Article de revue

Des sens au sens

La place de la sensorialité dans le cours du développement

Pages 95 à 108

Citer cet article


  • Golse, B.
(2011). Des sens au sens La place de la sensorialité dans le cours du développement. Spirale - La grande aventure de bébé, 57(1), 95-108. https://doi.org/10.3917/spi.057.0095.

  • Golse, Bernard.
« Des sens au sens : La place de la sensorialité dans le cours du développement ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/1 n° 57, 2011. p.95-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2011-1-page-95?lang=fr.

  • GOLSE, Bernard,
2011. Des sens au sens La place de la sensorialité dans le cours du développement. Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/1 n° 57, p.95-108. DOI : 10.3917/spi.057.0095. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2011-1-page-95?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.057.0095


Notes

  • [1]
    Texte retravaillé à partir de l’intervention faite dans le cadre du colloque sur la sensorialité organisé par l’irsa (Institut royal pour sourds et aveugles) à l’occasion de ses 175 ans, sur le thème : « Chemin des sens, chemin des connaissances », irsa, Bruxelles, le 18 novembre 2010 (communication non publiée).
  • [2]
    Les boucles de retour correspondent à des figurations présymboliques qui se font en présence de l’objet et juste après le moment d’interaction, mais d’autres figurations présymboliques peuvent avoir lieu en l’absence de l’objet et en différé immédiat (identifications intracorporelles ou déplacement présymbolique sur des objets) tandis que les représentations véritablement symboliques se font, quant à elles, en l’absence véritable de l’objet (évocation de l’objet en son absence) : il y a donc un gradient de symbolisation qui implique à la fois l’espace et le temps.
  • [3]
    Ceci pose la question de l’existence, ou non, d’une intentionnalité inconsciente, interrogation qui nous entraînerait sans doute trop loin de notre sujet.

1L’importance de la sensorialité dans le champ de la construction du sujet n’est plus à démontrer actuellement, et il y a même là un domaine de dialogue, enfin possible, entre la psychanalyse et les neurosciences.

2En français, nous avons la chance de disposer du même signifiant pour les deux signifiés différents que sont les organes de la sensorialité (les sens) et la signification (le sens), ce qui montre à quel point l’accès au sens dépend fondamentalement de la sensitivité et de la sensorialité.

3Dans son travail sur le « Moi-peau », D. Anzieu insistait beaucoup sur le fait que, selon lui, la réflexivité de la pensée s’enracinait dans la réflexivité de la sensorialité, et en particulier dans celle de la peau qui précède, probablement, toutes les autres : dès que l’on touche, on est touché par ce que l’on touche, et c’est seulement dans un temps second que ce couplage entre la position active (toucher) et la position passive (être touché) s’organisera au niveau des autres sensorialité (voir/se voir, entendre/s’entendre, sentir/se sentir, goûter/se goûter).

4Des sens au sens, il y a donc tout un chemin qui ouvre sur la construction de la réflexivité psychique qui se trouve au cœur même des processus de subjectivation.
Dans le cadre de cette contribution [1], nous voudrions montrer à quel point les émotions et la polysensorialité du bébé se trouvent, désormais, en position centrale dans l’étude des interactions précoces dont le dialogue tonique, ou tonico-émotionnel, a, sans conteste, constitué l’un des précurseurs essentiels.

Avant L’aube des sens : une petite histoire des idées allant du concept de dialogue tonique au concept d’interactions

5Les travaux actuels sur le développement précoce du bébé ont, certes, remis le corps et la sensorialité au tout devant de nos modélisations théorico-cliniques, mais c’est au fond le Moi-corps, le schéma corporel, l’image du corps et le Self – qui se trouvaient déjà au cœur de l’œuvre de J. de Ajuriaguera – qui nous servent encore de guide aujourd’hui et dont l’ancrage sensoriel ne fait évidemment aucun doute.

