Réseaux en périnatalité : les outils pratiques d'une prévention universelle prévenante ?
Définitions, critiques et propositions
- Par Michel Dugnat
Pages 139 à 162
Citer cet article
- DUGNAT, Michel,
- Dugnat, Michel.
- Dugnat, M.
https://doi.org/10.3917/spi.061.0139
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- DUGNAT, Michel,
https://doi.org/10.3917/spi.061.0139
1Nous proposerons ici une réflexion à deux brins : celui de l’interrogation, au-delà du succès du terme réseau, sur sa force liée à sa polysémie ; celui des conditions de possibilités concrètes des réseaux en périnatalité. Chemin faisant, nous rappellerons à quel point ces réseaux sont utiles à une prise en compte personnalisée des femmes enceintes et des familles avec bébé, et à la prévention que celle-ci rend possible.
Introduction
2Qu’est-ce qu’un réseau ? Nous suggérerons une définition généraliste du terme réseau pour la déconstruire progressivement et l’appliquer à son acception en périnatalité.
3Très généralement, un réseau est une structure peu formalisée, peu hiérarchisée, composée d’un ensemble d’éléments (pour certains, il s’agira de personnes physiques, personnes morales, groupes), reliés entre eux de façon variable. Ce n’est ni une institution ni un système fermé. C’est un ensemble d’interconnexions, dont la configuration évolue en permanence.
4Dans les réseaux de personnes qui nous intéressent, les professionnels de santé ne sont pas des membres ni des adhérents. Ils sont censés accepter d’en être partie prenante en faisant circuler ou en produisant de l’information. Chaque sujet est défini par les relations qu’il entretient avec les autres personnes.
5L’accent est donc davantage mis sur les relations, sur la force des liens faibles et des relations floues, ce qui suppose de la part des personnes – ici, des professionnels – une certaine autonomie et capacité d’initiative. Ils sont souvent rapprochés par une charte, par des principes et par des objectifs partagés. Les institutions n’y sont pas nécessairement représentées en tant que telles et (ou mais) elles doivent tolérer que des professionnels dépendant d’elles y contribuent avec une autonomie suffisante.
6Dans les réseaux d’institutions, ces relations sont généralement formalisées.
7Dans un registre plus concret, celui de réseaux dans le domaine de la santé (on notera qu’à ce point j’évite ici de parler de réseaux de santé et/ou de réseaux de soins qui sont différents mais souvent confondus), c’est la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002, relative au droit des malades et à la qualité du système de santé, qui a constitué le cadre actuel dans lequel s’inscrivent entre autres les réseaux. Nous ferons donc un détour par celle-ci, qui nous amènera à constater que fréquemment, en périnatalité, réseau et prévention ont maille à partir.
8Cette loi s’inscrit dans un contexte historique que nous ne rappellerons pas (revendication efficace des patients à être plus acteurs de leur santé, demande de confidentialité dans un cadre plus large, notamment).
9Elle constitue les droits de la personne en tant que priorité dans le secteur sanitaire. Elle désigne donc le respect de l’intimité et de la confidentialité comme un de ces droits, et fixe ainsi les règles de communication des informations. Celle-ci est au cœur des questions que posent les réseaux.
10Quelques extraits seront utiles :
« Les professionnels, les établissements et réseaux de santé […] et les autorités sanitaires contribuent, avec les usagers, à développer la prévention, à garantir l’égal accès de chaque personne aux soins nécessités par son état de santé et à assurer la continuité des soins de la meilleure sécurité sanitaire possible […].
La personne malade a droit au respect de sa dignité […].
Aucune personne ne peut faire l’objet de discriminations dans l’accès à la prévention ou aux soins […].
Toute personne prise en charge par un professionnel, un établissement, un réseau de santé […] a droit au respect de sa vie privée et au secret des informations la concernant. Excepté dans le cas de dérogations expressément prévues par la loi, ce secret couvre l’ensemble des informations concernant la personne venues à la connaissance du professionnel de santé, de tout membre du personnel de ces établissements ou organismes et de toute autre personne en relation de par ses activités avec ces établissements ou organismes. Il s’impose à tout professionnel de santé ainsi qu’à tous les professionnels intervenant dans le système de santé. […]
Deux ou plusieurs professionnels de santé peuvent toutefois, sauf opposition de la personne dûment avertie, échanger des informations relatives à la même personne prise en charge afin d’assurer la continuité des soins ou de déterminer la meilleure prise en charge sanitaire possible. Lorsque la personne est prise en charge par une équipe de soin dans un établissement de santé, les informations la concernant sont réputées confiées par le malade à l’ensemble de l’équipe. […]
Nul ne peut faire l’objet de discriminations en raison de ses caractéristiques génétiques […].
Toute personne prend avec le professionnel de santé […] les décisions concernant sa santé. Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de son choix. Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne. »
12Mais cette clarification, en particulier le consentement et le secret, « coexistent » avec des éléments concernant la politique de prévention et la définition des réseaux dits « de santé ».
« La politique de prévention a pour but d’améliorer l’état de santé de la population en évitant l’apparition, le développement ou l’aggravation des maladies ou accidents et en favorisant les comportements individuels et collectifs pouvant contribuer à réduire le risque de maladie ou d’accident. […]
La politique de prévention tend notamment :Les réseaux et la prévention ont ainsi clairement partie liée dans cette loi, qui reste un cadre de référence dix ans après sa promulgation.
