Naître et vivre auprès de sa mère incarcérée : situation paradoxale entre prison et hôpital
Pages 61 à 68
Citer cet article
- PINTO DA ROCHA, Angela,
- Pinto da Rocha, Angela.
- Pinto da Rocha, A.
https://doi.org/10.3917/spi.054.0061
Citer cet article
- Pinto da Rocha, A.
- Pinto da Rocha, Angela.
- PINTO DA ROCHA, Angela,
https://doi.org/10.3917/spi.054.0061
Notes
-
[1]
Article D. 401 du Code de procédure pénale.
Le contexte institutionnel et légal
1La loi du 18 janvier 1994 stipule que la santé des détenus est sous la responsabilité du centre hospitalier de proximité. Il incombe donc au centre hospitalier sud-francilien à Evry d’organiser la prise en charge de la santé des détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Aussi, la femme enceinte détenue doit bénéficier de la même prise en charge sanitaire qu’à l’extérieur. De plus, une mère détenue peut demander à garder son bébé auprès d’elle jusqu’aux 18 mois de l’enfant [1] si elle en a l’autorité parentale.
2La maison d’arrêt de Fleury-Mérogis dispose d’un quartier à part, appelé « nursery », dans lequel séjournent les femmes enceintes et les mères avec leur bébé. Cet espace est équipé de cellules adaptées, selon la loi, aux besoins de l’enfant.
3Le bébé n’a pas le statut de détenu, néanmoins il va vivre auprès de sa mère détenue… Il est libre, libre de sortir et venir à sa guise…
4Si la loi autorise l’enfant à séjourner en maison d’arrêt, et l’administration pénitentiaire à héberger le bébé, elle n’a pas prévu de ligne budgétaire pour ce dernier. Il revient à chaque établissement d’organiser sa prise en charge et de faire appel à d’autres partenaires tels que les conseils généraux au travers des services de protection maternelle et infantile. À la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, une convention tripartite hôpital, administration pénitentiaire et conseil général a permis la création de l’unité mobile mère-enfant (umme), que je coordonne. Cette équipe hospitalière est composée de gynécologues, sage-femme, psychologue, puéricultrice et éducatrices de jeunes enfants.
5C’est donc à partir de ma place de psychologue et coordinatrice de cette umme, mais aussi au regard de cette situation paradoxale entre prison et hôpital, entre les missions et les règles de chacune de ces deux institutions, et enfin, en envisageant le devenir mère et détenue face et avec ce bébé qui, lui, est libre, que je développerai des pistes de réflexions autour de naître et vivre auprès de sa mère incarcérée.
Le suivi de grossesse et l’accouchement
6La loi stipule que les femmes détenues ont droit à la même prise en charge qu’à l’extérieur : comment, alors, organiser la prise en charge d’une femme enceinte détenue ? En qualité de professionnels du pôle mère-enfant de l’hôpital de proximité, nous nous rendons plusieurs fois par semaine auprès des femmes à leur « domicile ».
« Une prise en charge de la femme enceinte détenue est simple et complexe… Simple parce qu’elle consiste à organiser les consultations, les examens et les échographies tout au long de la grossesse jusqu’à l’accouchement. Complexe parce que la femme peut être incarcérée à tout moment de sa grossesse, elle peut aussi être libérée à tout moment. Aussi, il est important d’assurer la continuité de la prise en charge obstétricale à l’extérieur, à sa sortie. C’est bien là la spécificité de la prise en charge de la sage-femme, qui à travers des consultations organisées dans l’enceinte pénitentiaire, permet à la femme de préparer son accouchement où qu’il se fasse (hôpital de proximité ou à l’extérieur). De même, pendant son incarcération, la femme va bénéficier de consultations avec la gynécologue ainsi que d’entretiens avec la psychologue si elle le souhaite. Cependant, il est quelquefois nécessaire d’organiser aussi une consultation avec la pédiatre de l’hôpital, notamment dans le cadre de parcours de soins particuliers ».
8Le pré et le postnatal sont aussi complexes. En effet, la femme détenue doit accoucher dans le service de maternité publique : alors, comment la prendre en charge avec et malgré son statut de détenue ?
9L’une des difficultés auxquelles nous nous confrontons est d’organiser son accouchement. En effet, à quel moment faire hospitaliser en maternité une future parturiente, afin d’éviter le risque d’une naissance dans la cellule ? L’élément majeur est de tenir compte du fait qu’elle séjourne dans une cellule et que l’ouverture de la porte de cette dernière demande du temps malgré la vigilance accrue de l’équipe pénitentiaire au quotidien. À l’heure des politiques actuelles en matière de santé, il n’est pas possible d’envisager son hospitalisation dans l’unité des grossesses à risques du service de gynécologie obstétrique du centre hospitalier sud-francilien, en attendant qu’elle accouche.