Du Moi-corps au Self via le concept d’image du corps

6Selon S. Freud, le premier Moi est un Moi-corps, et il y a là, bel et bien, une idée force de la métapsychologie.

7Le Moi-réalité dérive du Moi-corps, ce qui, bien évidemment, donne au principe de plaisir-déplaisir une place centrale au sein de la théorie psychanalytique, comme S. Freud l’a souligné lui-même dans divers textes fondamentaux.

8Dans son article sur « La négation », S. Freud nous montre bien comment toute représentation mentale implique nécessairement une rencontre initiale avec un objet ayant d’abord été, en son temps, source de satisfactions, et il est clair que cette activité de représentation du Moi, qui s’enracine dans la présence de l’objet, ne correspond en réalité qu’à l’une des activités du Moi parmi bien d’autres.

9Certaines de ces activités sont inconscientes, tels les mécanismes de défense du Moi quand le sujet n’en pas encore pris conscience, notamment par le biais de la cure ; d’autres sont préconscientes ou conscientes (perception, mémoire, agentivité des cognitivistes).

10Ici, nous insisterons surtout sur la question du schéma corporel dont la constitution progressive, par le Moi-corps puis par le Moi-réalité, se situe à l’exacte interface du développement neurologique (maturation de la proprioception, en particulier, qui permet l’intégration de la perception des différentes parties du corps, de leurs mouvements et de leurs relations mutuelles), et des interactions qui, par le détour du travail psychique de l’adulte, permettent peu à peu à l’enfant d’acquérir une appréhension réflexive de son propre corps.
Mais le schéma corporel n’est pas encore l’image du corps, tant s’en faut ! Quelques étapes conceptuelles peuvent, en effet, être rappelées :

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  • Dès 1958, H. Wallon souligne l’importance du mouvement et de la vue dans la prise de conscience du corps propre par l’enfant.
  • J. de Ajuriaguerra propose ensuite la définition suivante du schéma corporel : « Édifié sur les impressions tactiles, kinesthésiques, labyrinthiques et visuelles, le schéma corporel réalise dans une construction active constamment remaniée des données actuelles et du passé, la synthèse dynamique, qui fournit à nos actes, comme à nos perceptions, le cadre spatial de référence où ils prennent leur signification. »
    « C’est un corps rendu présent au monde par la perception, c’est un corps de chair vécu, et non pas seulement imaginé ou représenté de façon symbolique ou conceptuelle » (Ajuriaguerra, 1974).
  • P. Schilder, lui, invente l’expression « Image du corps », en désignant par là une représentation à la fois consciente et inconsciente du corps. L’expression ne désigne pas seulement une connaissance physiologique, mais renvoie également au concept de libido et à la signification sociale du corps.
  • R. Zazzo met en avant la question de l’image spéculaire dans la question de la reconnaissance de Soi, prenant ainsi en compte le texte fondamental de J. Lacan sur le stade du miroir.
  • Quant à F. Dolto, elle mentionne une image inconsciente du corps. Il s’agit dans un premier temps d’une notion de personnalité, mais F. Dolto en fera un concept lacanien, et elle définira ensuite l’image inconsciente du corps comme l’incarnation symbolique inconsciente du sujet désirant.
Certes, cette recension est loin d’être exhaustive, mais on sent bien que ces différentes approches tentent d’aller au-delà du concept neurologique de schéma corporel, en cherchant à y intégrer le ressenti psychologique du sujet et, donc, la prise en compte d’une certaine dimension de réflexivité, déjà évoquée ci-dessus, et qui spécifie la question de l’image du corps par rapport à celle du schéma corporel.

