Le rythme, entre la perte et les retrouvailles
- Par Victor Guerra
Pages 139 à 146
Citer cet article
- GUERRA, Victor,
- Guerra, Victor.
- Guerra, V.
https://doi.org/10.3917/spi.044.0139
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https://doi.org/10.3917/spi.044.0139
Notes
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[1]
Je ne vais pas développer ici la dimension pathogène que peut acquérir le rythme, soit comme « faux self moteur » (V. Guerra), « procédes autocalmants » ou faisant partie des « agrippements sensoriels adhesifs », comme « defens extrems combiné a eux, et l’entretiens d’une kinesthesie rytmique ou plutôt cadencielle par des balancements du corps ou de la tête, ou bien l’agitation rythmée de l’objet même qui procure les sensations de survie… » (G. Haag 2004).
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[2]
En consonance avec les énoncés de A. Konicheckis de l’« identité sensorielle ».
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[3]
Les caractères italiques ont été mis par l’auteur de ce texte.
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[4]
Je comprends la « rythmicité conjointe » comme une expérience précoce dans la vie psychique qui serait : 1) une forme de construire la sensation de continuité de l’expérience avec l’objet et d’intégrer la discontinuité, 2) une forme de lier la pulsion à un objet, 3) une matrice intersubjective primaire (Trevarthen), dont l’objectif est le plaisir/satisfaction libidinal de la rencontre et la construction de l’objet intérieur. De son côté, cette rythmicité conjointe – en tant que travail avec la pulsion et l’objet – est le prologue de ce qui apparaîtra plus tard comme « attention conjointe » (Bruner), l’expérience intersubjective d’attention, d’investiture adressée vers un troisième objet ( externe).
1La construction du lien entre une mère et son bébé peut être envisagée comme une histoire de rencontres et de séparations, de clartés et d’ombres ; d’harmonies et de dissonances.
2D’innombrables travaux rendent compte des vicissitudes de ces histoires pleines de variations et de différentes tonalités musicales, à la manière d’une symphonie inachevée, qui est toujours réécrite à la venue de chaque nouvel enfant.
3Parmi les multiples versants qui la composent, le sujet du rythme semble constituer un élément fondamental. En France, des auteurs comme D. Marcelli, A. Ciccone, B. Golse et G. Haag pour ne nommer que quatre d’entre eux, ont développé une perspective très intéressante à ce sujet. Le dialogue intérieur avec leur pensée fait partie de la mélodie qui naît en moi quand je pense au développement de ces idées.
4Pour ma part, j’entends le rythme depuis trois perspectives :
- réitération d’une expérience de manière cyclique et avec un certain degré de prévisibilité (ce qui coïncide avec les apports de Marcelli sur les macrorythmes). « Rythme vient de rei qui traduit le fait de fluer. Primitivement assimilé à une répétition, à une pulsation correspondant à l’ordre cosmique ou biologique, marqué par le retour, le rythme c’est alors ce qui revient, ou qui fait revenir » (D. Marcelli, 2000) ;
- une forme d’organisation temporelle de l’expérience (« j’ai mon rythme pour faire les choses ») qui est en rapport étroit avec l’intensité (affects vitaux selon D. Stern 1990) ;
- le rythme serait l’une des premières formes d’inscription de la continuité psychique, un noyau primaire d’identité (identité rythmique).
5F. Tustin (1989) pose le rythme (de sécurité) comme un « mouvement ou structure présentant une succession régulière d’éléments forts et d’éléments faibles, d’états opposés ou différents ». Il semble qu’un rythme régulier – c’est-à-dire un rythme partagé qui échappe aux liens de pratiques restrictives exclusivement autocentrées – offre la possibilité d’expérimenter des contraires ensemble en toute sécurité, car ils peuvent se modifier et se transformer l’un l’autre. Des rapports créatifs sont nés entre eux.
6Ces aspects configurent un versant régressif, paradoxal et créatif de la mère vis-à-vis de son bébé qui rend prévisible sa présence et anticipable son absence, et constitue un vrai moteur de la vie psychique avec le travail psychique en rapport avec le désir.
7L’expérience rythmique peut être appréciée au moment de l’allaitement, dans la manière dont la mère touche le bébé, le caresse (Diaz Rossello, 1991), lui parle, entre en synchronie (Bernardi, 1986), tolère les retraits du bébé dans les jeux face à face (Brazelton), dans la présentation des objets qui captivent l’attention du bébé [1].