- À réduire les risques éventuels pour la santé liés aux multiples facteurs susceptibles de l’altérer, tels l’environnement, le travail, les transports, l’alimentation ou la consommation de produits et de services, y compris de santé ;
- À améliorer les conditions de vie et à réduire les inégalités sociales de santé ;
- À entreprendre des actions de prophylaxie et d’identification des facteurs de risque ainsi que des programmes de vaccination et de dépistage des malades ;
- À promouvoir le recours à des examens biomédicaux et traitements à visée préventive ;
- À développer des actions d’information et d’éducation pour la santé ;
- À développer des actions d’éducation thérapeutique. […]
Les réseaux de santé ont pour objet de favoriser l’accès aux soins, la coordination, la continuité ou l’interdisciplinarité des prises en charge sanitaires, notamment celles qui sont spécifiques à certaines populations, pathologies ou activités sanitaires. Ils assurent une prise en charge adaptée aux besoins de la personne tant sur le plan de l’éducation à la santé, de la prévention, du diagnostic que des soins. Ils peuvent participer à des actions de santé publique. Ils procèdent à des actions d’évaluation afin de garantir la qualité de leur service et de prestations. Ils sont constitués entre les professionnels de santé libéraux, les médecins du travail, des établissements de santé, des centres de santé, des institutions sociales ou médico-sociales et des organisations à vocation sanitaire ou sociale, ainsi qu’avec les représentants des usagers. »
14Nous ferons donc un deuxième détour par la prévention. Celle-ci pose de redoutables questions de définition en général, d’autant plus épineuses en périnatalité qu’on s’adresse souvent à la dyade, et que cette dyade est « asymétrique ».
15Car en périnatalité, la précocité est maximale : on est tôt dans la vie de l’enfant, et à un moment où une action curative pour soigner la mère est préventive pour le futur du bébé dont on va prendre soin.
16Or, la conviction de nombreux professionnels est qu’il faut penser, en cette période, et la mère, et le bébé, et leur relation. Ceci convoque une multiplicité d’intervenants et d’institutions. Parce que, dans nos sociétés, le groupe – ce groupe si nécessaire pour l’accueil d’un nouvel humain – qui entoure la naissance est largement professionnalisé.
17Dans une période marquée par la médicalisation anxiogène, l’inquiétude sur l’utilisation d’arguments scientifiques tronqués dans le discours politique et d’arguments de sécurité publique dans le domaine de la protection de l’enfance, il est légitime de se demander où en sont les pratiques de soin psychique en réseau en période périnatale.
18Leur double dimension curative et préventive commence-t-elle à être reconnue ? Leur place dans l’ensemble des soins et traitements proposés aux femmes enceintes et aux nouveau-nés est-elle suffisante ?
19Le travail en réseau en est-il une, ou plutôt la condition de possibilité ? Ce sera notre hypothèse…, à condition de s’entendre sur les mots.
20Notons qu’une mobilisation transdisciplinaire de chercheurs, qui viendrait au chevet de nos réflexions de soignants et d’accompagnants de bébés et de parents aux prises avec leurs inquiétudes, leurs hésitations, leurs résistances, est urgente dans une période féconde et difficile pour la prévention et pour la périnatalité, ouverte avec la loi de prévention de 2007. Pour une circulation de perspectives intrapsychiques ou individuelles vers des perspectives interpsychiques et relationnelles, comme vers des éléments de contextes sociétaux, il nous faudrait recourir à d’autres disciplines que notre savoir-faire empirique pour penser les articulations entre ces niveaux.
21Une série de textes récents (cf. infra) avec des préconisations, voire des moyens, nous invite à penser le travail en réseau en périnatalité avec vigilance pour qui veut défendre une prévention universelle, ou prévenante.
Résistances au soin psychique et à la prévention
22Divers niveaux de résistances auraient pu être rappelés en matière de prévention en santé : des résistances individuelles liées à l’inconscient ont souvent été mises en avant : l’angoisse suscitée par la rencontre avec le bébé et donc l’archaïque, en tout soignant, marquée par les aspects dévorants liés à l’intensité des besoins du bébé, qu’il s’agisse de bébé en situation ordinaire ou extraordinaire, peut-elle être prise en compte ? Quelle place la psychanalyse peut-elle avoir en périnatalité, pour aider l’ensemble des professionnels à faire avec cette part inconsciente, quand certains analystes ont insisté sur la violence fondamentale ? Ces résistances individuelles inconscientes se doublent de résistances individuelles conscientes qu’il ne faut pas négliger, non pas qu’elles soient plus facilement transformables, mais parce qu’elles constituent en tant que telles un obstacle – même s’il est permis d’y voir des rationalisations de ces résistances inconscientes.
Une soignante d’une unité d’hospitalisation conjointe de jour, à qui une dame hospitalisée une journée avec son bébé pour des soins de la relation propose de manger du gâteau qu’elle a fait, refuse, parce que cette maman ne souhaite pas en manger elle-même. La soignante ayant refusé, la mère se met froidement en colère et annonce son souhait de mettre un terme à la prise en charge.
Au cours de l’entretien, il apparaît que les conduites anorexiques de cette maman n’ont pas été travaillées en équipe et que, dans une identification à un bébé « gavé » par sa mère, la soignante n’a pas voulu accepter d’être nourrie avec l’ensemble de l’équipe par une mère qui se privait elle-même, fonctionnant en cela de façon complètement différente de l’infirmière référente qui, elle, acceptait dans une certaine mesure d’être l’objet des manifestations maternelles.
24Des résistances intra-institutionnelles, c’est-à-dire groupales, ont été largement décrites. Myriam David, Françoise Jardin, Martine Lamour, par exemple, ont su montrer comment, dans des équipes à échelle humaine, les projections (émanant pour elles de la psychopathologie maternelle) peuvent empêcher la mise en œuvre des mécanismes permettant de répondre aux besoins des bébés, par exemple en termes de besoin de continuité quand des mouvements de clivage animent une équipe. Mais sans doute faut-il rappeler, une fois de plus, que c’est bien la diffraction transféro-contre-transférencielle liée à la complexité de l’interaction dyadique ou triadique qui doit être travaillée au quotidien, dans un travail de reliaison par le groupe. Le coût tant psychique qu’économique de la prise en compte de ces mouvements psychiques groupaux est raisonnable, même si, à certains égards, ces résistances peuvent procéder des mêmes mouvements que les précédents.
Une surveillante de maternité se souvient avoir « arraché » un bébé des bras de sa mère et confie, à la fin d’une réunion où elle dit l’impossibilité de changer les pratiques dans sa maternité, que cette femme s’est suicidée quelque temps après et qu’elle s’en souvient encore. Le poids traumatique de cet épisode n’est pas sans rapport avec certaines des difficultés à mettre en place, dans cette maternité, une relation avec d’autres institutions qui ne serait pas marquée par le besoin de contrôle.