12La notion de Self nous fait franchir encore un pas de plus. Concept difficile, d’origine anglo-saxonne, nous le comprenons aujourd’hui comme l’intériorisation graduelle du sentiment de la continuité d’exister, à la fois physiquement et psychiquement.
Lié à la « capacité d’être seul » (Winnicott), ce sentiment de la continuité d’exister conjoint en fait, en un tout cohérent, l’image du corps propre et l’image de la psyché (du Moi, notamment), et il ne peut s’instaurer que dans le cadre des interactions précoces, le bébé s’auto-investissant de manière narcissique sur le mode de l’investissement dont il a été l’objet de la part des adultes qui prennent soin de lui.
Le Self apparaît donc comme le fruit d’une co-construction de la dyade ou de la triade, il ne correspond pas à une instance intrapsychique au sens propre du terme, et il a partie liée avec la notion de Soi qui renvoie, chez le sujet, à une sorte de conscience réflexive de son propre fonctionnement psychique et corporel, distinct de celui d’autrui.

Les liens préverbaux et l’écart intersubjectif (communication préverbale)

13En même temps que se creuse l’écart intersubjectif et que s’instaure donc la différenciation extrapsychique, l’enfant et l’adulte qui en prend soin se doivent de tisser des liens préverbaux dont le fonctionnement harmonieux conditionne et prépare l’avènement du langage verbal qui, ultérieurement, revêtira toujours cette double fonction de constat et de dépassement de cet écart (Kristeva, Pontalis).

14Parmi ces liens préverbaux, la psychologie du développement précoce et la psychiatrie du bébé (Alvarez, Golse) nous ont appris que figurent les liens d’attachement (Bowlby), l’accordage affectif (Stern), l’empathie, l’imitation, les identifications projectives normales (Bion), le fonctionnement du système des neurones-miroir, les figurations présymboliques dont nous reparlerons plus loin et, last but not least, le dialogue tonique, ou tonico-émotionnel, lui-même.

15On voit donc que ce dialogue tonique est un élément aujourd’hui essentiel de l’étude de la communication préverbale et de ses troubles.

Le dialogue tonique comme précurseur des interactions naturelles

16Avec le concept de « relation tonico-affective », développé ensuite par J. de Ajuriaguerra sous le terme de « dialogue tonique », H. Wallon – un petit peu trop oublié en France ! – doit être considéré comme le précurseur, en quelque sorte, des études sur les interactions précoces qui allaient se développer ultérieurement.

17Le dialogue tonique est ainsi à ranger, aujourd’hui, dans le cadre des interactions comportementales (dites encore « naturelles » ou « éthologiques »), celles-ci faisant suite aux interactions biologiques (principalement fœto-maternelles), et précédant les interactions affectives (ou émotionnelles), les interactions fantasmatiques, et les interactions pré ou proto-symboliques enfin (Alvarez, Golse).

18Il s’agit donc d’un concept central, véritable ancêtre épistémologique du concept d’interaction, et qui convoque le fonctionnement corporel et psychique des deux partenaires de l’interaction, ce qui s’avère, on le sent bien, résolument moderne.

19La qualité de l’appui postérieur offert au bébé, en lien avec la qualité du holding par le regard, permet l’émergence de la verticalité psychique de l’enfant qui favorise, à l’évidence, l’efficacité du dialogue tonique.

20Tout ceci n’a de sens que via les sens, c’est-à-dire via l’ensemble des perceptions sensitivo-sensorielles de l’enfant, en relation avec ses divers partenaires relationnels.

À partir de L’aube des sens : la question de la polysensorialité désormais au cœur de la genèse des représentations mentales

Extériorité de l’objet et polysensorialité

21Entre le modèle d’une intersubjectivité secondaire acquise à partir d’une phase d’indifférenciation initiale absolue (Spitz, Mahler) et celui d’une intersubjectivité primaire d’emblée présente chez le nouveau-né (Stern, Trevarthen), une troisième voie existe, plus dialectique, et que nous défendrions volontiers.

