

44Quand la mère est fragilisée sur le plan émotionnel, cet accompagnement corporel n’est pas suffisant, et nous avons à faire avec une défaillance de l’appui interne : son holding n’a pas la force nécessaire, elle ne peut pas porter avec sécurité son bébé et ne parvient pas à s’ajuster à lui.

45En la prenant dans mes bras, je suis pour elle un Moi auxiliaire équivalent de l’objet maternel, grand-maternel qui la soutient dans son portage. Un tournant s’opère à ce moment-là. Son tonus se transforme et lui permet de mieux tenir son bébé, le rapprochement entre elle et lui recrée un mouvement d’accordage. Ils peuvent alors, au lieu d’être menaçants l’un pour l’autre, se remettre en circuit de communication.

46Lorsque le bébé ne se sent pas bien tenu dans le dos (angoisse de tomber), il perd sans cesse le mamelon : il ne peut pas à la fois lutter contre l’impression de tomber, et prendre et garder le mamelon dans la bouche. En le voyant se débattre avec le sein, se détourner et se défendre (dans cette non-tenue), on dirait que ce mamelon l’enfonce davantage, comme quelque chose d’intrusif qui le fait tomber. Le mamelon devient alors quelque chose de persécutant. Je pense que c’est là que le bébé lâche, se détourne et que se met en place un cercle vicieux, un cercle engloutissant.

47C’est en retrouvant le corps de sa mère que le bébé peut libérer ses réflexes de fouissement. Bien tenu, il peut exercer pleinement son instinct de téter. L’absorption du lait, la rythmicité de succion et la qualité tonique de la tenue concourent au sentiment d’être repu, éprouvé à l’intérieur, dans le ventre, comme une espèce d’enveloppe intérieure. Grâce à cette enveloppe il peut glisser dans le sommeil sans avoir la sensation de tomber.

48Cette expérience constitue, pour le bébé, la première forme d’un contenant d’introjection.

49Dans la dyade, la mère se sent bonne, elle est, à la fois, le bébé soigné par sa bonne mère à l’intérieur d’elle et la bonne mère de son bébé. Le mamelon s’abandonne.

50Dans cette double identification où elle est la mère et le bébé, se crée alors un cercle vertueux. Le bébé, dans les bras « bien-tenants » toniques de la mère, redevient actif et capable de contribuer, avec un statut de sujet, au bon déroulement de la tétée. Le mamelon devient ami. Le cercle est bienveillant.

51Les dix minutes de présence silencieuse ont été un élément essentiel de cette enveloppe pour que ce travail si important puisse se faire en chacun d’eux et dans l’interaction.

52Au-delà du dispositif du holding, un autre éclairage, analytique, sur l’objet interne de la mère, se dévoile dans l’interprétation qu’elle donne au fouissement de son bébé. Quelque chose était projeté sur le bébé pour qu’elle interprète son mouvement de tête fouissant non pas comme une recherche du sein ou quelque chose qu’elle ne comprend pas bien, mais comme un « non » nerveux.

53Reconnaître la compétence du bébé, c’est révéler chez lui une aptitude à l’autonomie, et l’autoriser. C’est lui donner aussi le droit d’avoir un désir différent de celui de sa mère. Le bébé qui dit non à sa mère n’est pas le nouveau-né réel qui en fait dit oui et répare ainsi le narcissisme de sa mère, mais cette petite fille que la mère a été, nostalgique de sa propre mère.

54Formuler le oui du nouveau-né, tout en faisant sentir à la jeune mère la présence rassurante d’une figure maternelle qui va apaiser cette nostalgie, a valeur d’interprétation de ses mouvements inconscients. Ceci permettra que le bébé se replace activement dans l’interaction bienfaisante.

Entre mère et bébé, apprendre à faire connaissance

55Apprendre à être parent, c’est cheminer sur une route faite d’attentes, de questionnements. C’est accepter de perdre ses anciens repères et d’en trouver d’autres, ou de ne pas en trouver tout de suite.

56Devenir et être pleinement parent passe par ce chemin initiatique de ne pas savoir et de pouvoir le supporter, de faire des essais et des erreurs et de pouvoir l’accepter. C’est tolérer l’inconnu, l’absence de maîtrise. C’est éprouver le sentiment d’être perdu et impuissant alors que, le plus souvent, l’amour et la préoccupation pour le bébé sont au rendez-vous.

57Le rôle du soignant est d’être là et de s’effacer quand il n’y a pas de demande explicite. Mais la présence du soignant crée un environnement spécifique, propice aux bébés et aux parents. Elle permet à cet apprentissage d’avoir lieu et, la plupart du temps, que s’établisse, pour la mère, un début de confiance en ses capacités maternelles. Et cela peut parfois s’apprendre vite.

58Il y a une relation étroite entre la petite autonomie qu’on parvient à découvrir chez le bébé à sa naissance, sa contribution à des événements fondamentaux, et la confiance naissante des parents pour porter et prendre soin de leur bébé.

59L’écoute de l’un et des autres, le bébé et ses parents, demande de la part des soignants la capacité de tolérer qu’on ne sait pas, qu’on ne comprend pas, qu’on ne trouve pas la solution tout de suite. Et si, dans des moments difficiles, nous pouvons procurer un environnement suffisamment bon pour que les parents laissent aller leurs pensées non pas vers de la détresse ou de l’impuissance, mais plutôt vers une rêverie maternelle et parentale, alors nous aurons pu accompagner les parents dans leur apprentissage.


Date de mise en ligne : 27/01/2013

https://doi.org/10.3917/spi.063.0023