26Les résistances interinstitutionnelles, entre autres pour des raisons d’échelle, ne sauraient être assimilées aux résistances intra-institutionnelles. Les enjeux entre des institutions à mandat différent, interagissant à certains moments à des échelles plus grandes, à travers des enjeux plus indirectement surdéterminés, sont souvent marqués par la présence de fantômes, mais aussi de préreprésentations qui empêchent la collaboration avec d’autres équipes. Les différences de territoires, souvent mises en avant, ne sont souvent qu’une dimension de ces phénomènes. Le financement est souvent le facteur discriminant.
Dans un département du Centre de la France, la collaboration entre la pmi et la pédopsychiatrie s’étiole quand celle-ci se mobilise en faveur des bébés.
28Des résistances sociétales, c’est-à-dire culturelles, peuvent aussi être repérées. Comme le rappellent fréquemment, de façon réductrice mais parlante, certains chercheurs, dans nos sociétés « l’investissement » dans un individu en termes d’aide au développement et d’éducation est inversement proportionnel au mouvement de développement de son capital neuronal : c’est à la période de l’adolescence où le développement neuronal est réalisé qu’on dépense le plus en termes d’enseignement et d’éducation ; c’est pendant la grossesse et dans les premiers mois de la vie de l’enfant qu’on leur consacre le moins, alors que le développement neuronal, la synaptogénèse et la sélection synaptique sont en plein mouvement.
Les départements (aux prises avec la « deuxième vague » de décentralisation) ont, dans de nombreux cas, de grandes difficultés à répondre à certaines de leurs obligations légales : plus de 40 % des départements [1] se situaient en dessous des normes minimales d’encadrement fixées par la loi du 18 décembre 1989 (en sages-femmes, puéricultrices et autres types de personnel soignant territorial)
30Ces résistances doivent donc être travaillées à tous les niveaux car, si on invoque une fois de plus par facilité la phrase célèbre de Donald Winnicott, « Un bébé [seul], ça n’existe pas », il faut sans cesse rappeler que la façon de soigner un bébé est fonction de la façon de prendre soin et/ou de soigner de sa mère et donc de l’environnement de celle-ci.
31En d’autres termes, si nous voulons penser les soins (au sens général) pour les dyades, nous ne pouvons pas négliger les évolutions sociétales qui transforment en profondeur cet environnement. Or, celui-ci a profondément évolué et la transformation rapide qu’il a connue en l’espace d’une génération influe radicalement. Seule une scotomisation provisoire ne peut nous faire nous affranchir de cette indispensable pensée de la transformation du contexte des formes familiales, conjugales, entre autres.
Préventions contre la prévention, prévention contre le soin psychique
32Le terme de prévention est de longue date un de ces objets sémantiques non identifiés qui alimentent les échanges et les malentendus, et participe de l’imaginaire non seulement professionnel, mais collectif. Y a-t-il tant de préventions contre la prévention ? Mais de quelle prévention s’agit-il ? La prévention prévenante qui vient à la rencontre, ou la prévention prédictive qui fige le destin ? Le terme a été utilisé dans des acceptions diverses, dans des champs très différents de l’action médicale et sociale. Une relecture de l’évolution et de l’utilisation de ce terme dans ses différents champs (même si on prend comme point de départ arbitraire l’après-Seconde Guerre mondiale, comme se propose de le faire Gérard Neyrand) serait certainement très précieuse. A minima, il y a lieu à chaque utilisation de se demander de quelle prévention il est question (de quoi, pour quoi, par qui, quand, comment…). Nous renverrons le lecteur à des publications de plus en plus nombreuses. Mais si nous avons détaillé ces résistances en les illustrant, c’est bien parce que certains aspects du fonctionnement des réseaux et du travail en réseau aident à en dépasser certaines ou, à tout le moins, y confrontent.
33Dans un contexte d’interrogations sur la prévention dans le domaine sanitaire en général, et périnatal en particulier, il faut assumer, en périnatalité comme ailleurs, de passer du macroscopique au microscopique (des politiques de santé publique à la clinique de l’intime), zoomant des réseaux régionaux de périnatalité aux réseaux locaux autour d’une maternité, formels ou informels, allant du plan panoramique sur les disparités nationales au focus sur une maternité donnée. Ce que tente de faire ce numéro de Spirale.
34Nous n’oublierons pas que le principe de précaution a profondément marqué les pratiques de santé publique et que la demande de sécurité (avec qui ce principe a partie liée) ne cesse de prendre des formes nouvelles.
35Si des actions de prévention sont possibles et souhaitables en matière de santé et plus particulièrement de santé mentale tout au long de la vie, la santé mentale périnatale est le socle sur lequel se construit l’avenir d’un sujet à advenir : l’enfant.
36Les textes multiples (qui servent de contextes aux pratiques) que nous allons évoquer sont-ils en mesure de soutenir : 1. Le développement du travail en réseau ; 2. Le type de développement des réseaux ; 3. Et de quels réseaux ?
37Nous allons donc examiner la place faite au travail en réseau et au travail des réseaux par des textes réglementaires ou législatifs, en gardant à l’esprit que les réseaux ne favorisent pas toujours le travail en réseau (cf. infra).
38Repartons arbitrairement des États généraux de la naissance du 6 juin 2003 qui avaient mentionné l’importance de la prise en compte de la santé mentale et périnatale, et précisaient que tout projet de rénovation de la politique périnatale nécessitait de prendre en compte les aspects émotionnels. Si les décrets de périnatalité d’octobre 1998 (98-699 et 98-900) officialisaient déjà en l’explicitant la nécessité de la disponibilité en maternité et néonatologie de psychologues et de psychiatres, au même moment, le rapport de la Mission périnatalité (G. Bréart, F. Puech, J.C. Rozé), remis au ministre de la Santé en septembre 2003, consacrait une de ses vingt propositions au « dépassement de soins purement médicaux » et à « l’ouverture au psychosocial », et proposait une démarche depuis mise en œuvre avec le plan périnatalité, la circulaire sur les collaborations médico-psychologiques de juillet 2005 et la circulaire de 2006 dite « Cahier des charges ». Ces textes ont-ils favorisé le travail en réseau ?