22Cette troisième voie consiste à penser que l’accès à l’intersubjectivité ne se joue pas en tout-ou-rien mais, au contraire, de manière dynamique, entre des moments d’intersubjectivité primaire effectivement possibles d’emblée, mais fugitifs, et de probables moments d’indifférenciation, tout le problème du bébé et de ses interactions avec son entourage étant, alors, de stabiliser progressivement ces tout premiers moments d’intersubjectivité, en leur faisant prendre le pas, de manière plus stable et plus continue, sur les temps d’indifférenciation primitive.

23Il nous semble, par exemple, que la description des tétées par D. Meltzer comme un temps « d’attraction consensuelle maximum » évoque bien ce processus.

24Selon cet auteur, en effet, lors de la tétée, le bébé aurait transitoirement le ressenti que les différentes perceptions sensitivo-sensorielles issues de sa mère (son odeur, son image visuelle, le goût de son lait, sa chaleur, sa qualité tactile, son portage…) ne sont pas indépendantes les unes des autres, c’est-à-dire ne sont pas clivées ou « démantelées » selon les différentes lignes de sa sensorialité personnelle (celle du bébé), mais au contraire qu’elles sont « mantelées » temporairement, le temps de la tétée.

25Dans ces conditions, le bébé aurait alors accès au vécu fugitif qu’il y a, bel et bien, une ébauche d’un autre à l’extérieur de lui, véritable pré-objet qui signe déjà l’existence d’un temps d’intersubjectivité primaire, puisque c’est précisément la perception polysensorielle d’un objet qui nous permet de le vivre en extériorité, comme l’ont bien montré les travaux des cognitivistes (Streri).

26Après la tétée, ce vécu de sensations mantelées s’estompe à nouveau, le démantèlement redevient prédominant, et de tétée en tétée, le bébé va ensuite travailler et retravailler cette oscillation entre mantèlement et démantèlement pour, finalement, réussir à faire prévaloir le mantèlement et, donc, la possibilité d’accès à une intersubjectivité désormais stabilisée.

27Ainsi donc, si l’on définit l’intersubjectivité comme l’ensemble des processus permettant à l’enfant, plus ou moins progressivement selon les différentes théories, de ressentir, d’éprouver et d’intégrer profondément que lui et l’autre, cela fait deux, alors il n’y a pas d’intersubjectivité possible sans rassemblement des différentes perceptions émanant de l’objet, ce qui suppose une comodalisation de ces perceptions qui renvoie, en réalité, au concept meltzérien de mantèlement des sensations.

28Dès lors, on peut faire l’hypothèse d’un équilibre nécessaire entre, d’une part, le couple dialectique mantèlement-démantèlement (mécanisme intersensoriel) et le phénomène de segmentation des sensations (mécanisme intrasensoriel), d’autre part, étant entendu qu’il n’y a pas de perception possible sans une mise en rythme des différents flux sensoriels.

29Ce travail de comodalisation perceptive ne peut se faire, en effet, que si les différents flux sensoriels s’avèrent mis en rythmes compatibles, et si ce travail de comodalisation s’effectue, comme on le pense aujourd’hui, au niveau du sillon temporal supérieur, alors s’ouvre une piste de travail passionnante, dans la mesure où cette zone cérébrale se trouve également être la zone de la reconnaissance du visage de l’autre (et des émotions qui l’animent), de l’analyse des mouvements de l’autre et de la perception de la qualité humaine de la voix.
La voix de la mère, le visage de la mère, le holding de la mère apparaissent désormais comme des facteurs fondamentaux de la facilitation de la comodalité perceptive du bébé – ou au contraire de son entrave – et donc de son accès à l’intersubjectivité. Ceci nous montre que les processus de subjectivation se jouent, fondamentalement, au niveau des interactions précoces, comme une coproduction de la mère et du bébé, coproduction qui doit tenir compte à la fois de l’équipement cérébral de l’enfant, de ses capacités sensorielles, et de la vie fantasmatique inconsciente de l’adulte qui rend performants, ou non, ces divers facilitateurs de la comodalité perceptive.
En se centrant sur les précurseurs corporels et interactifs de l’accès au langage verbal de l’enfant, notre programme de recherche « pile » (Programme international pour le langage de l’enfant) – développé de manière collaborative à Necker par Valérie Desjardins et par nous-même – nous sert désormais de paradigme expérimental susceptible d’explorer ces différentes pistes de travail (Golse).