8Tout cela implique un effort du psychisme maternel et le besoin d’un fonctionnement psychique très particulier que Winnicott (1966) appelle « maladie maternelle primaire ». Situation qui implique de revivre des angoisses archaïques et impose de mettre en jeu des défenses d’ordre primaire.
Perdre le rythme
9À partir d’une consultation d’une mère avec son bébé de 6 mois, j’essaierai de donner des exemples de quelques aspects signalés, notamment ceux du troisième point.
10La consultation est motivée par les troubles de sommeil du bébé, ce qui s’accompagne d’une sensation d’inquiétude de la mère et de la présence d’un ton persécutoire dans son discours.
« Je n’en peux plus, je suis épuisée, L. se réveille plusieurs fois dans la nuit et ça depuis des mois… Au début, nous croyions que ça faisait partie de l’adaptation, parce qu’elle était petite, mais au cours des jours, avec mon mari, on était obligés de se lever l’un ou l’autre à tour de rôle parce que c’est insupportable. »
12Le récit est accompagné d’un regard au ton dépressif et d’une posture « tombante », vulnérable, traduisant une sensation de désarroi. Le bébé, de son côté, a l’air calme dans sa poussette et nous regarde sa mère et moi, avec attention.
13Plus tard le récit de la mère s’est centré sur un aspect fondamental : le rythme.
« Je ne sais pas comment ça s’est passé, mais j’ai la sensation que j’ai perdu quelque chose d’important pour moi… (je la regarde avec intérêt)
J’ai dû arrêter de faire mes choses à moi… J’ai perdu mon rythme, j’ai perdu mon temps, ma manière de faire les choses… Quand j’étais enceinte je pensais que tout allait être plus facile, mais c’est une demande constante, du fait de l’allaiter sur demande, d’après ce que me dit le pédiatre… L. réclame le sein ou attention, et moi, parfois, je suis épuisée !
A : Épuisement et perte de votre rythme, ce serait ça ?
M : Oui, le rythme ! Je ne m’étais pas rendu compte que c’était quelque chose de si important pour moi, mon rythme, mon temps, j’avais le temps de lire un livre ou de prendre un café quand je le voulais… et c’était… comme… je ne sais pas… comme un refuge pour moi, quelque chose à moi…
A : Quelque chose de très personnel, de très intime ?
M : Oui, c’est ça. Je n’y avais jamais pensé.
A : Ici, maintenant, vous êtes en train de prendre le temps de penser à cela, à votre rythme et à ce que vous sentez par rapport à ce que vous vivez. »
15La séance a continué s’ouvrant sur différents aspects de sa fantasmatique, mais le thème rythmique émergeait toujours comme une mélodie de fond.
16Au long de quelques séances, elle a continué à parler « à son rythme », selon son style et peu à peu, ses rythmes et ceux du bébé se sont accouplés, freinant le fantasme de « la sinistrose » qui, d’après mon expérience, constitue l’un des éléments psychiques les plus importants dans les troubles du sommeil chez parents et bébés (citation de l’auteur).
17Mais une question m’intrigue : à quoi la mère pouvait bien faire référence en parlant de la perte de son rythme ?
18Par moments, il semblait que la portée sémantique du terme s’étendait au concept d’identité, puisqu’ils « sonnaient » pareils l’un et l’autre. Cela a ouvert une autre question : quel est le lien entre cet aspect « intime » du rythme et la sensation d’une reconnaissance du self ? Peut-on alors penser à un noyau primaire du self, comme une certaine identité rythmique [2] ?
19Alors que je réfléchissais à la question, il m’est venu à l’esprit un commentaire lu lors d’une recherche sur la torture chez des prisonniers politiques, dont l’une des formes appliquées consiste à alterner leurs rythmes de vies, interrompant leur sommeil de manière imprévue, pour être interrogés ou torturés.
20Et ce n’est pas par hasard que dans certains cas graves de troubles du sommeil chez des bébés que j’ai soignés, les parents décrivent le symptôme de l’enfant qui ne les laisse pas dormir presque comme une torture qui s’attaque à quelque chose d’intime : le repli narcissique du sommeil et la mise en jeu de la sexualité par rapport à l’autre.
21Cette brève réflexion servira de pont pour exécuter une autre mélodie.