10Aussi, nous avons opté pour une surveillance plus importante au domicile. La sage-femme vient très régulièrement examiner la femme enceinte afin d’éviter un accouchement à « la maison ».
11Lorsqu’une femme détenue se rend à l’hôpital, son statut de détenue l’oblige à être escortée par une équipe pénitentiaire. Au cours de son hospitalisation, elle sera sous la surveillance d’une garde statique policière. Le service de maternité, publique, assurant plus de 4 000 accouchements par an, accueille des femmes venant accoucher accompagnées, parfois, par leur compagnon. Elles pourront croiser une autre femme, elle aussi enceinte, accompagnée par des « compagnons » en uniforme… Ainsi, la loi demande que ces femmes bénéficient de la même prise en charge médicale qu’à l’extérieur et qu’elles accouchent à l’hôpital public, mais elle nous oblige, nous professionnels, à repenser l’hôpital, comme lieu pouvant aussi accueillir une autre institution avec ses propres règles, ses règles sécuritaires. C’est nous contraindre à penser des chambres d’hospitalisation où doivent cohabiter deux logiques : celle du soin et celle de la logique sécuritaire. De respecter l’intime tout en respectant une obligation de surveillance par le regard.
12Et ce bébé, qui va naître, va être accueilli par sa mère, par la communauté hospitalière…, et par la communauté policière. Les usages qui veulent que la mère et l’enfant soient envahis par les visites de la famille et amis ne peuvent être autorisés pour ces nouvelles mères qu’à travers un permis de visite accordé par le juge. L’enfant reste auprès de sa mère dans ce huis clos que peut être une chambre d’hôpital sécurisée par la présence d’une garde policière. Dans cette histoire de vie, ce ne sont pas les fées qui vont se pencher sur le berceau de l’enfant, mais les policiers…, et bien sûr les professionnels.
Une situation exceptionnelle
Une femme détenue a accouché d’un bébé prématuré. Le temps d’hospitalisation de la mère a été plus court que le séjour du bébé en néonatalogie. Alors qu’à l’heure actuelle, le service de néonatalogie s’inscrit dans la mise en place du Nidcap (soins de développement du bébé) dans lequel les parents ont une place de partenaires dans la prise en charge du bébé, nous avons été confrontés à l’absence de la mère en raison de son retour à « domicile »… L’accord du juge a permis que cette mère vienne accompagnée d’une escorte, à raison de deux visites par semaine. Le bébé a ainsi pu bénéficier de la technique du « peau à peau » avec sa mère détenue.
14Le temps d’hospitalisation est très souvent mal vécu par les mères. Ce mal-être vient sûrement s’associer à toutes les problématiques de la maternité que peut vivre une femme qui vient d’accoucher. Ces problématiques sont vraisemblablement amplifiées par la problématique du statut de détenue (attente de jugement avec peut-être la perspective d’une éventuelle séparation aux 18 mois de l’enfant, séparation avec la famille, séparation avec les autres enfants, solitude…).
Le bébé à la maison
15Si le temps d’hospitalisation est vécu douloureusement, l’arrivée de la mère et de son bébé à la « maison » (j’entends bien sûr la nursery) est une fête : la communauté de femmes enceintes et mères ainsi que celle des professionnels viennent les accueillir. C’est à ce moment-là que la mère peut véritablement présenter son bébé à la communauté, et au-delà, à l’humanité tout entière.
16La présence des bébés en prison permet les ouvertures des cellules de 8 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Nous notons que dès l’ouverture des portes, les mères se précipitent à l’extérieur comme si elles devaient profiter de cette liberté d’ouverture dans ce lieu fermé. Le rythme de l’enfant est en harmonie avec le rythme des ouvertures des portes. La cellule se refermera à 18 h jusqu’au lendemain matin 8 h. L’enfermement de l’enfant avec sa mère dans la cellule n’est pas sans nous interroger. Il n’existe pas de tiers à qui la mère pourrait confier son bébé durant la nuit. Les cellules étant collées les unes aux autres, il est courant d’entendre les pleurs du bébé voisin. Les mères se jugent très rapidement entre elles, et l’étiquette de la mauvaise mère qui laisserait pleurer son bébé la nuit peut apparaître très rapidement.
17En plus de dix ans, j’ai pu constater qu’aucun bébé n’a subi d’actes de maltraitances par sa mère, dans ce huit clos, qui pourrait être projeté de l’extérieur négativement.
18La population des mères incarcérées est importante et, à la nursery, elles viennent des quatre coins du monde : une Sud-Américaine peut côtoyer une Africaine, une Européenne ou une Chinoise. Comment travailler le lien mère-enfant avec nos représentations personnelles dans le contexte européen ?