Les figurations présymboliques

30C’est toute la question de l’image motrice qui mériterait d’être envisagée ici, image motrice à propos de laquelle G. Haag nous a tant apporté depuis quelques années.

31Pour les bébés, penser, c’est d’abord agir et surtout interagir et, dans cette perspective, c’est l’image motrice et sa fonction de « représentance » (Green) qui fondent la possible validité de l’observation directe des bébés (Bick).

32Ce que nous observons ne correspond pas, en effet, à la manifestation périphérique et seulement corporelle d’une activité de pensée sous-jacente.

33Ce que nous observons, c’est la pensée elle-même – en œuvre et en éprouvé – dans le comportement : penser, agir et ressentir, s’avérant, chez le bébé, absolument indissociables.

34Il y a, là, un vrai débat parce que selon que l’on considère l’image motrice comme un simple reflet de la pensée ou, au contraire, comme la pensée en acte, c’est-à-dire comme un mode de pensée par elle-même, c’est alors toute la question de la légitimation de l’observation directe qui se trouve ainsi posée : dans le premier cas, l’observation directe ne donnerait en rien accès aux processus de pensée eux-mêmes ; dans le second cas, au contraire, l’observation directe serait bel et bien un moyen d’accès sans détour à la pensée en tant que telle.

35L’enjeu conceptuel est de taille, étant entendu, cependant, que les partisans de l’observation directe ne sont bien évidemment pas aussi naïfs qu’on voudrait parfois le faire croire, et qu’ils ne prétendent en rien pouvoir assister en direct au refoulement originaire…

36L’image motrice, en tant que mode de pensée primordial, pourrait donc fournir la base de la représentation d’action, et certains auteurs n’hésitent pas à considérer que toutes les représentations mentales sont, de fait, des représentations d’action (rappelons ici le joli concept de « représentactions » de J.-D. Vincent).

37Ajoutons enfin que l’image motrice semble pouvoir prétendre être la source, à la fois, de la pensée chez le sujet, mais aussi d’une certaine forme de pensée chez l’autre, via l’empathie et les neurones-miroir (Jeannerod).

38Un excellent exemple d’image motrice nous est donné par ce que G. Haag a décrit sous le terme de « boucles de retour [2] ».

39À la suite de certains moments interactifs particulièrement harmonieux et intensément investis, elle observe, en effet, des mouvements caractéristiques des bras et des mains des bébés, en une sorte de mouvement circulaire antéro-postérieur, les mains se propulsant en haut et en avant, pour revenir ensuite vers soi selon une direction vers le bas et en arrière, et ceci chez les bébés de quelques mois qui, en accédant à l’intersubjectivité, découvrent en quelque sorte le circuit de la communication et qui le figurent, ainsi, dans ces mouvements des mains ayant alors valeur d’image motrice.

40Tout se passe un peu, dit G. Haag, comme si ces bébés voulaient nous montrer ou nous « démontrer [3] » qu’ils ont ressenti qu’on peut envoyer à un autre, différent de soi, quelque chose de soi-même (un message, ou surtout une é-motion), et que ce matériel psychique ou proto-psychique va ensuite trouver chez l’autre un fond, un « point de rebonds » (corporel et psychique) à partir duquel il va pouvoir faire retour à l’émetteur sous une forme reconnue et transformée.

41Ces mouvements des mains qui, peu ou prou, persistent tout au long de la vie chez tout un chacun (il est extrêmement difficile et artificiel de parler sans aucun mouvement des mains, sauf dans le cadre de certains procédés dramaturgiques), auraient ainsi valeur de récit, en ce sens qu’en parallèle du langage verbal instauré, ils continueraient, d’une certaine manière, à nous raconter, analogiquement, quelque chose de la naissance même de la communication.

