Article de revue

De la (con)fusion des sens au non-sens

Pages 139 à 155

Citer cet article


  • Israël, J.
(2011). De la (con)fusion des sens au non-sens. Spirale - La grande aventure de bébé, 59(3), 139-155. https://doi.org/10.3917/spi.059.0139.

  • Israël, Jacky.
« De la (con)fusion des sens au non-sens ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/3 n° 59, 2011. p.139-155. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2011-3-page-139?lang=fr.

  • ISRAËL, Jacky,
2011. De la (con)fusion des sens au non-sens. Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/3 n° 59, p.139-155. DOI : 10.3917/spi.059.0139. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2011-3-page-139?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.059.0139


1Au début de mon exercice, grâce à Danielle Rapoport, j’ai eu la chance de faire connaissance avec l’équipe des « Cahiers du nouveau-né » juste après la publication de L’aube des sens. En tant que pédiatre, j’ai poursuivi les contacts avec certains auteurs au cours des réunions du grenn (Groupe de recherche et d’étude sur la naissance et le nouveau-né) et me suis imprégné de leur pensée dans ma pratique quotidienne en maternité et à mon cabinet. Ces dernières décennies ont été marquées par des changements profonds malgré la résistance de nombreux professionnels, grâce à l’impulsion de nombreux parents et, surtout, de non-médecins, telles les sages-femmes, les puéricultrices, les auxiliaires de puériculture. C’est souvent le peuple qui fait la révolution, et le pré carré médical n’a pas pu échapper aux exigences de la base, ce qui n’est pas plus mal.

2La sensorialité du bébé avant la naissance a bouleversé la donne, mais que devient ce bébé auréolé de toutes ses prouesses sensorielles une fois né ? Comment ses parents, assoiffés de savoir et de pouvoir, vont-ils réagir au plaisir qu’il leur procure ? Il est temps de dénoncer les pratiques actuelles et les dérives occasionnées par le « tout sensoriel », quel que soit l’âge du petit d’homme. Le bébé ne doit en aucun cas devenir un objet de consommation de ses parents.

Les acquis

3Les compétences sensorielles du bébé dès le troisième trimestre de grossesse ont eu un impact majeur sur le statut du bébé avant la naissance, mais aussi sur la manière de l’accueillir, qu’il soit prématuré (cf. X. Hernandorena dans cet ouvrage) ou à terme (cf. C. Dageville). Les parents ont profité de ces découvertes pour s’approprier leur bébé dès la grossesse et lui faciliter l’adaptation à la vie extra-utérine tout en lui procurant un maximum de sécurité.

Le bébé est une personne

4Cela fait belle lurette qu’on ne parle plus du fœtus ou de l’embryon durant la grossesse, mais du bébé. À qui attribuer la transformation d’objet en sujet, sinon à ceux qui ont démontré l’existence d’une perception anténatale ? Si l’échographie a permis de montrer les mouvements du bébé, et notamment une activité d’exploration voire de plaisir (sucer son pouce, se toucher) que l’on retrouve chez le prématuré (cf. X. Hernandorena), elle a aussi donné à voir ce qui était ressenti par les mères, tout en permettant aux pères de toucher à la réalité du bébé. L’apport des psys sur les interactions parents-bébé en anténatal a confirmé que la préparation à la naissance concernait autant le bébé que ses parents. L’haptonomie (cf. B. This, C. Dolto, H. Sallez) illustre parfaitement la relation anténatale des parents avec leur bébé, notamment la place du père.

5Le passage du statut « d’estomac » à celui d’un être vivant a bouleversé les pratiques des professionnels de l’anténatal et les a contraints à discuter d’éthique, que ce soit en cas de malformation fœtale, de prématurité majeure ou de mort. L’img nécessite l’approbation d’experts qui tiennent compte non seulement du handicap du bébé mais aussi du vécu des parents. Les progrès techniques de la prise en charge des prématurés se sont heurtés non seulement au stade de développement nécessaire pour assurer une survie possible, mais aussi au pronostic de leur devenir. Enfin, le temps où les corps des bébés décédés avant la naissance, quel que soit leur terme, étaient brûlés dans les incinérateurs d’hôpital ou jetés n’importe où, est révolu. Désormais, le bébé peut figurer sur l’état civil, s’inscrire ainsi à juste titre dans l’histoire familiale, et même être enterré, selon le souhait des parents. Même certaines dénominations ont changé : on ne dit plus pma (procréation médicale assistée) mais amp (assistance médicale à la procréation), non plus itg (interruption thérapeutique de grossesse) mais img (interruption médicale de grossesse), pour ne citer que ces exemples…

La réponse à la demande

6Qu’il fut difficile de passer d’un mode de nourrissage standardisé du nouveau-né, qu’il fallait alimenter selon des normes préétablies sans tenir compte de ses propres besoins, à plus de souplesse ! Aujourd’hui, l’alimentation à la demande, et notamment l’allaitement à la demande, sont incontournables. Le plaisir oral a pris le pas sur la phobie de surcharger l’estomac.