39Le chapite « Humanité Proximité » du plan mettait entre autres l’accent sur plusieurs points : entretien prénatal précoce, développement de l’action des psychologues et travail en réseau. Reprenons-les.
40La mise en œuvre de l’entretien du 4e mois s’articule étroitement avec la pratique de travail en réseau définie comme condition de création de liens sécurisants et de continuité… Ce point a été défendu avec talent depuis des années, en particulier par Danièle Capgras.
41La reconnaissance du rôle direct auprès des patientes et indirect auprès des équipes soignantes des indispensables psychologues et des pédopsychiatres ne suffit pas, pas plus que le développement du soutien à domicile : il faut espérer, en matière de sécurité émotionnelle ou psychique, que le travail en réseau personnalisé favorise le développement d’actions plus amples auprès de femmes présentant des difficultés.
42Le déroulement du plan périnatalité (2005-2007) et ses suites fut une preuve tangible du fait que remonta, au milieu des années 2000 (à partir de pratiques existantes sur certains sites) vers des personnes responsables des orientations en matière de politique de santé, la conviction que la promotion de la santé mentale périnatale devait être développée à une large échelle. Mais cette conviction, pourtant présente chez de nombreux professionnels de terrain depuis plusieurs années, a peiné à se transformer rapidement en une réalité et à diffuser largement. L’évaluation du plan le montre douloureusement.
43Par ailleurs, les recommandations professionnelles de la Haute autorité de santé (has) sur la périnatalité et sur les collaborations entre professionnelles mériteraient d’être mentionnées.
44La circulaire sur les collaborations médico-psychologiques en périnatalité de 2005, la première, depuis 1992, qui concerne la pédopsychiatrie, n’évoque que peu le travail en réseau mais elle est imprégnée de son esprit [2].
45Le cahier des charges national des réseaux en périnatalité prévoyait l’implication de la psychiatrie publique dans le travail en réseau en périnatalité.
46La losp (loi relative à la politique de santé publique) de 2004 fixait des objectifs de diminution de la mortalité et insistait sur les réseaux de périnatalité.
47Mais si ceci impliquait que chaque maternité appartienne à terme à un réseau de santé en périnatalité, avec l’objectif d’améliorer la sécurité et la qualité de la prise en charge globale des femmes enceintes et des nouveau-nés ; si le réseau en périnatalité se voyait confier la tâche de favoriser également un accompagnement global de la mère (et du père) et de l’enfant dès le début de la grossesse (organisation de l’accompagnement médico-psychosocial de la grossesse, repérage et prise en charge des vulnérabilités psychosociales en amont et suivi à long terme du nouveau-né présentant notamment une vulnérabilité d’origine périnatale et susceptible de développer un handicap) ; si psychologues, psychiatres, pédopsychiatres étaient supposés être concernés par ces réseaux de périnatalité ; si le réseau était censé définir les modalités de coordination pluridisciplinaire choisies et les formaliser au sein de la charte du réseau, rien ne venait définir pragmatiquement le niveau de pertinence dudit réseau.
48Concrètement, le cahier des charges prévoyait :
- la création d’un annuaire des professionnels « ressources » dans les différentes thématiques fixées par le réseau, en particulier la psychiatrie ;
- un corpus commun de formation : formation à la psychiatrie périnatale, formation aux collaborations médico-psychologiques, formation à l’entretien du 4e mois ;
- des formations à la reprise de cas difficiles impliquant les équipes de psychiatrie de secteur public, adulte et enfant.
- des formations aux modalités de transmission des informations d’ordre psychologique ou social du fait du secret professionnel.
49Dans ce type de cas, il est évident que la continuité et la cohérence des attitudes professionnelles, de la grossesse au suivi néonatal, sont d’autant plus essentielles à cet accompagnement. Les moyens mis en œuvre à cet effet sont à recenser.
50Les psychologues ou psychiatres présents dans les maternités doivent être identifiés et leurs missions décrites ou connues des professionnels du réseau. Le lien avec le secteur de psychiatrie et de pédopsychiatrie, ainsi qu’avec l’offre de soins en psychiatrie libérale et en pmi, est indispensable et sa formalisation est décrite. Les réunions mises en place, de type « staff de parentalité » permettant de réunir les différents intervenants dans un but de cohérence et dans un souci de confidentialité, sont détaillées.
51L’organisation de cet accompagnement comporte :
- un niveau d’intervention sur site correspondant à une action de soins réunissant, autour du psychologue/psychiatre, tous les professionnels impliqués dans cet accompagnement ;
- un niveau de conseil ou de ressource, situé sur un site ayant une expérience satisfaisante de l’accompagnement périnatal. Le rôle de ce site serait de conseiller les intervenants locaux pour les cas difficiles, ce qui suppose une organisation permettant une disponibilité importante.
52Tout ceci nécessite une grande vigilance déontologique, car si une instrumentalisation des pratiques de soins dans le champ pédopsychiatrique à des fins de sécurité et d’ordre public menaçait en 2006, rien n’est acquis actuellement.
Des avancées à protéger
53Quoi qu’il en soit de ces légitimes préoccupations, avec l’élévation globale de la richesse et malgré le relatif plafonnement des dépenses en matière de santé en général et de santé mentale en particulier, d’importantes évolutions ont eu lieu grâce au plan qu’il n’est pas question de hiérarchiser, ni de considérer comme acquises. L’importance des disparités sur le territoire national protège de tout triomphalisme. Surtout, c’est sur les points que le travail en réseau devrait favoriser que les effets du plan achoppent le plus, au dire même de l’évaluation dudit plan…
54Le nombre de psychologues intervenant en maternité, travaillant en direct ou en indirect, qui pose la question de leurs articulations avec les autres membres de l’équipe obstétricale et avec « l’extérieur », a augmenté de 200 entre 2005 et 2008.
55La psychiatrie périnatale (certes, trop souvent malheureusement réduite à une psychiatrie de la femme en période périnatale) et l’attention au développement du nourrisson font l’objet d’un intérêt un peu plus grand. La Commission nationale de la naissance a vu son rôle reconnu et augmenté, parallèlement au déclin du rôle voire à la disparition des commissions régionales de la naissance. Elle constitue un précieux outil fédérateur.