Retrouver le rythme
22Changeons de scène. Allons presque quarante ans en arrière et pensons à la situation de mon pays, l’Uruguay, soumis alors à une dictature militaire.
23L’un des nombreux prisonniers politiques appelé Carlos Liscano est aujourd’hui un écrivain qui raconte une partie de l’expérience vécue dans les prisons.
24Dans son livre Le fourgon des fous (2003), il décrit la situation d’un détenu qui retourne à la cellule commune après être resté longtemps isolé comme punition.
« Un après-midi, on nous amène un camarade qui est à l’isolement depuis des mois. On lui offre de quoi manger, de la lecture, tout ce qu’il voudra.
Rien, rien ne l’intéresse.
Il commence à faire sombre et deux ou trois prisonniers se mettent à jouer du tambour sur des pots de plastique, sur une caisse. Le nouveau venu [3] se lève, esquisse quelques pas de danse.
Cris, applaudissements.
Il continue à danser, encore un instant.
Puis il n’arrête plus, il continue. Il remue, son corps cherche le rythme, le trouve.
On ouvre un espace au milieu de la pièce, peu à peu se forme un cercle d’hommes assis par terre, sur les matelas, autour de celui qui danse.
Et le nouveau venu danse, danse. Les yeux fermés, il tourne, lève les bras, remue les hanches, les épaules, plie le corps, s’arrête, tourne dans l’autre sens.
Les musiciens se fatiguent, en ont assez, mais la musique ne peut s’arrêter, d’autres reprennent le tambour, les pots de plastique abandonnés. La musique doit continuer, pour que cet homme continue à voler, à voyager, dans sa danse, dans sa chose, dans son bonheur. Il est heureux, heureux, ça se voit sur sa figure, sur ses yeux fermés, sur ses mains, sur son corps délivré. Cela fait des mois qu’il est seul, que son corps n’a pas senti la chaleur d’un autre corps ami près de lui. Et il danse, son corps danse, une heure, une heure et demie.
Serait-il malade ?
Si c’est le cas, c’est un malade heureux.
Quand enfin il s’arrête, il sourit, nous regarde. Il se met à parler.
Y a-t-il quelque chose à manger ?
C’est quelqu’un d’autre, il a oublié qu’il nous a tenus plus d’une heure dans l’attente, joyeux, préoccupés. Il a visité l’endroit qu’il avait besoin de visiter, allez savoir où et avec qui. Maintenant il est autre, et il est là. Il veut manger ».
26Voici l’histoire d’un fait social, d’un fait humain et, en même temps, une métaphore, un tissu de significations ouvertes. Pourquoi ne pas prendre ce conte si émouvant comme une métaphore de la « fiction des origines » ?
27Il y a un « nouveau venu » qui, avant de parler, communique à travers son corps, qui réalise une « chorégraphie en présence » du regard des autres qui (lui) accordent la « certitude d’exister » (Pontalis, 1980), et qui cherche obstinément un rythme, « son » rythme, qui est à la fois rencontre, harmonisation avec le rythme des autres qui le reçoivent.
28Tous ces concepts parlent de qui ? Du prisonnier adulte ou du bébé « nouveau venu » au monde (des autres) ?
29R. Roussillon (2001) signale : « N’y a-t-il implicitement l’idée d’une adaptation et d’une harmonisation suffisantes des rythmes interne et externe durant l’expérience de satisfaction elle-même ? […] Autrement dit, ne faut-il pas une harmonisation suffisante des différents rythmes (celui de la succion, des pressions de la main, de l’un et de l’autre, de la continuité/discontinuité du flux de lait, de la respiration, etc.) pour que la satisfaction en soit véritablement trouvée-créée ? »
30Et ne pourrait-on penser cette « harmonisation suffisante de rythmes » comme une forme de rythmicité conjointe qui engendre/accorde un sens très primaire de/à l’identité comme sensation de continuité psychique [4] ?
31L’expérience racontée par Liscano nous parle de la valeur du rythme dans la rencontre humaine et aussi de la valeur du regard, de l’attention psychique comme investiture active de l’autre (D. Houzel, 1995).
32Le prisonnier ne réalise-t-il pas un voyage intérieur enveloppé par le regard et le rythme du groupe, ce qui permet un travail de liaison psychique de nature non verbale ?