7Répondre aux attentes sensorielles du bébé (Schaal, Goubet, Delaunay-El-Allam, 2010) a mis à mal l’adage selon lequel un bébé qu’on prend dans les bras dès qu’il pleure va devenir capricieux. Ne pas laisser pleurer un nouveau-né (Israël, 2011a) est devenu le combat de tous les professionnels et de tous les parents. Tout le monde sait maintenant que pour atténuer la rupture de la naissance, il faut assurer au mieux la sécurité du bébé en répondant à ses attentes de plaisir et en favorisant une certaine continuité entre ses repères sensoriels anténatals et postnatals (ibid.).

8La réponse à la demande procure au bébé un sentiment de sécurité et de bien-être qui lui permet non seulement de s’adapter au monde extérieur durant la période néonatale mais aussi de compter sur ses proches, d’exister à leurs yeux, pour avoir le sentiment d’« être et de pouvoir devenir ». Le bébé est en quelque sorte un « être en devenir » à condition qu’il ne se sente pas seul dès qu’il est en difficulté. C’est en passant par les voies sensorielles que les parents sauront maintenir une relation indispensable.

La compétence des parents

9Que ce soit en maternité ou par la suite, les parents d’aujourd’hui se laissent aller à éprouver des émotions sans cesse renouvelées au contact du bébé. Plus question de se retenir, ils interviennent sans compter pour répondre aux besoins de leur bébé, aussi bien sur le plan physiologique que psychique. Leurs élans naturels sont enfin cautionnés par la recherche : donner à boire sans compter, prendre bébé dans les bras au moindre pleur, le garder dans sa chambre pour éviter toute séparation. Que ce soit par le portage, le corps-à-corps, le peau-à-peau (C. Dageville), tout est mis en œuvre pour assurer une proximité de tous les instants les premiers mois. C’est à cette condition que se fait l’accordage affectif (Stern, 2003), qui permettra de se séparer peu à peu physiquement, et de s’attacher psychiquement.

10En ce qui concerne l’attitude des professionnels de la petite enfance vis-à-vis des parents, les changements sont très notables. Ils sont obligés de les éclairer pour tout ce qui concerne leur bébé, afin qu’ils puissent non seulement prendre soin de lui en temps normal, mais aussi lors d’une maladie. Le droit à l’information est devenu incontournable et va jusqu’à la participation des parents à certaines décisions médicales, que ce soit avant ou après la naissance.

11Plus question d’ignorer l’adage de Winnicott sur la mère « suffisamment bonne », et encore moins le fait qu’un bébé en difficulté doit pouvoir compter sur ses parents en toute circonstance. Les parents sont impliqués dans la prise en charge des pathologies lourdes et l’on assiste à une multiplication (trop lente) des chambres mère-enfant dans les unités de soins pédiatriques. Toutes les recherches concordent sur le fait qu’un bébé en grande détresse a de meilleures chances de survie quand ses parents font preuve de présence. Qu’il soit sain ou malade, « un bébé seul, ça n’existe pas » (toujours Winnicott), seule la relation à ses proches lui permet de se construire ou de survivre en cas de danger. La lutte contre la douleur telle qu’elle est envisagée en anténatal (cf. V. Debarge) ou en maternité (cf. O. Fresco), ou par la suite, évite le repli du bébé sur lui-même et lui permet de rester en relation avec ses proches par la sensorialité pour faire face à l’adversité et en triompher sans en garder une empreinte définitive, qu’on qualifierait plus tard de traumatisme.

La place du père (Israël, 2010a)

12L’époque où les pères étaient obligés de penser leur bébé et se sentaient complètement exclus du temps de la grossesse est bien révolue. Grâce aux progrès techniques de l’échographie qui donnent à voir le bébé à venir, à ses compétences anténatales qui lui permettent de communiquer, ils font progressivement connaissance avec lui bien avant la naissance. Que ce soit par le contact haptonomique tel qu’il est décrit par H. Sallez, ou tout simplement à travers les dires de leur compagne, les pères savent que le bébé les entend et est sensible à la voix de ses parents et à leurs échanges. De ce fait, les pères sont plus présents durant la grossesse, ils participent aux consultations prénatales, aux cours de préparation à l’accouchement, voire à des groupes de parole de futurs pères.

13Quand ils deviennent « enfin pères » (Israël, 2011b), leur présence anténatale prend tout son sens dès qu’ils se sentent reconnus par leur bébé à peine né. À partir de ce moment-là, ils peuvent enfin combler leurs propres attentes sensorielles en tenant enfin bébé dans les bras. Autant dire que les mères n’ont plus le monopole du nouveau-né, les pères s’impliquent très tôt pour assurer leur place. Ils se mettent au niveau du bébé, de sa sensorialité, en laissant s’exprimer la part féminine qui est en eux.

14Enfin, parler de l’importance de la place du père vis-à-vis du bébé nous oblige à rappeler qu’il faut passer par la mère pour l’occuper. L’adage de Lacan selon lequel c’est « la mère qui désigne le père » est toujours d’actualité. Mais les pères actuels vont encore plus loin, de par leur présence et leur soutien auprès de leur compagne, ils assurent un rôle autrefois dévolu à la future grand-mère ou à la constellation familiale féminine. Ils sont présents lors des annonces, bonnes ou mauvaises, pendant la grossesse, mais aussi durant cette période si difficile qu’est le post-partum. Le congé de paternité se révèle très utile pour une mère qui sort souvent trop tôt de maternité et se retrouve désemparée à domicile : le fait de ne pas se sentir seule est primordial. La présence plus psychique que physique de certains hommes empêche bien des mères de sombrer durant cette période si difficile. Leur soutien et leur participation active aux soins du bébé n’évitent sans doute pas les ravages de la « transparence psychique » (Bydlowski, 1997), mais ils peuvent au mieux les atténuer et au pire les dénoncer, en alertant les professionnels pour qu’ils les prennent en charge.