Madame E. est originaire du Cap-Vert. Elle est déjà maman de trois enfants qui sont restés au pays. Elle accouche, pendant son incarcération, de son quatrième enfant. Elle est une multipare, selon nos représentations de professionnels de maternité. Peu après son accouchement, elle nous a semblé perdue dans la prise en charge de son bébé. Rapidement, nous nous sommes interrogés sur ce qu’elle nous montrait dans les difficultés avec son bébé, dans les gestes de nursing. Que lui arrivait-il ? Était-ce une grossesse désirée, un bébé désiré ? Était-elle en attente de jugement et cette attente viendrait teinter sa rencontre avec son bébé, sur un mode dépressif ? Au cours d’un entretien dans sa langue, elle me parle de son histoire, de ses accouchements, de ses enfants…, et surtout de l’histoire de la prise en charge de ses enfants par la communauté des femmes autour d’elle pendant les trois premiers mois du bébé. Au Cap-Vert, l’accompagnement d’une mère se fait ainsi. Elle me dit alors ne pas savoir s’occuper d’un bébé.
20Ces femmes originaires de cultures différentes nous obligent donc quotidiennement à repenser le lien mère-enfant.
21Quel que soit le motif de l’incarcération, seule la présence de l’enfant justifie l’accès à la nursery pour une femme. Vont se côtoyer des femmes incarcérées pour trafic de drogues, avec quelquefois des femmes emprisonnées pour maltraitance à enfants. Et pour les détenues, il existe des motifs d’incarcération plus « nobles » que d’autres.
L’enfant est libre, mais la mère ne l’est pas !
22Malgré la présence tolérée de l’enfant auprès de sa mère, il reste néanmoins libre de ses mouvements. La mère ne pouvant pas sortir, elle a la liberté de confier son enfant à un tiers. Ce tiers peut être le père (s’il habite en France et s’il se reconnaît comme père), la famille (si elle accepte de tenir cette place), ou enfin les professionnels de l’umme. Dans un projet de socialisation, des places en halte-garderie sont réservées pour les enfants de plus de 6 mois. Cette séparation mère-bébé est travaillée avec les professionnels de l’unité.
Une voiture pour l’umme !
« Une des difficultés dans la prise en charge des enfants au sein de la nursery est bien la “sortie” vers l’extérieur. L’importance de “faire sortir” les enfants n’est plus à démontrer. Découvrir la vie, découvrir les marchés, l’animation des rues fait bien partie du quotidien de tout enfant, il s’agit donc de permettre aux enfants de découvrir également toute cette vie autour de leur domicile. L’administration pénitentiaire avait acté le principe de mettre à la disposition du personnel de l’umme un véhicule du parc automobile de la maison d’arrêt. Ce n’était pas sans mettre au jour des difficultés organisationnelles entre les possibilités de sortie des enfants et les disponibilités des véhicules. Ainsi, face à ces difficultés récurrentes, il a paru pertinent de réfléchir autour de cette question : comment faciliter l’accès vers l’extérieur pour les enfants accueillis au sein de la nursery ? Le montage d’un projet de financement pour l’acquisition d’un monospace équipé de sièges auto nous a paru le plus pertinent. La Fondation du crédit social des fonctionnaires a donc été sollicitée et, convaincue par l’intérêt de ce projet, a apporté son concours pour le financement en intégralité du véhicule et des équipements nécessaires. De plus, grâce à la convention tripartite liant le centre hospitalier sud-francilien, le conseil général de l’Essonne et l’administration pénitentiaire, il a pu être signé un avenant à celle-ci, actant par là l’utilisation de cette voiture mais également la prise en charge de l’assurance, l’entretien et la fourniture du carburant. Grâce à ce projet qui a pu prendre forme en un an, entre les prémices et la remise officielle des clés, le personnel de l’umme et par là même les enfants des mères incarcérées, ont pu acquérir un peu plus d’autonomie ».
24Si la loi française prône le lien mère-bébé, elle met néanmoins la mère, et par ricochet les institutions, en difficulté lorsque, par exemple, l’enfant est souffrant. Toute mère est inquiète lorsque son enfant présente quelques symptômes. Du fait de son statut, elle va devoir recourir à un tiers pour prendre en charge son enfant. Si l’enfant est malade la nuit et que le médecin juge qu’il est nécessaire qu’il soit amené aux urgences pédiatriques, ce sont les pompiers qui vont être appelés pour l’accompagner. La mère restera dans sa cellule en attendant d’avoir des nouvelles de son enfant. Les sorties de l’enfant, qu’elles soient ludiques, pédagogiques, ou sanitaires, renvoient à la mère son statut de détenue et nous obligent donc, nous professionnels hospitaliers, pénitenciers et territoriaux, à penser des dispositions qui ne sont pas toujours les meilleures.