42Deux récits se côtoieraient ainsi, historiquement décalés : un récit analogique des origines et de la découverte de la communication, en doublure du récit digital, soit du récit verbal actuel.
Deux temps du récit et deux modes du récit qui nous renvoient peut-être à la question de « l’identité narrative » de l’être humain si chère à P. Ricœur.
En tout état de cause, il nous semble que ces images motrices qui, incontestablement, ont valeur de figurations corporelles proto-symboliques, fonctionnent sans doute comme des « équations symboliques » (Segal) et non pas comme des symboles au sens mature du terme, dans la mesure où elles permettent à l’enfant une identité de perception, et non pas une identité de pensée (qui suppose la conscience de la différence ou de l’écart entre le symbolisé et le symbolisant).

Langage du corps et langage de l’acte

43Dans le champ du langage, on considère que la communication analogique renvoie surtout à la communication infra ou préverbale, tandis que la communication digitale renvoie principalement à la communication verbale.

44La communication analogique préverbale serait essentiellement supportée par l’hémisphère mineur (droit, chez les droitiers), tandis que la communication digitale verbale serait essentiellement supportée par l’hémisphère dominant (gauche, chez les droitiers). La première véhiculerait surtout des affects, des sentiments et des émotions, la seconde, surtout des informations, des concepts et des idées.

45Le langage humain a ceci de particulier que la chaîne verbale (soit l’enchaînement segmentable des mots au sein des phrases) se trouve toujours étroitement associée à une dimension préverbale (soit les éléments dits « supra?segmentaires » et qui définissent ce que l’on appelle parfois la musique du langage, à savoir le timbre, l’intensité, le ton de la voix, le rythme, le débit, les scansions et les silences de la parole…).

46Cette partie analogique du langage humain qui sous?tend le contexte émotionnel du message peut éventuellement être comprise comme la partie « non verbale » du « verbal ». Quoi qu’il en soit, c’est ce double aspect de la communication humaine qui a amené un auteur comme G. Rosolato à proposer le concept « d’oscillation métaphoro-métonymique », dans la mesure où la métaphore s’enracinerait plutôt dans le registre analogique, et la métonymie plutôt dans le registre digital, et à faire également l’hypothèse que cette oscillation susceptible de se jouer au sein de chacun des deux systèmes, préconscient?conscient et inconscient, de l’appareil psychique, pourrait aussi représenter le pivot, le point de bascule entre ces deux systèmes.

47L’enfant est d’abord sensible à la partie analogique du langage de l’adulte, c’est par elle qu’il entre en quelque sorte dans le langage, comme l’ont bien montré les travaux des pragmaticiens (Austin, Bruner, par exemple).
Dès lors, trois hypothèses nous semblent recevables quant à la nature du langage du corps et de l’acte (Golse, Roussillon) :

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  • ou bien il s’agit d’un matériau qui n’a pas pu être traduit en langage verbal et qui se trouve, de ce fait, pris dans l’ensemble du matériau couvert par l’amnésie infantile (avec l’idée que ce matériau demeure peut-être encapsulé, tout au long de la vie, en attente de traduction possible, et notamment dans le cadre de la cure ?) ;
  • ou bien il s’agit d’un matériel qui a effectivement accédé à une verbalisation mais qui s’est vu, ensuite, secondairement refoulé ;
  • ou encore, il s’agit d’un matériel qui pourrait, et qui peut, être verbalisé mais qui continue à vouloir s’exprimer et se dire par le biais de ce canal de la communication analogique, non pas pour échapper à la voie de la communication digitale et se trouver ainsi du côté de la défense, mais pour venir témoigner du mode d’inscription premier dans lequel il s’est constitué aux temps des expériences précoces.
Cette dernière hypothèse est souvent négligée alors qu’elle semble pourtant essentielle à la compréhension du monde interne de nos patients, ce qui a bien entendu des conséquences importantes quant aux diverses modalités « d’écoute » de l’analyste ou du thérapeute qui, bien souvent, ne peut s’en tenir à la seule écoute du matériel verbal ; on sent bien, dès lors, à quel point l’étude du bébé peut s’avérer pertinente pour penser la clinique avec des patients plus âgés.
En tout état de cause, ce langage du corps et de l’acte s’enracine non seulement dans la motricité, mais aussi, cela va de soi, dans la sensorialité inhérente à cette motricité.