15Tout est donc mis en œuvre, à l’heure actuelle, pour adoucir autant que faire se peut la rupture liée à la naissance. Nous ne nous attarderons pas sur les bienfaits de l’allaitement et l’encouragement des autorités de santé pour le prôner, ni sur l’émergence des maternités « amies des bébés » ou de celles qui utilisent la méthode Kangourou (cf. C. Dageville) ; un peu partout fleurissent des initiatives pour une meilleure prise en compte du bien-être du nouveau-né. La sensorialité du bébé, avec tout ce que cela peut impliquer, notamment la recherche d’un plaisir partagé avec ses parents, est devenue un véritable crédo. Mais, à force de ne penser qu’au plaisir et de ne répondre qu’à la demande, au fil des mois, on finit par oublier que le bébé a besoin de faire face au déplaisir et à la frustration pour se construire, et qu’il n’est pas uniquement là pour combler les manques ou la recherche effrénée de plaisir des adultes.

Les sens détournés

16Si la débauche liée ou attribuée aux attentes sensorielles du bébé est tout à fait propice à sa sécurité affective durant les premiers mois, il est impossible de la cautionner complètement par la suite, au risque d’empêcher toute séparation. Si les parents restent dans une proximité sensorielle et dans les réponses dites « à la demande », ils vont favoriser une dépendance réciproque à l’égard du bébé, tout en l’accusant de tous les maux. Le langage ne permet pas de masquer la vulnérabilité de certains parents qui, au lieu de favoriser la séparation par les mots, encouragent le contact physique par leur absence de toute conviction.

Ne jamais pleurer

17La société actuelle ne rêve que d’une chose, se faire plaisir et cultiver son ego. Le bébé n’échappe pas à ce culte du moi (des parents) auquel il sert de miroir. Il doit répondre par sa beauté, son intelligence hors du commun, pour les narcissiser, et il est hors de question qu’il pleure. La toute-puissance supposée des parents voudrait qu’ils sachent inhiber toute velléité de leur bébé à pleurer. Durant la première année, le « je ne veux pas qu’il pleure » est devenu un slogan, comme s’il fallait qu’un bébé soit tout le temps heureux et que tout pleur soit une souffrance.

18À supposer que le bébé pleure beaucoup après la naissance, il est hors de question de l’accepter mais encore faut-il trouver une cause médicale. Au mieux, les parents se contentent d’évoquer des « coliques », ou changent sans arrêt de lait pour trouver le bon ; au pire, ils vont harceler le pédiatre pour rechercher une cause et donner le traitement adéquat. Il suffit que le bébé s’agite, qu’il dorme de moins en moins pour qu’il ait une symptomatologie de reflux sur laquelle tout le monde va se focaliser et qui va résister à l’escalade des médicaments. Or, seuls les anti-acides sont efficaces sur l’effet douloureux des remontées du liquide gastrique le long de l’œsophage, et l’afssaps conseille l’abstention thérapeutique dans la plupart des reflux. Autant dire qu’il va falloir travailler autrement que sur le symptôme pour que certaines situations se dénouent.

19Le matraquage des médias traitant de la grossesse et de la naissance ne laisse aucune place au doute, et encore moins aux turbulences que ces événements peuvent susciter. Ils ne prédisent que du bonheur, ils font fi de la transparence psychique (Bydlowski, 1997), le blues est considéré comme un simple vague à l’âme, quant à l’éventualité d’une véritable dépression du post-partum, elle n’est envisagée que pour faire sensation et ne concerne que les autres. Avec un tel culte du bonheur, il est bien difficile au pédiatre et aux autres professionnels de santé de faire prendre conscience à une mère que, si le bébé pleure, c’est peut-être qu’il se sent seul (Israël, 2011a) malgré sa présence physique et les efforts qu’elle déploie pour lui répondre. De là à risquer de la culpabiliser et de l’empêcher d’aller de l’avant, il n’y a qu’un pas. Les mamans se donnent le mot, il est plus facile de prendre des antidépresseurs sans aucun contrôle médical que d’entreprendre une thérapie individuelle ou mère-enfant. Il est vrai que les drogues rendent euphorique très rapidement, alors que les mots font pleurer quand ils révèlent des fantômes cachés. Le déni du langage qui donne sens prend pour prétexte la persistance d’une peur irraisonnée de tous les mécanismes inconscients dont procèdent les interactions entre le bébé et ses parents en fin de grossesse, et durant de nombreux mois, voire des années, après la naissance. Il est tellement plus facile d’attribuer les pleurs du bébé à des symptômes tels que le reflux gastro-œsophagien, les coliques, les poussées dentaires, les caprices, etc.