33B. Golse (2006) insiste sur l’importance des précurseurs corporaux du langage : « Chaque modalité sensorielle reconnaît une organisation rythmique compatible avec les autres modalités sensorielles, compatibilité qui devrait être le fruit d’une harmonisation ou syntonisation progressive des interactions. (C’est cette notion de compatibilité rythmique qui nous permet, lors d’une écoute musicale, d’entendre différents instruments simultanément et de les distinguer les uns des autres.) »
34« Harmonisation de rythmes », « rythmicité conjointe », « compatibilité rythmique » sont différentes manières de nommer une forme de rencontre préverbale, qui semble être la base d’un noyau primaire du self (identité rythmique), qui, comme on voit, reste en vigueur le long de la vie et qu’on revit après coup, à des moments importants, où parfois la parole ne suffit pas comme forme d’élaboration psychique.
35Peut-être serait-ce l’occasion de demander de l’aide aux musiciens et aux poètes qui, travaillant à la limite de la parole, nous offrent des modalités subtiles de compréhension émotionnelle de telles expériences.
36Terrain qui constitue un défi pour comprendre non seulement les modalités de communication primaires (comme le signale par exemple Trevarthen), mais leur incidence dans les processus de changement chez un patient en traitement analytique. Outils qui à certains moments privilégiés d’une analyse s’expriment plus pour la mélodie de la voix que pour le contenu.
37Winnicott (1966) dit : « Il est très important de veiller à la façon dont l’analyste utilise les mots et par conséquent l’attitude subjacente à l’interprétation […] bien que la psychanalyse de patients adéquats se base sur la verbalisation, tout analyste sait que, en plus du contenu des interprétations, l’attitude subjacente à la verbalisation a son importance et que cette attitude se réfléchit dans les nuances, dans le choix de l’opportunité, dans mille formes comparables à la poésie dans sa variété infinie. »
38Et le rythme, ne serait-il par hasard l’une de ces variétés ?
Biblio
- Bernardi, R. ; Diaz Rossello, J.L. ; Schkolnik, F. 1986. Ritmos y sincronias en la relación madre-hijo, Revista, APU 61.
- Ciccone, A 2005. « L’expérience du rythme chez le bébé et dans le soin psychique », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, vol. 53, n° 1-2.
- Ciccone, A. 2007. « Rythmicité et discontinuité chez le bébé », dans A. Ciccone, D. Mellier, Le bébé et le temps, Paris, Dunod.
- Diaz Rossello, Guerra, V. ; Rodriguez, C. ; Strauch, M. ; Bernardi, R. 1991. La madre y su bebe : primeras interacciones, Ed. Roca Viva.
- Golse, B. 2006. L’être bébé, Paris, puf.
- Guerra, V. 2001. Inquietud, hiperactividad y falso self motriz (inédit).
- Guerra, V. 2005. Trastornos de sueño en bebes : la noche, las pesadillas y lo siniestro en el psiquismo parental (inédit).
- Haag, G. 2004. « Temporalités rythmiques et circulaires dans la formation des représentations corporelles et spatiales au sein de la sexualité orale », colloque « Enjeux pour une psychalyse contemporaine », A. Green.
- Houzel, D. 1995. L’aube de la vie psychique, Paris, esf.
- Liscano, C. 2003. El furgón de los locos, Ed. Planeta.
- Marcelli, D. 2000. La surprise : chatouille de l’âme, Paris, Jacob.
- Pontalis J.B. 1980. « Prologue », dans D. Winnicott, Jeu et réalité, trad. fr. C. Monod, J.-B. Pontalis, Gallimard.
- Roussillon, R. 2001. Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, puf.
- Stern, D.N. 1985. Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, puf.
- Trevarthen, C. ; Gratier, M. 2005. « Voix et musicalité : nature, émotion, relations et culture », dans M.-F. Castarède et G. Konopczynski, Au commencement était la voix, Toulouse, érès.
- Trevarthen, C. ; Gratier, M. 2006. « Rythme, émotion et pré-sentiment dans les interactions de bébés en voie d’autisme », dans M. Dugnat, Les émotions (autour) du bébé, Toulouse, érès.
- Tustin, F. 1996. Le trou noir de la psyché, Le Seuil.
- Winnicott, D.W. (1966). Le bébé et sa mère, trad. fr. M. Michelin, L. Rosaz, Paris, Payot, 1992.