56Sauf à penser que l’attention apportée aux bébés et à leur famille serait suffisante ou que nos pratiques seraient toujours/déjà irréprochables, ces avancées à mettre au crédit du plan n’empêchent pas de penser à toutes celles qui restent à dégager.
57La question se pose crucialement de savoir quel type de travail en réseau permettrait de construire les conditions de possibilité d’une attention suffisamment bonne en matière de travail en périnatalité. Les réseaux régionaux réglementaires (qu’on proposait bien d’appeler « macroréseaux ») et les réseaux locaux de périnatalité (« microréseaux ») n’ont pas les mêmes objectifs.
58Seule une large collaboration peut permettre, au-delà du travail des équipes de maternité qui ont la chance de pouvoir intervenir précocement en période anténatale, de continuer de soutenir, après la naissance, les femmes les plus fragiles de façon adaptée (en incluant efficacement les 8 000 techniciennes en intervention sociale et familiale qui pourraient jouer un rôle clé).
59Les sros sont désormais écrits mais la place faite aux réseaux y est variable. Le développement de l’attention apporté par des associations et des groupes de bénévoles aux femmes enceintes, aux futurs pères et aux bébés, peut permettre de soutenir dans le tissu social des femmes qui pourraient être ainsi protégées des effets négatifs (sur la relation et sur le bébé) de la dépression du post-partum.
60Il reste aussi à penser en termes de développement du cerveau, dans une démarche radicale qui s’interdirait de faire l’impasse sur la dimension neurobiologique. Certaines études récentes concernant le développement anténatal, périnatal et immédiatement postnatal du bébé doivent être examinées attentivement. Peut-on accepter de maintenir les femmes dans l’ignorance du fait que l’alcoolisme fœtal fait vraisemblablement plus de dégâts que tout autre produit ? Inversement, comment ne pas les culpabiliser ?
Le réseau, un outil décisif étymologiquement et historiquement situé ?
61Bref, un spectre hante la question de la prévention en santé mentale périnatale : celui du réseau. Reprenons un peu de profondeur de champ…
Critique
62Dans sa Critique des réseaux, Pierre Musso (2003) dessine la généalogie de cette figure (qu’il qualifie de « divinité moderne ») du Réseau. Constatant que partout il s’impose, recensant les dernières publications faisant l’état des lieux de l’utilisation du terme réseau, il propose de circuler de l’étymologie du terme, marqué par les figures du filet et du tissu, vers les représentations du siècle des Lumières puis de l’idéologie saint-simonienne, et jusqu’au travail de formalisation actuel. À mettre en perspective la façon dont la recherche des structures réticulées (observées ou imaginées) permet soit de conceptualiser, soit de métaphoriser le corps humain, le cerveau, la nature ou la société, son analyse montre son caractère omniprésent dans de nombreuses disciplines : biologie mathématique, sociologie, sciences politiques, sciences cognitives…, en dénonce le caractère passe-partout et se demande si on peut sauver un noyau de rationalité de la dégradation du concept en un « sac à métaphores », reste dégradé d’une utopie sociale et d’une pensée conceptuelle dans lesquelles nous puisons cependant. Il en repère l’apogée au début du xixe siècle avec Saint-Simon. Le réseau dans son acception actuelle, floue de pensées conceptuelles dégradées et d’images dispersées, n’est que le reliquat d’une « opération symbolique » produite au début du xixe siècle. Cette vision puissante est utile pour rester vigilant.
63Au-delà de la vision biométaphysique du réseau filet symbolisant la continuité, le temps et le destin, au-delà de l’intrication forte entre le réseau et le rationalisme du xixe siècle, c’est la troisième configuration, issue de la révolution de l’intelligence artificielle, qui fait du réseau de communication un système nerveux central nous intéressant. Elle a la particularité d’être surchargée des deux temps précédents. Si c’est à travers trois objets différents : le corps, puis la nature puis la société entière, que le parcours vers la « rétiologie » se fait, le récit mythique actuel d’une transformation sociale par le réseau et son architecture, opéré non plus par le médecin, non plus par l’ingénieur mais par de nouveaux opérateurs (sur lesquels il est peu disant), procède par l’intrication au sein d’une techno-utopie, au sens de Lucien Sfez, entre une fiction et une technique. Alliée à un outil technique, la fiction permet à cet outil technique de s’exporter dans le champ social. La description du développement des techniques doublée d’une projection imaginaire à ce développement dans le futur conduit ensuite à l’apparition d’une technologie de l’esprit, toujours au sens de Lucien Sfez, dans lequel des relations métaphoriques tentent de rapprocher des éléments éclatés. Pour Pierre Musso, l’omniprésence et la notion de réseau dans l’imaginaire social, comme dans le(s) champ(s) des sciences sociales, est la marque d’une faiblesse théorique (définitive ?), d’une absence de concept au sens fort et d’une diffusion commerciale et idéologique, plutôt que d’une véritable pensée du changement social ou de sa mobilité.
64La notion de réseaux sociaux lui apparaît comme une confusion par hybridation avec les réseaux techniques, un risque que la faiblesse du modèle de réseau devienne un obstacle à la pensée, voire un danger pour les libertés.
65La diversité des emplois sémantiques du mot réseau fait frémir : réseaux techniques de pouvoir, comme forme d’organisation en entreprise, comme expression de la mondialisation, comme nouvelle forme de la concurrence, de confiance, comme portail entre un intérieur et un extérieur, sociaux, familiaux, interpersonnels, décentralisés ou internationaux, communautaires d’action, intégristes, électroniques, d’interaction urbain : cette (non) définition en extension compromet définitivement une définition en compréhension.
66Pierre Musso, pour réenchanter les corps, les villes, les sociétés par les grands réseaux techniques (énergie, transports, communication), l’idéologie du réseau (la rétiologie), fait appel à la techno-utopie pour tenter de penser l’intermonde entre le corps et la technique. Ce triomphe de l’idéologie du réseau marque la dégradation du concept et du symbole du réticulé.