Le co-sleeping

20La proximité sensorielle des premiers mois ne favorise en aucun cas le détachement ultérieur nécessaire pour pouvoir entendre les pleurs du bébé en tant que langage (Israël, 2011a). Les pleurs de séparation dès 5-6 mois, les réveils nocturnes à partir de 1 an, ramènent certaines mères, et parfois des pères, aux premiers mois : elles ressentent les pleurs comme si c’étaient les leurs, elles ne les supportent pas et ne pensent qu’à les arrêter en prenant le bébé contre elles. Cette difficulté à faire face aux pleurs, motivée le plus souvent par une interprétation faussée par leur ressenti, n’aide en rien le bébé. De ce fait, il devient dépendant de l’aide de ses parents pour le moindre obstacle à dépasser ou pour n’importe quelle demande, notamment pour dormir. Malgré toutes les tentatives pour faciliter l’endormissement, que ce soit des bercements, l’usage intempestif de la tétine associée ou non au doudou, les pleurs de séparation finissent par avoir raison des parents qui affirment : « Il ne peut dormir qu’avec nous. » C’est ainsi que de plus en plus de bébés s’endorment ou dorment avec leurs parents les premières années ou plus tard (Didierjean-Jouveau, Mac Kenna, Israël, 2004).

21Certaines études encouragent ces pratiques en se fondant sur le fait qu’en présence des parents, le risque de mort subite diminuerait, alors que d’autres estiment qu’il y aurait de réels risques d’étouffement du bébé s’il dort dans le lit de ses parents. Autant dire que les partisans du co-sleeping et leurs opposants trouvent du grain à moudre dans toutes ces publications qui prônent tout et son inverse selon les équipes, les méthodes d’étude, et l’époque. Soyons sérieux : le risque de mort subite diminue à partir de 6 mois et il a considérablement baissé depuis que les bébés dorment sur le dos. Que penser alors de ces bébés qui dorment dans la chambre ou le lit de leurs parents sous prétexte qu’ils ne peuvent pas dormir autrement ? D’une part, cette proximité n’est pas sans faire penser à l’intimité anténatale et aux interactions qui en résultaient ; d’autre part, on voit mal un bébé élaborer l’absence de ses parents s’il sent leur présence toute la nuit. Enfin, en tant que pédiatre, j’ai eu l’occasion de suivre ces enfants au long cours et ai pu constater que nombre d’entre eux présentaient des peurs irraisonnées au sortir de la petite enfance, notamment quand ces pratiques se prolongeaient durant le stade de la sexualité infantile.

22Une chose est sûre, pas question que les parents vulnérables aux pleurs se remettent en question, il faut trouver la cause ou le facteur déclenchant pour y remédier au plus vite, comme s’il s’agissait d’un processus identique à une panne de voiture. Nous sommes à l’ère où tout le monde veut comprendre, ce qui donne du grain à moudre aux cognitivistes et qui sonne l’hallali de la psychanalyse. Pas la peine de risquer de souffrir en remontant le fil de son histoire et de remuer son inconscient, il suffit de désigner le coupable. Inutile de dire que c’est souvent le pédiatre, quand il ne trouve pas une cause réelle et sérieuse aux multiples réveils nocturnes. Et pourtant, n’importe quel prétexte est bon à prendre, la faim, les supposés cauchemars, les poussées dentaires, les reflux acides…, inutile de creuser du côté des interactions avec les parents ; une nounou, passe encore. Bref, il faut éviter tout risque de culpabiliser un ou des parents. Le résultat est simple, ces situations durent des années au détriment du sommeil des parents mais surtout, de l’individuation du bébé puis de l’enfant.

Le père-mère (Israël, 2010b)

23Si les pères savent communiquer avec le bébé à travers la sensorialité, certains poursuivent allègrement ces interactions au fil des mois, et parfois des années, comme de véritables mères bis. La plupart d’entre eux ne donnent aucune limite à l’enfant et n’encouragent pas la séparation, ils ne savent pas ou ne veulent pas dire non. Que ce soit la première année ou les années suivantes, ces pères ont l’impression (comme certaines mères) de faire du mal au bébé (et à eux-mêmes) s’ils disent non. Leur combat est de faire plaisir au bébé (et à eux-mêmes), puis au jeune enfant, en permanence. Parmi ces pères, il en est qui essayent de réparer leur propre enfance sans en être conscients, alors que d’autres restent figés dans la position des premiers mois, en laissant libre cours à la part féminine qui est en eux. Mon expérience de pédiatre suscite quelques espoirs : certains évoluent vers une position plus ferme au bout de quelques années alors que, dans d’autres couples, c’est la mère qui assure l’autorité. Bien que le schéma classique puisse être inversé lorsque la mère assure une fonction dévolue au père, il ne semble pas que l’enfant en pâtisse, à condition que le couple soit uni et que la mère reste une mère accueillante et pas seulement autoritaire.

24À l’extrême, il arrive que des pères usurpent la place des mères pour se substituer à elles. Qu’il s’agisse du bébé de quelques mois, de 1 ou de 2 ans, ces pères s’arrangent pour occuper le terrain : ils s’arrêtent parfois de travailler pour privilégier la carrière de leur compagne ou font en sorte de rentrer plus tôt qu’elle et passer plus de temps avec leur enfant. Ils savent parfaitement assurer tous les gestes quotidiens pour changer leur bébé, faire sa toilette, le nourrir, le sortir, jouer avec lui. Petit à petit ils se rendent indispensables et incontournables au point que la maman est reléguée au rang d’observatrice ou parfois d’intrus. À la moindre difficulté, le bébé finit par faire appel à son père et parfois à repousser sa mère. Bref, cette mise en concurrence finit par créer de véritables dissensions dans le couple, si les rôles ne sont pas rééquilibrés à un moment ou un autre. Il n’est pas rare que la mère craque en se sentant mise sur la touche et vienne pleurer auprès du pédiatre en lui demandant comment reprendre sa place. Ces situations sont souvent sans issue quand l’homme refuse de changer de position, et se soldent alors par une véritable séparation du couple.