25L’enfant est libre, oui, mais il vit en prison et après chaque sortie ou après chaque parloir, l’équipe pénitentiaire contrôle le change de couches de l’enfant effectué par la maman.
26L’enfant est libre, oui, mais jusqu’à ses 18 mois uniquement il est libre de rentrer et de sortir sans permis de visite. Nous observons que dès que l’enfant est en capacité de se déplacer, il va et veut explorer l’espace, tout l’espace ; et l’espace en prison est restreint ! Les mères se plaignent du sentiment d’enfermement qu’éprouvent leurs enfants en grandissant. Ce sentiment émane-t-il de la mère qui, sur un mode projectif, le traduit chez l’enfant, et/ou l’enfant est-il en capacité d’associer la surveillante, le bruit des clés et la fermeture de la porte ? Auquel cas il est très adapté à la réalité.
27L’enfant est libre, oui, mais si, à ses 18 mois, sa mère doit poursuivre sa peine, il est libre d’aller chez la personne désignée par sa mère.
28L’enfant est libre. Et la mère l’est aussi… Malgré son statut, elle a possibilité de se positionner en tant que mère, par exemple dans l’élaboration des menus, les préparations des repas de son enfant.
Parentalité et alimentation, quels liens à la nursery ?
« Depuis deux ans, les mères incarcérées élaborent les menus et repas de leurs enfants grâce à la mise en place d’un protocole, en accord avec l’administration pénitentiaire. Le but de ce protocole est de responsabiliser cette mère, en assurant une hygiène alimentaire satisfaisante. Mais c’est aussi lui donner un espace de liberté dans sa maternité, en tant que femme et mère, dans un espace qui l’en prive. L’accompagnement de la puéricultrice est alors de proposer une éducation alimentaire afin que la qualité et les quantités d’aliments inscrits dans les menus soient en adéquation avec l’âge et les besoins de l’enfant. Les menus sont ensuite réalisés par la mère et validés par la puéricultrice. Le respect des différentes cultures est essentiel, car il faut garder à l’esprit la sortie de cet enfant et ainsi éviter une rupture des habitudes alimentaires « repères » qu’il aura connues à la nursery. Les menus établis et validés, la puéricultrice remet alors à cette maman un appareil « cuiseur mixeur » dont la mère assure l’entretien. Les aliments inscrits sur les menus lui sont distribués le matin, par une surveillante pénitentiaire, pour chacun des repas de la journée. Chaque cellule possède un réfrigérateur. Le protocole évolue vers une autonomie de plus en plus grande des mères. Des préparations de repas uniquement le week-end, puis quotidiennes dans le cadre de la préparation à la sortie, elles peuvent aujourd’hui concevoir et préparer tous les repas de leur enfant sur la semaine. La mère gère les horaires et la préparation des repas en s’ajustant aux besoins et rythmes de son enfant. L’enfant, lui, regarde sa mère préparer pour lui, bénéficie des senteurs, odeurs, du toucher des aliments avant et après cuisson, du goût et des différentes textures. L’échange privilégié vécu au moment du repas renforce le lien par l’assise du rôle maternant reconnu comme valorisant par la mère. Accompagner une mère et son enfant, notamment au niveau alimentaire, c’est allier la promotion de la santé de l’enfant tout en donnant à la mère une autonomie, asseyant un des rôles maternels essentiels de sa parentalité ».
30Si la loi a voulu privilégier le lien mère-bébé, et si le dispositif de l’umme vient répondre aux besoins de la prise en charge mère-bébé de manière collective, le singulier vient quotidiennement nous interpeller et nous oblige à repenser de manière individuelle ces prises en charge.
31Si l’acte de naître est une violence en soi, naître et vivre auprès de sa mère incarcérée engendre des situations violentes en raison même du statut de l’enfant.
32En voulant dissocier la santé de la justice, en voulant que la mère garde auprès d’elle son bébé, le système français nous oblige, nous acteurs de terrain, à penser et repenser notre action dans la prise en charge des bébés.
33Malgré l’ensemble des contraintes internes, liées à l’organisation d’une prison, et externes, liées à l’organisation de la santé confiée à l’hôpital public, et malgré les parcours de vie extrêmement complexes de ces femmes, l’umme que je coordonne a permis que ce temps de création du lien mère-bébé se déploie dans un lien humanisant.
34Est-il possible d’accompagner un bébé dans ce lieu où ni lui ni sa mère n’ont fait le choix de venir ?
35Cet espace au sein d’une maison d’arrêt est un lieu d’humanisation dans lequel la mère ne choisit ni son arrivée ni son départ. Elle choisit simplement de garder auprès d’elle son bébé, d’être mère détenue.