… et utilisation métaphorique
67Malgré cela, nous prendrons ici le risque – relatif – de faire fonctionner le(s) schéma(s) qu’il propose pour utiliser avec vigilance le « sac à métaphores ». Dans le domaine de la santé, l’historique de l’utilisation du terme réseau nécessiterait de remonter aux expérimentations comme les réseaux dits « Soubie », et aux autres différentes expérimentations rendues possibles dans les années 1980, lesquelles avaient surtout pour objectif de trouver des moyens de prise en charge financières pour des pratiques de travail en partenariat supposées originales. Mais l’émergence de l’utilisation du terme réseau dans le domaine de la santé pourrait être datée de 1997. En France l’État, annoncé comme un des obstacles solides à la « réticularité », a choisi de contribuer à la formalisation du réseau dans le domaine de la santé, en tâtonnant dans la définition puis en en donnant une traduction législative (qui constitue donc une labellisation) désormais précise (cf. infra). Dans le domaine plus restreint de la santé mentale, l’arrivée sur le marché sémantique du terme réseau a produit un certain nombre de débats. En proposant, lors des états généraux de la santé mentale d’octobre 1998, le « mot magique » de réseau comme une « réponse à toutes les questions posées », le ministre de la Santé de l’époque comme le directeur général de la Santé, qui en faisait une réponse à la question cruciale, dans le système sanitaire de santé, de la réduction des inégalités, venaient illustrer de façon très parlante la dégradation et la dilapidation dénoncées par Pierre Musso. Non sans susciter un débat à l’intérieur du champ de la santé mentale et de la psychiatrie. En effet, nombre de professionnels de la santé mentale et de la psychiatrie, respectueux du fait que le politique veille à l’utilisation des financements publics en matière de santé, mais inquiets du caractère strictement quantitatif de cette démarche, lui opposaient la nécessité d’un service public de santé capable de penser en termes de qualité. Ces professionnels, souvent inscrits dans le travail de secteur, rappelaient que le secteur constituait déjà en lui-même un réseau, par l’investissement des soignants dans la création de liens de qualité entre l’abord avec les autres institutions (médicales, médico-sociales, sociales) avec l’entourage du patient, mais aussi avec celui-ci. Même s’ils se voyaient objecter la non-réalisation de cet idéal, ils dénonçaient par anticipation le fait qu’un réseau officialisé vienne faire prendre le risque que le patient ne soit plus reconnu comme un acteur, sujet et désirant dans le soin, en psychiatrie comme en médecine. Ils s’inquiétaient (comme Guy Baillon) du caractère potentiellement totalitaire du réseau, de son caractère éventuellement obligatoire, de la disparition du moment de la rencontre, comme de celui du temps d’accueil, revendiquaient à chaque occurrence du terme réseau le droit de poser la question de savoir de quel réseau il s’agissait, devant la diversité des emplois du vocable. Et surtout, ils insistaient sur la nécessité de penser la singularité de chaque type de lien, de maintenir la dimension du transfert et de penser les articulations inter-institutionnelles. Bref, de ne pas accepter de simplifier, mais bien plutôt de complexifier les questions que posait la généralisation en cours du terme.
68Les transformations déjà à l’œuvre en profondeur du régime du secret professionnel et du secret médical faisaient insister sur la question de la confidentialité comme condition du soin psychique.
69A posteriori, on peut dire que cette problématique a, mutatis mutandis, traversé le champ de la santé mentale périnatale. Dans le champ de la périnatalité, en effet, avec son petit ouvrage crucial en 2001, Naissances : pour une éthique de la prévention, Françoise Molénat allait défendre la « clinique du travail en réseau », reposant sur quelques principes toujours à concrétiser : respect de la subjectivité parentale, nécessité de la différenciation des places entre professionnels comme du resserrement de leurs liens, refus du dépistage au nom de l’ordre médical ou social. Son plaidoyer pour de nouvelles modalités cliniques de travail interprofessionnel et interinstitutionnel dessinait en quelque sorte une revendication à l’utilisation du terme réseau à l’échelle d’un groupe de professionnels réunis autour d’une femme enceinte, bien loin des réseaux régionaux (réglementaires) (ceux-ci concernant surtout les régions, c’est-à-dire quelques milliers à quelques dizaines de milliers de naissances) destinés à améliorer la qualité de la prise en charge des grossesses à haut risque médical, mais aussi des réseaux locaux formalisés.
70Car qui peut, dans ce niveau de réseau, dans ces réseaux régionaux réglementaires, garantir la clinique du travail en réseau au sens évoqué par Françoise Molénat ? Du point de vue d’un nombre croissant de professionnels en périnatalité, le développement de réseaux locaux de périnatalité organisant à l’échelle d’une maternité les règles du travail en commun auprès d’une famille, la métaphore du réseau fonctionnant alors non plus du côté du filet mais du côté du tissage d’un lien, serait soutenant mais non captivant.
71La réussite encourageante de certains de ces microréseaux de périnatalité comme celui du haut Nivernais (250 naissances par an), voire le réseau de réseaux locaux concernant désormais l’ensemble de la Nièvre (2 500 naissances par an), dont on trouvera dans ce numéro de Spirale des illustrations, le développement de dispositifs de fédération, le devenir de Novasanté dans le Haut Vaucluse, ne constituent pas forcément une preuve ni une réponse à la question de la reproductibilité de ce type d’expérience, mais rappellent à quel point le terme de réseau demeure fascinant et combien sa polysémie est un enjeu.
72En proposant de distinguer deux faces au réseau, le réseau pont et le réseau flux, Pierre Musso invite aussi, paradoxalement, à l’utilisation métaphorique du thème réseau : ces deux phases du réseau, pont et flux, sont complémentaires. Elles tentent de constituer, d’une part, la projection dans le futur, et d’autre part, la recherche de l’inconnu dans le mouvement lui-même.