25L’époque actuelle est aussi celle du partage des tâches puisque la femme travaille comme l’homme, et qu’elle refuse, à juste titre, de jouer la « bobonne ». Là encore, les hommes s’arrangent pour interpréter cette revendication à leur convenance. En effet, si toutes les études montrent la faible participation des hommes aux tâches ménagères, il en va tout autrement en ce qui concerne la prise en charge des bébés. De plus en plus de pères revendiquent le 50/50 auprès du bébé, voire du jeune enfant, comme si le père pouvait se substituer à la mère et qu’ils étaient tous deux interchangeables. Or, tous les professionnels de la petite enfance savent que le besoin de mère est bien supérieur à celui de père chez le bébé. De là à imaginer que le bébé n’y trouve pas son compte à tous les coups, il n’y a qu’un pas. Il suffit d’ailleurs de se référer à certains motifs de consultation pour en avoir la preuve : les bébés qui voient peu ou pas du tout leur maman, le soir notamment, quand le père s’occupe de tout, ont bien souvent des réveils nocturnes.

26Enfin, si les pères prennent leur place très tôt auprès du bébé, il est normal qu’ils n’acceptent plus d’être complètement évincés lors des séparations du couple. L’augmentation des divorces concerne aussi des couples dont l’enfant est en bas âge, ce qui complique bien évidemment le mode de garde. Les pères demandent à juste titre d’avoir leur « part » de bébé quel que soit son jeune âge, et la revendication d’une garde alternée (Israël, 2009) est de plus en plus fréquente. Inutile de dire que, quelle que soit la sincérité du père, les besoins du bébé tendent plutôt à privilégier la mère ou à instaurer une garde progressive (T. Brazelton). Or, il n’est pas rare que certains pères très maternants arrivent à apitoyer les juges alors qu’ils vont profiter de leur bébé pour assouvir, ou réparer les manques de leur propre enfance, sans se soucier pour autant de son devenir en tant que sujet. Leur but est de s’approprier le bébé et, si possible, d’évincer la mère, quand ce n’est pas pour la priver de revenus. Malheureusement, la justice ne tient pas toujours compte de la réalité des couples et des interactions familiales. Trop peu de parents ont recours à la médiation familiale, et les professionnels de la petite enfance ne sont pas consultés pour dénouer ces situations, ce qui est bien regrettable.

Parler pour ne rien dire

27Françoise Dolto a été une innovatrice à bien des titres, mais il convient de remettre certaines de ses paroles dans leur contexte. C’est elle qui a dit que le « bébé comprenait tout » mais, contrairement à ce que pensent la plupart des parents, pas au sens littéral du terme (B. Golse). Il faut revenir aux capacités sensorielles du bébé pour souligner que le bébé sent et ressent ce qui est bon pour lui, ou pas. La prosodie du langage reflète l’intention profonde de l’adulte qui s’adresse à lui, les mots ne prennent sens qu’à partir du moment où ils sont en adéquation avec une conviction intérieure. Impossible de tromper un bébé ou un jeune enfant en lui adressant des mots qui ne sont pas sincères. C’est ainsi qu’une jeune maman déprimée aura beau être là physiquement, sa voix reflètera son absence psychique (Israël, 2011a) et le bébé ne sera pas dupe. Dans ces conditions, comment ne pas penser que les pleurs puissent refléter bien des « contre-temps » de la relation (Israël, 2008), quelle que soit la bonne volonté consciente affichée par la parole ?

28Les jeunes parents pensent qu’il suffit de parler au bébé pour qu’il accepte de se coucher ou de se rendormir la nuit. Leur absence de conviction devant ses pleurs se reflète dans leur voix et n’a bien évidemment aucun effet. Quand le père est moins vulnérable que la mère (ou inversement), l’intonation de sa voix facilitera la séparation (Israël, 2011a ; Israël, 2010a ; Didierjean-Jouveau, Mac Kenna, Israël, 2004), mais quand les deux parents sont maternants, cela se termine souvent dans leur chambre. Autant dire que le langage n’assure plus ou pas son rôle : prendre de la distance tout en assurant une présence sécurisante (B. Golse). Pour F. Dolto, comme pour tous les psychanalystes, le langage humanise le petit d’homme afin qu’il puisse sortir d’une proximité sensorielle, il lui permet de ressentir qu’on lui fait confiance, qu’il peut s’appuyer sur ses parents pour s’individualiser. Autant dire que le support des bras, le corps-à-corps, devraient faire place au soutien de la voix qui va contenir le bébé et lui donner l’énergie nécessaire pour s’autonomiser petit à petit, et devenir un sujet à part entière.

