Article de revue

« Dégage ! » : la B.O. de la rentrée ?

Pages 7 à 10

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(2011). « Dégage ! » : la B.O. de la rentrée ? Spirale - La grande aventure de bébé, 59(3), 7-10. https://doi.org/10.3917/spi.059.0007.

« “Dégage !” : la B.O. de la rentrée ? ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/3 n° 59, 2011. p.7-10. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2011-3-page-7?lang=fr.

2011. « Dégage ! » : la B.O. de la rentrée ? Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/3 n° 59, p.7-10. DOI : 10.3917/spi.059.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2011-3-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.059.0007


Notes

  • [1]
    J.-P. Filiu, La Révolution arabe, dix leçons sur le soulèvement démocratique, Paris, Fayard, 2011.
  • [2]
    R. Leveau, Le sabre et le turban, l’avenir du Maghreb, Paris, Éditions François Bourrin, 1993.
  • [3]
    N. Chomsky, « Le nouvel ordre intérieur », Paris, Actes du colloque organisé par le département anglo-américain de l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 22-24 mars 1979, paru dans Le nouvel ordre intérieur, Paris, université de Vincennes, Éditions Alain Moreau, 1980.
  • [4]
    A. Mansbach, Go the Fuck to Sleep, illustré par Cortés R., New York, Akashic Books. La traduction française de l’ouvrage, sous le titre Dors et fais pas chier, sortira en France chez Grasset le 2 novembre 2011.
«Y a-t-il eu une rentrée?? Parce que moi, je n’ai pas vu la sortie.?»
Nicolas Sarkozy, au chantier de la future usine de nickel du Koniambo, en Nouvelle-Calédonie, le 27 août 2011.
Description de l'image par IA : Personne tient une pancarte avec l'inscription "DÉGAGE!" en lettres grasses.

1Quel printemps, quel été, vous avouerez?!

2Premiers sourires et premiers babils des bébés de la révolution arabe — révolution au singulier pour parler comme Jean-Pierre Filiu [1] et pour dire l’histoire plus que l’événement. Malgré les combats et la peur, de Tunis au Caire, de Bahreïn à Tripoli, le miracle de la vie. Ils ont été baptisés «?Révolution?», d’autres «?Liberté?», d’autres encore «?Renaissance?». Des prénoms porteurs d’espoir pour ces enfants qui naissent au cœur des combats, des bombardements, des manifestations, des grèves…

3Ce «?printemps arabe?», ainsi nommé en référence au «?printemps des peuples?» qui, en 1848, avait ébranlé l’Europe, exprimait avec force une réelle aspiration à la démocratie, au respect des libertés individuelles et à un État de droit. Des milliers de manifestants dans les rues de Tunisie, d’Égypte, de Lybie ou de Syrie, brandissent des pancartes à l’adresse de leurs dirigeants. Un mot, un seul, qui court de ville en ville, traverse les frontières, un mot à la fortune contagieuse qui constitue la nouvelle injonction politique des cyber-révolutions Facebook, un mot d’ordre aux accents de sms citoyen?: «?Dégage?!?» Et dans la langue de Molière, s’il vous plaît. «?Dégage?!?»?: nouveau slogan du politique dans un monde où tout s’accélère et où pour communiquer tout doit se rétrécir à l’image de Twitter. «?Dégage?!?» Le slogan suffit. Il dit, plus encore il réclame, il exige. Il n’est ni plus ni moins que la liberté apostrophée, liberté de dire, de faire, de croire, de vivre. Certes, il sous-entend des revendications sociales — qui ne les percevrait pas dans le contexte de crise économique et financière majeure qu’ont traversé ces sociétés, premières victimes d’une déflagration mondiale qui n’a pas fini de se faire entendre?? Il affirme que les peuples sont désormais capables de contester ce modèle très chinois de développement?: la croissance sans la démocratie.

4Que seront les lendemains des Liberté et autres Renaissance?? Nés aux accents des «?Dégage?!?», dans quel monde grandiront-ils?? Pourra-t-on leur garantir travail et subsistance?? Respect et reconnaissance?? Outre-Méditerranée, y aura-t-il d’autres horizons pour eux qu’entre «?le sabre et le turban?», comme l’avait déjà si bien dit Rémi Leveau [2]??

5«?Dégage?!?» Et si le mot connaissait d’autres actualités, de ce côté-ci de la Mare Nostrum?? C’est qu’au printemps arabe a succédé l’été de l’Europe, balayé par un vent de contestation qui, à défaut d’être irrésistible, laissera partout des traces irréversibles. Village de tentes place Syndagma à Athènes, rassemblement place du Rossio à Lisbonne, campements des indignatos de la Puerta del Sol à Madrid, forums populaires place de la Bastille à Paris, et puis émeutes de rue violentes à Londres, et même, plus loin, manifestation monstre à Tel-Aviv. Du cœur de toutes les grandes villes d’Europe ou de plus loin, montent d’envahissants mots d’ordre, portés par des générations précaires-générations galère. «?Ils prennent l’argent, prenons la rue?!?» répètent-ils à l’envi. Au Royaume-Uni, ils ont tout pris, la rue, les télés à écran plat, les téléphones portables, les bouteilles de champagne, les fringues de luxe…, tous ces symboles de la richesse, de la consommation effrénée de nos sociétés capitalistes. Ils ont foutu le feu aux magasins, aux voitures, aux écoles.