Deux situations cliniques exemplaires : les dépressions du bébé et l’autisme infantile

49Dans les deux cas, l’échec de la mise en synchronie des flux sensoriels en provenance de l’objet forme le vif des hypothèses psychopathologiques actuelles, que ce dysfonctionnement soit, d’abord, celui du caregiver, celui de l’enfant, ou – et probablement plus souvent – celui des interactions elles-mêmes.

50On commence à comprendre aujourd’hui que le fonctionnement autistique, conséquence d’un échec profond des processus d’accès à l’intersubjectivité, est à relier, en partie tout au moins, à un trouble de la comodalisation polysensorielle, ou du mantèlement des flux sensitivo-sensoriels en provenance de l’objet, trouble se révélant notamment au niveau d’un dysfonctionnement du lobe temporal supérieur (Golse, Robel).

51Il est ainsi plausible d’imaginer que, dans le cadre du « processus autistisant » décrit par J. Hochmann, un dysfonctionnement des liens préverbaux évoqués ci-dessus puisse être à l’origine de cette psychopathologie, et notamment une difficulté du dialogue tonique précoce, dialogue qui se trouve, nous l’avons vu, au cœur même du système des interactions précoces.

52Dans le cadre des dépressions précoces du bébé, c’est une perturbation de ce dialogue tonique qui doit être considérée, que ce soit en raison d’une difficulté au niveau du bébé lui-même (chute de pression des pulsions de vie ou altération des processus de liaison), ou d’une carence d’ambiance (parmi lesquelles se trouve à considérer, on le sait, la question des dépressions maternelles).

53Dans les deux cas, dépressions du bébé ou autisme infantile, c’est le retrait interactif qui vient signer l’impossibilité du dialogue tonique, ou son empêchement, et une place importante doit alors être faite à la prise en compte du vécu (contre-transférentiel) du clinicien, contre-transfert seul à même de distinguer retrait de type dépressif et retrait de type autistique (aux côtés des autres formes de retrait possibles, douloureux ou asthénique par exemple).
A. Carel propose alors de parler seulement « d’évitement relationnel » tant que la nature clinique intime du retrait n’est pas encore clairement précisée, et l’on sait combien certaines organisations dépressives (les dépressions anaclitiques de R. Spitz, par exemple) sont susceptibles de s’autistiser.

Conclusion

54Il est difficile de conclure sans évoquer les travaux de A. Bullinger, qui insiste si utilement sur l’importance des flux sensoriels et de leur équilibre dialectique, en lien étroit avec le contexte émotionnel dans lequel se trouve pris le bébé.

55Ces travaux s’inscrivent dans ce que l’on pourrait appeler, aujourd’hui, une « biologie de la relation », désormais en pleine émergence, et dans le champ de laquelle, au premier chef, ce sont les émotions et leur étude qui nous ouvrent une authentique voie de dialogue entre neurosciences et psychopathologie, dialogue centré sur la qualité de la comodalité sensorielle du sujet ou futur sujet.

56Au terme de ces quelques pages, on voit combien l’ensemble du chemin parcouru en trente ans rend justice à l’importance de la parution de L’aube des sens, qui a marqué un temps fort de l’histoire des idées et des connaissances en matière de développement précoce.

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Date de mise en ligne : 01/06/2011

https://doi.org/10.3917/spi.057.0095