29À force de penser que le bébé comprend tout, les parents l’inondent de paroles, s’adressent à lui comme à une personne bien plus âgée, lui demandent son avis, se justifient sans arrêt…, bref, perdent complètement la notion de son âge et de ses compétences. Ils pensent à tort que tout peut se régler par la discussion alors que le bébé en situation difficile, que ce soit suite à une peur, une douleur, une opposition, perd pied et n’entend plus rien. Dans ces moments-là, il revient à ses fondamentaux : son ressenti qui passe par le toucher, la voix, le regard…

30Enfin, dès que bébé va se mettre à parler, ses parents vont répondre « à la demande » à toutes les questions et à la seconde, pour éviter toute frustration et en faire un petit génie. Autant dire que, là encore, ils font fausse route, mais il est bien difficile de leur faire entendre raison. Comment leur expliquer qu’il ne faut pas répondre à tout pour respecter les impératifs de sécurité du bébé et leur faire admettre qu’il ne faut pas toujours répondre, ni dans l’instant ?

Un peu de bon sens

31Le plaisir des sens a été mis au goût du jour pour devenir un objet de consommation. Il suffit de se référer à la dénomination de certains restaurants gastronomiques, sans oublier la publicité, qu’elle soit destinée aux femmes ou aux hommes, pour être convaincu que satisfaire les sens peut rapporter gros. Pas question d’accepter qu’un bébé devienne un vulgaire « objet de consommation », il faut rectifier le tir. Impossible de ne pas tenir compte des besoins du bébé non seulement à la naissance, mais aussi et surtout dans les mois et les années qui suivent, pour accéder à son autonomie. Pour ce faire, encore faut-il que ses parents puissent se consacrer pleinement à lui tout en faisant preuve de continuité dans la discontinuité de leur présence effective.

Régler ses comptes avant la naissance

32Le pédiatre, malgré son implication possible en anténatal (Israël, 2011c), est souvent dans l’après-coup quand il prend en charge un nouveau-né ou un nourrisson. Il se retrouve régulièrement confronté à la remontée d’histoires difficiles qui ont précédé cette naissance et qui la parasitent : un deuil, qui resurgit aux cours des entretiens, un long parcours d’infertilité (Israël, 2007), voire une img. Tous ces événements qui ont été refoulés réapparaissent lors de la transparence psychique (Bydlowski, 1997) et pèsent sur les interactions mère-enfant. Quand le pédiatre est confronté à des troubles du sommeil du bébé, des pleurs inexpliqués ou à de véritables pathologies de reflux œsogastrique, il lui est bien difficile de passer du symptôme du bébé à l’état de la mère, sans risquer de briser la relation ou d’entériner une culpabilité déjà présente.

33Ne serait-il pas préférable que tout événement marquant touchant le parcours obstétrical d’une femme puisse être pris en charge sur le plan psychologique et pas uniquement médical ? Bien sûr, il est hors de question de faire des protocoles psy, et encore moins de forcer une femme ou une mère à passer sous les fourches caudines de ces interrogatoires systématiques où la curiosité scientifique dispute sa place à l’absence d’empathie. L’entretien du 4e mois est assurément une manière de jalonner le dépistage, à condition que les sages-femmes soient dans un réseau ou qu’elles puissent interagir avec des psys, mais il n’est pas suffisant. Il serait temps que les duos obstétricien-psy sortent des sentiers balisés des maternités de niveau 3, et qu’ils s’aventurent dans le « tout-venant ». Chaque femme mérite qu’on s’intéresse à son histoire, même si sa grossesse actuelle est normale. Certes, on ne peut pas tout prévenir (Roegers, 2011) mais faisons en sorte de parer au plus urgent en unissant les énergies de tous les professionnels de la périnatalité. Nous œuvrons tous dans un même but, le bien-être du bébé et de ses parents.

Prolonger les congés de maternité

34Vaste débat politique que celui du congé de maternité ; quand on voit ce qui se passe dans certains pays nordiques où les mères peuvent s’arrêter de travailler un an, voire plus selon les cas, il y a de quoi s’interroger… Dans notre bonne France nous avons beau être les champions de la natalité en Europe, dès que le bébé sort de la période néonatale et sa mère du post-partum, il faut reprendre le collier. À peine les mères se sentent-elles bien et profitent pleinement des interactions avec le bébé – autrement dit quand « l’accordage » s’est enfin réalisé (Israël, 2011a) – que surgit la déchirure provoquée par une nouvelle rupture.

35Les mères supportent mal ce changement brutal, alors que les bébés ne semblent que rarement le manifester dès lors qu’ils ont affaire à de nouvelles figures d’attachement. On peut toutefois se poser des questions sur la précocité de cette séparation, alors que le bébé commence à peine à faire ses jours et ses nuits, et que le temps où il ne voit pas sa mère peut lui paraître très long (Ciccone, Mellier, 2007). Comment va-t-il pouvoir poursuivre sa propre construction avec un temps de contact très diminué avec sa mère, alors qu’il en a encore tellement besoin ? Ne faudrait-il pas instituer un temps minimum le soir pour qu’il puisse se recharger en affects et poursuivre ses interactions avec elle ?

36Quant à l’incitation pour allaiter, elle n’a guère de sens quand la mère doit envisager un sevrage partiel ou complet avant 3 mois, notamment quand son bébé, pas plus qu’elle, n’est prêt à y renoncer. Ces sevrages précoces sont extrêmement difficiles lors d’un allaitement exclusif et sont sans doute aussi mal vécus d’un côté que de l’autre.