6Ils sont jeunes, très jeunes, très en colère, très désespérés parfois, très violents aussi. Là où les uns écrivent, pétitionnent, tiennent des cahiers de doléance, en Grèce, en Espagne, d’autres cassent et brûlent. Les uns revendiquent calmement, les autres crient avec fureur leur désenchantement.

7La jeunesse, dangereuse dit-on?; ne serait-elle pas plutôt en danger?? Ni reconnue ni respectée, comment vengera-t-elle son infortune??

8Pendant ce temps la crise de la finance, mondiale, continue de nous rappeler à l’ordre, mais qui écoute?? Qui, résolument, courageusement, tiendra acte de cette nécessaire et irrémédiable répartition des richesses entre Nord et Sud, entre citoyens de nos sociétés dites «?libérales et avancées?», qui s’engagera enfin à faire taire ces «?indignités?»?? «?Yes, we can?» clamait-il, et comme une aube prometteuse, l’élan suivit. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cet élan??

9Quelque chose a-t-il changé?? Ou l’Occident libéral va-t-il tomber dans de nouveaux extrémismes, de nouvelles fractures sociales, de nouvelles révoltes?? «?Il est nécessaire de détruire l’espoir, l’idéalisme, la solidarité, la préoccupation pour les pauvres et les opprimés?», observait Noam Chomsky il y a vingt ans, et «?remplacer ces sentiments dangereux par l’égoïsme, un cynisme omniprésent qui prétend que […] l’ordre capitaliste d’État avec ses inégalités et oppression inhérents est le mieux que l’on puisse faire. En fait, une campagne de propagande internationale massive se déroule pour convaincre les gens — particulièrement les jeunes — que ceci est non seulement ce qu’ils doivent penser mais que c’est en fait exactement ce qu’ils pensent [3].?»

10Les jeunes d’aujourd’hui ne pensent plus comme ils devraient…

11Quel avenir auront les Liberté et autre Renaissance d’outre-Méditerranée et ceux qui naîtront par ici, des «?indignés?» de tout bord??

12Fermer les yeux ou les grand ouvrir?? «?Engagez-vous?!?» corrigeait Stéphane Hessel après son opuscule d’indignation au phénoménal succès. Résister. Se réveiller.

13Se réveiller…

14Claude Laydu est mort le 29 juillet dernier, à 84 ans. Nounours, Nicolas, Pimprenelle et le Marchand de sable sont terriblement orphelins. Celui qui invitait les enfants à se coucher, dès 1962, dans sa série d’animation culte «?Bonne nuit, les petits?», n’est plus.

15Osons prendre comme un signe cette disparition.

16«?Faites de beaux rêves.?» Chaque soir, le marchand de sable avait ce mot de la fin, en jetant sa poignée pailletée et son fameux «?pom-pom-pom?» aux enfants d’ici, collés devant leur télé.

17Réveillez-vous?! leur crient les révolutions d’aujourd’hui, du Maghreb et d’ailleurs.

18Les jeunes de demain jetteront-ils des pavés au son des pan-pan-pan des violences urbaines??

19Changement d’époque, me direz-vous… Adam Mansbach, auteur américain, l’a bien comprise, l’époque. Go the Fuck to Sleep[4] est devenu un best-seller en quelques mois aux États-Unis. Après d’éprouvantes soirées passées à tenter d’endormir sa fille — un bisou, deux bibs, trois z’histoires — il a décidé de faire un livre un brin décalé sur ce «?supplice?» du soir vécu par un certain nombre de parents — un nombre certain, au vu du succès de son ouvrage. Cela donne un bouquin exutoire et déculpabilisant au possible, sous forme de parodie de berceuses bourrées de gros mots et de formules terribles que les parents exaspérés «?rêveraient?» de chanter à leurs bambins récalcitrants. Au-delà du coup marketing, faut vraiment chercher le subversif dans ce livre, très dans le ton du way of life américain et qui ne fait au total que rappeler que les enfants sont là pour dormir et foutre la paix aux adultes qui les ont «?faits?».

20Les anges, quand ils dorment, sages comme des images, biberonnés ces jours-ci aux cris des révolutions arabes et autres, risquent fort de «?faire chier?» les adultes. Que cela les enchante, ou pas !


Date de mise en ligne : 12/10/2011

https://doi.org/10.3917/spi.059.0007