Métasociologie des réseaux : la cité par projet et le réseau
73Luc Boltanski, scrutant les évolutions du capitalisme dans la toute fin du xxe siècle et dans une perspective très générale, apporte certaines réponses aux interrogations que laisse au lecteur la proposition de formalisation de Pierre Musso. À partir du constat que la prospérité du capitalisme dans les années 1980-1990 contraste avec la dégradation de la société, que la montée du profit est parallèle à celle de l’exclusion, et dans l’optique de réanimer conjointement la « critique sociale » et la « critique artiste » du capitalisme, Boltanski se livre à une analyse approfondie du discours « managérial » qui alimente l’idéologie du patronat, en particulier français, à partir de la fin des années 1970. Renonçant au principe taylorien et fordiste d’une organisation hiérarchique du travail, celui-ci se laisse séduire par une nouvelle organisation, « l’organisation en réseau », fondée sur l’initiative d’acteurs autonomisés, au prix de leur sécurité (qu’elle soit matérielle ou psychologique). À partir de l’étude d’un corpus de textes de management dans les années 1990, il tente de répondre à la question de la récupération de la critique sociale encore acharnée à lutter avec de vieux schémas de production hiérarchisée. La récupération de la critique post-soixante-huitarde de l’aliénation de la vie quotidienne par le capitalisme et la bureaucratie lui paraît nécessiter un autre niveau d’analyse.
74Quoi qu’il en soit de l’ambition d’un projet qui consiste à relancer ces deux critiques sur des bases nouvelles, nous nous intéresserons à une partie spécifique de cet ouvrage, dans laquelle Luc Boltanski dessine la formation de ce qu’il appelle la « cité par projet », c’est-à-dire la mise en place d’un nouveau dispositif permettant de réenchanter le monde, soit de permettre aux acteurs de l’interpréter par la prolifération du terme de réseau, emprunté aux réseaux techniques (informatiques) et aux concepts des sciences sociales, indice du connexionisme ambiant.
75Le projet, emblème de cette logique de la connexion, est alors défini comme un morceau de réseau fortement activé dans une période courte et produisant des liens plus durables, qui pourront rester disponibles ultérieurement. Il est donc une sorte de poche d’accumulation temporaire d’énergie par des acteurs…, créatrice de valeurs.
76Luc Boltanski appelle « cité par projet » le nouvel appareil justificatif qui permet de rendre compte du fonctionnement normatif dans cette cité-là. Celui-ci repose sur la notion de réseau. En effet, le réseau ne peut constituer en tant que tel le support de ce qu’il appelle une cité (les autres cités étant la cité marchande, la cité industrielle, la cité domestique…). Excluant, dans une délimitation du terme à l’anglo-saxonne, la dimension existentielle qui est présente en français (la dimension de planification y subsiste également), le projet constitue ainsi une formation de compromis entre la nécessité de représenter les actions et celle de donner une forme permettant une réflectivité suffisante.
77La « cité par projet » repose sur l’activité, les projets, l’extension du réseau par la prolifération des liens. Elle nécessite des acteurs engagés et mobiles, disposant de sources d’information, sachant optimiser le temps (le leur plus que celui des autres) et mariant au motif de l’expérience personnelle, le capital social et le capital d’information. Dans ce système, la profonde originalité de la cité par projet (par rapport à la cité inspirée, la cité marchande, la cité du renom, la cité domestique, la cité industrielle définies par Boltanski dans différents autres ouvrages) apparaît fortement. Elle tient cette généralisation de la représentation en réseaux. De cette extension dont la forme émerge au travers d’un travail d’analyse textuelle particulièrement intéressant, l’analyse montre bien comment les liens et les contraintes qui dérivent de l’appartenance à des territoires (administratifs ou autres, et surtout nationaux) sont en quelque sorte concurrencés par les liens qui s’établissent à distance, ceci étant rendu possible par les réseaux technologiques, et nécessaire par les flux étudiés.
78Cette métaphore du réseau ne s’est pas seulement développée du fait de sa compatibilité avec les réseaux techniques qui proliféraient autour de l’Internet. Elle a aussi été utilisée en raison de sa force métaphorique comme un outil de lutte contre la précédente organisation capitalistique. Elle a permis le développement de stratégies reprenant la rhétorique de la libération contre les appareils (d’État, syndicaux ou d’entreprise), en développant une approche individualiste, une attention aux phénomènes des petits groupes et en produisant chez les acteurs l’idée d’une unicité de leur acte, unicité qui renvoie à la montée (inexorable) de l’individualisme. Dans ce contexte et ce monde de connexion, le temps, valeur cardinale, denrée non stockable, est géré par les acteurs de la cité par projet personnellement aussi bien que possible. Ils l’investissent dans une réinvention permanente de leur profil. S’ils s’appartiennent aussi à eux-mêmes, ils ouvrent la voie à la figure de la généralisation du travail libéral où chaque travailleur est censé être sa propre entreprise.
79Cette analyse de l’établissement de la cité par projet (qui permet par ailleurs à Boltanski d’étudier l’affaiblissement des défenses du monde du travail et du nécessaire renouveau de la critique) éclaire fortement la place que peut prendre la figure du réseau dans des secteurs d’activité (comme la santé) a priori relativement éloignés du management traditionnel. On peut aussi lui emprunter l’idée que le réseau peut être un outil du renouveau de la critique, d’où deux questions particulièrement sensibles : comment s’exerce le pouvoir issu de la possession des données permettant l’action curative dans le réseau en périnatalité ? Qu’est-ce qui de l’intime peut, en tant que de besoin, être partagé entre professionnels se (re)connaissant ?
Distinguer réseau, travail en réseau, travail du réseau
80Sans creuser ce questionnement et pour tenter de délimiter une autre difficulté, j’ai proposé à titre provisoire et discutable d’affecter le terme « réseau » d’un préfixe qui permette artificiellement et de façon rigide de distinguer des logiques différentes en périnatalité. On pourrait :
- considérer que la « clinique du travail en réseau » renvoie à un « microréseau », ou peut-être mieux, réseau personnalisé, réseau humain, composé de quelques personnes (qu’on pourrait qualifier de Nebenmensch) qui, autour d’une femme enceinte donnée, se mobilisent pendant le suivi d’une grossesse donnée, mobilisation qui constitue le travail en réseau personnalisé ;
- appeler « réseaux » les réseaux locaux de périnatalité à l’échelle d’une maternité, et ;
- qualifier de « macroréseaux » les réseaux régionaux de périnatalité qui, eux, articulent des institutions (plusieurs dizaines de maternités, quelques services de néonatologie et quelques services de réanimation néonatale) à l’échelle de chacune des vingt-deux régions françaises.
