Des livres et des bébés
À quoi ça sert la littérature ?
- Par Dominique Rateau
Pages 201 à 203
Citer cet article
- RATEAU, Dominique,
- Rateau, Dominique.
- Rateau, D.
https://doi.org/10.3917/spi.062.0201
Citer cet article
- Rateau, D.
- Rateau, Dominique.
- RATEAU, Dominique,
https://doi.org/10.3917/spi.062.0201
Notes
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[1]
Cité dans F. Quartier-Frings, R. Diatkine, Paris, puf, coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui », 1997.
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[2]
Éditions de l’Olivier, 2012, traduit de l’anglais par Céline Leroy.
-
[3]
Dans Regarde bien/Look again publié par Les trois ourses, à l’occasion de l’exposition « Regarde bien, look again : les albums photographiques de Tana Hoban » présentée à la Foire internationale du livre pour enfants, Bologne, Italie, 2001.
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[4]
« Histoires de peintures », série de vingt-cinq émissions diffusées sur France Culture à l’été 2003.
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[5]
Historien d’art, réalisateur de films et amateur de philosophie analytique.
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[6]
Hazan, 2011.
« Ce qu’il importe d’offrir à l’enfant, c’est une capacité de jouer avec la langue. »
1En février 2001, Leslie Kaplan, écrivain, publiait dans le journal Libération un article intitulé : « Qui a peur de la fiction ? » « La fiction n’est pas seulement un droit, le droit de penser, c’est-à-dire : toutes les pensées sont possibles, on peut tout penser, rien n’est interdit à la pensée, c’est aussi un moyen, justement un moyen de penser », écrit-elle.
2Plus loin, dans ce même article, elle poursuit : « La fiction, l’invention par les mots, la liberté que donne l’écriture […] ce n’est pas n’importe quoi, c’est une façon à la fois de prendre la réalité au sérieux et d’expérimenter sa non-nécessité. Au lieu de s’aplatir devant la réalité, de dire c’est comme ça, c’est une façon de répondre, de transformer. »
3Dans son récit Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, l’écrivaine britannique Jeanette Winterson écrit :
4« Je crois à la fiction, au pouvoir des histoires parce qu’ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. Nous découvrons tous qu’en cas de traumatisme profond, nous hésitons, nous bégayons ; notre parole est entrecoupée de longues pauses. Le traumatisme nous reste en travers de la gorge. Mais par le langage des autres, nous retrouvons le nôtre. Nous pouvons nous tourner vers la poésie. Ouvrir un livre. Quelqu’un a traversé cette épreuve pour nous et s’est immergé profondément dans les mots [2]. »
5La littérature, la fiction littéraire, la poésie, les contes, les livres d’images ouvrent des horizons, atteignent en nous des sphères encore inconnues, des endroits de nous jusque-là inaccessibles… Nous avons besoin de ces représentations pour écrire notre propre histoire…
6Découvrir une multitude de récits, variés dans leurs fonds et dans leurs formes, ouvre de nouvelles possibilités.
7Si quelqu’un parle de lui, de son expérience, nous ne l’écoutons pas de la même façon que s’il nous raconte une histoire. Même si cette fiction est très fortement inspirée d’une histoire vécue, le seul fait de sous-entendre « il était une fois… » permet de l’entendre à un autre endroit de notre conscience.
8La fiction bouscule tranquillement et doucement nos savoirs, nos certitudes.
9La littérature nourrit notre intériorité. Nous donne de l’épaisseur. Elle nourrit notre intimité et notre moi. Les mots et les images expriment quelque chose d’un lien entre le dedans et le dehors, entre le visible et l’invisible, entre moi et l’autre, entre psychisme et corps.
10La façon dont les mots sont agencés, employés, projetés, traduit le dedans, la pensée, l’éprouvé… Ils ne sont jamais totalement « justes », mais les artistes travaillent beaucoup pour s’approcher de la justesse des mots et des images ; ils disent et redisent, font et défont jusqu’à être au plus près de ce qu’ils ont envie d’exprimer.
11Pourquoi partager la lecture de livres d’images de fiction avec tous, et avec les tout-petits en particulier ?
12Les histoires en mots et en images multiplient les possibilités de représentations.
13En partageant la lecture de livres d’images de littérature, nous avons mesuré que ces autres formes de représentations que sont les images apportent une dimension complémentaire aux mots, une possibilité supplémentaire de « dire » quelque chose de l’indicible.
14Les images, qui se lisent sans mots, nous installent dans un silence qui est un silence rempli des pensées et des imaginaires qu’elles cultivent.
15Tana Hoban, grande photographe, créatrice d’albums, rapporte [3] ceci : « La lettre qui m’a le plus touchée comme auteur de livres sans texte, vient d’une petite fille de Brooklyn, elle m’a écrit : Je ne savais pas que le silence pouvait être aussi beau. »
16Les critiques d’art nous aident parfois à comprendre ce que nous faisons quand nous lisons les images des livres d’images. J’ai une passion pour Daniel Arasse dont la voix m’a donné à voir des peintures à la radio durant quelques semaines [4]. J’ai découvert récemment le livre d’Hector Obalk [5] qui a pour titre Aimer voir [6]. Dans la préface, il écrit : « J’essaye de montrer à quel endroit de l’œuvre il faut prêter attention pour appréhender le génie de l’artiste - et être sensible à l’art de la peinture, de la sculpture et même de la photographie. Ce livre résume la passion de ma vie -aimer voir et faire aimer. »
17Lire avec les enfants, les nôtres ou ceux des autres pour leur ouvrir le monde, les possibilités, les possibles…
18Lire pour partager l’idée que rien n’est écrit à l’avance, même si une partie de l’histoire est déjà connue.
19Dans le livre déjà cité de Jeanette Winterson, voici ce que disent les derniers mots du chapitre intitulé « Mon conseil à tous : venez au monde » : « En naissant, je suis devenue le coin visible d’une carte pliée. La carte offre plus d’un itinéraire. Plus d’une destination. La carte, ce moi qui se déplie, ne conduit nulle part en particulier. La flèche qui indique vous êtes ici est votre première coordonnée.
20Il y a bien des choses qu’on ne peut pas changer quand on est enfant. Mais on peut au moins faire son sac en prévision du voyage. »
21Je fais le vœu que tous les enfants du monde puissent remplir leurs sacs de mots, d’images, de littérature, de rencontres…, pour qu’un jour ils aient le désir d’interroger leurs liens à eux-mêmes et aux autres et de cultiver ainsi leur humanité ; que tout au long de leur vie ils puissent rêver en pensant Il était une fois… Il se pourrait que… Il est peut-être possible que quelque part…