37Toutes ces raisons, et il y en a sûrement d’autres, sont en faveur d’un allongement du congé de maternité qui, selon les cas, pourrait se situer entre 4 et 6 mois, voire un an. Le débat reste ouvert quand on sait que tout est fait pour adoucir la transition entre le séjour anténatal et la période néonatale, mais que l’ouverture à l’environnement se fera sans la mère, si elle retravaille, sans compter la véritable séparation vers 5-6 mois.

Favoriser le travail à mi-temps, les congés à la carte

38Chaque maman a son vécu et ses besoins spécifiques de contact avec son (ou ses) enfant(s), et chaque enfant nécessite un accompagnement spécifique pour se construire à son rythme et s’ouvrir au monde. Dans le domaine des interactions mère/père-enfant, un programme préétabli qui ne tient aucun compte du ressenti des uns et des autres ne pourra pas convenir à tous. Ne pourrait-on pas imaginer une séparation progressive entre la mère et l’enfant la première année, dans la même optique que le calendrier du mode de garde progressif établi par T. Brazelton à l’usage du père (Israël, 2009), lors d’une séparation de couple ? Nous savons tous que l’attachement nécessite un certain temps et que la discontinuité d’une mère (ou d’un père) quand elle(il) travaille, ne doit pas constituer une rupture. Le temps de présence d’une mère doit permettre d’établir une certaine continuité à condition de tenir compte des capacités du bébé à pouvoir se passer d’elle (Ciccone, Mellier, 2007). De ce fait, une reprise progressive du travail en fonction de l’âge du bébé serait idéale, mais sans doute utopique sur un plan pratique. De là à revenir à des congés de maternité plus ou moins longs selon le cas ou au travail à mi-temps, voire au quart temps, il n’y a qu’un pas, qu’il faudrait franchir tout en mettant fin aux congés sans solde. Une mère (ou un père) s’occupant de son enfant est en droit d’avoir un salaire décent, au même titre que tout salarié.

Donner sa place au langage sans effacer les sens

39Si les parents sont prêts à prendre un bébé dans les bras quand il est en difficulté, ils ne comprennent pas toujours ses réactions dès qu’il a accès au langage (ou à sa seule compréhension). Ils n’acceptent pas qu’un bébé puisse avoir des peurs, et tentent alors de le raisonner au lieu de lui parler calmement pour le rassurer. Que ce soit lors d’un examen médical ou à la vue d’un simple animal inoffensif, ils ne peuvent s’empêcher de lui dire « tu n’as pas besoin d’avoir peur » ou « pourquoi tu pleures ? », comme si le bébé ou le jeune enfant pouvaient leur expliquer le pourquoi du comment. D’autres vont s’énerver devant ces réactions qu’ils jugent démesurées, pour ne pas dire inadmissibles.

40Il est temps de comprendre que quel que soit l’âge du bébé ou du jeune enfant, il reste toujours en prise avec son ressenti qui prend le pas sur tout ce qu’on peut lui expliquer quand il se sent en grande difficulté. Qu’il pleure beaucoup ou qu’il soit sidéré, il n’a plus accès à la raison distillée par des mots rassurants, il a besoin de retourner au port d’attache (sa mère) ou de se réfugier dans les bras de son père, ou de toute autre personne qu’il apprécie. C’est à travers ses sens profonds qu’il va se calmer et se rassurer dans un premier temps, pour n’accéder au langage qu’après coup. Les sens sont le noyau central de son ressenti, que ce soit pour exprimer la perte de ses moyens (le cri, le repli et autres réactions de peur ou d’affolement) ou en tant qu’unique canal pour rétablir le contact. Ce n’est qu’en gagnant en autonomie qu’il pourra progressivement se dominer dans des situations très difficiles et y mettre des mots. Mais, ne nous leurrons pas, même les grands enfants, les ados, les adultes réagissent avec leurs perceptions sensorielles et perdent aussi leur self-control à certaines occasions. D’ailleurs, il suffit de consulter certains médias pour constater qu’on joue surtout sur l’émotionnel lors de certaines catastrophes, de drames individuels ou collectifs, pour perdre toute notion d’analyse objective et de capacité à prendre du recul. Si les politiques usent et abusent de la corde sensible de leurs électeurs, ce n’est pas une raison pour priver un bébé d’un minimum de compréhension, et encore moins d’un soutien souvent indispensable.

Différencier les pères des mères

41Si les pères actuels se laissent aller à leurs émotions durant les premiers mois, voire au-delà pour certains, ils commencent à réaliser qu’ils ont tout à perdre s’ils ne revendiquent pas leur différence avec les mères (Israël, 2010a). Le bébé sait parfaitement distinguer la manière de faire d’un père de celle d’une mère (Le Camus, 2005), le père a donc tout intérêt à revendiquer ses différences. Qu’on le veuille ou non, il manquera toujours à l’homme ce portage anténatal pour établir le même type de relation que les mères. L’homme est extérieur au bébé in utero, sur tous les plans ; la mère est intérieure et extérieure par sa voix (Golse, Alvarez, 2008), elle communique avec son bébé d’intérieur à intérieur tout en pouvant le toucher de l’extérieur. Le bébé se sent un avec sa mère, pas avec le père, il n’y a donc pas de raison de vouloir se mettre sur le même plan qu’une mère, pour être un bon père. L’homme et la femme sont complémentaires au même titre que le père et la mère. Ils forment un tout à certains moments, tout en étant différents dans leurs réactions et leurs attentes. C’est dans la perception de cet accord de fond et de ces désaccords de surface (Israël, 2008) que le bébé pourra se construire et se déterminer sexuellement, et non pas en se trouvant face à deux « mêmes ». À force de revendiquer une égalité parfaite entre l’homme et la femme, le père et la mère, nous courrons le risque de gommer la sexualité telle qu’elle est pour le moment reconnue et encore nécessaire pour procréer (pour combien de temps ?).