81Le réseau personnalisé ou microréseau obéit à la logique d’un groupe non institué mais constitué, dans lequel seules la mobilisation et la connaissance individuelle entre les acteurs permettent la constitution d’un cadre entourant et contenant pour une grossesse, une femme, une famille et un bébé. Il est celui qui permet le soin psychique. Le réseau (local) de périnatalité, à l’échelle d’une maternité, quand celle-ci demeure d’une taille raisonnable (centaines d’accouchements et non pas plusieurs milliers), nécessite probablement la mise en place d’une dynamique de réseau légère mais déjà instituée par des dispositifs de formation et de travail en commun.
82Les macroréseaux, eux, obéissent à des logiques médico-gestionnaires dont il faut espérer qu’elles seront capables d’intégrer l’absolue nécessité des autres niveaux pour rester suffisamment respectueuses de la nécessaire « confiance personnalisée » des usagers dans les institutions de soins. Le développement des associations d’usagers y contribuera probablement. Il faut noter la disparition de la notion de carte sanitaire (modalité précédente d’administration de la santé), au profit de schémas régionaux d’offre de soins basés sur la notion émergente de « passion de vie », qui prennent plus en compte les flux d’usagers que la géographie des territoires. Ceci ne garantit pas en soi, en périnatalité, une amélioration de la qualité de (l’accueil à) la vie.
Produire des sujets…
83En d’autres termes, la question demeure ouverte de savoir si le réseau constitue un outil possible pour une prévention psychique respectueuse du sujet, et du sujet à advenir, en période périnatale. Il n’existe pas à ce jour de réponse claire à cette question que Sarah Kamierzac a tenté de traiter. On peut cependant considérer qu’il y a là une possibilité de changement dans le sens d’un plus grand respect des parents et d’un plus grand respect des professionnels autour de la naissance : redonner à la naissance et à son organisation, grâce à des dispositifs locaux, un caractère plus inscrit dans la vie quotidienne et sociale, plus productrice de lien social, permet probablement à un moment crucial pour une société en pleine évolution d’indiquer symboliquement qu’au-delà des logiques concurrentielles développées dans la production des biens, une logique différente est souhaitable et nécessaire dans la production des sujets.
84La réouverture d’un acte-pouvoir (Gérard Mendel) possible dans le domaine de la naissance, reposant sur le pari de la capacité des usagers et des professionnels à penser ensemble, donc à critiquer l’organisation de la naissance, suppose d’apprendre le meilleur de la « cité par projet » autour de la naissance, de tenter autant que faire se peut de limiter l’extension des logiques de marchandisation de la santé, d’imaginer une résistance plus solide à l’établissement d’un monde ultralibéral. Ce monde où tout serait menacé de transformation en marchandise et où chaque sujet serait soumis à une pression permanente pour une adaptation incessante à des conditions de vie ou à des modalités d’exercice professionnel, confondant désordre et mouvement, mobilité et libération, générerait une insécurité sociale généralisée (Molénat, Roegiers, 2011).
… en refusant la marchandisation
85On peut donc conclure provisoirement que le maintien d’une attention de l’ensemble des professionnels de la périnatalité non seulement aux conséquences de la naissance, toujours singulière, mais aussi dans la dimension collective de leur capacité à inventer des modalités de travail collectif à la disposition des usagers, est un enjeu crucial dans une société où les transformations souhaitées ou redoutées de la famille mettent en question de façon particulièrement forte la construction des individus.
86Car la façon dont nous accueillons et nous commençons de fabriquer ceux qui nous succéderont sur terre doit rester le lieu d’une réflexion approfondie, fondée et transdisciplinaire entre les humains acteurs de santé comme citoyen(ne)s. C’est à cette seule condition que la notion de prévention précoce, entendue comme pari politique — donc collectif — de qualité de la vie, évitera les écueils du sécuritarisme liés à l’« insécurité sociale » montante. Elle rejoindra la coéducation comme utopie pratique. Cette réflexion se rangera du côté du modèle d’expression plutôt que du modèle d’adaptation dégagé par G. Neyrand. Les modalités mêmes de cette réflexion devront sans doute emprunter au meilleur de la « cité par projet ». Elle tiendra le plus grand compte de la culture : culture de soi et culture de l’autre car, si la condition fœtale et la condition humaine ont à voir, la condition d’infans doit faire l’objet de toutes nos sollicitudes.
Un point de vue provisoire
87En matière de travail en réseau en périnatalité, la double question centrale reste donc pour nous, soignants, de savoir ce qui produit de la transformation vivante dans les pratiques des professionnels, comme dans la découverte entre le bébé et ses parents.
- On peut penser que les rencontres authentiques avec des bébés ou avec des parents sont un facteur déterminant pour rendre possibles ces changements des professionnels. Encore faut-il que les conditions autorisant ces rencontres authentiques soient réunies. Le réseau les favorise-t-il ?
- L’établissement d’un lien de confiance avec les professionnels et un appui sur le bébé sont, eux, le facteur de soutien à la découverte mutuelle parents-bébé. Probablement ces rencontres authentiques, susceptibles de transformer le soignant comme certains fonctionnements dyadiques ou triadiques, supposent-elles la suspension d’une visée et la disponibilité pour quelque chose d’inattendu.
88Non, s’il s’agit de réseaux régionaux qui s’apparentent à des filières de soin. Celles-ci ont cependant un rôle important à remplir pour les enfants prématurés ou à haut risque médical. La qualité de leur fonctionnement doit permettre une confiance globale en dispositif de soin et rendre possible la confiance personnalisée à l’échelle du réseau local.
89Oui, s’il s’agit d’un réseau local à l’échelle d’une maternité (sans sous-estimer les différences qui existent entre une maternité pratiquant 500 accouchements et celle qui en assure 2500). Un réseau local de périnatalité doit avoir, parmi ses finalités, celle de rendre possible le travail en réseau au sens où l’entend Françoise Molénat ou, autrement dit, le réseau personnalisé. Il s’agit d’une activation d’un petit groupe de professionnels autour d’une femme enceinte.
90Il est alors fidèle à l’objectif d’une prévention « expressive », « démocratique », au sens où le définit Gérard Neyrand.
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