42Pour en revenir à la sensorialité, c’est encore elle qui permet au bébé et à l’enfant de différencier ces deux éléments essentiels qui sont à son origine : le père et la mère. Entre la fonction de port d’attache de la mère et l’ouverture proposée par le père, pas de confusion possible. De même que l’enfant plus grand saura percevoir ce qui relie ses parents quand il aura accès à la sexualité infantile. Il n’aura pas besoin de voir (et ne le doit pas) pour pressentir ce qui peut se passer dans le lieu de la scène primitive, dans ce cas, si ce n’était pas du domaine de la sensorialité, cela se saurait.

43Bref, à moins que nous devenions hermaphrodites, nous ne pouvons prétendre à une société unisexe. La preuve nous est fournie par les couples homosexuels qui, d’apparence, sont du même sexe mais qui fonctionnent à l’ancienne : l’un exprime sa part féminine, l’autre sa part masculine. Ce ne sont donc pas les apparences qui comptent, mais bien l’expression profonde de tout être : ce qu’elle donne à ressentir et non à dire.

Conclusion : il faut sortir des sens uniques

44L’aube « nait-sens », si l’on considère qu’elle précède une journée ensoleillée par ces prémices. Autrement dit, le langage humanise à partir du moment où les sens assurent un véritable étayage au petit d’homme. Les mots ne peuvent que donner sens (cf. B. Golse) dans une sorte de continuité avec la sécurité de base acquise dans les premiers mois, grâce aux interactions sensorielles. Il faut de la sensorialité pour sentir, ressentir ses proches, s’ouvrir au monde, mais aussi du langage. L’un ne va pas sans l’autre, on ne peut les dissocier au risque de priver le petit d’homme de toute émotion et de le faire entrer dans une dimension prévisible et mesurable, déterminable et déterminée. De là à penser que la sensorialité participe aussi à notre subjectivité – et non seulement aux interactions entre les parents ou les professionnels avec les enfants, mais aussi entre le conscient et l’inconscient –, cela laisse encore augurer de beaux jours à la psychanalyse.

Bibliographie

  • Bydlowski, M. 1997. La transparence psychique due à la grossesse, La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ».
  • Ciccone, A. ; Mellier, D. 2007. Le bébé et le temps, Paris, Dunod.
  • Didierjean-Jouveau, C.S. ; Mac Kenna, J. ; Israël, J. Comment dorment les bébés : pour ou contre le sommeil partagé, cahier n° 2, coll. « Naître, Grandir, Devenir », Belin, 2004.
  • Golse, B. ; Alvarez, L. 2008. La psychiatrie du bébé, Paris, puf.
  • Israël, J. (coordonné par). 2009. La garde alternée, Spirale, n° 49, Toulouse, érès.
  • Israël, J. 2007. « De l’éprouvette à l’éprouvé », dans D. Brun (sous la direction de) La place de la vie sexuelle dans la médecine, 9e colloque de Médecine et Psychanalyse, Paris, Éditions Freudiennes, p. 307-326.
  • Israël, J. 2008. « J’ai du mal à le supporter : les contretemps de la relation », colloque « Ces bébés qui nous font mal », sous la direction de P. Bensoussan, Spirale, n° 45, Toulouse, érès.
  • Israël, J. 2010a. Enfants, mode d’emploi : à l’usage des pères, Paris, Anne Carrière.
  • Israël, J. 2010b. « Les effets pervers du père/mère », Psycho média, n° 25.
  • Israël, J. 2011a. Bébé, dis-moi pourquoi tu pleures, Toulouse, érès.
  • Israël, J. 2011b. « “Enfin” père après la naissance », dans Les temps de la naissance : 9 mois avant, 9 mois après, quelle continuité ?, 3e Journée de la Bien-traitance, sous la direction de D. Rapoport, colloque « Enfance Majuscule ».
  • Israël, J. 2011c. « La place du pédiatre en anténatal », dans L. Roegers (sous la direction de), Stress et grossesse : quelle prévention pour quels risques ?, Toulouse, érès.
  • Le Camus, J. 2005. Être père aujourd’hui, Paris, Éditions Odile Jacob.
  • Roegers, L. (sous la direction). Stress et grossesse : quelle prévention pour quels risques ?, Toulouse, érès.
  • Schaal, B. ; Goubet, N. ; Delaunay-el-Allam, M. 2010. « Concordances et discordances entre sensorialité et écologie néonatales : attentes sensorielles et réponses adaptatives chez l’enfant prématuré », dans D. Mellier, Le développement des enfants nés prématurément, Marseille, Éditions Solal.
  • Stern, D. 2003. Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, puf.

Date de mise en ligne : 12/10/2011

https://doi.org/10.3917/spi.059.0139